Political scheming - Chapitre 29 - Seigneur Yuan Shan
Yan Cen avait fait venir Yan Ren dans la cour arrière. En réalité, il voulait voir quels progrès il avait accomplis dans les arts martiaux au cours de ces trois dernières années.
Après lui avoir posé plusieurs questions sur la théorie militaire et les stratégies martiales, il constata que, bien que Yan Ren affichât une mine hautaine et dédaigneuse, il répondait correctement à chacune d’elles. Yan Cen laissa alors échapper un ricanement et ordonna qu’on apporte deux longues lances afin de mettre son maniement de la lance à l’épreuve.
Yan Ren demanda : « Tu veux t'entraîner avec moi ? »
Yan Cen répondit : « Exactement. »
Un sourire narquois éclaira le visage de Yan Ren. « Alors je retiendrai trente pour cent de ma force. »
Yan Cen resta un instant interdit, puis éclata de rire : « Petit, je te conseille de ne pas être trop sûr de toi. Les Turcs sont robustes et endurants à la douleur. Ma véritable lance est bien plus lourde que celle-ci. Tu ferais mieux d’y mettre cent vingt pour cent de tes forces.»
Yan Ren haussa les sourcils. « Alors attends de voir. »
Il se retourna ensuite et demanda à Zong Yun d’aller chercher Lu Ping dans le bureau.
Après une longue attente, Lu Ping arriva enfin dans la cour arrière. Pourtant, son regard était vide et absent. En apparence, il semblait aller bien, mais ses pas étaient étonnamment vacillants.
Yan Ren s’approcha, passa une main devant ses yeux pour attirer son attention et demanda : « Qu’y a-t-il ? Tu t’es tellement plongé dans tes livres que tu en es resté hébété? »
Le regard de Lu Ping retrouva peu à peu sa netteté. « Que se passe-t-il ? »
Yan Ren répondit à voix basse : « Le vieil homme et moi allons nous battre. Je t’ai fait venir pour assister au spectacle et voir à quel point je me bats bien. »
Ce n’est qu’alors que Lu Ping remarqua réellement la scène devant lui.
Les domestiques étaient en train d’essuyer les lances. Tang Ruochu, Zong Yun, l’intendant Zhao et plusieurs autres personnes étaient également présents. Tang Ruochu lui fit même signe avec un sourire de venir s’asseoir à côté d’elle pour manger des mandarines.
Lu Ping s’assit auprès d’elle et prit la mandarine qu’elle lui tendait.
Devant lui, Yan Ren et Yan Cen avaient déjà commencé à prendre position, prêts à engager le combat.
Pourtant, malgré lui, son esprit retourna une nouvelle fois dans le bureau. Il comprenait enfin pourquoi l’écriture de Yan Ren lui avait paru si familière.
Après être resté longtemps sous le choc, il refusait encore d’y croire et s’était précipité vers les étagères pour chercher des livres.
Au milieu de cette immense bibliothèque, vaste comme une mer sans limites, se trouvaient également des ouvrages taoïstes tels que le Nanhua Jing (NT : Le Classique de Nanhua, autre nom du Zhuangzi). Dissimulés parmi tant d’autres volumes, ils passaient facilement inaperçus au premier regard. Pourtant, lorsqu’on les retirait pour les examiner de près, on constatait qu’ils avaient été abondamment feuilletés. Par endroits, certaines lignes étaient même annotées comme passages particulièrement importants.
Lu Ping avait imaginé que le Seigneur Yuanshan pouvait être n’importe qui. Jamais il n’avait envisagé qu’il pût s’agir de Yan Ren.
Dans son esprit, le Seigneur Yuan Shan et Yan Ren étaient séparés par une distance de cent huit mille li. Ils étaient deux personnes absolument opposées.
Et pourtant…
Ces deux personnes ne faisaient en réalité qu’une seule.
Dans son cœur, toutes les lettres qu’il avait échangées avec Yan Ren se mêlaient en un désordre incessant. Il voulait reprendre leur correspondance depuis la toute première lettre afin de remettre de l’ordre dans ses pensées, mais les circonstances autour de lui ne le lui permettaient pas.
