Political scheming  - Chapitre 30 - Les jours de notre jeunesse

 

Le lendemain, Yan Ren demanda de nouveau à Lu Ping de venir à la résidence des Yan pour apprendre le maniement de la dague.

Lu Ping ne s’était pas encore complètement remis du choc de la veille lorsqu’il retrouva une nouvelle fois Yan Ren.

Ce jour-là, il apprit l’estoc de face. Tout en s’exerçant, il hésitait intérieurement à révéler à Yan Ren qu’il était Liu’an. Après y avoir réfléchi pendant un long moment, il finit malgré tout par renoncer.

Il ne savait vraiment pas comment aborder le sujet.

Yan Ren demanda également à Lu Ping de venir, autant que possible, chaque jour à la résidence des Yan pour poursuivre son apprentissage de la dague. Si jamais il lui était impossible de quitter le palais, il viendrait lui-même lui enseigner.

Cependant, il était peu pratique de s’entraîner à la dague dans la cour de Cangzhu. De plus, c’était Lu Ping lui-même qui avait sollicité Yan Ren. Il se sentait vraiment gêné de le voir faire constamment l’aller-retour. Aussi se rendit-il chaque jour en personne à la résidence des Yan.

Tout au long du premier mois de l’année, ils passèrent jour après jour dans la petite cour des Yan. Ils étudièrent l’estoc de face, puis l’estoc inversé, puis l’estoc latéral, avant de passer à la taille horizontale. Peu à peu, Lu Ping maîtrisa l’ensemble d’un enchaînement complet de techniques de dague.

Pourtant, il ne parvint toujours pas à prononcer les paroles qu’il gardait au fond de son cœur.

Il n’y avait jamais de moment approprié. Et surtout… il ne savait toujours pas comment les dire.

Tout en tenant sa dague, Lu Ping regarda Yan Ren avec reconnaissance et dit : « Je t’ai dérangé pendant si longtemps, héritier du marquis, j’en suis vraiment désolé ! Lorsque viendra le jour où tu quitteras la capitale, je préparerai assurément un généreux cadeau pour t’accompagner lors de ton départ. »

Yan Ren laissa échapper un léger rire. « Dans ce cas, tu ne devras pas m’oublier. C’est moi qui t’ai appris à monter à cheval et à manier la dague. »

Que ce fût l’équitation ou la dague, c’étaient deux compétences extrêmement utiles.

Il devait encore beaucoup s’entraîner pour manier parfaitement la dague, mais en revanche, il montait désormais à cheval avec aisance.

En y pensant, Lu Ping demanda : « La date de ton départ de la capitale est-elle fixée ? »

Yan Ren répondit : « Cela dépendra du temps. S’il fait doux, ce sera le neuvième jour du deuxième mois. S’il fait encore froid, plutôt vers la fin du deuxième mois. »

Autrement dit…

Si le temps se réchauffait rapidement, Yan Ren ne resterait plus que quelques jours à Qi’an.

Lu Ping baissa la tête et s’efforça d’imaginer ce que serait Qi’an sans Yan Ren. Puis il renonça simplement à y penser.

Relevant la tête, il dit : « Je sais déjà monter à cheval. Veux-tu me regarder ? »

Yan Ren répondit : « Avec plaisir. »

Zong Yun se retira aussitôt pour préparer les chevaux.

Lu Ping demanda : « Où allons-nous monter ? À la montagne Longshou, encore ? »

« Non. » Yan Ren sourit. « Puisque je vais bientôt quitter Qi’an, j’ai soudain envie de retourner dans un ancien endroit. C’est aussi un lieu parfait pour monter à cheval. Je vais t’y conduire. »

Lu Ping ne demanda pas de quel endroit il s’agissait et laissa Yan Ren mener son cheval. Ils quittèrent tous deux la résidence des Yan et se dirigèrent vers le nord-ouest, jusqu’au pied d’une montagne.

« C’est… la montagne Li ? »

À en juger par la direction et l’emplacement, Lu Ping pouvait presque affirmer avec certitude qu’il s’agissait de la montagne Li.

Il connaissait mal les chemins au pied de la montagne, mais il savait qu’au sommet se trouvait un jardin impérial, où il avait vécu pendant les huit premières années de sa vie.

Yan Ren expliqua : « Il y a un jardin là-haut, mais nous n’y entrerons pas. À côté se trouve une grande friche. Si je me souviens bien, c’est par ce chemin qu’on y va. Reste bien derrière moi ! »

À peine eut-il fini de parler qu’il lança son cheval au galop vers la montagne. Lu Ping eut bien du mal à le suivre.

