Quelques jours s’étaient écoulés depuis le début de l’hiver, tandis que le solstice d’hiver n’était pas encore arrivé. Sur le chemin menant à la cour Cangdi, de fins flocons de neige commencèrent pourtant à tomber du ciel. Lu Ping avançait derrière, enveloppé dans sa cape, tandis que Da Sheng éclairait le chemin devant lui avec une lanterne.
Depuis que Lu Ping avait emménagé au palais Taiji, la cour Cangdi était régulièrement nettoyée par des personnes qui venaient l’entretenir à intervalles fixes. Tout y était parfaitement propre et ordonné, mais il lui manquait l’atmosphère vivante d’autrefois.
Dans la chambre, Da Sheng alluma les bougies. Dans la pénombre, Lu Ping regarda autour de lui. Les rideaux du lit avaient été relevés bien haut, les oreillers et les couvertures étaient pliés avec une parfaite rectitude, le portemanteau était complètement vide et même le nécessaire à thé qui se trouvait auparavant sur la table avait disparu.
Comme s’il était désormais impossible, quoi qu’il advînt, de revenir en arrière.
Lu Ping resta immobile, regardant d’un air hébété la scène qui s’offrait à lui.
Da Sheng l’appela : « Votre Majesté, voulez-vous vous asseoir un moment ? »
« D’accord. »
Lu Ping retira sa cape et s’assit au bord du lit.
La flamme de la bougie sur la table vacillait encore. Lu Ping se remit à fixer, perdu dans ses pensées, cette minuscule flamme.
Il ignorait combien de temps s’était écoulé lorsque Da Sheng l’appela de nouveau : « Votre Majesté, allez-vous dormir ici ce soir ? »
Lu Ping revint à lui et secoua lentement la tête. « Non. Rentrons. »
Da Sheng se leva donc pour aller ouvrir la porte de la chambre, mais poussa soudain un cri de surprise.
Lu Ping demanda : « Qu’y a-t-il ? »
« La lanterne a été renversée par le vent ! Les flammes se sont propagées et ont brûlé la cage ! Comment allons-nous faire pour rentrer maintenant… » Dasheng se pencha pour ramasser la lanterne sur le sol, dont il ne restait plus qu’une armature calcinée et déformée, puis s’employa de toutes ses forces à éteindre les flammes qui subsistaient.
La lanterne qu’ils avaient prise au palais Qianqiu était hors d’usage et il était impossible de regagner le palais sans aucune source de lumière. L’esprit de Lu Ping vagabondait, il prit distraitement le chandelier posé sur la table et le tendit à Da Sheng. « Emporte celui-ci. Nous nous en contenterons. »
« Oui, Votre Majesté. »
À peine sortis de la cour Cangdi, la neige se mit à tomber de plus en plus fort.
Le vent glacial hurlait à travers les allées du palais et soufflait sans relâche. Da Sheng tenait le chandelier d’une main et protégeait la flamme de l’autre, mais le vent était réellement trop violent : il faisait vaciller désordonnément cette minuscule flamme, qui était sur le point de s’éteindre.
Lu Ping fronça les sourcils et fixa attentivement la flamme de la bougie.
Heureusement, au moment où elle allait être soufflée, Da Sheng s’arrêta au moment opportun et la flamme se redressa de nouveau.
Lu Ping sortit une main de sa cape. « Donne-le-moi. »
Da Sheng se pencha et lui tendit le chandelier.
De la main gauche, Lu Ping tenta avec précaution de faire écran au vent du Nord qui lui arrivait en plein visage. Malheureusement, la flamme de la bougie semblait devenir encore plus petite. Soudain, une bourrasque de vent glacé, plus violente encore, s’abattit sur eux, charriant des flocons de neige qui voltigeaient tels des chatons de saule. Un flocon de taille moyenne, emporté par le vent, tomba de justesse sur la mèche de la bougie.
La bougie s’éteignit aussitôt.
Les environs sombrèrent dans l’obscurité. Une douleur traversa la poitrine de Lu Ping, son corps bascula malgré lui vers l’avant et il s’écrasa au sol dans un bruit sourd.
