IRNDGL - Chapitre 102 - Vincent était en route et approchait.



Une silhouette fantomatique vacilla un instant sur la lame de l’épée, puis disparut.

Sur la surface brillante de la lame, au gré d’un fugace changement de lumière, le reflet de Candela s’évanouit comme une fleur dans un miroir ou la lune se reflétant dans l’eau (NT : expression désignant une illusion éphémère, aussi belle qu’insaisissable).

Pourtant, Lin Jie était certain de ne pas avoir eu la berlue.

Alors… un fantôme ?

Il se pencha légèrement en arrière, fit pivoter calmement la lame et examina de nouveau l’inscription gravée dessus. Cette étrange impression de familiarité, loin de s’atténuer, ne fit que s’intensifier.

Des informations lui vinrent naturellement à l’esprit, comme s’il avait toujours été censé les connaître.

Par exemple, cette épée aurait dû être fichée dans le bassin à épées, au centre de la salle surmontée d’une coupole blanche. C’était l’épée sacrée d’Elfuzi, qui, avec la couronne confectionnée à partir de rameaux de laurier, constituait l’un des symboles du pouvoir royal.

La dernière fois, juste après s’être réveillé de son rêve, il avait contemplé cette longue épée et éprouvé l’illusion de l’avoir autrefois tenue en main sur les champs de bataille, avec une maîtrise de l’épée acquise au prix de mille épreuves…

À présent, cette impression n’était plus une illusion, car il avait même appris spontanément, sans maître, une langue inconnue qu’il n’avait jamais étudiée ni même rencontrée auparavant.

Lin Jie savait que ce phénomène pouvait peut-être s’expliquer de manière relativement rationnelle, par exemple par le syndrome du savant acquis. (NT : phénomène neurologique rare dans lequel une personne développe des capacités intellectuelles ou artistiques exceptionnelles après avoir subi une lésion cérébrale ou une maladie affectant le cerveau)

Cependant, personne ne lui avait asséné de coup sur la tête récemment, et il était certain que son cerveau était parfaitement intact.

De plus, les cas d’acquisition soudaine d’une langue concernaient nécessairement une langue que la personne avait déjà étudiée ou à laquelle elle avait été exposée. Son cas ne correspondait donc pas non plus à ce phénomène.

Lin Jie se souvint soudain que Candela lui avait également remis quelque chose à l’époque…

La couronne de laurier !

Son regard se posa sur son poignet, mais il n’y découvrit rien d’étrange.

« C’est vrai. Si elle avait été là, je l’aurais remarquée depuis plusieurs jours déjà. »

Lin Jie se frotta le poignet, sans savoir s’il devait se sentir soulagé ou regretter son absence.

« Mais, dans ce cas, cela signifie que, dans mon rêve, je l’ai involontairement aidé à passer dans l’au-delà ? À en juger par le comportement de Candela à l’époque, il devait s’agir d’un fantôme attaché à cette épée par une obsession persistante, et non d’un simple rêve, comme je l’avais cru au départ.

« Hmm… Peut-être que cette épée sacrée du royaume d’Elfuzi, transmise de génération en génération pendant une longue période, est devenue l’épée ancestrale de la famille de Joseph. Ou peut-être que cette famille avait pour mission de veiller sur elle, afin d’empêcher le fantôme de semer le trouble parmi les vivants. Ses membres auraient simplement fini par l’oublier. Puis, lorsque l’épée est arrivée entre mes mains, Candela a acquis le pouvoir d’influencer mes rêves.

« Il s’est pourtant montré plutôt amical. Même si son ressentiment était immense, après avoir été rongé par le temps pendant si longtemps, il ne devait plus en rester grand-chose. Et mon discours réconfortant a fini par apaiser cette dernière obsession. »

Lin Jie contempla l’épée qu’il tenait entre les mains, plongé dans ses réflexions. « Au bout du compte, la chose la plus précieuse que Candela m’ait laissée n’était ni l’épée sacrée ni la couronne de laurier, mais toute sa vie, que j’ai vécue dans mon rêve… »

Ce fantôme de l’Antiquité avait choisi cette méthode pour transmettre tout l’héritage de son royaume.

« Le seul problème, c’est de savoir quelle part de ce que j’ai vu prendre forme dans mon rêve était vraie, et quelle part était fausse. »

Lin Jie se souvenait de la manière dont Candela, durant son adolescence, avait étudié toutes sortes de connaissances et l’art de l’épée auprès des précepteurs de la cour. En revanche, certains passages concernant les « arts divins », les « sorts magiques », ainsi que le moment où il avait fini par défier les divinités, demeuraient flous dans sa mémoire.

Cela signifiait-il qu’Azir avait autrefois connu une époque mythique, dont toute trace avait aujourd’hui disparu avec la chute de ces anciens royaumes ?

Ou peut-être que toutes ces choses avaient simplement été dissimulées…

Lin Jie se frotta le menton. Il semblait donc absolument indispensable qu’il se procure cet ouvrage intitulé Histoire de l’essor et du déclin d’Elfuzi.

Mais où se trouvait donc cette organisation de chercheurs dont il n’avait jamais entendu parler ?

*

Colin sortit avec précaution l’« eau bénite » qu’il avait préparée, puis en aspergea les quatre coins de la pièce ainsi que l’entrée.

