TTBE - Chapitre 113 — Le prince Yan s’est enfui.

 

Après avoir spécialement emmené Xiao Anheng et Xiao Anzhu rendre hommage à l’impératrice douairière, les trois jours de congé du festival d’hiver touchèrent eux aussi à leur fin. Xiao Zhige se replongea dans les affaires politiques, qui l’occupaient sans relâche. Quant à An Changqing, après avoir assisté pour la première fois à la cour, puis aidé le Temple Guanglu à organiser le festival d’hiver et avoir reçu de nombreux éloges, tant à la cour que parmi la population, plus personne ne trouva à redire à sa présence à la cour ni à sa participation aux œuvres d’intérêt public.

Beaucoup commencèrent même à remarquer qu’avec le prince Yan à la cour, l’empereur semblait avoir le tempérament bien plus doux.

Il arrivait parfois qu’un ministre ne parvienne pas à saisir les intentions profondes de Xiao Zhige, mais n’ose pas lui poser directement la question. Ses affaires étaient alors invariablement menées d’une manière qui ne satisfaisait pas l’empereur. Désormais, une autre possibilité s’offrait à eux : s’ils n’osaient pas interroger l’empereur, ils pouvaient aller trouver le prince Yan afin qu’il les éclaire quelque peu.

Ainsi, lorsque les ministres subalternes accomplissaient correctement leurs tâches, ils n’avaient plus à travailler la peur au ventre de subir les conséquences de leurs erreurs. Quant à Xiao Zhige, il n’avait enfin plus besoin de lancer toute la journée des regards meurtriers aux ministres incapables de mener leurs affaires à bien, ce qui lui économisait pas mal d’énergie. Tout le monde y trouvait donc son compte.

Le seul à ne pas trouver la situation particulièrement réjouissante était probablement An Changqing.

Il avait désormais une réputation fort appréciable dans les cercles officiels. Chaque jour, il se levait avant l’aube pour assister à la cour et, une fois l’audience terminée, soit il se rendait au Cabinet impérial pour examiner les mémoriaux, soit ses collègues l’invitaient à des banquets. Après avoir passé la journée à recevoir et à fréquenter toutes sortes de personnes, il devait encore, le soir venu, dîner avec le prince héritier et la princesse, encore très jeunes. Et, lorsqu’arrivait enfin l’heure de se reposer, il devait encore satisfaire l’empereur et ses besoins particulièrement vigoureux.

Même s’il ne se montrait généralement pas très ferme lorsqu’il refusait, le principal coupable n’en restait pas moins Xiao Zhige.

An Changqing trouvait que cette vie devenait quelque peu fatiguante.

Surtout que la nuit précédente, il avait été épuisé pendant plus de la moitié de la nuit. Il venait à peine de fermer les yeux que Han Zhang et Wang Yu vinrent déjà l’appeler pour qu’il se lève. An Changqing était si somnolent qu’il parvenait à peine à ouvrir les yeux. Il fronça ses longs sourcils et émit deux petits grognements d’impatience avant de tirer la couverture au-dessus de sa tête.

Wang Yu, voyant cela, n’osa plus insister et regarda d’un air embarrassé Xiao Zhige, qui s’était déjà levé. Xiao Zhige agita la main et dit à voix basse : « Le prince est fatigué. Il n’est pas nécessaire de le réveiller aujourd’hui. »

Après s’être lavé et habillé, il alla ensuite déterrer An Changqing de sous les couvertures. An Changqing s’y était entièrement emmitouflé. Craignant qu’il ne s’étouffe, Xiao Zhige le tira légèrement dehors, rabattit soigneusement la couverture sur lui et glissa une bouillotte remplie d’eau chaude à la température idéale au bout de ses pieds. Ce ne fut qu’ensuite qu’il partit pour la cour, le visage rayonnant.

Ce matin-là, l’absence du prince Yan à l’audience matinale surprit quelque peu tout le monde. Quelqu’un osa poser la question avec prudence. Xiao Zhige, pour une fois d’une humeur plutôt conciliante, répondit simplement que le prince Yan était légèrement souffrant et ne viendrait pas ce jour-là.

