Political scheming - Chapitre 48 - Que peut vous accorder cet empereur, Général ?

Lu Ping avait l’impression d’être tombé dans un abîme sans fin.

Il flottait, sombrant et remontant tour à tour; tantôt il restait suffisamment lucide pour faire face aux personnes et aux événements qui l’entouraient, tantôt son esprit se vidait, laissant peu à peu les silhouettes devant ses yeux et les voix à ses oreilles devenir indistinctes.

Dans le palais Taiji, Yan Ren lui rendit compte en personne de ses fonctions, relatant l’une après l’autre toutes les batailles auxquelles il avait pris part dans les régions septentrionales au cours de ces trois dernières années.

« À l’automne de la huitième année de Zhengzhi, au dixième mois, mon père mena avec moi et les autres généraux subalternes une armée de deux cent mille hommes pour affronter les Turcs au sud du désert de Gobi. Nous fûmes encerclés pendant sept

jours… »

La grande salle était vaste, froide et austère, comme si la lumière du jour en était coupée. Il n’y avait pas un seul ministre alentour. Lu Ping restait raide sur le trône impérial, en haut de l’estrade. Vu d’en bas, sur les dalles de pierre profondes et sombres, Yan Ren était seul, debout à l’écart, solitaire et isolé.

« Au printemps de la première année de Yuanxiang, j’envoyai cent soldats de ma garde personnelle attaquer par surprise les entrepôts de vivres de l’ennemi. Nous interceptâmes les provisions des Turcs et le moral de nos troupes s’en trouva grandement renforcé… »

Sa voix résonnait sous les voûtes de la grande salle, parfaitement sérieuse et dépourvue de toute émotion.

Après avoir achevé un long compte rendu de ses propres mérites et actions, il releva légèrement la tête et regarda Lu Ping droit dans les yeux. À cette distance ni proche ni lointaine, Lu Ping pouvait voir ses yeux, mais il ne parvenait pas à distinguer leur expression.

Le visage de Yan Ren était toujours aussi beau. Ses sourcils et ses yeux avaient cette allure noble et élégante qui, comme autrefois, suffisait dès qu’il sortait à faire tomber sous son charme les jeunes femmes de Qian’an. Mais il avait perdu sa légèreté d’autrefois, les épreuves et les années passées au vent et aux intempéries l’avaient rendu plus profond et plus posé.

Lu Ping ravala l’amertume qui lui montait à la gorge et demanda avec précaution : « Yan Qing… Ces dernières années, dans les régions septentrionales, cela a-t-il été très éprouvant pour vous ? »

Craignant que sa voix ne fût trop faible, il voulut répéter sa question mais Yan Ren s’inclina légèrement et répondit d’une voix claire : « Servir le Grand Dasheng et exterminer les barbares Hu sont la mission de toute une vie de la famille Yan et de votre serviteur. »

Lu Ping fronça les sourcils.

Ce n’était pas la réponse qu’il souhaitait.

Yan semblait être devenu une autre personne. Courtois, poli, distant, telle une muraille de bronze et une forteresse de fer.

Le fonctionnaire chargé de consigner les événements ne put s’empêcher de poser son pinceau et de s’avancer : « Votre Majesté a-t-elle encore quelque chose à demander au général Yan ? »

Lu Ping voulait lui demander s’il avait grossi ou maigri.

Mais finalement, il ne posa pas la question. Il secoua la tête et dit : « Yan Qing a remporté des victoires et a marché pendant plusieurs jours. Il n’est pas nécessaire que vous vous épuisiez davantage devant l’Empereur. Sortez du palais, rentrez chez vous et reposez-vous afin de vous remettre en ordre. »

Yan Ren hésita légèrement, mais il s’agenouilla malgré tout sur un genou pour le remercier: « Votre serviteur remercie Votre Majesté de sa sollicitude. »

Puis il se releva, recula de quelques pas, se retourna et se dirigea vers l’extérieur du palais Taiji.

« Attendez ! »

Yan Ren se retourna, joignit les mains devant lui avec tout le respect requis et baissa la tête, attendant que Lu Ping prît la parole.

