Political scheming - Chapitre 24 - Le mariage de mon frère
La date du grand mariage de Lu Jing fut finalement fixée.
Les cérémonies et les rites fastidieux s’enchaînèrent plusieurs jours durant. Pendant une quinzaine de jours entiers, Lu Ping ne vit pas Lu Jing une seule fois. Enfin, lorsque tout fut réglé et définitivement établi, alors que la neige de bon augure venait tout juste de cesser de tomber, l’empereur donna un banquet au palais Taiji. Le harem impérial et les fonctionnaires civils et militaires s’y réunirent pour célébrer ensemble l’événement, le faste était immense.
Bien que Lu Ping fût un prince impérial, sa table fut placée tout au bout de la seconde rangée; il n’était donc pas assis avec les autres princes et princesses du premier rang. Cette disposition lui plaisait énormément et personne n’y trouva quoi que ce soit à redire. Seulement, ainsi placé, il ne pouvait apercevoir Lu Jing qu’à travers des rangées successives d’obstacles.
Lu Jing était assis au premier rang à droite, resplendissant et digne. À ses côtés se tenait la princesse héritière Fu Yu, coiffée d’une lourde couronne et vêtue d’une robe de cérémonie brodée de nuées roses. En face d’eux se trouvaient le duc Fu ainsi que plusieurs autres hauts dignitaires des grandes familles aristocratiques et du parti des lettrés réformateurs. Tantôt ils chantaient les louanges des jeunes mariés, vantant les qualités exceptionnelles du prince héritier et les vertus exemplaires de son épouse; tantôt ils échangeaient quelques piques acérées, mêlant sans scrupule les rivalités politiques de la cour au banquet nuptial.
L’empereur, cependant, était de très bonne humeur. En public, il se mit même à réfléchir aux futures unions et investitures de ses autres fils et filles. De Lu Zhi à Lu Zhao, de Lu Fang à Lu Qiang, il passa en revue les fils et filles légitimes des hauts fonctionnaires, interrogeant aussi bien les représentants du courant réformateur que ceux des grandes familles aristocratiques. Finalement, la conversation tomba sur la famille Yan.
Yan Ren, en tant qu’héritier légitime du titre familial, assistait naturellement au banquet. Il se leva et présenta avec respect et assurance les jeunes hommes et jeunes femmes du clan Yan actuellement en âge de recevoir l’épingle à cheveux (NT : cérémonie marquant la majorité des jeunes filles) ou d’atteindre l’âge adulte. À part lui-même, il n’y avait pourtant personne dans sa famille dont le statut fût assez élevé pour convenir à la maison impériale.
Lu Ping regarda le dos de Lu Qiang; inutile de réfléchir longtemps pour deviner que ses yeux devaient être remplis d’éclats lumineux lorsqu’elle regardait Yan Ren.
Il semblait donc fort probable que Yan Ren devînt un jour le futur époux princier de Lu Qiang.
Les mets raffinés du banquet impérial étaient tous plus exquis et appétissants les uns que les autres. Cependant, Lu Ping avait depuis l’enfance un petit appétit; après avoir mangé quelques bouchées seulement, il se sentit déjà écœuré par la richesse des plats. Le reste du temps, il se contenta donc de boire du vin doux.
Il laissa son esprit vagabonder longtemps avant de reprendre ses esprits et de constater que la table de Yan Ren, en face, était vide. À un moment, qu’il n’avait pas remarqué, Yan Ren avait trouvé un prétexte quelconque pour demander congé à l’empereur et quitter le banquet.
Lu Ping eut lui aussi envie de partir, mais il craignait à la fois que tant de regards se tournent soudain vers lui et qu’un départ précipité n’offense la majesté impériale. Après mûre réflexion, il chargea un jeune eunuque de transmettre au grand eunuque auprès de l’empereur qu’il se sentait souffrant et quittait momentanément le banquet pour aller se changer.
Accompagné de Da Sheng, il se glissa discrètement hors du palais par une porte latérale, le dos courbé comme un chat furtif. Il enfila sa cape.
« Da Sheng, tu ne trouves pas qu’il fait plus chaud dehors qu’à l’intérieur ? » demanda Lu Ping.
Da Sheng, qui se frottait vigoureusement les mains tant il avait froid, répondit avec perplexité : « Comment cela pourrait-il être possible ? Votre serviteur meurt de froid ! »
Un léger rire s'échappa des lèvres de Lu Ping, son souffle formant de faibles nuages blancs dans l'air glacial.