Tout le monde fut alors rassuré et se dit que, puisque le prince Yan était souffrant, il convenait d’aller lui rendre visite afin de témoigner quelque peu de leur amitié entre collègues.

*

Pendant ce temps, An Changqing, après avoir suffisamment dormi, se réveilla alors que le ciel était déjà clair à l’extérieur. À cette heure, Xiao Zhige devait encore être à la cour et n’était pas encore rentré.

Wang Yu l’aida à se laver et à s’habiller. Après avoir pris son petit-déjeuner, An Changqing se frotta les reins, qui lui faisaient encore quelque peu mal, et réfléchit. Cette vie ne pouvait absolument pas continuer ainsi. À force de travailler sans relâche jour et nuit, il finirait probablement par mourir sur le lit impérial.

Sans plus se préoccuper du reste, il se prépara rapidement, puis emmena Xiao Anheng et Xiao Anzhu hors du palais pour retourner au palais du prince.

Comme il emmenait avec lui le prince héritier et la princesse, l’escorte accompagnant An Changqing hors du palais ne pouvait naturellement pas être réduite.

À la fin de l’audience, non seulement Xiao Zhige apprit que le prince Yan avait quitté le palais, mais tous les ministres en furent également informés. En voyant le visage soudain assombri de l’empereur, puis en repensant à l’absence du prince Yan à l’audience de ce matin, ils se regardèrent longuement, échangeant des regards perplexes. Tous se mirent à soupçonner que la prétendue indisposition du prince Yan n’était qu’un prétexte et que la véritable raison était probablement que Sa Majesté et le prince Yan s’étaient querellés.

Ils se contentèrent toutefois de le supposer intérieurement et n’osèrent rien laisser paraître.

Ji Anmin, en revanche, après avoir fait son rapport dans le Cabinet impérial sur l’organisation de la session spéciale des examens impériaux, ne put s’empêcher de conseiller : « On dit bien que les époux se querellent au chevet et se réconcilient au pied du lit. Votre Majesté, veillez donc à ne pas laisser la colère d’un instant retarder les affaires importantes. Les réjouissances sur glace du douzième mois lunaire doivent encore être présidées par le prince Yan… »

Le sous-entendu était clair : si Sa Majesté avait contrarié le prince Yan, elle ferait mieux de le ramener rapidement auprès d’elle, car d’autres affaires importantes attendaient encore d’être réglées.

Le visage de Xiao Zhige devint aussi noir que l’encre, mais ce que disait Ji Anmin n’était malheureusement que la vérité, et il était effectivement celui qui avait contrarié An Changqing. Ne pouvant que reconnaître ses torts, il toussota légèrement et dit : « Je le sais. Le grand censeur a-t-il encore quelque chose à me rapporter ? »

Ji Anmin secoua précipitamment la tête et se retira.

Dès que l’étranger fut parti, Xiao Zhige ne tint plus en place. Il se leva précipitamment et retourna au palais Qianzheng. Wang Yu ainsi que les deux nourrices étaient eux aussi partis au palais du prince. Il ne restait désormais dans le palais Qianzheng que quelques serviteurs chargés du service.

Xiao Zhige attrapa un petit eunuque et lui demanda : « Le prince a-t-il dit quelque chose avant de quitter le palais ? »

Le petit eunuque répondit avec hésitation : « Le prince a signifié que Votre Majesté n’avait pas besoin d’aller le chercher et que l’audience de demain pouvait avoir lieu comme d’habitude. »

Le cœur de Xiao Zhige fit alors un bond. Il eut le sentiment que ses soupçons s’étaient probablement confirmés.

La veille au soir, il avait été d’humeur particulièrement ardente. Il avait retenu An Changqing et l’avait possédé à trois reprises, allant finalement jusqu’à le faire pleurer… An Changqing était probablement furieux à cause de cela.

Il marcha deux fois de long en large, les mains derrière le dos, puis revint demander : « Le prince a-t-il dit quand il reviendrait ? »

Le petit eunuque secoua la tête. « Non. »

Xiao Zhige fit volte-face et s’apprêta à quitter le palais pour aller le chercher. Mais il se souvint aussitôt qu’An Changqing lui avait expressément interdit de venir le chercher. Il était probable qu’il ne soit pas encore calmé. Son pied, déjà avancé, revint donc en arrière.

