Political scheming - Chapitre 31 - Je n'ose plus écrire de lettres

 

« Et toi ? Pourquoi es-tu venu ici au beau milieu de la nuit ? »

En entendant le garçon lui poser cette question, Lu Ping revint à lui.

La voix du garçon portait encore la résonance nasillarde des pleurs et la fatigue qui les avait suivis. Voyant qu’il s’était allongé d’épuisement, Lu Ping s’allongea lui aussi dans l’herbe. Il posa la main sur son ventre plat et répondit : « J’avais faim. Je suis sorti chercher quelque chose à manger. »

Le garçon demanda : « Tu habites dans ce jardin ? »

« Oui. »

Le garçon parut très perplexe. Il marmonna à voix basse, manifestement en train de se demander quel genre de personne pouvait bien vivre dans le jardin du mont Li.

Lu Ping ne lui révéla pas son identité. Il dit seulement d’un ton plein de grief : « La porte de la résidence est toujours verrouillée. Je ne peux pas sortir, alors je suis passé par un trou de chien pour venir chercher à manger. »

Le garçon fronça les sourcils, manifestement stupéfait par ses paroles. Après un instant de réflexion, il ricana froidement : « Tu ne pouvais pas trouver un moyen de mettre la main sur la clé ? Si tu en avais vraiment la volonté, tu finirais forcément par la trouver. »

Lu Ping resta interdit.

Les paroles du garçon ne cessaient de résonner dans son esprit. Il ne remarqua même pas que celui-ci, terrassé par la fatigue, bâillait à plusieurs reprises avant de fermer les yeux et de se taire. À cause des sanglots qu’il avait versés quelques instants plus tôt, il avait encore de temps à autre un hoquet de larmes, avant de retrouver rapidement son calme.

Lu Ping demeura lui aussi allongé en silence.

Il ignorait si le garçon s’était endormi, mais lui-même luttait contre le sommeil pour ne pas fermer les yeux.

Il avait envie de retourner dormir dans sa chambre, mais n’osait pas partir. Il se disait que le garçon était de mauvaise humeur; puisqu’il avait mangé son gâteau, il devait aussi rester auprès de lui alors qu'il souffrait. Sinon, manger la nourriture de quelqu’un puis s’en aller aussitôt serait d’une impolitesse dont il se savait incapable.

Il attendit donc tranquillement. Jusqu’à ce qu’il ne puisse plus résister au sommeil et que sa tête se mette à pencher, gagnée par la somnolence.

Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé lorsqu’une voix retentit près de son oreille: « Pourquoi n’es-tu toujours pas rentré ? »

La voix était calme et posée, comme si son propriétaire ne s’était jamais endormi.

Lu Ping se réveilla en sursaut et répondit d’une voix ensommeillée : « Toi non plus, tu n’es pas encore rentré. »

Le garçon répliqua froidement : « En quoi cela te regarde-t-il si je ne rentre pas ? »

« … »

Pourquoi se mettait-il en colère aussi facilement ?

Lu Ping dut expliquer : « J’avais peur que tu te remettes à pleurer, alors je n’osais pas partir. »

Le garçon sembla comprendre confusément sa bonne intention. Après un moment de silence, il se retourna brusquement, se redressa d’un bond, soulevant au passage une pluie de brins d’herbe sèche qui remplirent l’air de poussière devant les yeux de Lu Ping.

Celui-ci toussa en chassant la poussière de la main avant de se relever à son tour. « Où vas-tu ? »

« Je rentre ! » Le garçon s’éloigna en lui tournant le dos tout en agitant la main.

Lu Ping lui cria : « Tu redescends la montagne à pied comme ça ? »

Le garçon répondit d’une voix forte : « Mon cheval est attaché dehors ! »

Lu Ping se hâta de courir derrière lui.

Le garçon marchait très vite. Dans la nuit, il semblait retrouver son chemin simplement en se guidant grâce aux étoiles. Lu Ping le suivait de près, essoufflé. Le garçon finit par s’en apercevoir et se retourna. « Pourquoi me suis-tu ? »

« Je… je rentre moi aussi. »

Il n’osa pas avouer qu’il s’était perdu.

Le jeune homme ne répondit rien et poursuivit son chemin, ralentissant toutefois légèrement le pas.