Lu Ping sentit son nez lui picoter. Sous le coup de l’émotion, ses yeux se remplirent de larmes et il déclara avec difficulté : « … Le vieux général Yan et Madame Yan ont été enterrés ensemble au mont Cuihua. Lorsque vous en aurez le temps, allez donc leur rendre hommage. »

La silhouette de Yan Ren s’immobilisa.

« Merci, Votre Majesté. » Il s’inclina profondément. Sa voix était maîtrisée avec le plus grand effort, mais un infime changement y était malgré tout perceptible.

Lu Ping regarda sa silhouette s’éloigner pas à pas. Il le vit sortir de la grande salle qui cachait le soleil et gagner les portes baignées d’une lumière éclatante. Il se fondit dans les rayons du soleil devenant progressivement transparent puis disparut.

Lu Ping se leva et dit : « Moi aussi, je devrais rentrer. »

Les cent mille soldats de l’armée de Zhenbei de Yan Ren étaient installés au camp de Zhenbei, dans la banlieue est de Qian’an. Selon la requête présentée par Yan Ren, les régions septentrionales n’avaient temporairement plus besoin d’un si grand nombre d’hommes. Ces soldats devaient être progressivement renvoyés dans leurs régions natales, déposer les armes et retourner à la vie civile ou bien être incorporés aux gardes impériaux et aux troupes provinciales.

Lu Ping accepta cette requête.

Le lendemain, l’émissaire Wuhuan, A Qiaole, entra au palais pour une audience avec Lu Ping et lui exposa les raisons de cette demande de paix.

Les Wuhuan constituaient l’un des trente-six royaumes des Régions occidentales. Ils se trouvaient au cœur des steppes, profondément à l’ouest-nord-ouest du Grand Dasheng. Les royaumes de Qiuci, Yutian, Xiaowan et d’autres encore les séparaient du Grand Dasheng. Ils ne partageaient donc à l’origine aucune frontière avec celui-ci et avaient également eu très peu de relations avec lui par le passé. La cour du Grand Dasheng connaissait ainsi assez mal les Wuhuan.

A Qiaole n’était pas seulement l’émissaire des Wuhuan : elle était également la fille du khan Wuhuan, la sœur cadette du prince héritier et surtout la plus vaillante des femmes généraux des Wuhuan. On disait qu’elle était résolue et inflexible, intelligente et ambitieuse et qu’elle jouissait d’un profond respect parmi le peuple wuhuan.

« Les Turcs sont repartis vers le Nord, au-delà du mont Yinshan et ne franchiront pas la frontière au sud. À l’est se trouve le puissant royaume de Goguryeo. Ils envahiront certainement nos territoires wuhuan par l’ouest et pilleront nos pâturages ainsi que nos troupeaux de bovins et de moutons. Nous espérons que Votre Majesté aidera les Wuhuan. Le peuple wuhuan tout entier vous en sera profondément reconnaissant et vous proclamera Tian Khan (NT : titre signifiant littéralement “Khan céleste”, conférant à l’empereur une autorité suprême sur les peuples qui lui prêtent allégeance). »

A Qiaole parlait le chinois mandarin avec une grande correction.

Se soumettre et devenir vassal signifiait également rendre un tribut. A Qiaole promit donc qu’ils offriraient chaque année au Dasheng une abondance de trésors et de raretés précieuses des Régions occidentales, dans l’espoir que le Dasheng dépêchât des troupes pour défendre la frontière orientale des Wuhuan.

« Votre serviteur a encore une chose à demander à Votre Majesté. Je souhaiterais demander au nom de mon frère la main d’une princesse du Dasheng, afin de conclure une alliance matrimoniale de type Qin-Jin, qui deviendrait à l’avenir l’impératrice de notre royaume des Wuhuan, vénérée et aimée par tous nos sujets et dont la renommée se transmettrait à travers cent générations. »

(NT : Alliance Qin-Jin : alliance entre deux États ou familles par le mariage, en référence aux États Qin () et Jin () qui ont renforcé leurs relations à plusieurs reprises grâce à des mariages)

Demander la main d’une princesse n’était pas sans précédent à la cour impériale.

