Le huitième jour du deuxième mois, Fu Yi et He Xinbai allèrent une nouvelle fois trouver Yan Ren.
Dans le bureau de Yan Ren s’entassaient de nombreux cadeaux envoyés durant cette période par des descendants de hauts dignitaires. De petites caisses de toutes sortes étaient empilées, Zong Yun était en train de désigner deux serviteurs pour les ouvrir et les trier une à une en les classant soigneusement par catégories.
Fu Yi regarda autour de lui avec curiosité et demanda : « Ces derniers jours, le neuvième prince ne venait-il pas ici tous les jours ? Eh … est-il passé ? »
Yan Ren but une gorgée de thé sans répondre.
He Xinbai répondit à sa place : « Hier, je l’ai interrogé au pavillon Baihu, il a dit qu’il n’avait pas le temps de venir mais qu’il avait envoyé un cadeau d’adieu. »
Fu Yi demanda : « Quel genre de cadeau ? »
Zong Yun apporta alors à Fu Yi le présent offert par Lu Ping. Il s’agissait simplement d’une pierre à encre Duanzhou finement sculptée de paysages entrelacés. Bien que raffinée, elle n’avait rien de particulièrement remarquable; perdue parmi les autres cadeaux, elle passait presque inaperçue. Fu Yi la prit, l’examina sous tous les angles puis la reposa.
Le regard de Yan Ren s’arrêta sur la pierre à encre. Il demanda soudain : « Zong Yun, ces deux derniers jours, lorsque je n’étais pas à la maison, le neuvième prince est-il venu ? »
« Non » répondit Zong Yun.
Yan Ren fronça légèrement les sourcils et réfléchit un long moment avant de dire : « Faites savoir ceci : s’il se présente aujourd’hui, veillez à le faire entrer. »
Zong Yun se retira après avoir reçu l’ordre.
He Xinbai s’étonna : « Pourquoi tant d’insistance ? »
Yan Ren ricana : « Il me doit encore quelque chose. »
« Quoi donc ? »
« Quelques livres de stratégie militaire » mentionna Yan Ren en jetant un regard vers l’étagère, avant de détourner les yeux pour les fixer sur un cylindre à rouleaux. Il ajouta lentement : « Et une copie de calligraphie écrite l’an dernier. »
He Xinbai ne perçut rien d’étrange et passa son bras autour de l’épaule de Yan Ren : «Sortons aujourd’hui pour une dernière réunion. Le Pavillon Yuren, ça te dit ? »
Yan Ren, de mauvaise humeur, répondit : « Il y a trop de monde, je n’y vais pas. »
He Xinbai proposa encore : « Alors le terrain d’entraînement du camp Shuofang de Fu Yi?»
Yan Ren répondit : « Je suis paresseux, je n’ai pas envie de regarder des gens se battre. »
He Xinbai soupira : « C’est vrai, tu pars demain, il ne faut pas trop t’amuser aujourd’hui. »
Fu Yi réfléchit un instant et dit : « Au bord du lac de Quchi, il y a une zone boisée d’une grande beauté, avec des sentiers sinueux et des cours d’eau, un endroit isolé et élégant. Les lettrés raffinés aiment s’y réunir pour boire et discuter. Allons-y aujourd’hui, juste nous trois, pour boire quelques verres. »
He Xinbai frappa son éventail : « Parfait ! On pourra parler de nos préoccupations ! »
Ainsi, Yan Ren partit avec Fu Yi et He Xinbai à Quchifang et ils burent du début d’après-midi jusqu’au soir avant de rentrer.
L’endroit était en périphérie, adossé aux montagnes et bordé d’eau, plus froid que le centre de la capitale Qi’an. Sur le chemin du retour, ils traversèrent une petite forêt. Les feuilles de peuplier jaune formaient un tapis sur le sentier et, au crépuscule, quelques flocons de neige commencèrent à tomber, se mêlant aux feuilles.
La lumière de la lune était faible, largement masquée par les branches. Zong Yun ouvrait la marche avec une lanterne; Fu Yi et He Xinbai étaient au milieu et Yan Ren marchait en dernier, baissant les yeux sur ses bottes qui écrasaient les feuilles recouvertes de neige fraîche.
Zong Yun avait fait venir deux calèches. He Xinbai, complètement ivre, eut besoin de l'aide de Fu Yi pour monter dans l'une d'elles et faillit retomber.
« Pourquoi rentrer ? Yan Zikeng, continuons à boire jusqu’à l’aube ! Jusqu’à ce que je te raccompagne hors des portes de la ville ! »
Yan Ren répondit : « Tu délires. »
« Je ne délire pas ! » He Xinbai s’accrocha soudain à Yan Ren et éclata en sanglots, secouant ses épaules. « Zikeng… Zikeng… je ne peux pas me résoudre à te laisser partir!»
Yan Ren le soutint et le laissa essuyer ses larmes sur lui.