Lu Ping ne quitta pas son dos des yeux tandis que l’autre le guidait hors de cette étendue d’herbes qui ressemblait à un véritable labyrinthe.

En sortant de la prairie, ils trouvèrent effectivement le cheval du garçon attaché à un arbre non loin de là.

Lu Ping reconnut également approximativement le chemin du retour.

Craignant que nourrice Wang ne découvre son absence, il était pressé de rentrer. Il adressa seulement un rapide au revoir au jeune homme avant de repartir.

Cette nuit-là, Lu Ping s’endormit en savourant encore le parfum du gâteau qui persistait entre ses lèvres et ses dents.

Dans son rêve, il revit le garçon souffrant sous le clair de lune, au milieu de cette prairie. Ce visage, d’abord farouche, puis plein de colère et enfin épuisé, demeura net dans sa mémoire pendant quelques jours seulement.

Puis il s’effaça peu à peu.

À partir de ce jour-là, il ne revit jamais le garçon de cette nuit de pleine lune.

Aujourd’hui pourtant, sa silhouette redevenait parfaitement distincte.

Lu Ping ouvrit les yeux.

Autour d’eux, les herbes sauvages desséchées offraient un spectacle désolé. Pourtant, il semblait qu’une force tenace demeurait cachée sous la terre, prête à surgir dès que passerait Jingzhe (NT: troisième terme solaire du calendrier traditionnel chinois, marquant le réveil des insectes et le renouveau du printemps).

Yan Ren gardait toujours les yeux fermés, comme s’il dormait réellement.

Lu Ping eut soudain très envie de lui demander dans quelle boutique il avait acheté ce gâteau, des années auparavant ou si c’était un cuisinier de la famille Yan qui l’avait préparé.

Il hésita longtemps.

Il ouvrit la bouche, la referma, puis les mots qui sortirent furent tout autres : « Dans quelques jours, l’herbe aura repoussé. »

« Oui » répondit Yan Ren sans ouvrir les yeux.

Ainsi, il ne dormait pas.

Une profonde tristesse envahit soudain Lu Ping. « L’herbe a déjà repoussé aussi dans le manège du parc intérieur. »

« Oui. »

« Tu avais dit que nous jouerions ensemble au polo. »

Le bout de son nez le piquait. Il s’efforça de réprimer les sanglots qui menaçaient de jaillir.

Il ne comprenait pas lui-même pourquoi. Avant le Nouvel An, il savait déjà que Yan Ren allait partir. À l’époque, il s’était sincèrement réjoui pour lui.

Pourquoi, maintenant que le jour approchait de plus en plus, lui était-il devenu si difficile de s’en séparer ?

Plus encore que le regret, une autre émotion, puissante et impossible à définir, emplissait sa poitrine, au point qu’il avait souvent l’impression de ne plus pouvoir respirer.

Il inspira profondément avant de dire : « Nous ne pourrons plus jouer au polo ensemble. »

Yan Ren ouvrit les yeux, mais ne répondit pas. Après un long silence, il laissa échapper un petit rire et dit d’un ton léger : « Ce n’est pas bien grave. Tu peux toujours jouer avec He Xinbo. Ce type sera sûrement fou de joie en te voyant. »

Lu Ping soupira intérieurement. « Oui… pourquoi pas. »

En réalité, il pensait que jouer avec He Xinbo n’aurait aucun intérêt; autant ne pas y aller du tout.

Les deux hommes retombèrent dans un long silence.

Puis Lu Ping demanda soudain : « Qu’y a-t-il au Beijiang ? »

« Dans le Nord, il y a des montagnes et aussi des prairies » répondit Yan Ren.

Lu Ping imagina l'immensité de ces prairies.

Yan Ren poursuivit : « Il y a des tours à signaux (NT: tours de guet où l'on allumait des feux pour transmettre rapidement des alertes militaires).

« Il y a un ciel plus vaste. Et des étoiles plus brillantes. »

Lu Ping ferma les yeux. « Cela a l'air merveilleux. À t'entendre, moi aussi, j'ai envie d'y aller. »

Yan Ren marqua une pause avant de changer de ton. « Cela dit, il y a aussi beaucoup de choses qu'on ne trouve pas dans le Nord. »

« Par exemple ? » demanda Lu Ping.

