TTBE - Chapitre 120 — Se donner la réplique

 

On dit : « Lorsque le Fils du Ciel se met en colère, des centaines de milliers de cadavres jonchent le sol ».

L’affaire de détournement et de corruption des fonctionnaires locaux révélée par Shi Xun ne concernait pas seulement directement la résidence des Shi, qui ne pouvait échapper à ses responsabilités. Les fonctionnaires qui entretenaient des relations étroites avec Shi Lezheng ne pouvaient eux non plus échapper aux investigations et aux demandes de comptes. Chu Anliang et les deux ou trois généraux qui avaient autrefois pris la parole pour demander la clémence en faveur de Shi Lezheng étaient particulièrement terrifiés. Ils rédigèrent à la hâte des déclarations de culpabilité dans lesquelles ils exposaient leurs propres fautes, s’efforçant désespérément de se dissocier de Shi Lezheng.

Cependant, la colère de l’empereur ne se dissipa pas pour autant. À la cour, tout le monde vivait dans la crainte. Chaque jour, on apprenait qu’un nouvel éminent fonctionnaire ou général avait été convoqué au Tribunal des Délits. Certains y entraient et pouvaient encore en ressortir. D’autres y entraient sans que l’on entende plus jamais parler d’eux ; lorsqu’une nouvelle information parvenait enfin, leur condamnation et leur exécution avaient déjà été prononcées.

Bien avant, lors de l’élimination du clan Zhao, tout le monde avait déjà été témoin de la poigne de fer de l’empereur. Cette fois, il était manifeste que l’empereur entendait réorganiser les affaires militaires locales et que son offensive visait directement les généraux et les familles de militaires méritants. À la cour, les fonctionnaires civils retenaient leur souffle, tremblant de peur, mais personne n’avait le courage de se lever pour présenter une remontrance.

Certains généraux et dignitaires qui n’avaient pas la conscience tranquille eurent encore plus peur et prétextèrent la maladie pour rester chez eux. Chaque jour, ils vivaient dans l’angoisse, craignant que la hache suspendue au-dessus de leur tête ne finisse par tomber sur eux.

À l’inverse, le Grand Pilier de l’État Xue Qi, qui était alité depuis longtemps et dont le mémorial demandant à renoncer à son poste de Grand Pilier de l’État avait été rejeté par l’empereur, bénéficiait d’un tout autre traitement. Reconnaissant les mérites du Grand Pilier Xue, l’empereur non seulement lui conserva son titre de Grand Pilier de l’État, mais l’autorisa également à rester dans la capitale pour y jouir paisiblement de ses vieux jours. Par la suite, il envoya même des médecins impériaux à la résidence des Xue pour prendre son pouls et lui fit offrir plusieurs médicaments précieux.

Xue Qi, lui aussi touché par la bienveillance de l’empereur, se força malgré sa maladie à se rendre à la cour afin de le remercier à plusieurs reprises pour sa grâce. Après quoi, il retourna à la résidence des Xue, prétexta la maladie et n’en sortit plus, gardant les portes hermétiquement closes. Comme le Grand Pilier Xia et le Grand Pilier Shentu, il ne se mêla plus des affaires de la cour et se consacra entièrement à sa retraite.

En comparant le sort de Shi Lezheng et celui des trois autres Grands Piliers qui avaient eux-mêmes demandé à prendre leur retraite, les intentions de l’empereur apparaissaient clairement.

Assis dans sa résidence, Chu Anliang, rongé par l’inquiétude, entra dans une telle colère qu’il fracassa un service de thé précieux : « Il est en train de me forcer à me soumettre ! »

Parmi les quatre Grands Piliers de l’État actuels, il était le seul à détenir encore le pouvoir militaire. Ces dernières années, la famille Chu avait souffert d’un manque de successeurs capables et reposait entièrement sur ses épaules ; il n’avait donc pas autant d’assurance que les cinq autres familles. Depuis toutes ces années, il avait manœuvré avec une extrême prudence, craignant qu’un seul faux pas ne fasse perdre toute la partie. À l’époque, Shi Lezheng l’avait vivement exhorté à envoyer secrètement des troupes afin d’aider le prince héritier déchu à réussir sa rébellion. Par prudence, il n’avait pourtant envoyé personne. Il n’aurait jamais imaginé qu’après avoir échappé à l’affaire de rébellion, il finirait tout de même contraint de remettre son pouvoir militaire.