Tang Ruochu dit en souriant à Lu Ping : « Le général n’utilise pas encore toute sa puissance. Zikeng est déjà sur le point de perdre. »
Lu Ping reporta aussitôt son regard sur le combat. Il se rendit compte que, pendant qu’il était perdu dans ses pensées, il avait déjà manqué les moments les plus spectaculaires de l’affrontement.
À cet instant, Yan Cen fit tournoyer sa longue lance et, d’un mouvement horizontal, immobilisa Yan Ren contre le sol, sans lui laisser la moindre occasion de se relever pour contre-attaquer.
Yan Cen éclata de rire. « Pas mal ! Tu as fait des progrès. »
Bien que Yan Ren eût perdu, il ne se montra pas le moins du monde découragé. Au contraire, il adopta une attitude humble et demanda conseil à Yan Cen au sujet des techniques qu’il venait d’utiliser. Les deux hommes se mirent à échanger, puis croisèrent encore le fer à plusieurs reprises. Peu à peu, le soleil commença à décliner vers l’ouest.
On ne savait combien de temps s’était écoulé. La moitié des personnes présentes dans la cour arrière s’étaient déjà dispersées lorsque Lu Ping sentit soudain des doigts tièdes lui pincer doucement l’oreille.
Il sursauta.
La main de Yan Ren quitta aussitôt son oreille, tandis que celui-ci lui demanda en souriant: « Qu’y a-t-il ? Tu as l’esprit ailleurs depuis tout à l’heure. »
Lu Ping se leva et cligna des yeux. « Rien… J’étais simplement… encore absorbé par votre duel à la lance, au général Yan et toi. »
Yan Ren demanda : « Alors, qu’as-tu pensé de mon deuxième assaut ? »
« … »
Pendant un instant, Lu Ping fut incapable de s’en souvenir.
« Je te taquinais. Je savais bien que tu n’avais pas regardé sérieusement. » Yan Ren sourit et lui donna un léger coup d’index sur l’épaule. « Allons-y. Je te raccompagne au palais. »
Lu Ping se leva à sa suite. Da Sheng les suivit tandis que Yan Ren les conduisait à travers les galeries couvertes de la cour arrière en direction de la cour avant.
La silhouette de Yan Ren paraissait encore plus grande qu’autrefois. Bien qu’il eût perdu son duel contre Yan Cen, il conservait cette fougue juvénile mêlant bravoure et aisance, une confiance éclatante où vaillance et décontraction s’équilibraient harmonieusement.
Lu Ping le suivait pas à pas, levant légèrement la tête pour regarder l’arrière de son crâne. Une autre scène surgit alors dans son esprit.
Yan Ren ouvrait avec désinvolture les annotations qu’il lui avait laissées dans ses livres. Après les avoir lues, il éclatait de rire, puis prenait son pinceau pour écrire sur la lettre : «Si la personne aimée n’a pas encore été croisée, rester seul, libre et indépendant, tel un bandit ou un peng (NT : oiseau mythique géant symbolisant une ambition sans limites), n’est-ce pas là une existence pleine de saveur ? »
Ou alors il fronçait sérieusement les sourcils pour écrire une autre phrase : « Il ne faut absolument pas risquer sa vie de façon irréfléchie et sans nécessité. L’excès est aussi mauvais que l’insuffisance. Veillez impérativement à votre sécurité. »
Lorsqu’ils arrivèrent dans la cour avant, il y avait davantage de monde. Les domestiques interrompirent leur travail à leur passage et les salutations telles que « Votre Altesse le Neuvième Prince » retentirent de toutes parts.
Lu Ping semblait ne rien entendre. Se fiant à sa mémoire, il calcula la distance qui les séparait encore de la sortie. Puis, rassemblant enfin son courage, il tira doucement sur la manche de Yan Ren.
Celui-ci s’arrêta, tourna la tête vers la main qui retenait sa manche et demanda : « Qu’y a-t-il ? »
Lu Ping balbutia : « Tu… pourrais-tu m’apprendre à manier la lance ? »
Yan Ren resta un instant surpris, puis sourit. « Tu veux apprendre la lance ? Rien de plus simple. Il faut d’abord acquérir de bonnes bases avant de commencer à la manier : tenir la position du cavalier, s’entraîner avec des charges, ce genre de choses. Il faut d’abord développer ta force, sinon tu ne pourras même pas soulever une lance. »
À ces paroles, Lu Ping prit un air embarrassé. Il venait seulement de se rappeler qu’il n’était probablement même pas capable de tenir une lance correctement.