Après l’audience, le ministère des Rites recopia les registres de toutes les princesses et des membres de la famille impériale, puis les apporta devant Lu Ping.

Lu Ping les parcourut dans tous les sens, la tête lui faisant atrocement mal : « Les Régions occidentales sont froides et difficiles. Y a-t-il seulement une princesse qui accepterait de se marier là-bas par alliance et d’y subir de telles épreuves ? »

Le ministre des Rites, Baili Xiu, ne partageait pourtant pas cet avis : « La demande de mariage des Wuhuan a été formulée avec une attitude des plus humbles. La princesse qui les épousera sera certainement traitée avec une noblesse incomparable, et le fils qu’elle mettra au monde deviendra lui aussi le prince héritier des Wuhuan, le futur khan. Comment pourrait-on dire qu’elle subira des épreuves ? »

Lu Ping lui jeta un regard : « Comment savez-vous qu’elle connaîtra forcément une vie heureuse une fois là-bas ? »

Baili Xiu répondit : « Votre Majesté, la neuvième année de l’ère Zhaotian de l’empereur Wen, le royaume de Dali vint à la cour demander une alliance matrimoniale. L’empereur Wen choisit avec soin, parmi les filles de la famille impériale, la princesse Lu Yuan, lui conféra le titre de princesse Xihe, puis la fit partir pour son mariage avec un faste et un éclat incomparables. Quel honneur cela représentait ! »

Ce qu’il voulait dire, c’était qu’il suffisait de choisir sur le registre une princesse de commanderie ou une princesse de district, de l’élever au rang de princesse impériale, puis de l’envoyer contracter cette alliance matrimoniale, cette jeune femme de la famille impériale en serait certainement reconnaissante au point de verser des larmes de gratitude.

Lu Ping referma le registre, incapable de continuer à le regarder.

Le lendemain, deux personnes supplémentaires se trouvaient devant le bureau de Lu Ping, dans le palais Liangyi : Wu Hongyuan et Chen Jun.

Chen Jun déclara : « Votre Majesté, j’ai appris que Yan Ren réorganise ces derniers jours les troupes au camp de Zhenbei, dans la banlieue est et qu’il souhaite intégrer les soldats restants aux gardes impériaux et aux troupes provinciales. Si ces nouvelles troupes de la garde impériale se mettent à circuler librement dans l’enceinte du palais, ne seront-elles pas une source de désastre ? Il serait d’une facilité déconcertante pour Yan Ren de fomenter une rébellion ! »

Wu Hongyuan ajouta : « Tous ces indices laissés par cet homme ne peuvent que faire penser qu’il s’agit des prémices d’une rébellion ! »

Le regard de Lu Ping passa sur tous deux et il déclara, agacé : « J’ai déjà approuvé la requête visant à intégrer l’armée de Zhenbei aux gardes impériaux. »

À ces mots, Wu Hongyuan et Chen Jun changèrent tous deux radicalement de visage :

« Votre Majesté, réfléchissez-y à deux fois ! »

Ils voulurent encore dire quelque chose, mais un eunuque convoqué depuis l’extérieur entra en se courbant respectueusement à l’entrée. « Votre Majesté, le marquis de Zhenbei, le général Yan Ren, demande audience. »

Yan Ren allait venir ? Lu Ping posa avec joie le rapport qu’il lisait.

Sur le visage de Wu Hongyuan et de Chen Jun se mêlaient inquiétude et peur, comme si Yan Ren était un démon. Chen Jun déclara : « Qui sait quels stratagèmes Yan Ren pourrait encore manigancer et ce qu’il pourrait faire à Votre Majesté. Votre Majesté doit absolument se montrer prudente et vigilante et se tenir sur ses gardes en toutes circonstances. »

La joie de Lu Ping se dissipa instantanément. Il dit d’un ton abattu : « Je le sais. »

Peu après, des bruits de pas retentirent à l’extérieur et Yan Ren franchit le seuil.

