Political scheming - Chapitre 46 - Je ne suis pas doué pour les intrigues politiques !

(NT : Il s’agit ici du ‘je’ impérial, zhèn (朕 ) en chinois)



Lu Ping se leva tout en tenant fermement le mémoire impérial.

Autrefois, il écrivait toujours à Yan Ren comme il l’avait fait auparavant, puis déposait ses lettres dans le casier à livres de la salle d’étude du pavillon Baihu. Le pavillon Baihu était resté longtemps inoccupé; il savait que plus personne n’y viendrait chercher ses lettres et que personne ne lui en écrirait davantage en retour.

Mais il continuait malgré tout à écrire, inlassablement.

À présent, il avait enfin reçu une lettre écrite de la main de cet homme.

Submergé par la joie, ses yeux se remplirent de larmes mais il n’osa pas laisser les ministres voir sa vulnérabilité. Il baissa simplement la tête en souriant et dit : « Yan Ren revient. »

La nouvelle du retour de Yan Ren à la capitale pour rendre compte de sa mission se répandit rapidement dans toute la ville de Qian’an.

Le lendemain, lors de l’audience matinale, Liang Hansong demanda un congé pour cause de maladie, tandis que les autres ministres présentèrent tour à tour leurs requêtes et leurs avis.

Le grand censeur Chen Jun, visiblement très agité, déclara d’une voix forte :

« Conformément aux lois, les généraux et les soldats en campagne ne peuvent revenir à la cour sans convocation. Il reste encore trois mois avant que le général Yan ne soit tenu de revenir présenter son rapport au terme de ses trois années de service et pourtant le général Yan a pris l’initiative de ramener ses troupes à la capitale. Je crains fort que ceux qui viennent ainsi n’aient de mauvaises intentions ! »

Le ministre de la Guerre, Gao Rong, ajouta également : « Sa Majesté n’a examiné le mémoire qu’hier et ne l’a pas encore approuvé, et pourtant, dès le premier jour du mois, Yan Ren s’est mis en route. C’est tout simplement faire fi des rites et des lois et agir avec une audace téméraire ! »

Aussitôt, les remontrances fusèrent de toutes parts.

« Autrefois, lorsque le vieux général Yan Cen revenait à la capitale après une campagne victorieuse, il ne ramenait que dix mille hommes. Et maintenant, il en ramène cent mille d’un seul coup ! Que cherche-t-il à faire ? Se rebeller ? »

« Regardez les termes employés par le général Yan dans son mémoire ! Tantôt il accepte que les Wuhuan se soumettent en tant que vassaux, tantôt il annonce son retour anticipé à la capitale. Il fait preuve d’une arrogance éhontée et pas une seule ligne ne témoigne du moindre respect envers Sa Majesté ! Quant à la demande de paix des Wuhuan, Sa Majesté est parfaitement capable de prendre elle-même une décision. Pour qui se prend-il donc, pour oser prendre une décision à la place de Sa Majesté ? C’est d’une arrogance insupportable ! »

« Yan Ren était déjà connu à Qian’an pour être un vaurien sans foi ni loi. Cet homme sait parfaitement manier le sourire qui cache un poignard et il est difficile de deviner ce qu’il a en tête. À présent qu’il ramène cent mille soldats à la cour, ses intentions sont parfaitement évidentes. Il envisage peut-être de s’appuyer sur ses troupes pour contraindre l’empereur à lui céder le pouvoir ! »

« Votre Majesté devrait prendre une décision au plus vite ! »

« Votre Majesté, je soutiens cette proposition ! »

« Je soutiens également cette proposition ! »

Lu Ping était profondément perplexe. « Hein ? »

Pourquoi la réaction de ces gens était-elle si différente de ce qu’il avait imaginé ?

La nuit précédente, il avait été si excité qu’il n’avait presque pas dormi de toute la nuit.

Le retour triomphal de Yan Ren n’était-il pas une bonne chose ? Pourquoi chacun de ces ministres le traitait-il comme un ennemi redoutable et l'attaquait en masse ?

Lu Ping resta silencieux un long moment. Lorsqu’enfin tout le monde eut fini de déverser ses griefs, il se leva de son trône impérial et, les sourcils froncés, regarda en contrebas la forêt de coiffes noires des fonctionnaires.

Ses bottes se posèrent sur le sol sans produire le moindre bruit.