Quiconque avait un peu de jugeote pouvait désormais voir que, si l’empereur n’avait toujours pas ordonné au Tribunal des Délits de clore l’affaire, c’était manifestement parce qu’il voulait le contraindre à présenter de lui-même un mémorial pour reconnaître ses fautes et renoncer à ses fonctions.

« Si j’avais su… si j’avais su, à l’époque, j’aurais mieux fait de suivre le prince héritier déchu dans sa rébellion ! » Chu Anliang avait passé toute sa vie à changer de camp au gré des circonstances et à courber l’échine en supportant les humiliations. À présent que l’empereur le mettait ainsi sur le gril, il ne parvint enfin plus à contenir le ressentiment accumulé au fil des années.

« Général, calmez-vous. Prenez garde aux oreilles indiscrètes. » Son confident fut alarmé. Il ouvrit prudemment la porte et regarda à l’extérieur. Ce ne fut qu’après n’avoir aperçu personne qu’il se rassura. Il vérifia encore soigneusement les portes et les fenêtres avant de baisser la voix : « Celui qui sait s’adapter aux circonstances est un homme avisé. À présent, nous sommes seuls et sans soutien ; si nous persistons à refuser de baisser la tête, j’ai bien peur que… »

Il ne termina pas sa phrase. Il craignait que les cachots du Tribunal des Délits ne les attendent déjà.

Ces dernières années, Chu Anliang et Shi Lezheng avaient entretenu des relations très étroites. Les père et fils Shi étaient enfermés dans les prisons du Tribunal des Délits depuis plus d’un demi-mois ; qui pouvait savoir ce qu’ils avaient déjà avoué ? Si Chu Anliang persistait à refuser de céder, il suffisait peut-être que l’empereur sorte une quelconque preuve pour qu’ils soient eux aussi envoyés faire un tour dans les cachots du Tribunal des Délits.

À cette pensée, le confident ne put s’empêcher de frissonner. Ces dernières années, il avait fait beaucoup de choses pour Chu Anliang et il lui serait difficile de s’en dégager, même s’il le souhaitait. Si Chu Anliang avait des ennuis, il ne pourrait probablement pas s’en sortir indemne non plus. Il le pressa donc avec encore plus de prudence : « Il faut savoir supporter une humiliation momentanée pour pouvoir accomplir de grandes choses. »

Chu Anliang éprouvait une haine extrême. Il serra les dents pendant un long moment, mais finit par accepter son sort. Fermant les yeux, il dit : « Tu as raison. Tant que les montagnes verdoyantes subsistent, il ne faut pas craindre de manquer de bois à brûler (NT : idiome signifiant que tant que l’on conserve sa vie et ses ressources fondamentales, il reste toujours une possibilité de rebondir). »

*

Le vingtième jour du troisième mois, le Grand Pilier de l’État Chu Anliang retira son chapeau officiel et ôta son vêtement de fonction. Il se rendit à la cour vêtu uniquement d’une tunique intérieure blanche et demanda pardon pour ses fautes. Il reconnut que, par égard pour ses nombreuses années d’amitié avec Shi Lezheng, il avait dissimulé les fautes de ce dernier alors même qu’il savait qu’il avait commis des erreurs. Ces derniers jours, il n’avait cessé de se retourner dans son lit, incapable de trouver le sommeil. Il avait profondément conscience d’avoir trahi la confiance de Sa Majesté et de ne plus être digne de porter cet habit officiel. Il souhaitait donc demander pardon, renoncer à ses fonctions et expier ses fautes.