Le chandelier et la bougie roulèrent sur le petit chemin mêlé de terre, résonnant dans un fracas métallique. Lu Ping se mit à ramper pour les chercher à tâtons, sans se soucier de Da Sheng qui, derrière lui, était pris de panique. « Votre Majesté, vous allez bien ? »
Lu Ping fit un geste de la main et continua malgré tout à chercher à tâtons le chandelier. Da Sheng s’approcha pour le soutenir, mais il le repoussa de toutes ses forces. Il finit par toucher le chandelier, renversé sur des branches d’arbre desséchées, mais ne parvint jamais à retrouver la bougie qui s’était éteinte.
Il serra le chandelier contre sa poitrine et se mit à pleurer en sanglotant.
« Votre Majesté ! Votre Majesté, que vous arrive-t-il ? »
Lu Ping s’effondra assis sur le petit chemin désolé de la cour orientale. Sans se soucier de rien, il continua à serrer le chandelier contre lui en tremblant; après avoir pleuré, il se mit à rire, puis, après avoir ri, il recommença à pleurer.
« Votre Majesté, ne faites pas ainsi peur à votre serviteur… » supplia Da Sheng derrière lui.
« Da Sheng. »
Lu Ping essuya ses larmes, baissa les yeux vers le chandelier froid qu’il tenait dans ses bras et dit : « Pourquoi fallait-il que nous l’emportions avec nous ? Ne pouvait-il pas simplement rester tranquillement dans la chambre ? »
Ses dents claquaient de froid, tandis que ses yeux étaient brûlants et humides; son champ de vision, pourtant si proche, devenait flou.
Lu Ping poursuivit : « Ce genre de chandelier était à l’origine spécialement destiné à être placé dans une chambre pour servir à l’éclairage. Il n’a ni abat-jour ni papier de soie. Il est si fragile, si délicat, si incapable de supporter le moindre choc… Le meilleur endroit pour lui, c’est la chambre !
« Même s’il n’y avait plus rien pour nous éclairer, il ne fallait pas le prendre pour remplacer la lanterne ! Dehors, le vent est aussi tranchant qu’un couteau. Comment pouvions-nous le sortir pour lui faire affronter le vent ? »
Lu Ping éclata en sanglots. Derrière lui, Da Sheng resta silencieux.
Lu Ping s’agenouilla sur le chemin, se pencha et serra fermement le chandelier dans ses bras, cherchant à empêcher les flocons qui tombaient à profusion et le vent glacial de continuer à le détériorer. Il alla même jusqu’à poser son front contre les dalles.
Ses larmes s’écoulèrent dans les interstices entre les dalles. Il inspira profondément : « Il n’était tout simplement pas fait pour cela ! Pourquoi ? Pourquoi fallait-il précisément lui faire accomplir cette tâche ? »
Mais, au milieu de l’épaisse obscurité de la nuit, personne ne répondit à cette question.
On n’entendait que les sanglots de Lu Ping qui se firent progressivement plus distincts.
Toutes ces lamentations empreintes de douleur se dissipèrent rapidement dans le vent et la neige, sans que personne n’en sache rien.
*
Le douzième mois lunaire approchait. Le premier Nouvel An du printemps de l’ère Yuanxiang allait bientôt arriver à Dasheng. Dans toute la ville de Qian’an, on commençait à préparer les décorations de fête et à suspendre des lanternes ; on avait même déroulé à l’avance de la soie rouge le long de la grande avenue Zhuque, sur plusieurs li, jusqu’à la porte Mingde.
Cependant, ce que le peuple ignorait, c’était que derrière cette atmosphère de fête et d’animation se cachaient l’inquiétude des ministres et les courants souterrains qui agitaient secrètement la cour.
L’armée du grand maréchal et marquis de Zhenbei, Yan Ren, allait arriver à Qian’an dans l’après-midi.
À midi, Lu Ping monta dans le char impérial. Escorté par le cortège cérémoniel, il quitta la porte Chengtian puis la porte Zhuque, suivit la grande avenue Zhuque vers le sud et s’arrêta à l’extérieur des portes de la ville de Qian’an.