« La bataille de Houtao s’est soldée par une grande victoire et les Turcs ont pratiquement été anéantis. Avec la barrière naturelle infranchissable du mont Yinshan, il faudra des dizaines d’années aux Turcs avant de pouvoir songer à attaquer de nouveau. Vous n’en êtes pas heureux, mes chers ministres ? Désormais, la frontière du Nord sera pacifiée, les soldats pourront déposer leurs armes et retourner cultiver leurs terres, sans plus avoir à souffrir de la conscription ni à laisser leurs ossements sur les champs de bataille. Vous n’en êtes pas heureux ? »

La voix de Lu Ping résonna sous les voûtes du palais Taiji. Il n’arrivait vraiment pas à comprendre : « Pourquoi avez-vous tous l’air de ne pas vous réjouir le moins du monde ? Et ce qui vous préoccupe n’est même pas cela; au contraire, vous vous acharnez tous sur le fait que le général Yan soit revenu à la capitale avant la date prévue ? »

Toute la cour demeura silencieuse et personne n’osa répondre.

Après l’audience, Lu Ping regagna le palais Liangyi d’un pas las, épuisé.

Le grand censeur Chen Jun et le ministre de la Guerre Gao Rong le suivirent également.

À leur vue, Lu Ping se sentit agacé et déclara : « Inutile d’en dire davantage. Je sais que vous autres ministres pensez tous que je suis naïf et incapable de voir à travers les machinations perfides de Yan Ren. Il l’a pourtant écrit noir sur blanc dans son mémoire : s’il ramène cent mille soldats, c’est uniquement pour permettre à ces hommes de retourner cultiver leurs terres dans leur pays natal et de retrouver leurs familles. Qu’y a-t-il de répréhensible à cela ? »

Chen Jun répondit aussitôt : « Nous n’oserions pas nous permettre de discuter inconsidérément des décisions de Votre Majesté. Seulement, certaines choses ne peuvent pas être dites à la cour. »

Lu Ping s’affaissa sur le canapé à thé, complètement vidé de ses forces. « Dans ce cas, dites-les. »

Chen Jun déclara : « Votre Majesté, réfléchissez-y. La grande victoire de Houtao a eu lieu au début du onzième mois et le vingtième jour, Yan Ren avait déjà rédigé son mémoire. Dès le début du douzième mois, il s’est immédiatement mis en route pour revenir à la cour. Tout cela s’enchaîne à un rythme effréné, on dirait vraiment qu’il arrive avec de grandes ambitions. »

La main de Lu Ping, qui s’apprêtait à porter la tasse de thé à ses lèvres, s’immobilisa.

Voyant son expression, Chen Jun poursuivit : « Je suppose qu’il a probablement appris le décès de maladie de Madame Yan. À présent, son père est mort au combat et sa mère est morte de maladie; il n’y a plus personne dans la famille Yan et plus aucun proche parent dans la capitale pour pouvoir le retenir ou exercer une quelconque influence sur lui. C’est donc pour cette raison qu’il a osé ramener son armée à la cour. En apparence, il revient pour rendre compte de son service; en réalité, il cherche à contraindre l’empereur à lui céder le pouvoir. »

« Hein ? » Lu Ping avait l’impression d’entendre la plaisanterie la plus absurde qui soit.

Chen Jun, croyant au contraire avoir réussi à le convaincre par son raisonnement, ajouta : « C’est bien cela, Votre Majesté. Ne laissez surtout pas vos yeux être aveuglés par les apparences ! »

Lu Ping eut un rire froid.

Chen Jun ne sut soudain plus comment réagir.

Gao Rong s’avança d’un pas et toussota deux fois. « J’ai entendu dire qu’avant que le général Yan ne parte au-delà du col, ses relations avec Votre Majesté étaient extrêmement étroites. »

À ces mots, Lu Ping détourna son regard avec malaise. « Ministre Gao, pensez-vous que je sois attaché à notre ancienne amitié et que je favorise le général Yan ? »

Gao Rong secoua la tête et soupira avec émotion : « À l’époque, nous étions de jeunes fils de grandes familles, dans la fleur de l’âge. Nous entrions et sortions ensemble, vivions pleinement selon nos désirs et nous vengions de nos ennemis. L’amitié de la jeunesse est toujours quelque chose qui mérite d’être regretté avec nostalgie. Votre vieux serviteur a lui aussi connu cette époque. »

En entendant ses paroles, Lu Ping ne put s’empêcher de se perdre dans ses souvenirs.

Mais Gao Rong changea brusquement de ton : « Cependant, trois années se sont désormais écoulées. Votre Majesté peut-elle garantir que le général Yan est toujours le même qu’autrefois, qu’il demeure ce jeune homme pur et sans tache, au cœur aussi innocent qu’un enfant ? Votre Majesté, les hommes changent tous. »

Lu Ping fronça les sourcils.