Yan Ren adoucit alors son ton. « Dans ce cas, apprends plutôt une autre arme. Je peux tout t’enseigner. »
Lu Ping demanda : « À ton avis, quelle arme me conviendrait ? »
Mais Yan Ren répondit par une autre question : « Pourquoi as-tu soudainement envie d’apprendre les arts martiaux ? »
Après un instant d’hésitation, Lu Ping répondit : « Je… je me disais que si quelque chose arrivait un jour, je pourrais au moins me défendre. »
« Alors je sais exactement ce qu’il te faut. »
Cela dit, Yan Ren saisit le poignet de Lu Ping et fit demi-tour, le ramenant de la cour avant vers la cour arrière par le même chemin.
La poitrine de Lu Ping était oppressée, mais il se laissa entraîner sans résister jusqu’à l’endroit où Yan Ren souhaitait l’emmener.
La résidence des Yan possédait un petit entrepôt destiné aux armes. L’endroit était couvert de poussière. Yan Ren ne laissa pas Lu Ping entrer. Il y pénétra seul quelques instants avant de ressortir avec un petit couteau à la main.
En le voyant, Lu Ping dit : « Un couteau à fruits ? »
« … C’est une dague. » répondit Yan Ren. « Pour quelqu’un comme toi, apprendre le combat au poignard à courte distance est ce qu’il y a de plus approprié. Qu’en penses-tu?»
Lu Ping prit la petite lame, la tira doucement de son fourreau et sourit à Yan Ren. « Si tu dis que c’est une dague, alors c’est une dague. Je te fais confiance. »
Yan Ren choisit un endroit pour l’entraînement au poignard : la petite cour attenante à sa chambre.
Elle était encore plus petite que la cour arrière de la résidence des Yan, mais totalement déserte, ce qui convenait parfaitement à deux personnes souhaitant rester seules.
Da Sheng demeurait assis sur les marches, les mains enfouies dans ses manches, somnolant.
Le soleil de l’après-midi invitait au sommeil. Pourtant, Lu Ping était parfaitement éveillé. Retenant son souffle, il écoutait attentivement les explications de Yan Ren.
« La première étape consiste à apprendre à dégainer. Lorsque quelqu’un cherche à te blesser et que tu contre-attaques, ou lorsqu’il baisse sa garde et que tu l’attaques par surprise, tout repose sur la rapidité. Si tu dégaines trop lentement, il risque de te repérer avant que tu n’aies le temps d’agir et de t’en empêcher. Commence par dissimuler la dague dans la manche gauche, puis saisis la poignée de la main droite et dégaine rapidement en prise directe… »
Yan Ren fit lui-même la démonstration.
Avec le plus grand sérieux, il expliqua pas à pas les techniques et les moindres détails du dégainé, puis demanda à Lu Ping de reproduire seul le mouvement.
« Trop lent. Encore plus vite. »
Lu Ping rengaina la dague, puis recommença comme Yan Ren le lui avait montré.
« Trop lent. »
Il inspira profondément et recommença.
« Toujours trop lent. Encore. »
Lu Ping serra les dents et recommença une nouvelle fois. Ainsi, il accéléra sans cesse, encore et encore.
Pourtant, Yan Ren ne lui demanda toujours pas de s’arrêter.
À force de répéter ce seul mouvement de dégainé, Lu Ping était déjà épuisé, aussi bien physiquement que mentalement. Il essuya la sueur de son front, s’approcha de Yan Ren et demanda : « Et si nous faisions une petite pause ? »
Yan Ren répondit : « D’accord. »
Depuis le pavillon voisin, où il faisait infuser du thé, Zong Yun ne put s’empêcher de protester : « Déjà une pause ? Maître, lorsque vous m’appreniez, vous n’étiez pas du tout aussi indulgent. »
Yan Ren répondit tout en se retournant vers lui : « Son Altesse le Neuvième Prince n’est pas comme toi, qui as la peau épaisse et le corps robuste. »
Puis il se retourna pour parler à Lu Ping. Au même instant, sans le moindre avertissement, Lu Ping leva brusquement la main droite.
La lame acérée de la dague jaillit directement de sa manche, traçant un long sifflement dans l’air à seulement quelques centimètres du visage de Yan Ren.
Yan Ren recula malgré lui de plusieurs pas.