He Xinbai continua à pleurer : « Les lettrés de Qi’an me méprisent parce que je n’ai rien accompli… seuls, toi et Fu Yi, me comprenez ! Maintenant que tu pars… ouin ouin… »
Yan Ren soupira : « Je ne suis pas encore mort, ne pleure pas comme si tu étais à des funérailles. »
« Aaaah ouin ouin… »
« Qui est-ce ? » demanda soudain Fu Yi.
Yan Ren suivit son regard. Dans le sentier boisé derrière eux, deux silhouettes floues approchaient au loin, d’un pas pressé. La personne de devant avait les mèches sur ses tempes soulevées par le vent, son manteau flottant légèrement; celle de derrière suivait rapidement avec une lanterne tremblante.
Leurs pas faisaient bruisser les feuilles mortes et ce son réveilla complètement Yan Ren.
Fu Yi dit : « Pourquoi se sont-ils arrêtés ? On ne voit pas leur visage. »
Les deux personnes s’arrêtèrent en effet, semblant hésiter à s’approcher en voyant qu’il y avait trop de monde. Elles restèrent un moment sur place, indécises.
Yan Ren déclara aussitôt : « Je les connais, ils viennent me voir. Vous pouvez rentrer sans moi, je vous rejoins plus tard. »
La calèche de Fu Yi et He Xinbai s’éloigna. Zong Yun resta sur place et Yan Ren marcha vers les deux silhouettes.
En le voyant approcher, elles reprirent leur marche précipitée.
Le manteau flottant était d’une couleur que Yan Ren connaissait bien. Soudain, la personne trébucha; Yan Ren fronça les sourcils, tandis que le serviteur à côté la soutenait précipitamment avant de continuer.
Yan Ren fit de grands pas et dit : « Fais attention. »
« Je vais bien » répondit la personne à l’avant, essoufflée — c’était Lu Ping.
La lanterne tremblait dans la lumière vacillante. Lu Ping n’avait pas encore repris son souffle; ses yeux étaient humides, brillants comme des étoiles.
Yan Ren le regarda, et son expression s’adoucit. « Que fais-tu ici si tard ? »
« … »
Lu Ping ouvrit la bouche, mais se retrouva incapable de parler. Ces derniers jours, hormis de brèves apparitions au pavillon Baihu, il s’était enfermé dans la Cour de Cangzhu, luttant de toutes ses forces contre l’envie irrépressible de revoir Yan Ren. Ce n’est qu’à ce dernier jour qu’il n’avait plus pu tenir.
Comment aurait-il pu avouer que ce n’est qu’au moment où le soleil s’était couché qu’il avait enfin trouvé le courage de frapper à la porte latérale de la résidence Yan, pour apprendre que Yan Ren était parti à Quchifang. Sans la moindre hésitation, il avait entraîné Da Sheng à travers la moitié de la ville de Qi’an pour venir jusqu’ici.
Il voulait simplement voir Yan Ren une dernière fois.
À présent, ils se faisaient face. Yan Ren semblait de bonne humeur; ses lèvres étaient légèrement relevées, sans doute à cause de la soirée passée avec Fu Yi et He Xinbai.
Lu Ping ne put s’empêcher de se demander s’il n’était pas arrivé au mauvais moment.
Il détacha sa cape et la tendit à Da Sheng derrière lui, puis se tourna vers Yan Ren. «Combien de temps reste-t-il avant ton départ ? »
« Environ cinq heures » répondit Yan Ren.
Lu Ping calcula rapidement. « Tu pars demain à l’heure de Chen (NT : 7 à 9 h) ? »
Yan Ren hocha la tête : « Après être allé au palais avec mon père pour rendre hommage à Sa Majesté, je quitterai la ville immédiatement. »
Lu Ping baissa les yeux, ses cils tremblant légèrement, et dit d’une voix un peu plus faible : « Alors… Heureusement que je suis arrivé à temps. »
Yan Ren : « Hein ? »
Lu Ping inspira profondément, sortit de sa manche une petite boîte en bois plate, la tint à deux mains et la lui tendit, puis dit avec courage : « Je viens te faire mes adieux. »
Yan Ren haussa les sourcils, surpris, mais le sourire restait dans son regard : « Tu ne m’as pas déjà offert un cadeau ? »
Lu Ping répondit précipitamment : « Ce… celui-ci est différent ! »
Yan Ren : « En quoi est-il différent ? »
Pris de panique, Lu Ping lui fourra directement la boîte dans les bras : « Ouvre-la toi-même et regarde. »
Yan Ren laissa échapper un léger sourire, satisfait de sa petite ruse, puis baissa les yeux pour ouvrir le couvercle… et son regard se figea.
Dans la boîte reposait tranquillement une épingle à cheveux ornée d’une fleur artisanale. Les pétales étaient d’un réalisme saisissant, finement découpés et superposés avec précision; la couleur, un rose carmin mêlé de blanc laiteux, formait un dégradé subtil. C’était une pièce d’une grande finesse, digne des meilleures fleurs artificielles.