Après quelques instants de réflexion, il fit appeler Han Zhang et lui ordonna d’aller acheter des pâtisseries à Sanwei Zhai ainsi que des bonbons au sucre et aux pignons de pin dans une confiserie, puis de les faire porter au palais du prince Yan.

Han Zhang acquiesça avec un sourire et prit immédiatement le laissez-passer impérial pour quitter le palais et faire les achats.

*

Après être retourné au palais du prince, An Changqing se sentait frais et dispos. Il emmena également Xiao Anheng et Xiao Anzhu rendre visite à leur grand-mère.

Madame Yu venait justement de recevoir le rapport des serviteurs et s’apprêtait à se rendre dans la cour extérieure lorsqu’elle vit An Changqing arriver avec les deux enfants.

Chacune des deux nourrices en portait un dans ses bras, tandis que le petit Yu Xiao les accompagnait également.

En raison de son statut, Yu Xiao ne pouvait pas entrer facilement dans le palais. Il était donc resté au palais du prince ces derniers temps et allait parfois exercer pendant quelques jours dans la petite clinique de Hu Shifei. Aujourd’hui, il se trouvait justement au palais. Lorsqu’il apprit qu’An Changqing était revenu avec ses frère et sœur, il les rejoignit avec joie.

À peine Yu Shi aperçut-elle ses petits-enfants qu’elle se mit à sourire jusqu’aux oreilles. Elle prit l’un dans ses bras, puis l’autre, incapable de se résoudre à en lâcher aucun. Cela faisait également quelque temps que le petit Yu Xiao n’avait pas vu le frère et la sœur. Ravi de les retrouver, il se rapprocha de Yu Shi et s’amusa à divertir les deux petits bouts.

Lorsque les deux enfants furent fatigués d’avoir joué, leur nourrice les emmena dans ses bras pour qu’ils se reposent. Yu Xiao aimait les enfants et les suivit donc pour s’occuper d’eux.

Ce ne fut qu’alors que Yu Shi eut le loisir de parler des choses sérieuses avec An Changqing : « Pourquoi es-tu soudainement rentré ? »

D’ordinaire, lorsque An Changqing souhaitait rentrer au domaine princier, il envoyait toujours quelqu’un prévenir à l’avance. La plupart du temps, Xiao Zhige l’accompagnait également. En revanche, c’était la toute première fois qu’il rentrait ainsi seul avec les deux enfants. Yu Shi ne put s’empêcher de se demander s’il ne s’était pas querellé avec Xiao Zhige.

Ils ne s’étaient effectivement pas querellés, mais la raison n’était pas quelque chose qu’il pouvait facilement révéler. Les oreilles d’An Changqing se mirent légèrement à chauffer. Après s’être raclé la gorge, il répondit : « Non, c’est simplement que j’en avais assez de rester au palais. Sa Majesté devait venir également à l’origine, mais il est trop occupé par les affaires politiques et ne peut pas se libérer. »

Yu Shi ne soupçonna rien et crut à son explication.

Après avoir répondu à sa mère, An Changqing, craignant qu’elle ne continue à le questionner, ne resta assis qu’un court moment dans la cour Shou’an avant de retourner dans la cour extérieure. Il n’avait certes pas l’intention de se mettre en colère contre Xiao Zhige. Il estimait simplement qu’il devait mener une période de vie plus calme et dépourvue de désirs, sans quoi cela serait mauvais pour sa santé.

À peine fut-il revenu dans la cour extérieure que Han Zhang arriva à son tour.

Le gros eunuque en chef, au teint pâle et au visage rond, apportait deux boîtes à provisions en bois qui lui étaient familières. Il déclara avec un large sourire : « Sa Majesté a appris que Son Altesse avait ramené le prince héritier et Son Altesse la princesse au domaine princier. Il a spécialement envoyé votre serviteur en acheter afin de les faire apporter ici. »

Dans l’une des deux boîtes se trouvaient les pâtisseries préférées d’An Changqing ; dans l’autre, des bonbons aux pignons de pin qu’ils n’avaient pas réussi à acheter pendant la fête hivernale. Ils venaient probablement de sortir du chaudron, car les bonbons aux pignons dégageaient encore un parfum caramélisé et chaleureux.