Chu Anliang, qui avait déjà un âge avancé, s’agenouilla dans le palais de Chongzheng, le visage hagard, et se mit à pleurer amèrement, suppliant Xiao Zhige de l’autoriser à quitter ses fonctions afin d’expier ses fautes.

Personne à la cour n’osa prendre sa défense. Pourtant, de nombreux généraux, ressentant pour lui une solidarité naturelle en tant que membres du même groupe, avaient le visage légèrement ému. Assis sur le trône impérial, Xiao Zhige observa les changements d’attitude de chacun et les garda tous à l’esprit. Il comprit alors que cette affaire devait s’arrêter là. Aller plus loin aurait été excessif et risquait de susciter le ressentiment des généraux.

An Changqing, qui se tenait au premier rang, croisa son regard. Puis, en voyant Chu Anliang couvert de larmes et de morve, il comprit immédiatement la situation. Il s’avança de deux pas et releva lui-même Chu Anliang, lui disant d’une voix douce : « Sa Majesté est un souverain éclairé, qui distingue clairement les récompenses des châtiments. Grand Pilier, vous avez certes commis une petite faute en vous étant trompé sur une personne, mais vous n’avez pas commis de crime grave. Pourquoi donc vous accabler à ce point de reproches ? »

An Changqing lui avait offert une porte de sortie, et Xiao Zhige la saisit aussitôt. Il acquiesça et déclara d’une voix grave : « Ce que dit le prince Yan est parfaitement juste. Les crimes de Shi Lezheng n’ont même pas entraîné la responsabilité de ses proches. Le Grand Pilier Chu n’était après tout que son ami ; il n’est vraiment pas nécessaire d’aller aussi loin. À présent, parmi les quatre Grands Piliers de l’État, le Grand Pilier Xia et le Grand Pilier Shentu ont pris leur retraite pour jouir paisiblement de leurs vieux jours, tandis que le Grand Pilier Xue est alité depuis longtemps. Vous êtes le seul Grand Pilier qui soit encore en mesure de servir l’État. Ne reparlez en aucun cas de démission. »

Cette déclaration, qui constituait à la fois un apaisement manifeste et une menace à peine voilée, laissa Chu Anliang presque sans voix. Il resta un long moment à se tenir la poitrine en haletant avant de reprendre son souffle. Puis il s’agenouilla de nouveau avec appréhension et déclara : « Ce n’est pas que votre vieux serviteur ne souhaite pas servir l’État. C’est simplement que je suis désormais âgé et que, ces derniers temps, l’affaire de Shi Lezheng m’a accablé de soucis et épuisé. Je ne suis plus à la hauteur de ma tâche. Je demande seulement à Votre Majesté de prendre pitié de votre vieux serviteur et de m’autoriser à prendre ma retraite afin de rentrer chez moi et de soigner ma santé. »

Devant tous les ministres, les deux hommes jouèrent chacun leur rôle : l’un s’efforçait de le retenir, l’autre refusait fermement de rester. Finalement, Xiao Zhige poussa un soupir impuissant : « Soit. Puisque le Grand Pilier Chu est déterminé à partir, je ne peux décemment pas continuer à le retenir de force. »

Après quoi, il feignit de n’avoir d’autre choix que d’accepter sa demande de démission. Seulement, s’il avait tenu des paroles apparemment chaleureuses pour le retenir, ses actes relevaient plutôt des éloges en apparence accompagnés de dépréciation en sous-main. Au bout du compte, il ne lui accorda même pas de titre honorifique de Grand Pilier de l’État. Il ordonna simplement, avec beaucoup de douceur, à Han Zhang de l’accompagner jusqu’à une salle latérale pour qu’il s’y repose, puis de faire venir un médecin impérial afin qu’il prenne son pouls et s’assure que Monsieur Chu n’avait pas pris froid.