C’était la deuxième fois que Lu Ping le voyait depuis son retour. Il ne portait plus son armure gris argenté, mais des vêtements ordinaires. Ses cheveux étaient relevés en un chignon haut et sa robe à col rond bleu profond accentuait encore sa silhouette élancée et droite. Même sans armure, il dégageait toujours une présence imposante.

« Votre serviteur, Yan Ren, présente ses respects à Votre Majesté. » Après avoir accompli le salut, Yan Ren se releva. Il avait toujours le visage impassible et, sans détour, alla droit au but : « Si votre serviteur demande audience à Votre Majesté, c’est pour une affaire. Puis-je demander à Votre Majesté s’il serait possible de retrouver les rapports adressés depuis les régions septentrionales au cours de ces trois dernières années et transmis par le Bureau des Communications ? »

Lu Ping resta stupéfait et demanda : « Y a-t-il un problème avec les rapports envoyés depuis les régions septentrionales ? »

Yan Ren répondit : « Je dois d’abord consulter les rapports. »

Lu Ping acquiesça et ordonna immédiatement à Da Sheng de se rendre auprès du Bureau des Communications pour transmettre ses instructions.

Pendant qu’ils attendaient, une servante du palais apporta un plateau de thé et de pâtisseries. Voyant Yan Ren attendre debout sans rien faire, Lu Ping prit l’initiative de demander : « Yan Qing, veux-tu prendre quelques pâtisseries avec ton thé ? »

Le regard de Yan Ren se posa sur les pâtisseries disposées sur le bureau. Il répondit d’une voix grave : « Merci, Votre Majesté. Je n’ai pas faim. »

Lu Ping : « … »

Très bien.

Après un long moment, le Bureau des Communications arriva au palais Liangyi avec une pile de rapports. Lu Ping demanda à Yan Ren de les examiner un par un.

Finalement, Yan Ren posa le dernier rapport et déclara : « Il manque ici quatre rapports rédigés par mon père. »

Lu Ping fut extrêmement surpris : « Comment peuvent-ils manquer ? Qu’était-il écrit dans ces rapports ? »

Yan Ren le regarda et répondit : « Ces quatre rapports demandaient tous à l’empereur défunt d’envoyer des vivres et des approvisionnements supplémentaires afin de renforcer les régions septentrionales. »

Envoyer des vivres et des approvisionnements ?

Lu Ping se leva immédiatement et se mit à faire les cent pas devant son bureau. Il affirma avec certitude : « Au début de cette année, lorsque j’ai reçu ton rapport, j’ai immédiatement ordonné au ministère des Finances de commencer à acheminer les provisions. Comment le Bureau des Communications aurait-il pu égarer ceux de l’année dernière et de l’année précédente ? »

Le fonctionnaire du Bureau des Communications s’agenouilla aussitôt et s’écria : « Votre Majesté, que le Ciel en soit témoin, chaque fois que le Bureau des Communications recevait les rapports des éclaireurs, nous les acceptions avec le plus grand soin et les transmettions tels quels devant Sa Majesté ! Peut-être l’empereur défunt les a-t-il retenus sans rédiger de réponse ? »

À côté, Wu Hongyuan déclara : « Général Yan, veuillez vous calmer. Il est également possible que les éclaireurs aient manqué à leur devoir par négligence. »

Le regard de Yan Ren se posa sur Wu Hongyuan, comme s’il venait seulement de se rappeler que deux autres ministres se trouvaient à côté de lui. Sa pomme d’Adam bougea lorsqu’il déglutit, puis il déclara froidement : « J’ai enquêté là-dessus ces deux derniers jours. Le problème ne vient pas des éclaireurs. »

Ce n’était pas un problème venant des éclaireurs, ni du Bureau des Communications, et il était encore plus impossible que l’empereur défunt eût retenu les rapports sans y répondre. Alors, à qui la faute revenait-elle ? La tête de Lu Ping était comme une boule de pâte informe, et il ne put que demander : « Yan Ren, les régions septentrionales ont-elles toujours manqué de vivres et d’approvisionnements ? »

Yan Ren ne répondit pourtant pas à la question de Lu Ping. Il déclara à la place : « La moitié des vivres et approvisionnements acheminés au début de l’année vers les régions septentrionales étaient pourris ou détériorés. »

Le silence se fit tout autour. Personne n’osa émettre le moindre son.

