TTBE - Chapitre 39 - Réveil des Insectes
La main droite de Li Haiyun était suspendue à son cou par un bandage, et son teint paraissait quelque peu défait. Lorsque An Changqing entra dans la salle principale et l’aperçut, il en fut réellement surpris. Il avait bien entendu Wang Fugui dire qu’ils s’étaient battus, mais il n’imaginait pas que la querelle avait été si violente.
À la vue d’An Changqing, Li Haiyun se leva précipitamment et, avec une certaine gêne, s’inclina profondément pour présenter ses excuses.
« Cette fois, j’ai entraîné Son Altesse dans cette affaire. Le prince ne t’a-t-il pas reproché le malentendu d’hier soir ? »
Il l’examina attentivement. Voyant que son teint était normal et qu’il ne semblait porter aucune blessure, il se rassura enfin.
Constatant son attitude sincère, An Changqing perdit en partie son envie première d’observer la scène comme un simple spectateur. Ce cousin ne ressemblait guère à sa belle-mère, Dame Li ; aussi An Changqing lui accordait-il davantage de franchise.
« Que s’est-il passé ? J’ai entendu dire que tu t’étais disputé hier soir avec mon frère aîné ? »
Li Haiyun esquissa un sourire amer. « Les bonnes nouvelles ne franchissent pas le seuil, mais les mauvaises se répandent à mille lieues. Je ne le cacherai pas à Son Altesse : tout cela provient encore du malentendu d’hier. J’avais trop bu. C’est mon cousin aîné qui m’a poussé à aller te chercher, tandis qu’il montait la garde pour moi. Après que toi et moi avons dissipé le malentendu, je comptais retourner boire avec lui, mais je ne l’ai pas trouvé. C’est alors que j’ai compris qu’il m’avait peut-être délibérément incité à venir te voir, afin que le prince nous surprenne au retour et que cela nous compromette.
« Je suis allé lui demander des comptes. À ma grande surprise, il l’a reconnu. Pris de colère, je me suis battu avec lui. »
An Changqing s’étonna : « Mon frère aîné ne m’a jamais porté dans son cœur ; qu’il cherche à me nuire, soit. Mais pourquoi s’en prendre aussi à toi ? »
Li Haiyun baissa les yeux, sombre. « Dans ma jeunesse, j’ai obtenu deux premiers rangs successifs aux examens impériaux. Mon oncle s’en servait souvent pour le réprimander. Il nourrit de la rancœur à mon égard depuis longtemps. Ce n’est que maintenant qu’il a trouvé l’occasion… »
Il avait toujours considéré ce cousin comme un ami intime. Que ce fût lors de ses premiers émois amoureux ou plus tard, lorsqu’il dut observer des périodes de deuil successives l’empêchant de se présenter aux examens, il lui avait confié toutes ses peines. An Changyu s’était montré tel un frère fiable, le consolant et l’encourageant. Jamais il n’aurait imaginé qu’il cachait depuis longtemps de sombres intentions.
« Et que s’est-il passé avec la vieille dame ? »
An Changqing se souvenait qu’elle était d’une santé robuste. Dans sa vie précédente, à cette époque, elle n’avait souffert d’aucune maladie grave et ne s’était éteinte qu’à près de soixante-dix ans, de sa belle mort.
« Nos éclats de voix ont attiré mon oncle, ma tante et la vieille dame. Je leur ai exposé les faits. Non seulement ils n’ont pas réprimandé mon cousin, mais ils ont estimé que c’était toi… que c’était toi qui cherchais à nous diviser. Je n’ai pas pu l’accepter et ai déclaré que j’en informerais mon père. Ma tante s’y est opposée et m’a vertement admonesté. La vieille dame m’a reproché mon manque de respect envers mes aînés. Je n’ai pas pu me contenir et ai répondu… Elle en est tombée de colère. »
Son visage trahissait l’indignation.
« Je croyais ma tante éclairée et juste ; je ne m’attendais pas à ce qu’elle privilégie les siens au détriment de la justice. C’est pourtant mon cousin qui nourrissait des desseins malveillants pour nous compromettre, et elle en rejette la faute sur Son Altesse… C’est intolérable. Quoi qu’il en soit, j’en informerai mon père. »
An Changqing n’avait pas imaginé une telle succession de péripéties. Toutefois, il n’était nullement surpris de l’opinion que la famille An avait de lui. Depuis l’enfance, à leurs yeux, il n’avait presque jamais agi correctement.
Il demanda alors : « Puisque tu es brouillé avec la famille An, où comptes-tu résider désormais ? »
« Le mandat de mon père à Changyang est arrivé à terme. Il a déjà pris la route pour Yejing et devrait arriver sous peu. Je logerai provisoirement dans la nouvelle demeure. Si je me suis permis de solliciter audience aujourd’hui, c’était par crainte que les événements d’hier ne t’aient causé préjudice. Je souhaitais te présenter moi-même mes explications. À présent que je vois que tu vas bien, je me retire et ne troublerai pas davantage Son Altesse. »
Il s’inclina de nouveau profondément.