Il prit la lanterne des mains de Da Sheng et ouvrit la marche. Sur les pierres et les briques solennelles et profondes de la cité impériale, il erra sans but du nord vers le sud. Il marcha longtemps sans savoir où il allait, les chemins qui s’étendaient devant lui lui semblaient à la fois familiers et étrangers.
Soudain, il s’arrêta. Les portes d’un palais devant lui étaient entrouvertes, comme si quelqu’un y était entré sans encore en ressortir.
« Votre Altesse, c’est le Pavillon Baihu », dit Dasheng.
Ce n’est qu’alors que Lu Ping distingua dans l’obscurité les trois caractères « 白虎殿 » — Pavillon Baihu . Puisqu’il était déjà venu jusqu’ici, autant aller voir dans les casiers de la salle d’étude s’il y avait de nouvelles lettres. Tenant sa lanterne, il poussa la porte du palais. Celle-ci grinça doucement, et une silhouette assise sous le pavillon, au bas des marches, bougea légèrement.
Lu Ping ne distinguait pas clairement la personne; il la vit simplement se lever bien droit et s’incliner avec respect. En s’approchant lentement, il reconnut enfin son visage.
« Zong Yun ? Pourquoi es-tu ici ? »
Zong Yun leva la main et désigna le sommet du pavillon.
Lu Ping leva les yeux. Il n’y avait pas de lune, seulement un ciel rempli d’étoiles. Dans l’obscurité noire, il ne distinguait presque rien, hormis quelque chose de blanc qui semblait se balancer.
« Quelle coïncidence, neuvième prince ? » lança une voix claire depuis le toit du pavillon.
C’était Yan Ren.
Lu Ping fut à la fois surpris et ravi. « Comment es-tu monté là-haut ? » demanda-t-il.
D’en haut vint la réponse : « Quelqu’un est monté aujourd’hui pour déblayer la neige et a laissé l’échelle. Je suis monté par là. »
Lu Ping voulut aussitôt chercher l’échelle. Zong Yun le conduisit derrière le pavillon, où une longue échelle était appuyée contre le mur. Elle paraissait solide, mais particulièrement haute. Lu Ping n’avait jamais grimpé à une échelle auparavant; il demanda donc à Yan Ren : « La vue est-elle belle là-haut ? »
Yan Ren, debout au sommet, répondit : « Une beauté rare. Votre Altesse ne veut-elle pas monter voir ? »
Réprimant son envie, Lu Ping répondit avec embarras : « … Je ne sais pas grimper. »
« Hahahaha… » éclata Yan Ren.
« … »
« Attends-moi » dit Yan Ren avant de descendre rapidement le long des tuiles et de sauter sur l’échelle, trois pas faisant office de deux (NT : avançant extrêmement vite). Ses yeux brillaient dans la nuit. « Je resterai derrière vous pour vous protéger. »
« Vraiment ? » Lu Ping restait inquiet. « Je n’ai jamais fait cela, ne te moque pas de moi. »
Yan Ren laissa échapper un rire bas et dit exprès : « Zong Yun, tiens bien l’échelle. Son Altesse le neuvième prince a peur de la hauteur ! »
« … »
Plus Yan Ren se moquait de lui, plus Lu Ping, par esprit de contradiction, se força à grimper courageusement. L’échelle était encore plus longue qu’il ne l’avait imaginé, et plus il montait, plus elle devenait étroite. Il s’y agrippait avec tant de force que ses jambes tremblaient. Derrière lui, la main de Yan Ren soutenait légèrement ses hanches.
« N’aie pas peur. Je te tiens. Même si tu tombes, je serai là pour amortir la chute. » Le ton de Yan Ren demeurait frivole, mais ses paroles procuraient inexplicablement un sentiment de sécurité.
Arrivé au dernier barreau, le cœur de Lu Ping battait encore plus fort. Yan Ren le souleva brusquement par la taille avec force; Lu Ping poussa un cri de surprise, attrapa la crête du toit et grimpa maladroitement en donnant des coups de jambes avant de s’effondrer à plat ventre sur les tuiles, complètement figé.
Lorsque Yan Ren remonta à son tour, il éclata de rire et l’aida à se redresser pour le faire asseoir sur la ligne faîtière du toit.
Lu Ping baissa les yeux vers le sol et pâlit d’effroi : « Comment vais-je redescendre tout à l’heure ?!! »
« Nous réfléchirons à une solution une fois qu’il faudra descendre » répondit Yan Ren avec un sourire.