Yan Ren réfléchit un instant. « Des fleurs, sans doute. Je n'y suis jamais allé, mais le climat y est sec et froid. Les fleurs qui aiment l'humidité et la chaleur du Sud ne doivent probablement pas pouvoir y pousser. »

En entendant cela, Lu Ping se sentit un peu rassuré. Finalement, le Nord n'était pas un lieu entièrement idyllique.

Yan Ren demanda soudain : « Neuvième Prince, est-ce que je vais te manquer ? »

Lu Ping s'étrangla presque. « Mais… pas du tout… »

Yan Ren ne sembla pas prêter attention à son embarras. « Reste bien à Qi'an. Peut-être que dans trois ans je serai déjà de retour. À ce moment-là, nous jouerons ensemble au polo. »

Son ton était, fait rare, parfaitement sérieux.

Lu Ping tourna la tête et croisa son regard. Son visage s'éclaira d'un sourire. « D'accord. »

« … »

Yan Ren détourna les yeux. Comme s'il venait de se rappeler quelque chose, il se redressa brusquement et s'assit avec nonchalance. « Allez, montre-moi ce que tu as appris de la technique du poignard ces derniers temps. Considère cela comme la dernière leçon de ton maître. »

« … »

La torpeur printanière commençait justement à l'envahir, et pourtant Yan Ren ne le laissait même pas se reposer un peu plus longtemps.

À contrecœur, Lu Ping se releva, sortit son poignard et exécuta sur l'herbe l'ensemble des techniques qu'il avait apprises.

Yan Ren resta allongé de travers dans l'herbe, observant avec intérêt chacun de ses mouvements, ne manquant pas de le corriger de temps à autre.

« Lève davantage le bras. »

« Attaque plus vite. »

« Tu n'es pas obligé de faire une figure aussi féroce. »

« Pas mal. »

« Encore une fois. »

Lu Ping répéta l'enchaînement complet deux ou trois fois avant que Yan Ren ne consente enfin à le laisser tranquille.

Le soleil déclinait déjà vers l'ouest. Aucun d'eux ne s'attarda longtemps sur le mont Li. Ils enfourchèrent leurs chevaux et redescendirent lentement la montagne avant de se séparer dans les rues de Qi'an.

Durant les jours qui suivirent, Lu Ping ne revit plus Yan Ren.

Il s'y attendait.

À la fin du premier mois de l'année, le temps s'était légèrement radouci. L'atmosphère du Nouvel An se dissipait peu à peu dans la ville de Qi'an et tous les quartiers retrouvaient progressivement leur activité habituelle.

On apprit que le départ de Yan Cen était fixé au neuvième jour du deuxième mois. La résidence du marquis était occupée à préparer le voyage, tandis que de nombreuses familles nobles et hauts dignitaires de Qi'an apportaient des présents afin de prendre congé de Yan Cen et de Yan Ren.

L'après-midi du dernier jour du premier mois, Lu Ping sortit pour la quinzième fois les lettres que Yan Ren lui avait écrites, les relisant une à une.

La faible lumière printanière filtrait depuis l'extérieur de la salle principale de la cour de Cangzhu, venant recouvrir les feuillets empilés sur la table.

« Un noble se dresse, seul, au milieu de ce monde corrompu, traversant les flots sans jamais dériver avec le courant ; tu gardes ton cœur fermé et te montres circonspect, pour ne jamais, au final, commettre de faute... » (NT : Extrait de L’Éloge de l’Oranger, de Jiǔ Zhāng)

« D’abord, cela apaisera la colère du peuple, permettra de révoquer les titres de noblesse pour remplir les greniers du trésor ; deuxièmement, cela assainira les mœurs de la cour, et chacun s'acquittera pleinement de ses devoirs... »

« Si cette personne tant attendue ne vient pas, je reste seul, dressé, tel un ennemi redoutable ou tel l'oiseau Peng – n'est-ce pas là une existence exaltante ?... »

Lorsqu'il eut terminé sa lecture, il demeura les yeux fixés sur cette écriture libre et fougueuse. Le temps semblait suspendu, et pendant ce qui lui sembla une éternité, Lu Ping resta perdu dans ses pensées.