Lu Ping s’aperçut que ses mains tremblaient légèrement. Il jeta le rapport sur la table : «Enquêtez rigoureusement, il faut absolument mener une enquête approfondie ! Quelqu’un, allez chercher le chef du Temple de Dali. »

« Votre Majesté, veuillez patienter » dit Yan Ren.

Lu Ping le regarda.

Yan Ren déclara : « Je demande à Votre Majesté de m’accorder la permission de prendre personnellement en charge cette affaire et de mener seul l’enquête dans son intégralité. »

Bien sûr que c’était possible.

Lu Ping allait acquiescer lorsque Wu Hongyuan déclara soudain : « Général Yan, cela n’est pas conforme aux règles. »

Lu Ping fronça les sourcils.

Yan Ren répondit : « Les vivres et les approvisionnements sont la garantie indispensable à toute campagne militaire. La cour a tardé à envoyer les provisions et, lorsqu’elle l’a finalement fait, ce n’étaient que de vieilles provisions. Votre Majesté ignorait pourtant tout cela. L’affaire est d’une importance capitale, je ne suis pas rassuré à l’idée de confier l’enquête à quelqu’un d’autre. »

Chen Jun déclara : « Quelqu’un d’autre ? Le Temple de Dali est lui aussi composé de serviteurs loyaux de la famille impériale et œuvre lui aussi au service de la cour. Comment pouvez-vous considérer le Temple de Dali comme “quelqu’un d’autre” ? Et si vous considérez le Temple de Dali comme quelqu’un d’autre, alors qu’est-ce que vous considérez comme étant vous-même ? »

Yan Ren eut un rire froid, sans répondre.

Lu Ping ne voulait plus entendre Chen Jun parler et fit un geste de la main : « J’autorise Yan Qing à prendre cette affaire en charge. Le Temple de Dali lui apportera son assistance. »

Chen Jun reprit : « Votre Majesté, permettez plutôt que les Trois Tribunaux prennent l’affaire en charge et que le général Yan les assiste. Si le général Yan les surveille, les Trois Tribunaux ne pourront tout de même pas se montrer négligents, n’est-ce pas ? »

Lu Ping : « … »

Wu Hongyuan ajouta également : « Je pense que cela est réalisable. »

Lu Ping regarda Wu Hongyuan et son cœur s’alourdit peu à peu.

Chaque personne présente dans le palais Liangyi lui semblait si étrangère, y compris Yan Ren, et même Lu Ping lui-même.

Lu Ping acquiesça lentement.

Longtemps après seulement, il entendit la voix de Yan Ren : « Merci, Votre Majesté. »

Lu Ping se laissa retomber, épuisé, devant son bureau.

« J’ai encore une chose à demander » reprit Yan Ren.

Lu Ping revint à lui : « Qu’est-ce que c’est ? »

Cette fois, Yan Ren leva enfin les yeux et regarda Lu Ping droit dans les yeux.

Lu Ping resta légèrement interdit.

Le regard de Yan Ren n’avait pas beaucoup d’éclat, mais il était particulièrement sérieux : « J’entretiens chez moi une nourrice appelée Dame Zong. »

Le cœur de Lu Ping sombra de nouveau dans les profondeurs de l’abîme.

« Avant-hier, lorsque je suis rentré chez moi, mes serviteurs m’ont informé que Votre Majesté avait fait venir Dame Zong au palais afin qu’elle y passe quelques jours à se promener et à se reposer. » Yan Ren joignit les mains devant lui et s’inclina. « Je remercie Votre Majesté en lieu et place de ma nourrice pour cette immense faveur. »

Face à Lu Ping, les expressions de Wu Hongyuan et de Chen Jun commencèrent à changer.