Ainsi, Da Sheng et Zong Yun restèrent assis dans le pavillon à attendre, tandis que Lu Ping et Yan Ren étaient assis sur le toit. Après être resté là un long moment, Lu Ping finit peu à peu par se détendre. Contempler le ciel nocturne depuis les hauteurs offrait effectivement un spectacle tout particulier. Toutefois, ce n’était pas l’endroit le plus élevé de toute la cité impériale; la vue demeurait donc limitée.
L’objet blanc qu’il avait aperçu d’en bas se révéla être une cruche de porcelaine remplie d’alcool. Yan Ren la gardait serrée contre lui et demanda : « Son Altesse veut-elle boire ? »
Lu Ping acquiesça.
Yan Ren sembla surpris, puis lui tendit la cruche. Lu Ping leva la tête et en versa une toute petite gorgée dans sa bouche. Le vin doux glissa dans sa gorge et une chaleur monta dans sa poitrine.
Yan Ren sourit : « Puisque tu voulais boire, pourquoi être sorti de la fête ? »
Lu Ping répondit : « Et toi, pourquoi es-tu sorti ?… »
Yan Ren dit : « Je ne m’y sentais pas à l’aise. C’était étouffant. »
Lu Ping approuva vivement : « Ne trouves-tu pas que tous ces gens au banquet sont assez hypocrites ? Ils nouent des relations pour intriguer, se combattent chaque jour par l’esprit; leurs paroles jaillissent comme des mécanismes d’arbalète, et ce qu’ils gardent en eux ressemble à des serments de malédiction (NT : tiré du "Qí Wù Lùn" (Essai sur l'égalité des choses) de Zhuāng Zǐ, un texte fondateur du taoïsme.). Ne sont-ils pas fatigués de parler ainsi ? »
Yan Ren marqua une pause avant de répondre d’un simple : « Oui. »
Après un moment, il ajouta : « Son Altesse a raison. Mais tu restes trop en dehors de tout cela. S’ils se mettent à parler de toi, et que tu ne peux rien faire, tu ne seras plus qu’un sujet de moquerie pour eux. »
« … » Lu Ping répondit d’une voix sourde : « Qu’ils rient, alors. Tout cela ne sont que choses matérielles. Même s’ils se moquent de moi, cela ne me rendra pas triste. »
Yan Ren changea de position pour s’installer plus confortablement. Il s’allongea à demi sur la faîtière des tuiles, les mains croisées derrière la tête, puis dit : « Comme cette phrase… “établir clairement la distinction entre l’intérieur et l’extérieur de soi, discerner les limites entre honneur et honte”, (NT : citation de Zhuāng Zǐ sur le détachement spirituel), c’est bien cela ? »
« Oui… Tu connais cette phrase ? » demanda Lu Ping avec surprise.
Yan Ren haussa un sourcil et répondit paresseusement : « Je l’ai vaguement entendue de quelqu’un. » Puis il demanda : « De quel livre cela vient-il ? »
Lu Ping sut aussitôt qu’il ne l’avait jamais lu et n’eut pas envie de lui expliquer. Il trouva donc un prétexte : « Je ne sais pas. Moi aussi, je l’ai seulement entendue quelque part. »
Ainsi, ils continuèrent à contempler le ciel étoilé en silence, échangeant de temps à autre quelques phrases sans importance.
Yan Ren, peu disposé à abandonner le sujet précédent, reprit : « N’as-tu pas l’impératrice pour te soutenir ? C’est elle qui t’a élevé; elle constitue ton appui. Tu devrais te montrer plus ferme. »
Lu Ping répondit tranquillement : « Tu sais bien qu’elle m’a seulement élevé. Puisque c’est ainsi, moins je lui cause d’ennuis, mieux cela vaut. En toute chose, il est préférable de ne pas attirer l’attention. »
Lui aussi aurait voulu s’allonger sur les tuiles pour regarder les étoiles, comme Yan Ren. Au moins, il n’aurait plus eu à garder le cou douloureusement levé. Mais l’obscurité environnante empêchait de distinguer quoi que ce soit, et il avait bien trop peur de glisser; il demeura donc assis bien sagement sans bouger.
Il entendit alors Yan Ren demander : « Puis-je donc comprendre que… ta faiblesse est feinte ? »
Le cœur de Lu Ping tressaillit. Mauvais… J’ai parlé trop vite; quelqu’un l’a remarqué.