« Votre Majesté elle-même n’est déjà plus le neuvième prince impérial qui, il y a trois ans, ignorait tout des affaires du monde. Le général Yan a passé de longues années sur les champs de bataille, les changements qu’il a connus ne sont certainement pas moindres que les vôtres. » Gao Rong parlait avec gravité, guidant patiemment Lu Ping vers la conclusion qu’il voulait lui faire accepter. « Depuis l’Antiquité, nombreux sont les généraux détenant un pouvoir considérable qui, au départ, étaient si loyalement dévoués que le Ciel et la Terre eux-mêmes pouvaient en témoigner. Mais dès qu’ils ont remporté quelques mérites militaires, ils ont facilement commencé à s’enorgueillir, à se complaire dans leur propre gloire et à s’imaginer que leurs exploits étaient tels qu’ils pouvaient devenir empereurs. »

Lu Ping sombra dans le silence.

Au cours de ces trois années, il semblait avoir beaucoup changé, et pourtant, il lui semblait également être resté le même. Il ignorait lui-même si Yan Ren avait changé, ou dans quelle mesure.

Et s’il ne l’avait en réalité jamais vraiment compris ?

Et si Yan Ren avait réellement l’intention de se rebeller ?

Était-ce lui qui n’avait pas suffisamment réfléchi, ou bien les ministres qui voyaient trop

loin ?

Chen Jun et Gao Rong continuèrent à parler sans relâche de toutes sortes de choses, avant de conclure finalement : « Votre Majesté doit trouver un moyen dès aujourd’hui de soupeser les avantages et les inconvénients et de voir comment contenir Yan Ren. »

Lu Ping revint à lui.

Depuis l’Antiquité, les relations entre les souverains et les généraux étaient emplies de méfiance et de trahisons. Allait-il donc, lui aussi, finir par se retrouver face à Yan Ren, chacun dressé de part et d’autre, jusqu’à ce que leurs armes s’entrechoquent ?

S’ils en venaient à s’affronter, il ne serait certainement pas de taille face à Yan Ren.

À cette pensée, Lu Ping eut envie de pleurer sans verser de larmes : « Je… je ne sais pas manier les intrigues politiques… »

Les deux ministres gardèrent le silence un instant.

Puis Chen Jun déclara : « Votre Majesté, ne vous inquiétez pas. J’ai trouvé une solution pour vous. »

« Quelle solution ? »

Chen Jun répondit aussitôt : « Yan Ren n’est pas totalement dépourvu de proches à la capitale. J’ai découvert qu’il avait une nourrice appelée Dame Zong, à laquelle il témoignait autrefois le plus grand respect et la plus grande piété filiale. »

Un frisson parcourut la colonne vertébrale de Lu Ping. Il pouvait déjà deviner ce que Chen Jun allait dire ensuite.

« Nous pourrions à présent faire arrêter cette femme et la retenir comme otage, en prétendant que personne ne se trouve au domaine des Hou pour subvenir à ses besoins et que nous faisons donc venir la nourrice du général au palais afin qu’elle y profite de ses vieux jours. Si Yan Ren possède encore la moindre piété filiale, il n’osera vraisemblablement pas agir inconsidérément. »

Chaque mot s’enfonça dans la poitrine de Lu Ping comme une lame acérée.

Profondément horrifié, Lu Ping se leva et demanda : « Seigneur Chen, savez-vous seulement ce que vous êtes en train de dire ? »

Chen Jun répondit : « Votre Majesté ne trouvez-vous pas que ma solution est excellente?»

« Excellente ?! » Lu Ping eut le souffle coupé par la colère, le cœur embrasé par la fureur; il pointa Chen Jun du doigt et dit : « Seigneur Chen, comment avez-vous pu imaginer une méthode aussi cruelle ? Cette nourrice a plus de cinquante ans ! Quel crime a-t-elle commis pour qu’on l’enferme et qu’on l’utilise comme otage afin de menacer quelqu’un ?!»

Chen Jun rougit aussitôt jusqu’aux oreilles. « Cela… Votre Majesté, c’est également une solution à laquelle on ne recourt qu’en dernier ressort ! Votre Majesté ne peut se montrer trop indécise et laisser ainsi Yan Ren trouver une occasion d’en profiter ! »

La voix de Chen Jun fit résonner les oreilles de Lu Ping, un bourdonnement assourdissant l’envahit. Il s’appuya sur l’accoudoir du canapé pour reprendre son souffle, puis repoussa violemment sa manche : « Non ! Je refuse ! »

Lorsqu’il se fut quelque peu calmé, il entendit Gao Rong déclarer lentement : « Votre Majesté, votre refus arrive malheureusement trop tard. »

« Que dites-vous ? » Lu Ping se retourna et le fixa.

