IRNDGL -  Chapitre 90 - Assistante de librairie

Lin Jie referma la porte et, en se retournant, aperçut la jeune fille recroquevillée dans le fauteuil inclinable, dans une position semi-allongée aussi correcte que guindée. Il ne put s’empêcher de sourire.

Cette enfant fixait le plafond sans même cligner des yeux ; pourquoi avait-il l’impression qu’elle était un peu… hébétée ?

Elle lui faisait un peu penser à un pingouin : adorable, mais sans cervelle.

À bien y réfléchir, depuis qu’il avait monté ce fauteuil inclinable de la cave, il ne s’y était pratiquement jamais allongé lui-même. En revanche, les deux personnes qui s’y étaient installées par hasard étaient toutes deux malades.

Ajouté au fait que sa librairie ouvrait à une fréquence extrêmement faible, il avait presque l’impression, à cet instant, d’avoir également un emploi secondaire de médecin.

S’il plaçait un pied à perfusion à côté du fauteuil, l’illusion serait encore plus parfaite.

Cependant, bien qu’il possédât de nombreuses connaissances en médecine chinoise comme occidentale, et qu’il disposât même d’une riche expérience pratique, son niveau restait très éloigné de celui d’un véritable médecin.

Une partie de ces connaissances et de cette expérience provenait des ouvrages médicaux qu’il lisait pendant son temps libre ; l’autre venait de ses années passées à effectuer des études et des recherches de terrain dans des villages reculés et des tribus primitives.

Mener des recherches dans de tels endroits isolés, en particulier lorsque Lin Jie étudiait de vieux villages où personne ne s’était jamais rendu, était une activité extrêmement dangereuse.

Ces lieux étaient souvent presque totalement coupés du monde extérieur, à la manière d’un paradis isolé. Le relief y était extrêmement complexe, il n’existait guère de cartes, et il n’y avait parfois même pas de véritable hôpital sur place : aucune garantie de sécurité, quelle qu’elle fût.

Lorsqu’il était plus jeune, Lin Jie avait suivi l’équipe de son directeur de recherche dans de nombreux endroits pour effectuer des études de terrain et mener des recherches. À l’époque, il n’était encore capable que de les aider à prendre des notes, mais il avait tout de même énormément appris au contact de ces expériences.

Parfois, pour atteindre leur destination, l’équipe devait franchir montagnes et vallées. Une simple chute pouvait entraîner, dans le meilleur des cas, plusieurs fractures et, dans le pire, mettre la vie en danger, sans même parler des bêtes sauvages susceptibles d’apparaître en chemin.

Le souvenir le plus terrifiant que Lin Jie gardait en mémoire remontait à une fois où un épais brouillard s’était levé dans les montagnes. La brume, dans laquelle la visibilité ne dépassait pas cinq mètres, avait enveloppé toute l’équipe et, à seulement quelques mètres de là, presque en un battement de cils, un homme bien vivant avait disparu sans laisser de trace.

À l’époque, toute l’équipe était restée complètement abasourdie. Lui seul s’était avancé prudemment, pas à pas, pour aller vérifier. Il avait alors découvert qu’à quelques mètres de là se trouvait en réalité le bord d’une falaise. La paroi rocheuse, abrupte et verticale, n’offrait qu’un mince rebord émergé de la brume qui s’écoulait lentement, et personne ne savait quelle profondeur elle pouvait atteindre. .

Dans un brouillard pareil, cet homme avait posé un pied dans le vide et était tombé silencieusement dans l’abîme.

Bien entendu, de telles situations ne s’étaient produites que quelques fois.

Les problèmes qu’ils rencontraient le plus souvent étaient plutôt ceux, ordinaires, que l’on pouvait rencontrer en pleine nature. Les morts et les blessés étaient pratiquement inévitables, et les membres qui acceptaient de participer à ces recherches en étaient eux aussi conscients.

Avec le temps, Lin Jie était donc devenu très habile à traiter les blessures externes courantes et les maladies susceptibles de se déclarer dans ce genre de circonstances.

En revanche, pour les autres problèmes médicaux, lui demander conseil revenait à lui demander de chercher à tâtons dans le noir.

Même s’il avait lu les ouvrages correspondants, la médecine était une discipline où seule la pratique permettait d’acquérir une véritable connaissance ; les discussions purement théoriques n’avaient aucune valeur.

« Voilà, attends-moi un instant. Je reviens très vite pour soigner tes blessures. Ne bouge pas, d’accord ? »

Lin Jie adressa un léger sourire à la jeune fille allongée dans le fauteuil. Ce ne fut qu’après l’avoir vue hocher docilement la tête qu’il se retourna et descendit à la cave.

La jeune fille dans le fauteuil suivit du regard sa silhouette jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans l’escalier qui descendait à l’étage inférieur, mais elle n’osa toujours pas bouger d’un pouce…

Lorsque sa perception, initialement rendue lente et désordonnée par ses blessures, entra en contact avec l’immense énergie de ressentiment contenue dans la gargouille, ce fut comme si un interrupteur avait été actionné : elle explosa instantanément.

Elle pouvait sentir que cette petite librairie était remplie de certaines choses appartenant au néant, qui s’y entassaient, respiraient, se tortillaient, s’étiraient, l’observaient et erraient.