« Je te suis redevable de cette affaire. Si un jour je puis t’être utile, n’hésite pas à me le demander. »
Ses paroles étaient sincères. An Changqing ne refusa pas ; il le retint le temps d’une tasse de thé, échangea quelques propos, puis fit accompagner son départ par Wang Fugui.
***
Lorsque Xiao Zhige revint au manoir, il croisa justement Li Haiyun qui sortait. Celui-ci s’avança pour saluer. Il songea à expliquer encore les événements de la veille, mais, se rappelant l’indifférence apparente d’An Changqing, il renonça à ajouter des détails inutiles. Il salua et se retira après le passage du prince.
Xiao Zhige, toutefois, se retourna pour lui lancer un regard ; son visage s’assombrit légèrement.
En entrant dans la salle principale, il aperçut An Changqing. Sur la table, le thé n’avait pas encore été débarrassé : il comprit aussitôt qu’il avait été reçu par lui.
D’un ton apparemment détaché, il demanda : « En rentrant, j’ai croisé Li Haiyun à la porte. Pourquoi est-il venu ? »
« Pour s’excuser du malentendu d’hier soir. »
An Changqing raconta alors toute l’agitation survenue chez les An et les manœuvres peu honorables d’An Changyu. Plus il écoutait, plus Xiao Zhige fronçait les sourcils.
« Ton père manie habilement les intrigues politiques, mais pour gouverner sa famille, c’est un désastre. Ses deux fils lui ressemblent : peu de talent véritable, mais fort habiles aux basses manœuvres. »
C’était la première fois qu’An Changqing l’entendait médire ainsi ; stupéfait, il ne put s’empêcher de le taquiner : « Et le troisième fils ? Le ministre An en a pourtant trois. »
Xiao Zhige lui jeta un regard et répondit très sérieusement : « Le troisième tient de sa mère ; il est naturellement digne d’estime. »
An Changqing éclata de rire. Il songea que ce taciturne ne faisait guère de compliments, mais que, lorsqu’il s’y mettait, il excellait — allant jusqu’à flatter indirectement la mère de son interlocuteur.
Xiao Zhige, sans comprendre la raison de son rire, vit néanmoins son sourire et se détendirent légèrement.
« Le père de Li Haiyun sera bientôt rappelé à Yejing ; il est fort probable qu’il soit promu vice-ministre du Trésor impérial. Le ministère du Trésor administre l’or, l’argent, les finances et les greniers de l’État ; c’est un poste éminent et puissant. Il sera inévitablement courtisé par le prince héritier et le troisième prince. Pour éviter toute suspicion, mieux vaut limiter vos contacts à l’avenir. »
An Changqing répondit d’un léger « Oh », le regard brillant d’amusement.
« Votre Altesse souhaite-t-elle éviter les soupçons, ou préfère-t-elle simplement que je cesse de fréquenter mon cousin ? »
L’expression de Xiao Zhige se figea un instant. Après un silence, il dit lentement : « … Je ne l’apprécie pas. »
Le sourire d’An Changqing s’élargit encore ; il plissa les yeux. « Puisque Votre Altesse ne l’apprécie pas, je réduirai mes contacts avec lui. »
Les lèvres de Xiao Zhige, serrées en une ligne droite, se courbèrent imperceptiblement. Il répondit d’un ton neutre : « Hmm. »
Voyant son attitude, An Changqing ne poursuivit pas sur le sujet de Li Haiyun et dit à la place : « Mère et Yu’er partiront pour la propriété après-demain. Les gardes là-bas sont tous des gens du domaine ; je souhaite détacher quelques gardes du manoir pour veiller sur elles. Je t’en informe au préalable. »
« Pour une affaire si minime, décide toi-même. Il n’est pas nécessaire de m’en avertir spécialement. » Le regard de Xiao Zhige s’approfondit légèrement. « En revanche, j’ai une affaire sérieuse à te dire. »
« Une affaire sérieuse ? Laquelle ? » demanda An Changqing, intrigué.
« Il n’est pas commode d’en parler ici. »
Sur ces mots, Xiao Zhige retourna avec lui vers la cour principale. Une fois entrés dans la chambre, il ferma portes et fenêtres, puis sortit de sa manche l’ordonnance de soins rédigée par Hu Shifei, un onguent déjà préparé ainsi que plusieurs petits bâtonnets de jade vert, qu’il posa sur la table.
« Voici la formule de mise en forme que j’ai demandée au médecin. J’ai également préparé l’onguent et les instruments nécessaires. À partir de maintenant, tu suivras chaque jour les méthodes indiquées sur l’ordonnance pour t’exercer et entretenir ton corps. »
« ??? »
Le visage d’An Changqing se fit perplexe. Il prit la feuille et en parcourut quelques lignes ; aussitôt, son teint devint écarlate. Comme si le papier lui brûlait les mains, il le rejeta sur la table. « À quoi bon faire cela ? »
« Les relations entre hommes vont à l’encontre de l’harmonie du yin et du yang. Seul un entretien soigneux permet d’éviter, à long terme, d’endommager le corps. »
Xiao Zhige parlait avec un sérieux imperturbable, comme s’il s’agissait d’un secret militaire.