« Sa Majesté n’est pas venue ? » An Changqing tendit le cou pour regarder derrière lui, ayant toujours l’impression que Xiao Zhige devait être caché quelque part.

Han Zhang répondit avec un sourire : « Sa Majesté craint que Son Altesse ne soit encore fâché contre lui, alors il n’est pas venu. »

An Changqing fut rassuré. Tout heureux, il accepta les présents et congédia Han Zhang afin qu’il retourne faire son rapport.

*

Après son retour au domaine princier, An Changqing put enfin mener une vie tranquille. Pendant ces jours, il continua à se rendre à la cour matinale comme d’habitude. Après la fin de l’audience, il allait avec Qi Wei sur la rivière pour observer les répétitions du spectacle de patinage sur glace.

Le patinage sur glace était lui aussi une coutume des fêtes du Daye. Il servait d’une part à célébrer l’approche du Nouvel An, et d’autre part à montrer la puissance militaire du Daye. Ceux qui participaient aux répétitions étaient tous des soldats d’élite sélectionnés dans l’armée. Plus d’un millier d’hommes évoluaient sur la glace en patins, suivant différentes formations : tantôt comme pour explorer la mer, tantôt en posture du « coq doré sur une seule patte », tantôt comme un phénix déployant ses ailes… Ils formaient toutes sortes de figures, offrant un spectacle à la fois grandiose et plaisant à regarder.

Cette année, à cause de Xiao Zhige, la plupart des soldats participant au patinage sur glace provenaient de l’armée de Yanzhou. Quelques-uns seulement avaient été sélectionnés parmi la garde impériale ou les fils de généraux. Ces deux groupes ne se supportaient guère. Dès qu’ils arrivèrent sur la glace, ils commencèrent à rivaliser entre eux. Ce qui aurait dû être un entraînement fondé sur la coopération se transforma de force en une compétition entre les deux groupes.

L’armée de Yanzhou était plus nombreuse et prit naturellement l’avantage. Du côté de Yejing, bien que les hommes menés par Shentu Liang fussent en position d’infériorité, ils ne perdaient absolument rien de leur aplomb. La belle formation du dragon doré en devint toute de travers. Lorsque An Changqing et les autres arrivèrent, ils virent même la tête et la queue du dragon sur le point de se battre.

Qi Wei les arrêta d’une voix forte. Ce ne fut qu’alors que les hommes sur la glace s’aperçurent de l’arrivée d’An Changqing et des autres. Les soldats de Yanzhou, habitués à obéir strictement aux ordres, suivirent immédiatement les instructions de Qi Wei et reformèrent leur formation. Mais les jeunes hommes de Yejing menés par Shentu Liang n’étaient guère disposés à se soumettre à Qi Wei. Shentu Liang en particulier était le petit-fils légitime du Grand Pilier de l’État Shentu Xu. Bien qu’il n’eût pas rejoint l’armée, il pratiquait les arts martiaux depuis son enfance et possédait un talent exceptionnel.

Il se dépêcha et glissa jusqu’à An Changqing avec la rapidité d’une étoile filante, puis joignit les poings et déclara d’une voix claire : « Nous demandons à ce que le prince Yan rende justice en notre faveur. L’armée de Yanzhou, forte de l’appui de Sa Majesté, ne nous accorde absolument aucune considération ! »

Les soldats de Yanzhou étaient tous placés sous le commandement de Xiao Zhige. Après son accession au trône, les soldats de Yanzhou avaient naturellement pu relever la tête et marcher fièrement. À l’exception de ceux qui restaient stationnés à Yanzhou, nombre de soldats qui s’étaient distingués furent transférés dans la capitale, où ils reçurent soit des postes officiels, soit une élévation de leur rang. Ils combattaient les ennemis aux frontières depuis de nombreuses années et, tant par leur allure que par leurs méthodes, ils étaient quelque peu supérieurs aux gardes impériaux et aux fils de généraux qui avaient toujours vécu dans le confort.