Yan Ren poursuivit : « Votre Majesté lui a témoigné sa compassion mais Dame Zong est la mère biologique de Zong Yun, l’un de mes généraux. Zong Yun est revenu après avoir gardé la frontière et sa vieille mère lui manque énormément. C’est pourquoi je vous demande, au nom de mon général, de bien vouloir accorder votre grâce et autoriser Dame Zong à quitter le palais afin que la mère et le fils puissent se retrouver. »

Chen Jun se mit à faire des signes insistants à Lu Ping avec les yeux et les sourcils, le suppliant de ne pas accepter.

Wu Hongyuan déclara : « Il n’y a rien de problématique à cela. À l’origine, Votre Majesté avait simplement voulu témoigner sa sollicitude, et Dame Zong est parfaitement à son aise au palais ; elle n’y est pas moins bien que dans la résidence du marquis. Puisque son fils est de retour, il suffit donc de faire entrer le général Zong au palais afin qu’il retrouve Dame Zong. »

Yan Ren répondit aussitôt : « Je demande la grâce de Votre Majesté, pas celle du seigneur Wu. »

« Vous… » Wu Hongyuan resta sans voix, le visage devenu rouge de colère.

Dans l’esprit de Lu Ping résonnèrent les paroles que les ministres n’avaient cessé de lui répéter ces derniers jours :

« Il n’y a désormais plus aucun parent à Qian’an capable de faire contrepoids à Yan Ren ; c’est seulement ainsi qu’il a osé lever ses troupes et revenir à la cour… »

« Votre Majesté peut-elle garantir que le général Yan est toujours le même qu’autrefois, un jeune homme aussi pur et innocent qu’un enfant sans tache… »

« Votre Majesté, les hommes changent tous… »

Une fois Dame Zong sortie du palais, Yan Ren n’aurait plus rien à prendre en considération ; dans le palais impérial de Qian’an, il n’aurait plus personne qui lui importât.

Il pourrait faire ce qu’il voudrait, sans plus avoir à se retenir.

En y songeant, Lu Ping murmura : « D’accord… »

« Votre Majesté ! » s’écrièrent simultanément Wu Hongyuan et Chen Jun.

La gorge de Lu Ping était sèche et rêche, mais il poursuivit : « Dame Zong se trouve actuellement dans le palais de la Noble Consort douairière. J’autorise Zong Yun à entrer au palais pour une journée afin de rendre visite à Dame Zong. »

Les deux ministres se détendirent visiblement, leurs traits se relâchant à vue d’œil. Yan Ren, en revanche, baissa la tête, si bien qu’il fut désormais impossible de discerner son expression.

Lu Ping désirait ardemment quitter immédiatement le palais Liangyi et se cacher dans un endroit où il n’y aurait personne.

Que pouvait-il accorder à Yan Ren ?

Qu’il s’agisse de lui confier l’entière responsabilité de l’affaire des vivres et approvisionnements ou de laisser Dame Zong quitter le palais, il semblait qu’il ne pouvait accepter aucune de ces deux demandes.

Dans ce cas, si Yan Ren voulait se rebeller, ce serait aussi compréhensible que justifiable.

Oui.

Lu Ping était bien obligé de croire que Yan Ren semblait sur le point de se rebeller.

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Note de l’auteur :

Les deux enfants ont tous deux beaucoup souffert et ils ont besoin de temps pour se rapprocher à nouveau.

Nous, nous avons tous une vision omnisciente des événements et sommes convaincus que Yan Ren ne se rebellera pas ; c’est pourquoi nous ne pouvons pas comprendre pleinement la situation dans laquelle se trouve Lu Ping. C’est cette sorte de conflit intérieur : « Il ne se rebellera pas — mais s’il se rebelle vraiment ? — Je dois prendre quelques mesures préventives — C’est fini, après toutes les mauvaises choses que j’ai faites, il va certainement se rebeller. »

Cela dit, je me dis que je pourrais peut-être faire une histoire dérivée avec une ligne temporelle alternative, un « Et si Yan Ren s’était rebellé ? » Il entrerait directement dans la ville à la tête de ses troupes, enfermerait Lu Ping dans le palais et l’attacherait au lit, puis ferait ceci et cela avec lui, hé hé hé… (Je dis cela comme ça, sans plus.)

 

Traduction: Darkia1030

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