« Mais je suis… bel et bien un être humain vivant. »
Le propriétaire de la librairie affichait un large sourire. Il regardait les trois policiers avec une expression douce et affable, tout en laissant transparaître une pointe d’impuissance face au malentendu dont il était victime.
« Vous… »
Lyan déglutit instinctivement. Un froid glacial se répandit le long de sa colonne vertébrale jusqu’à lui engourdir le cuir chevelu. La scène qui se déroulait devant lui, en totale contradiction avec le bon sens, donnait l’impression que son cerveau était pris d’une violente agitation.
Comme si on lui avait ouvert le crâne de force et que quelqu’un remuait vigoureusement sa cervelle avec quelque chose.
Ses pupilles se contractèrent brusquement. Une violente nausée lui monta à la gorge, au point de lui donner envie de vomir. Il eut l’impression que le champ de vision devant lui se déformait et tournoyait en un instant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que ce visage souriant et cette rose à la « bouche grande ouverte ».
Pendant cet intervalle dont il était impossible de déterminer la durée, le visage souriant du propriétaire de la librairie devint lui aussi progressivement flou, puis s’éloigna.
Dans le même temps, cette bouche hérissée de dents fines et acérées s’agrandit de plus en plus. La chair sanguinolente qui s’épanouissait se trouvait désormais à portée de main ; des filaments de bave étirés et des globes oculaires frémissants envahissaient peu à peu son champ de vision et l’enveloppaient, tous braqués sur lui…
Sa dernière pensée consciente se débattait et hurlait frénétiquement : Tu n’es absolument pas humain ! Tu racontes n’importe quoi ! Est-ce que cela ressemble seulement à un être humain ?!
Dans son état de confusion, il crut même apercevoir les visages terrifiés des deux policiers à côté de lui et ressentir la même peur au fond d’eux.
Comme s’il y avait entre eux un tuyau qui, tout en aspirant leurs pensées, mélangeait toutes ces choses pour former « une tasse » de boisson particulière, faisant temporairement converger et se superposer leurs pensées dans une sorte d’hallucination.
Panique, peur, désespoir, confusion, stupeur, hystérie…
Tout s’entremêlait et se dissolvait l’un dans l’autre.
Mais cette perception dépassant les limites des sens humains ne dura qu’un bref instant. Puis ils commencèrent à être « aspirés ».
Dans un état second, il entendit des bruits de mastication et de déglutition. Sa conscience s’était déjà enfoncée dans un chaos de sensations fragmentées et désordonnées, tandis qu’un sentiment de vide, comme si toute sa substance était aspirée jusqu’à la dernière goutte, naissait spontanément en lui.
Les boîtes de nuit, les bals, les désirs instinctifs commencèrent à disparaître…
Le grade, la famille, les désirs acquis au cours de son éducation et de son existence les suivirent de près…
« Ding ling — » La clochette à l’entrée de la librairie retentit soudain de nouveau.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
La voix inconnue d’un jeune homme était nette et énergique, avec une pointe de sévérité dans cette question accusatrice. Elle frappa comme un marteau et brisa la barrière invisible.
La fleur chaotique qui emplissait son champ de vision sembla être « tirée vers l’arrière », se transformer en une fleur de chair, puis se rétracta instantanément pour reprendre l’apparence d’une simple rose ordinaire.
« Crac… » Un bruit semblable à celui d’une vitre qui se brisait retentit.
Les membres raidis et le cerveau de Lyan retrouvèrent instantanément leurs sensations, et le monde devant ses yeux redevint également normal.
Mais une sueur froide jaillit aussitôt de tout son corps. Il recula brusquement de deux pas et se mit à haleter violemment, paniqué comme quelqu’un qui vient d’échapper de justesse à la mort.
« Boum ! Boum ! »
Deux bruits sourds retentirent. Ses deux subordonnés qui se tenaient devant lui s’effondrèrent directement au sol, puis reculèrent en se traînant, le corps flasque et pris de convulsions, leurs visages pâles empreints d’effondrement et de désespoir.
Leur expression était celle de personnes ayant complètement perdu tout espoir de vivre. Leurs regards, désormais dépourvus de tout point de focalisation, dégageaient une forte impression d’égarement et de confusion.
Tout en secouant la tête et en reculant, ils enchaînèrent instinctivement les gestes consistant à « ramper vers l’extérieur, se relever, s’enfuir », tandis qu’ils marmonnaient d’une voix semblable à à celle de somnambules des paroles incohérentes et indistinctes telles que : « Non, non, ne vous approchez pas… »
Lyan regarda cette scène, la bouche sèche, tandis qu’une goutte de sueur froide grosse comme un haricot lui coulait sur le front.
Ce n’était pas une hallucination !
Tous les trois avaient failli être « dévorés » par cette fleur étrange !
Mais pourquoi ses deux subordonnés semblaient-ils avoir été touchés bien plus gravement que lui ?
Alors qu’il se posait cette question, Lyan sentit soudain une chaleur brûlante dans sa poitrine. Il tendit la main et sortit le collier qu’il portait depuis son enfance et dont on disait qu’il avait été transmis dans sa famille de génération en génération. Il s’agissait d’une plaque métallique gravée de caractères dans une langue inconnue.