Ainsi, cette année, lors de la sélection des participants au patinage sur glace, l’armée de Yanzhou fournit non seulement la majeure partie des hommes, mais occupa également la tête du dragon.

La formation finale la plus spectaculaire de cette année était celle du dragon doré prenant son envol. Elle nécessitait que deux mille deux cents hommes forment ensemble une figure. L’armée de Yanzhou en fournissait mille cinq cents, tandis que du côté de Yejing, la garde impériale et les fils de généraux ne réunissaient que sept cents hommes. Ils ne pouvaient donc former que la queue du dragon.

Les soldats de Yanzhou étaient naturellement ravis, tandis que les jeunes hommes de Yejing, habitués à occuper la première place les années précédentes, ressentaient inévitablement une certaine déception. Au fil des répétitions, diverses frictions vinrent encore s’y ajouter, et cette déception se transforma peu à peu en mécontentement. Avant l’arrivée d’An Changqing et des autres ce jour-là, ils venaient justement de se quereller au sujet de la manière dont le dragon doré devait prendre son envol. Aucun des deux camps n’avait réussi à convaincre l’autre. Lorsqu’ils avaient ensuite formé la figure, ils s’étaient comportés comme un amas de sable dispersé, la tête, le corps et la queue du dragon avançant chacun de leur côté, manquant de peu de se heurter et d’en venir aux mains.

C’était la première fois qu’An Changqing assistait à une répétition de patinage sur glace. En voyant la situation, il fronça les sourcils et fit venir les chefs des deux camps afin de les interroger.

Le chef de l’armée de Yanzhou était un général adjoint qu’An Changqing connaissait également. Il lui demanda donc de lui exposer honnêtement la situation. Le général adjoint jeta un coup d’œil à Shentu Liang à côté de lui avant de dire :

« Nous avons reçu l’ordre de répéter la formation, et le général Qi nous a désignés pour en former la tête. Nous avons donc fait tout notre possible. Mais le jeune maître Shentu et les autres nous méprisent. Parce qu’ils sont mécontents que nous formions la tête du dragon, ils refusent même de coopérer correctement pendant les répétitions. »

Shentu Liang s’emporta : « Balivernes ! C’est vous qui, forts de l’appui de Sa Majesté, vous comportez avec arrogance ! »

Le général adjoint fut lui aussi mécontent et le fixa les yeux grands ouverts. « Sa Majesté est extrêmement strict lorsqu’il s’agit de diriger son armée. Quand avons-nous jamais profité de son pouvoir ?! »

Les deux hommes échangèrent des répliques de plus en plus véhémentes et faillirent en venir aux mains devant An Changqing.

Le visage d’An Changqing s’assombrit immédiatement. Deux gardes les séparèrent sur-le-champ. An Changqing déclara d’une voix grave : « Je vous ai fait venir pour comprendre la situation réelle et régler votre conflit, pas pour vous battre devant moi ! Vous êtes les chefs de vos groupes. Vous ne cherchez pas à apaiser le conflit et, pire encore, vous prenez vous-mêmes la tête des troubles. Vous irez chacun recevoir dix coups de bâton militaire ! »

Le général adjoint et Shentu Liang se calmèrent aussitôt.

« Et aujourd’hui, pour quelle raison le conflit a-t-il encore éclaté ? Commencez par me dire honnêtement ce qui s’est passé », reprit An Changqing.

Les deux hommes exposèrent alors chacun leur version de la situation. En les écoutant, An Changqing comprit que leur désaccord portait sur la formation du dragon doré. Il fit immédiatement apporter du papier et de l’encre et leur demanda de dessiner sur-le-champ la formation prévue pour le vol du dragon doré.

Les deux hommes étant déterminés à rivaliser, ils mirent naturellement toute leur énergie à dessiner rapidement la formation qu’ils avaient imaginée. Le général adjoint et les autres avaient discuté d’une méthode selon laquelle le dragon sortirait du sud-ouest, avancerait vers l’ouest jusqu’au nord exact, puis changerait de formation pour incliner la tête, avant de ressortir ensuite par le nord-est.