Après la levée de la cour, An Changqing et Xiao Zhige se rendirent ensemble dans une salle latérale du palais de Chongzheng pour traiter les affaires administratives. Une fois que les quelques ministres venus discuter furent partis, Xiao Zhige posa son mémorial, étendit son long bras et attira An Changqing contre lui. D’un ton quelque peu mécontent, il dit : « Ce Chu Anliang est vraiment un vieux renard impossible à saisir. »

Après l’emprisonnement de Shi Lezheng et de son fils dans les cachots du Tribunal des Délits, Xiao Zhige avait ordonné au Tribunal des Délits de les interroger sévèrement. Ils avaient certes livré quantité d’informations, mais tout ce qui concernait Chu Anliang n’était constitué que de petites affaires sans importance. Cela suffisait à établir certaines de ses fautes, mais pas à lui porter un coup décisif.

Bien que Xiao Zhige se montrât inflexible dans sa manière d’agir à la cour, il avait toujours été juste. Ainsi, même si certains ministres étaient mécontents, ils ne pouvaient lui reprocher la moindre « faute ».

Les charges retenues contre Chu Anliang étaient insuffisantes. Même empereur, Xiao Zhige ne pouvait pas le punir à sa guise. Agir ainsi aurait été injuste et l’aurait empêché d’obtenir l’adhésion de tous.

« C’est une véritable herbe au sommet d’un mur (NT : girouette). S’il n’avait pas agi avec prudence, il ne serait pas arrivé jusqu’à aujourd’hui. » An Changqing détendit son corps et s’appuya contre lui, mais la plume qu’il tenait à la main ne s’arrêta pas. « Toutefois, cette fois-ci, le contraindre à demander lui-même sa retraite n’est déjà pas si mal. Au moins, en apparence, il ne pourra plus rien faire. »

Xiao Zhige eut un ricanement : « Ce vieux renard a de grandes ambitions. Tant qu’il ne sera pas mort, il ne se résignera pas à perdre. »

Avant même que le prince héritier déchu ne se rebelle, Chu Anliang entretenait déjà secrètement des relations avec lui. Seulement, il avait soigneusement effacé toutes les traces, empêchant Xiao Zhige de trouver la moindre preuve. À présent, bien qu’il ait été contraint, faute d’autre choix, de demander sa retraite, rien ne disait qu’il ne préparait pas encore quelque mauvais tour dans l’ombre.

An Changqing frotta sa joue contre la sienne et sourit : « À l’avenir, envoie de temps à autre quelqu’un pour aller l’irriter un peu. Il vaut mieux qu’il ne puisse pas contenir sa colère. Sinon, s’il la garde en lui toute sa vie, ne serons-nous pas obligés de nous méfier de lui toute notre vie ? »

Xiao Zhige sourit à son tour. Il frotta contre lui les quelques poils de barbe qui venaient de pousser sur son menton, tout en le complimentant d’un ton parfaitement sérieux : « Le prince Yan est décidément plein de sagesse et d’ingéniosité. À l’avenir, il faudra encore compter sur le prince Yan pour bien des choses. »

La nuit dernière, il avait encore entraîné An Changqing dans ses folies durant toute la nuit. Ce matin, il s’était exceptionnellement levé tard et était allé à la cour sans même avoir eu le temps de se raser. Heureusement, le trône impérial était suffisamment éloigné pour que ceux d’en bas ne puissent pas distinguer les détails. Sans cela, on n’aurait pas manqué de lui reprocher sa tenue négligée.