Yan Ren pinça la monture entre ses doigts : « Fleur de papier tongcao… rhododendron ?»
Lu Ping acquiesça.
Yan Ren sourit : « Je ne suis pas comme ces lettrés raffinés, porter une fleur sur la tête… est-ce que ça peut vraiment être beau ? »
Lu Ping rougit vivement et ne put s’empêcher de dire : « Je l’ai faite moi-même ! »
Yan Ren baissa les yeux vers la fleur sans répondre.
« Je… je me souviens que tu avais dit que le climat du Nord est beaucoup plus froid qu’ici, et que les fleurs du Sud, qui aiment la chaleur et l’humidité, n’y poussent probablement pas… Alors je me suis dit que, quand tu serais au Nord, au printemps tu ne pourrais plus voir les rhododendrons, ce serait dommage… donc j’ai appris à fabriquer des fleurs de papier avec Qiu Shui il y a quelques jours. Les pétales et la coloration, c’est moi qui les ai faits… enfin non… à la base je voulais juste apprendre, et puis j’ai pensé à toi, alors j’en ai fait une au passage. Bref… si tu la gardes, quand tu auras le mal du pays, tu pourras regarder le rhododendron de ta ville natale. »
Lu Ping expliquait de façon décousue, rempli de regrets; il avait pourtant préparé un discours clair… mais tout s’était dissipé. Il ne savait pas si Yan Ren le croyait, ni s’il aimait ce rhododendron en papier.
Il leva les yeux, hésitant.
Yan Ren souriait visiblement satisfait. Il rangea soigneusement la fleur dans la boîte et dit: « Même si je ne la porte pas, je la garderai précieusement. Chaque printemps, je la sortirai et en la voyant, je penserai à toi… »
Lu Ping ouvrit grand les yeux, retenant son souffle.
« …et au printemps de Qi’an que tu as décrit. » ajouta Yan Ren.
Lu Ping laissa échapper un souffle de soulagement et murmura : « Mm. »
Yan Ren referma la boîte, joignit les mains en signe de salut et dit à haute voix : « Zikeng apprécie beaucoup cette fleur. Merci, neuvième prince. »
Lu Ping ne put s’empêcher de dire : « Tu n’as pas besoin de… »
« Quoi ? »
« Rien. »
Parfois Yan Ren était insolent, parfois d’un sérieux feint. Lu Ping ne savait plus quelles paroles étaient sincères et lesquelles ne l’étaient pas.
Un silence s’installa.
Le vent nocturne soufflait doucement, faisant tomber quelques feuilles de peuplier jaune qui venaient se poser sur la fine couche de neige gelée. La lanterne oscillait, projetant des ombres tremblantes.
Yan Ren dit : « Il fait froid la nuit, mets ton manteau. »
Lu Ping secoua la tête : « Je n’ai pas froid. »
Yan Ren : « Tu as encore quelque chose à dire ? »
Lu Ping sembla se réveiller : « Oui… encore… »
Yan Ren attendit.
Lu Ping réfléchit longtemps puis demanda : « Quel jour est ton anniversaire ? »
Yan Ren sourit : « En été. Pourquoi ? Tu veux me le fêter en avance ? C’est trop tard pour ça. »
Lu Ping secoua la tête : « Non… je demandais seulement. »
Yan Ren : « Mm. »
Lu Ping ajouta : « Quand tu reviendras, alors… je… »
Yan Ren hocha la tête : « Mm, je sais. »
Silence.
Yan Ren : « Encore quelque chose ? »
Lu Ping réfléchit : « Combien de temps te faudra-t-il pour revenir ? »
« Trois ans au minimum… ou six ans peut-être ? »
« Si longtemps… »
Trois ans suffisent à transformer bien des choses et que dire de six ? Lu Ping força un sourire malgré sa déception : « Félicitations… ton rêve va bientôt se réaliser. »
Yan Ren sourit, s’inclina légèrement : « Mm. Et je souhaite aussi que le neuvième prince réalise bientôt ce qu’il désire. »
Lu Ping : « Merci. »
Yan Ren ajouta avec un sourire : « Dis ce que tu veux dire maintenant. Après cette nuit, tu ne me reverras plus. »
Lu Ping s’approcha encore d’un pas, comme dans un rêve : « Il y a encore… »
En réalité, il n’avait plus grand-chose à dire, mais tant de choses restaient bloquées dans sa poitrine : lui dire qu’il était “Liu’an”, lui dire qu’il ne voulait pas qu’il parte, qu’il allait lui manquer.
Il se retourna et vit que Da Sheng s’était discrètement éloigné, leur laissant de l’espace.
Une inquiétude monta en lui. La chaleur restait dans son corps malgré le manteau retiré.
« Encore… » dit-il en s’avançant encore d’un pas, « Est-ce que… est-ce que tu peux m’embrasser ? »
Traduction: Darkia1030
Check: Hent_du
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