Shentu Liang, en revanche, estimait cette formation trop simple. Il voulait que le dragon parte du sud-ouest, avance vers l’est, puis change de formation pour prendre la forme d’un dragon se retournant dans les airs, avant de ressortir par le nord-ouest.

An Changqing et Qi Wei examinèrent attentivement les deux propositions et en discutèrent sérieusement. Ils estimèrent toutefois que la formation proposée par le général adjoint convenait davantage. Ce n’était pas que celle de Shentu Liang fût mauvaise, mais elle ne convenait pas à un véritable entraînement. Si le timing n’était pas parfaitement maîtrisé, la tête et le corps du dragon risquaient très facilement de se heurter et de provoquer un accident. Un accident sur la glace n’était pas une affaire anodine. Même si le spectacle de patinage sur glace devait être aussi spectaculaire que possible, il fallait avant tout garantir la sécurité.

An Changqing désigna le dessin de Shentu Liang et dit : « L’idée du jeune maître Shentu est très bonne, mais elle est difficile à mettre en pratique… »

Après tout, il avait lui aussi passé un temps considérable à Yanzhou et avait étudié de nombreux traités militaires avec Xiao Zhige. À force d’être exposé à ces connaissances, il avait développé sa propre compréhension du déploiement des troupes et des formations. Il lui expliqua donc sérieusement les avantages et les inconvénients des deux formations.

Après l’avoir écouté, l’expression de Shentu Liang s’effondra quelque peu. Il fut toutefois obligé d’admettre qu’An Changqing avait raison. Sa formation était certes belle sur le papier, mais elle relevait quelque peu de la stratégie en chambre (NT : idiome, une théorie séduisante en apparence, mais difficile à appliquer dans la réalité).

Le général adjoint à côté de lui lui lança un regard triomphant. Cependant, avant même qu’il ait eu le temps de se réjouir longtemps, An Changqing poursuivit : « La formation ne change pas, mais les équipes doivent être réorganisées. Général Qi, dispersez complètement les soldats de l’armée de Yanzhou et mélangez-les à ceux de la garde impériale. Recomposez ensuite la tête, le corps et la queue du dragon. »

Qi Wei obéit immédiatement à l’ordre. An Changqing les regarda ensuite et déclara : « Sous le ciel entier, il n’est aucun lieu qui n’appartienne à l’empereur ; sur toutes les terres où s’étend le royaume, il n’est personne qui ne soit son sujet. Sa Majesté est l’Empereur du Ciel. Qu’il s’agisse des soldats de l’armée de Yanzhou, de ceux de la garde impériale ou des jeunes hommes qui n’ont pas encore rejoint l’armée, tous sont des soldats placés sous son commandement. Vous ne devriez pas établir une distinction aussi nette entre eux. Heureusement que Sa Majesté n’est pas encore arrivée aujourd’hui. S’il était venu, aucun de vous deux n’aurait échappé à cent coups de bâton militaire. Il déteste depuis toujours les factions et les clans au sein de l’armée et ne favorisera certainement aucun des deux camps. »

En prononçant ces paroles, An Changqing ne cherchait pas seulement à réprimander les deux hommes. Il en profitait également pour faire clairement connaître sa position.

Depuis l’accession de Xiao Zhige au trône, de nombreux soldats avaient été promus au sein de l’armée de Yanzhou. Ces nouveaux privilégiés ne pouvaient naturellement éviter les frictions avec les anciennes familles nobles. Les uns estimaient être des proches de confiance de l’empereur et se comportaient de manière assez ostentatoire ; les autres avaient le sentiment d’être réprimés et demeuraient mécontents. Bien qu’aucun conflit n’eût encore véritablement éclaté, il suffisait de regarder ce modeste entraînement de patinage sur glace et de voir à quel point les deux groupes étaient clairement séparés pour comprendre que les rancœurs étaient déjà nombreuses.