An Changqing, chatouillé par sa barbe, le repoussa avec dédain : « Va donc demander à Han Zhang de te raser. »

Xiao Zhige refusa d’y aller. Ils plaisantèrent et se chamaillèrent ainsi un moment avant de revenir enfin aux affaires sérieuses. An Changqing lui tendit un mémorial : « Le ministre du Temple Taichang dit que la correction des copies de l’examen métropolitain est terminée et que le classement pourra bientôt être publié. »

L’examen métropolitain s’était achevé le premier jour du troisième mois. Dès le vingt-troisième jour, les copies avaient déjà été corrigées et les candidats classés. Ces derniers temps, en raison de l’affaire de Shi Lezheng et de son fils, l’attention de tous s’était portée sur cette affaire et personne n’avait vraiment eu le cœur de se préoccuper de l’examen métropolitain. À présent que l’affaire était enfin réglée, le ministre du Temple Taichang avait envoyé un mémorial afin de s’enquérir de l’organisation de l’examen impérial et du banquet de Qionglin qui devait suivre.

Les résultats seraient publiés à la fin du troisième mois, puis l’examen impérial aurait lieu à la mi-avril. Après l’examen impérial, Xiao Zhige sélectionnerait, parmi les copies des dix premiers candidats, les trois lauréats de première classe : le zhuangyuan, le bangyan et le tanhua, formant ensemble les « Trois Dingjia » (NT : les trois premiers lauréats de l’examen impérial). Depuis les différentes dynasties de Daye, la tradition voulait qu’un banquet de Qionglin soit organisé et que les nouveaux jinshi soient invités à boire avec le souverain. Cette fois ne ferait naturellement pas exception. Le banquet de Qionglin était un banquet d’État, et les nouveaux jinshi constituaient également les futurs piliers du pays. C’était donc une heureuse occasion digne d’être célébrée, et toutes les dispositions devaient être préparées à l’avance.

Xiao Zhige déclara : « Faisons un banquet de Qionglin un peu plus animé. Nous venons justement de sanctionner un certain nombre de personnes ; autant profiter de cette réjouissance pour détendre un peu les ministres, afin qu’ils ne parlent pas tous à voix basse et ne vivent pas dans la crainte toute la journée. »

C’était pourtant lui-même qui passait ses journées à garder un visage sévère pour effrayer les gens, et voilà qu’il reprochait maintenant aux ministres de le craindre avec le plus grand naturel. An Changqing lui lança un regard muet, éprouvant une compassion encore plus grande pour ses collègues, puis déclara : « Dans ce cas, faisons-le plus animé. »

*

Le vingt-cinquième jour du troisième mois, les résultats furent affichés au Gongyuan.

Dès le matin, le mur où les résultats étaient affichés devant le Gongyuan était déjà bondé de candidats venus consulter le classement. Après avoir terminé leurs épreuves, ils étaient restés temporairement à Yejing dans l’attente des résultats, guettant chaque jour leur publication avec impatience. Enfin, ce jour était arrivé.

Les listes impériales furent affichées les unes après les autres, et tous cherchèrent avec ardeur leur propre nom ou celui d’un proche. An Changqing avait lui aussi envoyé quelqu’un consulter les résultats dès le matin. Comme il y avait trop de monde, il ne s’était pas déplacé lui-même et avait simplement envoyé An Fu.

Zhou Helan était assis à ses côtés. En venant au Gongyuan, ils s’étaient justement croisés et avaient donc fait le trajet ensemble.

An Changqing le taquina : « Je pensais que tu étais certain de gagner et que tu ne serais pas nerveux. »

À son arrivée, Zhou Helan avait encore l’air parfaitement serein, sans même froncer les sourcils. Maintenant qu’An Fu était parti consulter les résultats, il laissait enfin transparaître quelques signes de nervosité. Ses mains posées sur ses genoux étaient serrées en poings, et il jetait de temps à autre un regard vers l’extérieur.

« À l’origine, je ne l’étais pas. » Voyant cela, Zhou Helan cessa lui aussi de dissimuler son inquiétude. Une légère gêne apparut entre ses sourcils. « Mais après l’examen, j’ai assisté à plusieurs banquets et je me suis aperçu qu’il y avait parmi les candidats de cette session des dragons et des tigres dissimulés (NT : idiome, des talents cachés). Je pensais que réussir trois examens consécutifs en arrivant premier ne serait qu’une formalité. Ce n’est qu’ensuite que j’ai compris que je ne voyais pas plus loin que mon propre puits. J’ai peur de décevoir les attentes de Mademoiselle. »

Lorsqu’An Changqing lui avait transmis le mouchoir brodé par An Xianyu portant les mots « réussir trois examens consécutifs en arrivant premier », il lui avait promis qu’il ne la décevrait jamais et qu’il remporterait cette triple première place, avant de se rendre en grande pompe à la résidence du prince Yan pour demander sa main.