Respirant le léger parfum qui s’en dégageait, il prit une profonde inspiration. Tout en récitant silencieusement une prière, il traça de la main un arc de cercle reliant trois points : son front, son bras droit, puis sa poitrine.

Il s’agissait de la posture de prière de l’Église du Dôme, symbole de la protection accordée par la Lune.

« Merci, ô Lune… »

Après avoir accompli tous ces gestes, Colin laissa échapper un long soupir tremblant. Il avait réellement l’impression d’aller beaucoup mieux, tant physiquement que mentalement.

Grâce à la recette d’eau bénite du père Vincent, il dormait bien mieux depuis quelques jours et son anxiété ainsi que son inquiétude s’étaient considérablement atténuées.

Le visage de Colin se contracta légèrement. Le seul inconvénient, c’était… que cela coûtait un peu cher.

Mais cela en valait la peine !

« Comment vont ces trois imbéciles, maintenant ? Ils ont osé ne pas écouter mes avertissements et m’ont même traité de fou ! Attendez un peu, vous allez voir ce qui vous attend… »

Colin regardait à travers une fente de la fenêtre de sa boutique, maugréant avec rancœur. Il éprouvait des sentiments contradictoires : il espérait que les trois individus, dont le mépris semblait inscrit en toutes lettres dans les yeux, recevraient une bonne leçon, tout en souhaitant qu’ils parviennent réellement à résoudre la situation actuelle.

Si… si les policiers du District Central pouvaient se servir de cet air arrogant et de cette « aura de noblesse » qu’ils affichaient pour éliminer le mauvais esprit qui hantait la boutique voisine, alors… alors il accepterait même de passer pour un fou, ne serait-ce qu’une fois.

Après tout, ils avaient des armes à feu ! Des armes à feu ! Qu’ils abattent donc cet effroyable mauvais esprit ! Qu’ils lui épargnent enfin ces angoisses incessantes !

Colin souleva discrètement un coin du store vénitien et observa l’entrée de la boutique voisine.

Il vit alors la porte de la librairie s’ouvrir et un autre jeune homme blond et séduisant en sortir. Celui-ci tenait à la main les trois policiers qui venaient tout juste d’entrer dans la librairie.

Ils avaient la tête basse et qui pendait mollement, comme s’ils étaient inconscients ou avaient été neutralisés par une substance quelconque.

Le jeune homme blond dégageait une impression de justice particulièrement marquée. Chacun de ses gestes était également empreint d’une certaine autorité. Colin avait déjà vu des personnes de ce genre, mais uniquement à la télévision. Il en conclut donc que ce jeune homme venait forcément, lui aussi, du District Central.

Pourtant, alors qu’il traînait dehors ces trois hommes qui semblaient à l’évidence avoir été torturés par le mauvais esprit au point d’être à l’agonie, le jeune homme affichait une expression respectueuse !

« Mon Dieu ! Comment les gens du District Central peuvent-ils se comporter ainsi ? Comment peuvent-ils adopter une telle attitude… ? Leurs hommes sont blessés, et il ne leur demande même pas ce qui leur est arrivé ? Il est forcément sous l’emprise de quelque chose ! »

Pris d’un violent frisson, Colin rabattit brusquement le store et recula de deux pas. Puis, pris de panique, il se mit à asperger frénétiquement la fenêtre d’eau bénite.

« Ô Lune, je vous en prie, protégez-moi, écoutez ma prière et accordez-moi la paix… »

« Père Vincent, où êtes-vous ? Venez vite me sauver ! »

*

Vincent était justement en route.

Il consulta de nouveau l’adresse indiquée dans le message sur son communicateur et vérifia qu’il ne lui restait plus que six kilomètres à parcourir avant d’arriver à destination. Il ne put s’empêcher de pousser un soupir de soulagement.

En effet, il avait dû assister à l’installation du nouvel apôtre de la subdivision ecclésiastique et recevoir son enseignement ainsi que son baptême ; les prêtres de chaque paroisse avaient été obligés de se rendre sur place. Ce contretemps lui avait fait manquer plusieurs demandes de secours ; il n’avait pu que fournir ses instructions à distance par SMS.

Heureusement, il était désormais de retour et pouvait encore arriver à temps pour procéder à une purification.

En même temps, il ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine inquiétude.

J’espère que cette fois, il s’agit réellement d’une manifestation maléfique… et non de simples troubles psychiques provoqués par un manque de sommeil.

Il recevait chaque mois environ quatre ou cinq demandes de secours provenant de sa paroisse, mais les cas où une véritable entité maléfique était en cause représentaient souvent à peine un dixième de ces demandes, voire moins.

C’est pourquoi il avait pris l’habitude de demander systématiquement aux personnes qui le sollicitaient de préparer d’abord de l’eau bénite.

Celle-ci avait bel et bien un effet pour chasser les forces maléfiques. Toutefois, son principal effet consistait surtout à améliorer la qualité du sommeil… et elle se révélait si efficace que nombre de ceux qui le sollicitaient, après l’avoir utilisée deux ou trois fois, finissaient par croire que le mal avait disparu. Ils ne tarissaient alors pas d’éloges sur les talents du père Vincent en matière d’exorcisme.

 

Traduction: Darkia1030

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