Chen Jun répondit : « À l’instant, j’ai déjà envoyé quelqu’un conduire Dame Zong dans la capitale impériale par la porte du Vermillon. À présent, il n’est plus question de la renvoyer.»

Quoi ?

Les acouphènes provoqués par la voix de Chen Jun n’avaient pas encore cessé, leur résonance persistait à ses oreilles. Lu Ping craignit d’avoir mal entendu et voulut lui demander de répéter.

Mais il savait que, même s’il le faisait, le résultat serait exactement le même.

Il se soutint à l’aide de l’accoudoir et regarda Chen Jun.

Chen Jun affichait une expression de parfaite droiture, comme s’il était un loyal remontrant, franc et incorruptible, qui s’employait à corriger les erreurs de l’empereur en lui parlant sans détour. À côté de lui, Gao Rong gardait la tête baissée et ne disait pas un mot, comme si cette affaire n’avait absolument rien à voir avec lui.

« Vous… »

Lu Ping serra les dents, voulant encore dire quelque chose, mais sa gorge était si nouée qu’aucun mot ne parvint à sortir. Il saisit machinalement la tasse de thé posée sur la table basse et la jeta au sol.

« Paf ! »

Au bruit retentissant de la tasse qui se brisa, tous les gens présents dans la salle s’agenouillèrent.

Une douleur soudaine et fulgurante lui transperça la poitrine. Lu Ping ferma les yeux.

À ses oreilles retentit la voix de Da Sheng : « Votre Majesté ! Votre Majesté, que vous arrive-t-il ? Appelez le médecin impérial, appelez le médecin impérial ! »

.

*

Lu Ping ouvrit les yeux et découvrit qu’il était allongé sur le grand lit du palais Shenlong. Il faisait déjà nuit, il entendait vaguement le vent glacial hurler à l’extérieur du palais.

« Da Sheng ? »

Da Sheng entra depuis l’extérieur et s’exclama avec joie : « Votre Majesté est réveillée ? »

Le matin, dans le palais Liangyi, Lu Ping avait perdu connaissance sous le coup d’une violente montée de colère. Les médecins impériaux lui avaient pratiqué de l’acupuncture pendant un long moment avant qu’il ne recouvre tant bien que mal ses esprits. Comme il était en outre extrêmement épuisé, il avait dormi jusqu’à présent.

« Dame Zong est-elle toujours dans la capitale impériale ? » demanda Lu Ping.

Dasheng hocha la tête. « La Consort douairière l’a fait conduire dans son propre palais. Elle a dit qu’elle veillerait soigneusement sur elle et ne la traiterait pas avec négligence. »

Lu Ping resta un instant hébété.

Il n’avait pas donné son accord, mais, finalement, il demeurait incapable de renverser la situation.

Si cette affaire venait à s’ébruiter, les gens de l’extérieur ne pourraient que croire qu’il s’agissait de la volonté de la famille impériale, de la volonté de l’empereur.

Des soldats avaient accompli des exploits militaires et pourtant il faudrait enfermer leur nourrice ? Lu Ping était incapable d’imaginer faire une telle chose.

Que penserait Yan Ren de lui ? Lui-même en venait à se mépriser.

Une amertume indicible monta dans le cœur de Lu Ping, sans qu’il puisse trouver le moindre moyen de la laisser s’échapper.

« Da Sheng. »

« Votre Majesté. »

Lu Ping repoussa sa couverture. « Retourne avec moi un moment à la cour Cangdi. Cela fait longtemps que je n’y suis pas retourné. »

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Note de l’auteur :

À l’origine, je voulais ajouter à la fin du résumé une phrase disant : « Les intrigues politiques sont aussi puériles qu’un jeu d’enfant, inutile d’y chercher trop de profondeur », mais la modération n’a pas voulu l’accepter. Alors je préfère vous prévenir ici : autrement dit, l’auteur, tout comme Lu Ping, ne sait pas manier les intrigues politiques. Dans la suite, une petite partie des intrigues politiques sera donc réellement aussi simple qu’un jeu d’enfants ; c’est simplement que se contenter d’écrire qu’ils flirtent et tombent amoureux ne serait pas réaliste, alors il faut bien ajouter quelques éléments d’intrigue pour accompagner tout cela.

 

Traduction: Darkia1030

Check: Hent_du

 

 

 

 

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