À présent que le moment était arrivé, il craignait pourtant de décevoir les attentes d’An Xianyu.

An Changqing lui remplit sa tasse de thé et demanda : « Et si tu n’arrivais pas premier, que comptes-tu faire ? »

Le poing à peine formé se resserra davantage. Zhou Helan baissa les yeux et répondit : « Si je n’arrive pas premier, j’enverrai tout de même un entremetteur demander sa main. Si Mademoiselle ne me rejette pas, je gagnerai certainement pour elle, à l’avenir, un titre honorifique afin qu’elle puisse vivre dans la dignité et que personne ne puisse lui faire perdre la face. Si elle estime que je suis incapable et choisit un autre homme pour discuter d’un mariage, je ne lui en voudrai pas… »

An Xianyu avançait en âge. À cet âge, les jeunes femmes ordinaires étaient déjà mariées et avaient donné naissance à des enfants. Elle, pourtant, n’avait toujours pas conclu de mariage et avait même déjà rompu une précédente promesse de mariage. Bien que le pouvoir du prince Yan empêchât quiconque d’oser tenir des propos désobligeants à son sujet, les paroles prononcées lorsqu’on l’évoquait n’étaient probablement pas toujours très agréables. Zhou Helan avait toujours souhaité qu’elle puisse l’épouser avec tous les honneurs, afin qu’à l’avenir personne ne puisse plus colporter sur elle des propos acerbes tels que : « Même avec la protection de son frère aîné, à cet âge il lui sera difficile de trouver un bon mariage. Elle ferait mieux de se marier rapidement tant qu’il y a encore quelqu’un qui veut d’elle. »

Ses paroles étaient sincères et empreintes de considération. An Changqing en fut satisfait. Si Zhou Helan avait dit quelque chose comme : « Si je ne réussis pas cette année, je repasserai l’examen l’année prochaine et je ne demanderai sa main qu’une fois reçu », An Changqing n’aurait même pas accepté ce mariage quand bien même il aurait finalement réussi.

Mais puisqu’il était capable de se mettre à la place d’An Xianyu et de penser à ce qui était le mieux pour elle, même s’il n’obtenait pas un rang élevé, il demeurait quelqu’un à qui l’on pouvait confier sa vie.

Ils étaient encore en train de parler lorsqu’une agitation soudaine s’éleva à l’extérieur. La voix d’An Fu et celle du serviteur de la famille Zhou retentirent l’une après l’autre. « Il a réussi ! Jeune maître Zhou a réussi ! »

An Changqing se réjouit et souleva le rideau, encore plus impatient que Zhou Helan : « Quel rang ? »

An Fu et le serviteur de la famille Zhou avaient traversé une véritable mer de gens pour aller consulter le classement. Après avoir vu le rang, ils étaient revenus en toute hâte annoncer la bonne nouvelle sans même avoir repris leur souffle. À présent, l’excitation lui nouait tellement la langue qu’il peinait à parler : « Il a… il a réussi… premier ! »

Le serviteur de la famille Zhou s’empressa de préciser : « Le jeune maître est premier du classement ! »

L’expression de Zhou Helan resta un instant figée de stupeur. Puis il ferma les yeux un moment pour maîtriser son émotion et, conservant son calme, déclara : « Rentrons à la résidence. Aujourd’hui, tout le monde sera généreusement récompensé ! »

Les personnes alentour qui avaient entendu leur échange comprirent que le carrosse abritait le huiyuan de cette session. Plusieurs familles venues sous les listes pour chercher un gendre commencèrent à s’agiter, prêtes à s’avancer pour engager la conversation. Mais les personnes qui les accompagnaient les retinrent et les avertirent aimablement : « Regardez donc attentivement. C’est le carrosse de la résidence du prince Yan. »

Le carrosse d’An Changqing était très discret. Seul le caractère « 雁 » (NT : « Yan ») était brodé sur le rideau, en lettres dorées sur fond noir. La calligraphie était exactement la même que celle du caractère « 戈 » autrefois utilisé sur l’étendard du prince de Guerre du Nord.