Si la situation était mal gérée, les rancœurs entre les deux camps risquaient de s’approfondir et ce simple entraînement de patinage sur glace pourrait se transformer en lutte entre les deux forces, l’ancienne et la nouvelle. C’était précisément la situation qu’An Changqing et Xiao Zhige ne souhaitaient pas voir.

« Le prince Yan a raison. »

Une voix grave et profonde retentit soudain derrière eux, se rapprochant progressivement. C’était Xiao Zhige qui avançait, les mains derrière le dos. Son regard légèrement assombri se posa sur les deux hommes agenouillés.

« Le prince Yan a le cœur trop tendre et ne vous a condamnés qu’à dix coups de bâton militaire. Pour cette fois, je vous épargne. Si vous recommencez, allez vous-mêmes recevoir cent coups de bâton. »

Puis il se tourna vers Qi Wei : « Et toi aussi. Va recevoir dix coups de bâton. »

Qi Wei protesta avec un profond sentiment d’injustice : « Votre Majesté, veuillez rendre un jugement équitable. Je n’ai pas provoqué de dispute. »

Xiao Zhige eut un rire froid. « Tu n’as donc pas pris parti ? »

Qi Wei : « … »

Il avait bel et bien pris parti. Après tout, il s’agissait de ses propres soldats et il était difficile de ne pas avoir quelque préférence. Qi Wei s’agenouilla avec une expression amère à côté des deux autres et déclara d’un ton abattu : « J’accepte la punition. »

Xiao Zhige releva légèrement le menton. « Allez la recevoir immédiatement. Je regarderai. »

Les trois hommes durent donc partir, l’air accablé, pour recevoir leur punition. Dix coups de bâton militaire ne représentaient réellement pas grand-chose pour des hommes entraînés aux arts martiaux. Ce qui était humiliant, c’était de se faire battre devant tout le monde. C’était véritablement déshonorant.

Mais Xiao Zhige semblait être capable de lire dans leurs pensées. Il envoya spécialement Han Zhang avec eux. Celui-ci répéta à voix haute l’ensemble des paroles d’An Changqing, puis cria d’une voix aiguë : « Commencez l’exécution ! »

Les trois hommes se couchèrent chacun sur un banc. Comme l’empereur les surveillait à quelque distance, les soldats chargés d’administrer la punition n’osèrent pas retenir leurs coups. Chaque coup porta donc véritablement.

Shentu Liang regarda Qi Wei à côté de lui et se réjouit de son malheur : « Sa Majesté est vraiment clairvoyante. Ça t’apprendra à encore prendre parti la prochaine fois. »

Qi Wei serra les dents et le menaça : « La prochaine fois, je ne prendrai pas parti. Je te frapperai directement, compris ? »

« Dix coups supplémentaires pour Qi Wei. » La voix impitoyable de Xiao Zhige retentit.

Qi Wei : « ………… »

Même le général adjoint commençait à avoir pitié de lui. Il lui conseilla : « Général Qi, dites-en un peu moins. Cette affaire vous a été imposée par notre faute. »

Puis il regarda Shentu Liang et ajouta : « Nous avons eu tort. Je vous présente mes excuses. Mettons d’abord tous nos efforts en commun pour réussir à répéter correctement la formation. Si vous n’êtes toujours pas convaincus, nous pourrons nous mesurer à nouveau lors de la compétition. »

Shentu Liang redressa le cou avec entêtement : « Mesurons-nous, alors. Même si nous ne sommes pas allés tuer les Beidi à la frontière, cela ne signifie pas forcément que nous sommes moins bons que vous. »

Pendant qu’ils parlaient, les coups de bâton furent terminés. Les trois hommes furent aidés à se relever, chacun se tenant les fesses. L’atmosphère était toutefois beaucoup plus harmonieuse qu’auparavant.

Qi Wei, malgré la douleur de ses fesses, réorganisa les soldats en mélangeant les deux groupes, puis leur ordonna de recommencer l’entraînement.