À cet instant, les inscriptions qui y étaient gravées semblèrent prendre feu et apparurent sous une teinte noircie par la chaleur. La plaque était brûlante au toucher. Puis les inscriptions disparurent rapidement de la surface métallique, ne laissant derrière elles qu’une surface lisse.
« Crac… »
Un léger bruit de fissure retentit. La plaque métallique se fendit en deux et devint complètement hors d’usage.
Lyan serra fermement son pendentif et resta bouche bée. Lorsqu’il regarda de nouveau le propriétaire de la librairie, son regard était celui de quelqu’un qui venait de voir un démon ou un esprit maléfique.
Mon Dieu ! Le propriétaire du magasin de disques et de matériel audiovisuel disait vrai !
Non ! Non, non, non ! Cet homme est cent fois, dix mille fois plus terrifiant qu’un esprit maléfique. Une simple fleur qu’il élève peut « dévorer des gens » !
Lyan avait l’impression qu’une partie de lui-même avait été « dévorée », mais il était incapable de dire précisément laquelle. Il ressentait seulement que, désormais, sa vie allait apparemment subir des changements extrêmement importants…
À la fois terrifié et désorienté, il remarqua alors seulement le jeune homme qui venait d’entrer dans la librairie et qui avait lancé cette question, interrompant juste à temps le processus par lequel la fleur dévorait les gens.
C’était un beau jeune homme aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Il portait un trench-coat noir et un pantalon ample, facilitant les mouvements. Ses traits étaient profondément dessinés, avec à la fois la douceur et les angles d’une statue de marbre représentant un héros, comme s’il était naturellement imprégné d’un sens de la justice, tandis qu’une lueur imposante et intimidante brillait dans son regard.
Il intercepta les deux policiers, qui, plongés dans une sorte d’état de transe et ne songeant qu’à s’enfuir vers l’extérieur, puis les assomma avec une rapidité fulgurante. Ensuite, d’un geste calme et assuré, il les installa contre le mur, à l’écart, avant de se relever.
Cette suite de mouvements et cette apparence étaient véritablement trop éclatantes.
On aurait dit à s’y méprendre le héros sauveur qui apparaissait au dernier moment dans les pièces de théâtre et les films pour sauver tout le monde.
Lyan ressentit aussitôt au fond de lui cette impression d’« être sauvé ».
Mais après trois secondes durant lesquelles son esprit resta figé, il se rendit compte que le jeune homme devant lui lui était vaguement familier…
Très familier, même. Plus il le regardait, plus il lui semblait le connaître.
Lyan se creusa longuement la tête. Son esprit embrumé fut comme traversé par un éclair et il finit enfin par se souvenir : n’était-ce pas ce jeune commissaire de police qui avait récemment fait son apparition ?
Claude. Oui, il se souvenait que l’homme s’appelait Claude.
On disait qu’il était issu du peuple et était parti de zéro. Il avait été promu à plusieurs reprises en s’appuyant uniquement sur ses capacités. Il arrivait justement à un moment où les dirigeants du District Central avaient décidé de miser davantage sur le District Supérieur et avaient besoin d’un effet publicitaire. Il était alors en pleine ascension.
Lyan pensa instinctivement aux différents cercles mondains qu’il fréquentait régulièrement. Un jeune homme aussi prometteur finirait tôt ou tard par connaître, grâce à son milieu, puis…
Puis il vit le « sauveur » à ses yeux, le jeune capitaine de police de haut rang, lui jeter un regard furtif avant de pousser un soupir, puis se retourner vers cet « esprit maléfique » et s’incliner respectueusement devant lui.
« Monsieur Lin, bonjour. Je m’appelle Harry Claude. J’occupe actuellement le poste de capitaine de police de première classe du District Central. Je suis le disciple de Joseph, et mon maître m’a chargé de vous transmettre ses salutations. »
« Boum ! »
Lyan ne put finalement pas supporter davantage le choc et s’évanouit sur-le-champ, s’effondrant sur le sol.
Lin Jie eut un léger tic au coin des lèvres. Regardant les trois policiers étendus pêle-mêle sur le sol, il demanda avec une certaine inquiétude : «Vont-ils bien ? »
Comment avaient-ils pu tomber fortuitement sur leur supérieur et avoir une telle frayeur ? Il ne put s’empêcher de marmonner : « Ils sont tout de même bien trop peureux… »
Claude conserva son sourire. Il jeta un regard à la rose, qui refermait ses pétales en tremblotant légèrement, comme si elle essayait discrètement de pousser un petit rot après son repas, et pensa : Comment pouvez-vous être encore plus inconscient de votre propre nature que mon maître ?
Mais Claude, qui était depuis longtemps habitué à gérer son propre maître, répondit avec beaucoup de calme : « Il ne devrait pas y avoir de problème majeur. Ils auront simplement besoin de quelques mois de repos. Cela leur fera justement quelques vacances. Je vous prie donc de ne pas trop vous préoccuper de leur santé physique et mentale. »
Traduction: Darkia1030
Check: Black_Orchid
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