Les autres familles qui avaient nourri quelque espoir regardèrent attentivement et constatèrent qu’il s’agissait effectivement du véhicule du prince Yan. Elles ne purent donc que renoncer à leurs intentions, à contrecœur.

An Changqing, lui, raccompagna Zhou Helan jusqu’à la résidence des Zhou avant de retourner rapidement à la résidence du prince afin d’annoncer la bonne nouvelle à An Xianyu.

*

Après avoir obtenu le titre de jieyuan, Zhou Helan était désormais également devenu huiyuan. Sa renommée dépassait encore celle qu’il avait auparavant. Les invitations se multiplièrent et de nombreuses familles de nobles et de marquis ayant des filles à marier lui tendirent également les bras.

Malheureusement, Zhou Helan était comme un poisson impossible à saisir. Il savait parfaitement manœuvrer et traiter chacun avec courtoisie, mais il n’accepta aucune des propositions avantageuses qui lui étaient faites.

Ce jour-là, un autre banquet était organisé par un ancien camarade d’études, et Zhou Helan s’y rendit à son invitation. Le camarade qui organisait le banquet venait de la même académie que lui. À l’origine, leurs relations étaient assez ordinaires, mais une fois qu’ils seraient reçus au rang de jinshi et deviendraient tous fonctionnaires à la cour, ils auraient inévitablement besoin de s’entraider. Leur ancienne camaraderie d’études prenait donc désormais davantage de valeur.

Les quelques candidats présents au banquet avaient tous obtenu des rangs élevés, se classant dans les cinquante premiers. Sauf imprévu, ils seraient assurés d’obtenir le statut de jinshi après l’examen impérial. Pour les plus brillants d’entre eux, s’ils parvenaient à attirer les faveurs de l’empereur lors de l’examen impérial, il n’était même pas impossible qu’ils soient reçus directement au rang de jinshi.

Dans les jours qui suivirent la publication des résultats, certains candidats issus de familles ordinaires eurent presque l’impression d’être montés au ciel en une seule étape. De nombreuses familles riches et puissantes qu’ils avaient autrefois eu du mal à approcher leur tendirent désormais les bras. Quant à ceux qui occupaient les premiers rangs, nombre d’entre eux devinrent des invités très recherchés.

Lorsque les candidats eurent suffisamment bu pour avoir les oreilles et les joues échauffées, ils ne manquèrent pas d’évoquer quelques aventures galantes. Parmi les quatre grands bonheurs de la vie, on ne trouve rien de plus réjouissant que « après une longue sécheresse, rencontrer enfin une pluie bienfaisante ; rencontrer un vieil ami en terre étrangère ; la nuit des noces ; inscrire son nom au tableau des lauréats » (NT : les quatre grandes joies traditionnelles).

À présent que le succès aux examens était à portée de main, il était difficile de ne pas laisser vagabonder son imagination vers une belle épouse, une femme aimée et la nuit de noces.