Aux yeux des étrangers, il s’agissait de rendre hommage aux exploits exceptionnels du grand général : l’empereur et les fonctionnaires civils et militaires étaient personnellement sortis de la ville pour l’accueillir. Mais Lu Ping savait parfaitement que si les ministres lui avaient conseillé d’agir ainsi, c’était en réalité dans l’intention de retenir les cent mille soldats de l’armée de Zhenbei de Yan Ren à l’extérieur des portes de la ville.
Un éclaireur à cheval vint annoncer que l’armée de Zhenbei n’était plus qu’à deux li.
Le son des tambours retentit, bientôt accompagné de la musique rituelle, faisant vibrer le vent glacial qui soufflait à l’extérieur de la ville. Le cœur de Lu Ping semblait battre de façon désordonnée au rythme des tambours.
Il regarda autour de lui. Derrière le char impérial se tenaient Da Sheng, les autres eunuques et les gardes impériaux; à droite se trouvait Liang Hansong, à gauche Wu Hongyuan et derrière eux se tenaient tous les autres ministres de la cour. Le visage de Liang Hansong était tendu, tandis que les autres ministres avaient eux aussi l’air de se trouver face à un ennemi redoutable, les jambes tremblantes de peur.
Plus à l’extérieur encore se trouvaient les gardes impériaux, les troupes préfectorales et les soldats des garnisons, tous parfaitement entraînés et rangés en formation. Un dispositif d’une telle ampleur témoignait véritablement de la peur de voir Yan Ren se rebeller directement à l’extérieur de la ville.
Lu Ping se moqua intérieurement de lui-même avec amertume, puis releva la tête et aperçut les étendards qui flottaient à l’horizon.
Il ne put s’empêcher de tendre le cou.
Une violente bourrasque se leva. Un cheval blanc accourut au galop depuis le lointain. Le cavalier, placé devant la masse sombre et compacte de l’immense armée qui le suivait, paraissait particulièrement imposant, son épaisse armure brillait avec plus d’éclat encore que la lumière du soleil dans le ciel.
Il approchait.
De plus en plus près.
Lu Ping crut reconnaître Renjian Feng, devenu plus grand avec les années : c’était le cheval de Yan Ren.
Il descendit précipitamment du char impérial et fit quelques pas avec l’aide de Da Sheng. Au même moment, la haute silhouette à cheval tira sur les rênes. Renjian Feng hennit avant de s’arrêter, ses sabots soulevant un nuage de poussière.
Lu Ping ne parvint plus à distinguer clairement la scène à travers ce nuage. Ce ne fut que lorsque l’homme se retourna pour mettre pied à terre et s’approcha de deux pas, levant d’un geste net la main pour retirer son casque, que son visage apparut clairement.
Lu Ping se figea sur place.
C’était Yan Ren et pourtant ce n’était pas le Yan Ren qu’il connaissait.
Peut-être que, trois années durant, le visage de Yan Ren s’était peu à peu brouillé puis transformé dans les souvenirs de Lu Ping. Peut-être aussi que Yan Ren avait réellement changé de façon considérable. Ses sourcils et ses yeux étaient un peu plus profonds qu’il y avait trois ans. Les contours de son visage étaient devenus plus nets, comme s’ils avaient été façonnés et usés par le vent et le sable. De fines traces de barbe parsemaient son menton, comme s’il avait oublié de se raser en voyageant jour et nuit sans relâche.
Il regarda Lu Ping avec calme, les lèvres fermement pincées, sans la moindre trace de sourire.
Le son des tambours et celui des instruments à vent s’entremêlaient entre les deux groupes.
Le cœur de Lu Ping se troubla.
Pourquoi ne souriait-il pas ?
Pourquoi était-il si sérieux ?
Les tambours et la musique s’arrêtèrent.
Lu Ping vit Yan Ren avancer de quelques pas avant de mettre un genou à terre. Son armure toucha le sol dans un bruit métallique : « Votre serviteur, Yan Ren, présente ses respects à Votre Majesté. Que l’Empereur vive dix mille ans, dix mille ans, dix mille et encore dix mille ans ! »
Tout autour, un silence absolu régna.