En réalité, il n’avait aucune envie de retourner au jardin de la montagne Li. La pauvreté dans laquelle il avait vécu avant l’âge de huit ans ne méritait guère qu’on s’en souvînt avec nostalgie.

Yan Ren atteignit finalement sa destination.

C’était une vaste étendue de friches.

À la fin de l’hiver, le regard ne rencontrait plus que la terre nue, parsemée de brins d’herbe desséchés d’un jaune ambré, terne et mélancolique.

On pouvait facilement imaginer que, deux mois auparavant, cette plaine était encore couverte d’herbes hautes arrivant à mi-mollet. Elles avaient depuis longtemps fané et disparu, laissant la place au prochain renouveau.

Yan Ren sauta de cheval et dit : « En été, l’herbe pousse très haute et très dense ici. Si on l’aplatit complètement, on peut s’y allonger. C’est vraiment très confortable. »

Lu Ping contempla le paysage désolé devant lui et dit avec regret : « Dommage qu’on ne puisse pas s’y coucher maintenant. »

Yan Ren fit claquer sa langue. « Tss. Nous avons bien ceci, non ? »

Il ôta sa cape. « Enlève aussi la tienne. Si elle se salit, je t’en offrirai une autre ! »

Lu Ping hésita.

Yan Ren avait déjà étendu sa cape sur une parcelle de terre propre avant de s’y allonger.

Après quelques instants d’hésitation, Lu Ping dénoua finalement lui aussi les attaches de sa cape et l’étendit un peu plus loin.

« Pourquoi t’installer si loin ? Approche-toi un peu. »

Lu Ping n’eut d’autre choix que de rapprocher sa cape d’environ un pouce.

Puis il s’allongea comme Yan Ren.

La terre leur servait de natte, le ciel de couverture. Sous son dos, l’herbe et les capes formaient une couche assez confortable. Au-dessus de lui s’étendait l’immense voûte céleste.

Lu Ping tourna la tête.

Yan Ren avait les yeux fermés et les lèvres légèrement relevées en un sourire, comme s’il savourait simplement la caresse du vent.

Il ne put s’empêcher de demander : « Comment t’est venue l’idée de m’emmener ici ? »

Sans ouvrir les yeux, Yan Ren répondit : « Autrefois, chaque fois que j’étais de mauvaise humeur, j’allais chercher Fu Yi et He Xinbai pour faire des courses de chevaux, nous battre ou boire. Mais parfois, même après tout cela, je me sentais encore plus mal. Alors je montais seul sur la montagne Li et je venais ici. Personne ne connaît cet endroit. »

Lu Ping ne put s'empêcher d'envier une telle indulgence sans retenue.

Il entendit ensuite Yan Ren poursuivre : « J’ai découvert cette prairie complètement par hasard lorsque j’étais enfant. Plus tard, j’ai aussi compris que personne ne s’en occupait et que personne ne venait jamais ici. C’était parfait. À partir de ce moment-là, cet endroit est devenu mon territoire. »

Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, un étrange sentiment de familiarité naquit dans le cœur de Lu Ping.

Il demanda : « Quand tu dis “quand j’étais petit”… quel âge avais-tu ? »

Yan Ren s’étira paresseusement. « Environ… huit ou neuf ans, je dirais. »

Lu Ping ferma les yeux à son tour sans répondre et se mit à rassembler avec précaution les fragments épars qui subsistaient dans sa mémoire d’avant ses huit ans.

Yan Ren poursuivit, d’un ton toujours aussi détendu : « Depuis ce jour-là, chaque fois qu’il m’arrivait quelque chose de désagréable, je venais ici pour retrouver mon calme. Tu sais ? L’herbe ici est vraiment agréable à arracher. Elle ne se laisse pas facilement déraciner, mais lorsqu’on tire de toutes ses forces, elle vient d’un seul coup, racines et tiges comprises. Ce bruit… rien que de l’entendre, ça met de bonne humeur. Tu ne me crois pas? Tu pourras essayer cet été. »

Il marqua une pause avant d’ajouter : « Cela fait bien huit ou neuf ans, maintenant. Je suis toujours venu ici seul. Personne ne le sait. Même Zong Yun ignore l’existence de cet endroit. »

Yan Ren parlait nonchalamment, une phrase après l’autre.

Soudain, Lu Ping demanda : « Et maintenant ? À part moi… quelqu’un d’autre est-il au courant ? »

« Toi ? Tu es le deuxième. »

Sans même s’en rendre compte, Lu Ping resserra son manteau autour de lui et se rapprocha légèrement de Yan Ren. Il eut alors l’impression d’avoir enfin réussi à reconstituer les fragments de sa mémoire.