Il sourit, serra son corps tremblant de froid entre ses bras et répondit d’un ton volontairement léger : « Exactement ! Qu’y a-t-il ? Le prince héritier pense-t-il désormais que je ne suis finalement pas quelqu’un de si mauvais ? »
Yan Ren tourna la tête et le dévisagea avec un sourire ambigu avant de reporter son regard vers le ciel nocturne.
D’une voix basse, il dit : « Quand j’ai envie d’attirer l’attention, je le fais; quand je n’en ai pas envie, je ne le fais pas. »
« Tu es donc extrêmement libre » remarqua Lu Ping.
« Libre ? » répéta Yan Ren.
Sa voix était très basse, mais dans le silence de la nuit, elle semblait porter un écho. Lu Ping vit Yan Ren retirer une main de derrière sa tête et pointer du doigt l’immense firmament limpide constellé d’étoiles. Dans la direction indiquée brillait une étoile particulièrement éclatante.
Il dit : « Regarde l’étoile la plus brillante. »
Lu Ping fixa l’astre.
Yan Ren demanda : « Sais-tu comment elle s’appelle ? »
Sans attendre de réponse, il poursuivit :
« Elle s’appelle Sirius (NT : “l’Étoile du Loup Céleste”). Au sud-est se trouvent neuf étoiles appelées “les Neuf Étoiles de l’Arc et de la Flèche”. On les distingue mal à présent, mais elles forment la silhouette d’un arc. »
Lu Ping s’efforça de discerner les neuf étoiles mentionnées par Yan Ren et d’imaginer leur forme d’arc faisant face à Sirius. Soudain illuminé, il murmura : « “ Tourné vers le nord-ouest, pour abattre le Loup Céleste …” »
(NT : Du poème "Chanson de la ville fluviale · La chasse à Mizhou" du poète Su Shi, de la dynastie Song. Le Loup Céleste symbolise les envahisseurs venus du nord-ouest )
« Exact », répondit Yan Ren.
Tous deux retombèrent dans le silence. Il semblait qu’ils n’avaient plus besoin d’en dire davantage pour comprendre ce que l’autre voulait dire.
Yan Ren tendit de nouveau la cruche à Lu Ping. Celui-ci en but une gorgée, se frotta les yeux, puis soupira soudain avec émotion : « En réalité, moi aussi, j’aimerais aller voir le monde extérieur. Mais je ne sais même pas monter à cheval. Chaque fois que je vois mon frère impérial à cheval, je le trouve tellement élégant et libre. »
Yan Ren ricana : « Tu m’as déjà vu monter à cheval, non ? Selon toi, qui monte le plus élégamment, le prince héritier ou moi ? »
Sans réfléchir, Lu Ping répondit : « Naturellement, mon frère impérial. »
Yan Ren se tut un instant avant de protester : « C’est forcément parce que tu as mal regardé. Quand les jeunes filles de Qi’ancheng me voient monter à cheval, elles crient jusqu’à s’en érailler la voix. »
Il parlait avec un tel orgueil que Lu Ping n’y crut guère intérieurement. Objectivement, Yan Ren venait d’une famille de militaires; lorsqu’il montait à cheval, son allure héroïque était effectivement incomparable. Mais ses escapades galantes dans Qi’ancheng étaient célèbres; quelle jeune fille pourrait réellement l’aimer sincèrement ?
Lu Ping repensa soudain à cette nuit où même la lune semblait trop pudique pour sortir des nuages. Yan Ren l’avait serré contre lui, appuyé contre son épaule, en lui mentant qu’il s’agissait de sa première fois. Peut-être était-ce l’effet de l’alcool, mais Lu Ping sentit soudain ses joues s’échauffer.
Mal à l’aise, il demanda : « Cette fois-là, quand tu as dit que c’était ta première fois… était-ce vrai ? »
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« À l’attention de Liu An :
L’autre jour, profitant d’un moment de loisir, j’ai repris quelques lectures. Dans le Nanhua Jing (Zhuangzi), il est dit : “Maintenant que vous possédez un grand arbre et souffrez de son inutilité, pourquoi ne pas le planter dans le pays du Rien-et-du-Vide, dans la vaste lande déserte ? Vous pourriez errer sans agir à ses côtés et dormir librement sous son ombre.” Une telle image ressemble à un royaume divin : entre ciel et terre, seul avec soi-même, libre et serein au point que cela dépasse les mots. Si vous lisez ce passage, vous l’aimerez certainement.
Respectueusement,
Yuan Shan "
Traduction: Darkia1030
Check: Hent_du
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