L’esprit de Lu Ping était complètement vide.
Enfin, après cette longue séparation, il entendit la voix de Yan Ren. Elle était toujours aussi agréable à entendre qu’autrefois, et pourtant elle lui parut si étrangère, tout comme les paroles qu’elle prononçait.
Quelle étrange sensation.
« Votre serviteur, Yan Ren, présente ses respects à Votre Majesté. Que l’Empereur vive dix mille ans, dix mille ans, dix mille et encore dix mille ans ! »
Yan Ren répéta ses paroles.
Lu Ping serra les dents et ne répondit pas.
Les ministres commencèrent à remarquer que quelque chose n’allait pas et tournèrent les yeux dans leur direction. Da Sheng lui rappela à voix basse : « Le vent est fort ici. Votre Majesté a-t-elle les yeux irrités par le vent ? »
Yan Ren releva la tête.
Lu Ping cligna précipitamment des yeux, s’efforçant de tourner le regard pour laisser le vent glacial sécher l’humidité brûlante qui emplissait ses yeux. Il prit la parole avec difficulté : « Général Yan… levez-vous. »
Après un bref silence, Yan Ren finit par se relever.
Il avait encore grandi un peu, songea Lu Ping.
Il entendit derrière lui les fonctionnaires civils et militaires crier d’une seule voix :
« Félicitations au grand maréchal Yan pour son retour victorieux ! »
Il releva la tête et vit que l’expression de Yan Ren était elle aussi dépourvue de joie comme de tristesse, parfaitement neutre et détachée.
Derrière Yan Ren se trouvait encore un cheval. La personne qui se tenait à ses côtés s’avança alors, souleva le pan de son vêtement et s’inclina pour saluer : « L’émissaire wuhuan A Qiaole présente ses respects à Votre Majesté. »
C’était une femme vêtue des habits des contrées occidentales. Elle avait le nez haut, les yeux profonds, des traits à la fois nobles et empreints d’une belle prestance martiale. Son allure était extraordinaire et elle portait en elle quelque chose du vent des steppes.
C’était l’émissaire wuhuan A Qiaole.
Lu Ping esquissa un sourire et répondit en invitant A Qiaole à se relever.
Liang Hansong sortit en s’appuyant sur sa canne et le salua avec un sourire : « Grand maréchal Yan. »
Une hésitation passa dans le regard de Yan Ren, puis il répondit d’une voix grave :
« Seigneur Liang. »
Liang Hansong sourit et déclara : « Grand maréchal Yan, vous avez parcouru une longue route dans la poussière et les vents, vous avez réellement dû vous donner beaucoup de peine. Tout à l’heure, lorsque le grand maréchal entrera au palais avec Votre Majesté pour rendre compte de son service, ces cent mille soldats de l’armée de Zhenbei se rendront avec le seigneur Gao au camp de Zhenbei pour s’y installer. »
Gao Rong s’avança en réponse, mais fronça les sourcils d’un air très embarrassé : « Le camp de Zhenbei ne pourra probablement pas accueillir autant de soldats. À mon humble avis, il serait préférable d’en laisser quatre-vingt-dix mille camper à l’extérieur de la ville et de faire entrer les dix mille autres. Ce serait plus prudent. »
En entendant cela, Liang Hansong hocha lentement la tête, puis se tourna vers Lu Ping et demanda : « Qu’en pense Votre Majesté ? »
Ils se répondaient l’un l’autre comme s’ils avaient tout arrangé à l’avance.
Lu Ping leva les yeux vers Liang Hansong, ouvrit la bouche, mais ne sut que dire.
« Inutile. » Un refus catégorique retentit soudain.
Liang Hansong et Gao Rong regardèrent Yan Ren avec stupeur. Les ministres eux aussi affichaient une expression incrédule et tous les regards convergèrent vers Yan Ren.
Tout autour, le silence régna.
Yan Ren fixa froidement le groupe qui se tenait face à lui et déclara : « Les cent mille soldats de l’armée de Zhenbei entreront tous dans la ville avec moi. »
Traduction: Darkia1030
Check: Hent_du
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