Cette prairie ne lui était pas familière. Pourtant, il lui semblait l’avoir déjà vue une ou deux fois lorsqu’elle était couverte de hautes herbes en été.

À cette époque, il était encore très jeune. C’était l’âge où il grandissait, mais il avait beau manger, il n’était jamais rassasié.

Une nuit, la faim devint si insupportable qu’il se glissa discrètement hors du jardin en rampant par un trou pratiqué sous la clôture, un trou de chien, afin de trouver quelque chose à manger.

Il savait qu’il existait, dans le jardin de la montagne Li, un petit potager où poussaient de nombreux fruits et légumes. Les récoltes fraîches étaient envoyées chaque jour au palais impérial.

S’il parvenait à retrouver cet endroit, il pourrait cueillir quelques fruits en cachette, déterrer quelques pommes de terre ou quelques courges, et ainsi ne plus souffrir de la faim pendant plusieurs jours.

Mais, à force de marcher…

Il se perdit.

Il croyait être arrivé au potager. Pourtant, après avoir marché longtemps, il se trouvait toujours entouré d’herbes plus hautes que lui.

La nuit était noire, le vent soufflait avec force. Il ne distinguait plus le nord, le sud, l’est ni l’ouest. Il erra au hasard, complètement perdu. Son ventre criait de plus en plus famine. Et son cœur se remplissait peu à peu de peur.

Soudain, il entendit au loin de faibles sanglots.

Il fut encore plus terrifié. Il se couvrit aussitôt la bouche des deux mains pour ne produire aucun bruit. Quelques pas devant lui, l’herbe semblait former une légère dépression.

Les pleurs étouffés qui en provenaient devenaient de plus en plus distincts.

Lu Ping ne distingua même pas à quoi pouvait ressembler ce fantôme.

Le corps complètement raidi, il fit lentement demi-tour et commença à s’éloigner à petits pas, espérant mettre le plus vite possible de la distance entre lui et ces pleurs.

À cet instant, la semelle de sa chaussure heurta une pierre. Sa cheville se tordit. Les hautes herbes bruissèrent tout autour de lui.

À peine eut-il perçu ce bruit… que les pleurs cessèrent instantanément.

Puis une rafale glaciale, à vous dresser les cheveux sur la tête, fondit sur son dos.

Avant même qu’il eût le temps de réagir, quelqu’un le plaqua violemment au sol par-derrière. « Qui es-tu ? Tu es venu pour me tuer ? » La personne derrière lui rugissait en lui serrant violemment le cou.

Lu Ping se débattit de toutes ses forces. Son visage tout entier s’enfonça dans un mélange de terre, de sable et de racines d’herbe. La douleur lui arracha des torrents de larmes.

Ce n’est qu’alors que l’inconnu remarqua que Lu Ping était plus petit que lui. Sa poigne se relâcha un instant.

Mais son hostilité ne diminua pas le moins du monde. Il cria de nouveau d’une voix sévère: « Qui es-tu ? »

Lu Ping éclata en sanglots. « J’ai tellement faim… »

Mais l’autre ne comprit pas ce qu’il disait. Il continuait à lui enserrer fermement le cou et la poitrine. Lu Ping étouffait presque.

Pris d’un accès de rage, il planta alors ses ongles dans le bras de son agresseur. Celui-ci poussa un cri de douleur.

Profitant de ce bref relâchement, Lu Ping passa brusquement ses bras autour de sa taille et le renversa à son tour sur l’herbe.

« Toi ! » L’autre garçon parut encore plus furieux.

Il plaqua de nouveau Lu Ping au sol en appuyant sur ses épaules, s’assit à califourchon sur lui et lui saisit le menton ainsi que le cou.

Lu Ping était plus petit. Moins fort. Et le ventre vide.

En un instant, il perdit toute capacité de résistance. Il ne put que se débattre faiblement, répétant qu’il avait faim tout en éclatant en longs sanglots incontrôlables.

On ne savait combien de temps s’écoula.

Finalement, les mains qui lui serraient le cou se desserrèrent lentement. Le garçon qui le maintenait au sol se releva et alla s’asseoir silencieusement un peu plus loin.

La vue de Lu Ping redevint progressivement nette. Il se redressa en haletant.

Devant lui se trouvait un adolescent d’une tête plus grand que lui, qui l’observait avec un regard plein de méfiance. Au bout d’un long moment, le garçon hésita, puis sortit de son col un mouchoir.