Lu Ping respirait rapidement. Ses yeux débordaient d’un sourire triomphant. « Alors ? »
Yan Ren ne put s'empêcher de sourire. Il applaudit doucement. « Votre Altesse le Neuvième Prince est vraiment plein de surprises. Très bien. C’est exactement ainsi qu’il faut agir : prendre l’adversaire au dépourvu, sans lui laisser le temps de réagir. »
Puis il ajouta : « Le mouvement que tu viens d’utiliser s’appelle la "taille ascendante". Comment se fait-il que tu l’aies maîtrisé sans enseignement ? »
Les yeux de Lu Ping s'illuminèrent. « Vraiment ? C’est la combientième technique ? »
Yan Ren répondit : « La quatrième. »
Il passa alors un bras sans réellement l’entourer autour des épaules de Lu Ping et le guida vers le pavillon.
Zong Yun avait déjà préparé le thé. Da Sheng apporta un bol fumant à Lu Ping.
Celui-ci le prit et demanda : « Puis-je commencer directement par apprendre celle-ci ? »
« Bien sûr. »
Yan Ren haussa les sourcils et se pencha vers lui. « Mais commence par m’appeler “Maître”. »
Avant même d’avoir bu une seule gorgée de thé, le visage de Lu Ping s’empourpra rapidement. Il n’eut d’autre choix que de baisser la tête et d’enfouir son visage dans son bol, avalant de grandes gorgées de thé pour étancher sa soif et calmer la chaleur qui lui montait aux joues.
Yan Ren prit lui aussi la tasse que Zong Yun lui tendait et en but une gorgée.
En voyant le visage écarlate de Lu Ping, il éclata de rire. « Pourquoi rougis-tu ? Je t’ai seulement demandé de m’appeler “Maître”, pas “époux Ren” (NT : « Lang » dans le texte original, un terme affectueux et intime employé par une épouse ou une amante pour appeler son bien-aimé). »
À ces mots, Lu Ping se rappela aussitôt ce vers que Yan Ren avait écrit : « Après avoir bu, elle appelle d’une voix tendre “Lang Ren”. » Il fut encore plus incapable de lui faire face et dit avec difficulté : « Pourrais-tu… ne plus en parler… »
« Très bien, je n’en parlerai plus. Je te le promets. »
Yan Ren éclata de rire. Il savait parfaitement que sa plaisanterie avait été quelque peu excessive. Il recommença donc à presser Lu Ping de retourner s’entraîner.
Ils s’exercèrent ainsi jusqu’au crépuscule.
Ce n’est qu’alors que Lu Ping s’arrêta. Il glissa la dague dans sa manche et regagna le palais en voiture.
À peine fut-il de retour à la cour de Cangzhu qu’il sortit toutes les lettres qu’il avait autrefois échangées avec le Seigneur Yuan Shan.
Lorsqu’il s’était trouvé dans le bureau de la résidence des Yan, juste avant de partir, Lu Ping avait discrètement plié un modèle calligraphique de plus petit format et l’avait caché dans sa manche.
Il y avait tant de calligraphies dans ce bureau que Yan Ren ne remarquerait certainement pas qu’il en manquait une.
Même s’il savait déjà que Yan Ren était Yuan Shan, Lu Ping passa encore un long moment, à la lueur de la chandelle, à comparer minutieusement l’écriture des lettres avec celle du modèle calligraphique.
C’était bien la même écriture.
L’esprit de Lu Ping devint complètement vide. Il resta ainsi assis, immobile comme une souche, jusqu’à l’heure du Hai (NT : entre vingt et une heures et vingt-trois heures).
Ce ne fut que lorsque Qiu Shui vint lui rappeler qu’il était temps d’aller dormir qu’il revint lentement à lui.
Baissant les yeux vers les deux feuilles de papier posées sur son bureau, il éprouva une étrange sensation. Son cœur lui semblait à la fois creux, comme s’il lui manquait quelque chose, et plein à déborder, comme si quelque chose venait de le combler.
« Yuan Shan… » murmura-t-il.
Puis il poussa un profond soupir, enfouit son visage dans sa manche avec un air de contrariété et murmura d’une voix étouffée : « Yan Ren… sait-il que c’est moi ? »
À bien y réfléchir…
Il ne le savait certainement pas.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent_du
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