Le surlendemain serait le deuxième jour du deuxième mois, premier jour de reprise des cours au pavillon du Baihu.

Mais cette nouvelle rentrée compterait deux élèves de moins : Lu Jing, désormais marié, et Yan Ren, qui s'apprêtait à partir pour la frontière nord.

Il ne restait plus que neuf jours avant le départ de Yan Ren de Qi'an. 

Par camaraderie envers leur condisciple, nombre d'élèves du pavillon Baihu apportèrent eux-mêmes un modeste présent à la résidence des Yan pour lui faire leurs adieux. Lu Qiang, quant à lui, s'y rendait presque tous les jours.

Lu Ping suivit lui aussi le mouvement : il prépara un cadeau semblable à celui des autres et le fit remettre, avec celui de Lu Jing, par l'eunuque attaché au service de ce dernier, à la résidence du marquis de Zhenbei.

Ainsi, les convenances étaient respectées, tout en évitant d'attirer l'attention : c'était fidèle à la manière d'agir de Lu Ping.

Pourtant, son cœur semblait étrangement vide. Comme s'il avait oublié de faire quelque chose.

Voyant Lu Ping fixer distraitement les annotations de lecture et les lettres, Da Sheng dit :

« Votre Altesse n'a plus écrit de lettres depuis longtemps. Pourquoi ne pas en écrire une?»

Lu Ping secoua aussitôt la tête. « Non ! »

Da Sheng reprit : « Alors, vos annotations ? Votre Altesse en a rédigé tant. Vous pourriez en déposer quelques-unes au pavillon Baihu. »

« Non ! »

Da Sheng demanda, perplexe : « Pourquoi ? »

Parce que je n'ose pas. C'était ce que pensait Lu Ping, sans parvenir à le dire.

Depuis qu'il savait que son correspondant n'était autre que Yan Ren, il était devenu excessivement hésitant. Il craignait que, s'il écrivait, Yan Ren ne lui réponde pas, ou qu'il perde tout intérêt, jugeant que les annotations de « Liu'an » finissaient toujours par se ressembler et n'avaient, au fond, rien d'exceptionnel.

Il était déjà si médiocre. Au moins, aux yeux de Yan Ren, « Liu'an » demeurait quelqu'un d'admirable.

Da Sheng poursuivit de lui-même : « C'est vrai. La personne qui correspondait avec Votre Altesse n'a plus envoyé de lettre non plus. Il n'y a donc plus de raison de lui écrire. »

Lu Ping murmura presque malgré lui, prenant la défense de Yan Ren : « Peut-être est-il simplement très occupé. »

Da Sheng acquiesça. « C'est vrai. Le premier mois est toujours chargé. En plus, il n'y a pas cours; qui irait jusqu'au pavillon Baihu pour consulter son courrier ? »

Oui. Pendant tout le premier mois de l'année, personne n'irait là-bas.

Puis Lu Ping songea à ce qui viendrait ensuite et dit doucement : « Et après cela… il n'y en aura plus non plus. »

Da Sheng n'avait pas bien entendu. « Hein ? »

Lu Ping baissa les yeux vers les lettres étalées devant lui. Une brûlure monta au coin de ses yeux.

Après un moment, il releva soudain la tête et saisit la manche de Da Sheng. « Da Sheng, quelles sont les fleurs qui ne fleurissent qu'en été ? Celles qui aiment la chaleur et l'humidité ? »

Pris de court, Da Sheng répondit après un instant d'hésitation : « … Les hibiscus ? Les azalées ? »

Lu Ping commença alors à ranger très soigneusement les lettres. « Va me chercher Qiu Shui. »

« … Bien. »

Da Sheng venait de se retourner lorsque Lu Ping le rappela brusquement. « Et aussi : je me souviens qu'il y a plusieurs liasses de papier en moelle d'aralie dans mon coffre de cuir officiel, ainsi qu'une boîte de pigments dans l'étagère à compartiments en bois de camphrier. Apporte-les-moi également ! »

(NT : Papier en moelle d'aralie ou papier Tongcao : papier artisanal très fin utilisé notamment pour la peinture et les fleurs artificielles,fabriqué à partir de la moelle de l'arbre à papier de riz (Tetrapanax papyrife))

 

Traduction: Darkia1030

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