Lorsqu’il le déplia… À l’intérieur se trouvait une galette.

Lu Ping essuya ses larmes, s’en empara sans la moindre hésitation et se mit à la dévorer. La galette était restée longtemps conservée. Elle était froide, sèche. Pourtant, elle dégageait encore un parfum irrésistible.

C’était la meilleure galette que Lu Ping neût jamais mangée. Une seule ne suffisait pas à remplir son estomac. Mais au moins, il n’aurait plus faim pour le moment.

À mi-chemin, il s’arrêta et demanda avec embarras : « Tu… tu n’en manges pas ? »

« Occupe-toi de tes affaires ! » renifla le garçon.

Lu Ping termina donc toute la galette sans davantage de cérémonie.

Au même moment, les nuages se dispersèrent et la lune reparut. La prairie s’illumina un peu.

Profitant de cette faible clarté, Lu Ping jeta discrètement un regard vers le visage du garçon. Celui-ci avait les vêtements et les cheveux couverts de brins d’herbe. Son visage était entièrement sillonné de traces de larmes.

Lu Ping songea qu’il devait lui-même avoir exactement la même allure pitoyable.

Remarquant qu’il le regardait, le garçon montra les dents d’un air féroce. « Je te préviens : tu n’as pas le droit de raconter à qui que ce soit que tu m’as vu pleurer. Compris ? »

Lu Ping hocha vivement la tête. Puis il demanda : « Alors… pourquoi pleures-tu ? »

« Occupe-toi de tes affaires ! » cria de nouveau le garçon.

Son visage était renfrogné. Il était très fort.

Lu Ping n’osait pas le mettre davantage en colère. Il garda donc le silence. Il voulait quitter cet endroit au plus vite. Mais il venait de manger la galette de l’autre garçon. L’abandonner aussitôt lui semblait vraiment déplacé.

Partir n’était pas convenable.

Rester ne l’était pas davantage.

Il resta donc planté là, la tête basse, malgré lui. Pourtant, à cause de la question de Lu Ping, le garçon sembla se rappeler pourquoi il était venu ici. Il recommença à sangloter doucement. Puis ses sanglots se transformèrent bientôt en grands pleurs.

Lu Ping n’osa plus prononcer un mot.

Il entendit seulement le garçon dire en pleurant : « Mes parents ne veulent plus de moi. »

Désemparé, Lu Ping balbutia : « Toi… ne pleure plus… »

« Ils ont quitté la capitale. Ils sont partis vers le Nord. Ils ne m’ont pas emmené avec eux. »

Comme c’est une coïncidence… Mon père non plus ne veut pas de moi.’ pensa Lu Ping.

Mais il ne chercha pas à comparer leurs malheurs. Il demanda seulement avec sollicitude : « Pourquoi ? »

Le garçon ne répondit pas. Il serra seulement les dents et déclara : « Je les déteste ! »

Lu Ping fronça les sourcils et tenta de l’apaiser : « Peut-être avaient-ils une raison qu’ils ne pouvaient pas t’expliquer. »

Il ne savait pas vraiment si ces paroles étaient destinées à consoler le garçon… ou à se consoler lui-même.

Le garçon répliqua aussitôt : « Quelle raison ? Ils pensent seulement que je suis trop jeune! Ils pensent que je ne sais pas encore faire la guerre ! »

« Faire la guerre ? »

À la lueur de la lune, Lu Ping distingua enfin les riches vêtements de brocart que portait le garçon et devina qu’il devait probablement être le jeune maître d’une famille de généraux.

Les galettes des familles de généraux sont-elles toutes aussi délicieuses ? Les enfants des familles de généraux sont-ils tous aussi beaux ? voilà ce que pensa Lu Ping.

Le garçon déclara ensuite avec une farouche détermination : « Attendez ! Quand j’aurai grandi et que je serai devenu plus fort, je leur montrerai à quel point je suis formidable. Je leur ferai regretter de ne pas m’avoir emmené aujourd’hui ! »

Comme s’il prêtait serment, il leva la tête vers le ciel nocturne. Dans ses yeux se reflétait la lumière de la lune.

À peine un quart d’heure plus tôt, il était pourtant effondré dans l’herbe, en train de pleurer à chaudes larmes.

À cet instant encore, des brins d’herbe étaient accrochés à ses tempes, son visage était couvert de traces de terre, mais ses yeux brillaient d’un éclat exceptionnel, empreints d’une détermination inébranlable.

Lu Ping en resta un instant fasciné, l’esprit absent.

 

Traduction: Darkia1030

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