Les étagères soigneusement alignées ressemblaient à des bêtes gigantesques tapies dans l’ombre. À chaque instant, des regards invisibles semblaient glisser sur sa peau, comme si d’innombrables personnes se tenaient juste devant son visage à la fixer, leur souffle chaud effleurant ses joues.

À présent, elle était parcourue de frissons d’horreur, le dos couvert de sueur froide, l’esprit complètement paralysé.

Impossible de l’imaginer, impossible de le décrire. Qu’est-ce que c’était donc que ces choses…

Et pourtant, tout ce qui était terrifiant au point de la faire trembler semblait parfaitement ordinaire aux yeux de ce jeune homme. Son sourire doux et chaleureux s’était lui aussi transformé, à cet instant, en un avertissement glacial et inquiétant.

C’était terrifiant.

Mais pourquoi un individu aussi terrifiant voulait-il la sauver ?

La jeune fille vit Lin Jie revenir une nouvelle fois, un nécessaire médical désormais à la main.

Lin Jie s’approcha d’elle, ouvrit la boîte qu’il n’avait pas utilisée depuis longtemps et commença par la désinfecter, avant de demander d’un ton désinvolte : « Au fait, je ne connais toujours pas ton nom. Je m’appelle Lin Jie : Lin, comme dans 林 (NT : forêt), le caractère formé de deux mu (木), et Jie, comme le 介 de meijie (媒介, intermédiaire). »

« Je n’ai pas de nom. » La jeune fille tourna les yeux vers lui. « Je n’ai pas de nom. »

Lin Jie interrompit son geste.

Cherchait-elle à dire adieu à un passé douloureux ? Après tout, elle semblait avoir quinze ou seize ans ; il était impossible qu’elle n’ait pas de nom.

Bien sûr, il était également possible qu’elle ne veuille pas révéler son identité. Cette méfiance d’un petit chaton qui avait quitté son foyer ne pouvait que laisser imaginer l’ampleur du traumatisme que les blessures sur son corps lui avaient infligé.

Il regarda la jeune fille impassible devant lui et ressentit soudain une pointe de compassion.

Quelle enfant pitoyable, forte et obstinée.

« Ce qui est passé est passé. Considère tout ce qui s’est produit avant comme si cela n’avait jamais existé. Si tu es prête à tourner la page, alors les jours du passé ne sont finalement qu’une suite de chiffres ; il n’y a rien là-dessus qui mérite qu’on s’y attarde. Ce qui compte le plus, ce sera toujours le présent et l’avenir. »

Lin Jie la réconforta d’une voix douce tout en commençant à soigner ses blessures. « Cela risque de faire un peu mal, alors supporte encore un peu. »

La jeune fille hocha la tête, abaissa les paupières et posa son regard sur le profil concentré de l’homme.

Son passé n’était effectivement rien de plus que cette courte suite de chiffres.

277, c’était le numéro qui désignait cette vie inconsciente enfermée dans un bocal de verre, et non elle.

Lin Jie termina la désinfection et le nettoyage des plaies, appliqua les médicaments, puis banda son bras. Il procéda ensuite de la même manière pour soigner toutes les blessures sur le corps de la jeune fille.

Il lui demanda de se retourner, retira la serviette qui lui servait d’oreiller et fut stupéfait de constater qu’une grande quantité de sang l’avait presque entièrement imbibée.

À l’arrière de son cou s’étendait une vaste plaie sanglante.

Et dans son dos, à cause de l’onde de choc puis des chocs et éraflures provoqués par sa chute, s’étendait une large zone d’un rouge sang effrayant, un spectacle à vous glacer le sang.

Lin Jie détourna les yeux et continua son travail. Une fois tout terminé, il lui caressa la tête pour l’apaiser et demanda : « As-tu réfléchi au genre de vie que tu souhaiterais avoir ? Qu’as-tu l’intention de faire à l’avenir ? »

La jeune fille lui lança un regard prudent et secoua la tête.

Dans son regard craintif, Lin Jie vit une véritable confusion. Manifestement, cette jeune fille qui venait de vivre ce qui était peut-être un bouleversement radical de toute son existence n’avait pas encore trouvé sa direction.

Lin Jie, le « mentor de vie », afficha un sourire qui disait qu’il avait parfaitement compris. « Dans ce cas, tu devrais avoir besoin d’une nouvelle identité. Justement, il me manque une assistante ici. Si tu en as envie et que tu acceptes de faire ce travail, je peux au moins te garantir que tu seras absolument en sécurité pendant quelque temps. Si, entre-temps, tu as une nouvelle idée, il ne sera pas trop tard pour partir. »

Même si Lin Jie était lui aussi dépourvu de statut officiel, il avait au moins une grande expérience de la vie de personne sans identité officielle ; demander à d’anciens clients de l’aider à fabriquer une identité restait donc possible.

« Assistante ? » La jeune fille regarda autour d’elle, le visage impassible.

« Assistante de librairie. C’est un travail très facile, rien de compliqué. Il suffit de ranger les étagères, d’aider à organiser les livres et de tenir les registres. »

En réalité… c’étaient précisément les deux seules choses que Lin Jie avait lui-même à faire d’ordinaire.

S’il pouvait confier cela à cette enfant, il pourrait passer chaque jour à lire son stock inépuisable de livres en toute tranquillité.

 

Traduction: Darkia1030

Check: Black_Orchid

 

 

 

 

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