Le candidat assis à côté de Zhou Helan déclara : « À dire vrai, c’est encore frère Zhou qui a le plus de chance. Après avoir obtenu les deux premières places aux examens, il a toutes les chances de faire partie des trois premiers. Vous avez probablement attiré en secret les regards admiratifs de nombreuses jeunes femmes, et vous connaîtrez sans doute de beaux jours dans les plaisirs amoureux. »

Un autre prit la parole : « J’ai pourtant entendu dire que frère Zhou avait des liens assez étroits avec le prince Yan. Le prince Yan n’aurait-il pas encore une sœur cadette qui n’est pas mariée… »

« Frère Li, mesurez vos paroles. » Avant qu’il ait terminé, Zhou Helan fronça les sourcils et l’interrompit : « Les mariages sont affaire de volonté des parents et de l’entremetteur. Nous sommes ici pour boire et profiter du banquet, alors évitons de tenir des propos frivoles sur les jeunes femmes. »

Les deux candidats qui avaient lancé le sujet étaient issus de familles pauvres. L’un avait obtenu le onzième rang et l’autre le seizième. Ces derniers temps, les éloges qu’ils recevaient les avaient quelque peu grisés et leurs paroles étaient devenues de plus en plus inconsidérées. Maintenant que Zhou Helan les avait publiquement remis à leur place, ils affichèrent une expression quelque peu embarrassée.

Zhou Helan n’appréciait guère leur caractère. Il se servit du vin puis se tourna pour discuter avec quelqu’un d’autre. Cependant, les paroles échangées au banquet furent rapportées par on ne savait qui et, après avoir circulé de bouche en bouche et pris plusieurs détours, elles finirent par se transformer en une histoire selon laquelle Zhou Helan, ivre, aurait dit toute la vérité : il n’avait aucune intention envers la sœur cadette du prince Yan, mais, par reconnaissance pour la faveur dont le prince Yan lui avait témoigné, il serait contraint de se rendre à la résidence du prince Yan pour demander sa main après l’examen impérial.

Tout le monde voulait s’attacher un gendre exceptionnel qui avait obtenu les deux premières places aux examens et avait toutes les chances de décrocher l’une des trois premières places. Lorsque cette nouvelle se répandit, nombreux furent ceux qui la crurent vraie et en ressentirent une certaine aigreur. Cependant, en raison du statut du prince Yan, ces propos ne circulaient qu’en privé. Chaque fois qu’on les évoquait, quelqu’un ne manquait pas d’ajouter une remarque acerbe. À force d’être répétés, certains finirent progressivement par les prendre pour vrais.

Lorsqu’An Changqing apprit cette affaire, la mi-avril était déjà arrivée et l’examen impérial était imminent.

Le vice-ministre du Temple Taichang n’avait que quelques années de plus que lui et, depuis qu’il éprouvait beaucoup de respect pour lui après l’affaire de la dispute entre les candidats à l’auberge, il l’invitait souvent à boire. Lors de leur dernière rencontre autour d’un verre, il ne put s’empêcher de lui révéler discrètement la rumeur.

« J’ai rencontré ce Zhou Helan une fois. Ses traits sont très droits et son expression respire la droiture ; il ne ressemble pas à ces hommes qui, ayant réussi, deviennent arrogants et tyranniques. Seulement, il n’y a pas de fumée sans feu. J’ai entendu dire qu’il avait des liens avec Votre Altesse et, puisque cela concerne également la réputation de votre sœur cadette, je me suis permis, pour une fois, de jouer les commères. »

An Changqing fronça effectivement les sourcils. Mais après un moment, son expression se détendit et il haussa un sourcil en souriant : « Je vous remercie de votre bonne intention, Vice-Ministre. Si vous m’en aviez parlé plus tôt, j’aurais encore dû réfléchir à la manière de régler cette affaire. Mais puisque l’examen impérial est imminent, je n’ai finalement plus besoin de m’en préoccuper. Dans quelques jours, la rumeur se dissipera d’elle-même. »

Le vice-ministre du Temple Taichang affichait une expression perplexe : « Votre Altesse aurait-elle un plan ingénieux ? »

An Changqing sourit : « Attendez donc de voir. »

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Note de l’auteur :

Songsong : « Je joue le méchant, Nuonuo le gentil ; nous sommes décidément faits l’un pour l’autre. »

 

Traducteur: Darkia1030