Xiao Zhige et An Changqing observaient la scène depuis le côté. Xiao Zhige dit à voix basse : « Ce Shentu Liang ose parler et agir. Son caractère est également très direct. Je me demande si, lorsque j’irai demander ce jeune homme au vieux général Shentu, il acceptera de me le donner. »

La famille Shentu était une ancienne famille de militaires. Presque à chaque génération, les hommes de la famille rejoignaient l’armée. Dans sa jeunesse, Shentu Bo avait lui aussi combattu les ennemis à cheval. Son fils, Shentu Xu, gardait actuellement Suzhou. Seul son unique petit-fils n’avait pas rejoint l’armée.

Shentu Bo était un homme intelligent et vigilant. Plus rare encore, il savait voir clairement la situation. Après l’accession de Xiao Zhige au trône, il avait de lui-même demandé à se retirer pour profiter de sa retraite. À plusieurs reprises, il avait même laissé entendre que le pouvoir militaire détenu par Shentu Xu pouvait lui aussi être remis à tout moment.

Xiao Zhige avait effectivement l’intention de reprendre le pouvoir militaire, mais il n’avait pas l’intention de se débarrasser de ceux qui l’avaient aidé une fois leur utilité passée. Saisir cette occasion pour promouvoir Shentu Liang et ainsi compenser la famille Shentu constituait donc un choix intéressant.

« Shentu Liang possède de solides aptitudes martiales. S’il n’avait vraiment pas voulu le voir rejoindre l’armée, il ne lui aurait pas fait apprendre les arts martiaux dès le départ », répondit An Changqing. Bien qu’il ignorât pour quelle raison Shentu Liang n’avait pas rejoint l’armée, il pensait que le vieux général Shentu espérait malgré tout que son petit-fils puisse reprendre l’œuvre de ses ancêtres.

Xiao Zhige acquiesça. « Il est encore trop tôt pour parler de cette affaire. Nous pourrons en discuter plus tard… »

Puis, soudain, il prit un ton légèrement plaintif : « Je suis resté seul dans le palais impérial pendant six ou sept jours. Le prince Yan a vraiment un cœur de pierre. »

An Changqing ne s’attendait pas à ce qu’il évoque soudainement cette affaire. Il se racla la gorge avec embarras. « En comptant exactement, cela ne fait que cinq jours. »

Xiao Zhige ne voulut rien entendre : « Six jours, ce n’est déjà pas si court. Quand comptes-tu rentrer au palais, Nuonuo ? Si tu ne reviens pas, je vais devoir m’installer au domaine princier du prince Yan. »

Les oreilles d’An Changqing se réchauffèrent. Il lui lança un regard noir. « Je n’ai jamais dit que je ne rentrerais pas. »

« Dans ce cas, rentrons au palais ce soir. »

Xiao Zhige saisit l’occasion et poursuivit : « Je vais demander à Han Zhang de ramener d’abord Anheng et Anzhu au palais. »

Une fois les deux enfants revenus au palais, il n’aurait plus à craindre qu’An Changqing refuse de rentrer.

En réalité, An Changqing commençait lui aussi à se languir. Dormir seul était certes paisible, mais les nuits d’hiver étaient froides et il était particulièrement sensible au froid. Même lorsque le système de chauffage souterrain était allumé dans la pièce, ses mains et ses pieds restaient glacés lorsqu’il dormait.

Lorsque Xiao Zhige était là, il pouvait l’envelopper entièrement dans ses bras. Il était chaud comme un grand poêle. Maintenant qu’il n’avait plus ce poêle, deux ou trois jours passèrent encore facilement, mais au bout de plusieurs jours, il devait bien reconnaître que cela lui manquait.

« Pourquoi es-tu si pressé ? Il est déjà tard aujourd’hui. Je rentrerai demain. »

Xiao Zhige sourit, pleinement satisfait. Sa paume effleura ses tempes tandis qu’il murmura : « Dans ce cas, je passerai la nuit au domaine princier du prince Yan et rentrerai demain au palais avec toi. »

S’il ne ramenait pas lui-même son homme au palais, il ne pourrait vraiment pas avoir l’esprit tranquille.

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Note de l’auteur :

Petit journal de Yejing : « Il paraît que le prince Yan s’est enfui ! »

Songsong : « Absurde. Si vous continuez à raconter n’importe quoi, je ferai fermer le journal. »

 

Traducteur: Darkia1030