An Changqing regarda les objets sur la table, puis lui. Il l’injuria intérieurement : lorsqu’un homme habituellement grave cesse de l’être, c’est là qu’il devient le plus déconcertant. Avec réticence, il relut l’ordonnance, rangea les autres objets dans le second tiroir près du lit, puis dit à voix basse : « J’ai compris. »
Xiao Zhige, toutefois, demeurait inquiet. « Il faut pratiquer chaque jour selon la formule. Lorsque tu auras appris correctement, alors seulement nous pourrons consommer le mariage. »
À ces mots, An Changqing s’irrita aussitôt. Le visage empourpré, il le fixa : « Qui a dit que je voulais consommer le mariage avec toi ?! »
Puis il ouvrit la porte avec humeur et sortit.
Xiao Zhige resta seul dans la pièce, ne comprenant plus rien. La veille encore, il lui demandait s’il souhaitait consommer le mariage ; comment pouvait-il avoir changé d’avis en un jour ?
***
Après la fin des festivités du Nouvel An, la première moitié du premier mois lunaire s’écoula, et la seconde passa tout aussi vite ; très vite, on était déjà entré dans le deuxième mois. Le huitième jour du deuxième mois correspondait à Jingzhe . Après Jingzhe venait aussitôt la Fête des Fleurs.
(NT : Jingzhe ou « Réveil des Insectes », troisième des vingt-quatre termes solaires du calendrier traditionnel chinois, marquant le retour des orages printaniers et l’éveil de la nature)
Les années précédentes, à cette saison, la glace et la neige fondaient, une pluie fine voilait l’air, toute chose renaissait ; le vert teintait déjà les branches le long des routes. Rues et ruelles, rompant avec la torpeur hivernale, s’animaient en préparation de la fête.
Mais cette année, l’hiver refusait de céder, et le printemps tardait à venir. Même la neige accumulée sur les murs n’avait pas fondu.
Assis près du brasero, An Changqing contemplait à travers la fenêtre la neige amoncelée sur les toits au loin. Il comprit que, cette fois encore, tout se déroulait comme dans sa vie passée.
Xiao Zhige s’était déjà rendu une fois au palais pour conseiller à l’empereur Anqing de publier un édit avertissant les populations de limiter leurs sorties et de se préparer au froid.
Mais l’empereur Anqing avait fait venir le maître taoïste du temple Taiqing, en qui il avait confiance, et lui avait ordonné de procéder sur place à une divination. Le maître avait affirmé que la neige fondrait sous peu et que le printemps reviendrait ; les propos alarmistes de certains n’étaient, selon lui, que pures absurdités et ne devaient pas être pris au sérieux.
Non seulement la recommandation de Xiao Zhige fut rejetée, mais il fut encore réprimandé par l’empereur.
En apprenant cela, An Changqing ne sut quel sentiment éprouver. Une impression de fatalité l’envahit : les calamités subies dans sa vie précédente semblaient impossibles à éviter.
Xiao Zhige le consola néanmoins. Les réserves de vêtements, de vivres et de charbon déjà constituées permettraient de secourir nombre de sujets. Si les avertissements apparus en rêve se révélaient exacts, il trouverait d’autres solutions, et la cour impériale ne resterait pas inactive.
En pensant aux entrepôts remplis de vêtements, de grains et de combustible, An Changqing se sentit un peu rassuré.
Pourtant, bien que le printemps fût officiellement arrivé, le temps se faisait chaque jour plus froid. Inquiet pour sa mère et sa sœur installées à la propriété, il envoya encore des vivres et du charbon en quantité suffisante.
L’après-midi même où les serviteurs du manoir revenaient après avoir livré ces provisions, une grêle aux grêlons gros comme le poing se mit soudain à tomber.
Les grêlons s’abattirent en rafales bruyantes ; les tuiles fragiles furent en quelques instants percées de trous.
An Changqing observa les serviteurs, qui, conformément à ses instructions préalables, se réfugiaient dans les bâtiments les plus proches, et il poussa un soupir de soulagement. Mais peu après, l’angoisse remonta.
Les événements de sa vie passée étaient trop lointains : il se souvenait seulement que la catastrophe avait commencé par une tempête de grêle, mais il ne se rappelait ni le jour ni l’heure. Depuis le début du deuxième mois, il vivait chaque jour dans l’appréhension.
À présent que la grêle était tombée, il se sentit un instant soulagé, puis aussitôt inquiet pour ce qui se passait dehors et à la propriété.
La grêle dura près de deux heures, puis se transforma en une forte chute de neige. Le vent du nord sifflait, faisant tournoyer les flocons. Profitant du fait que la neige ne recouvrait pas encore les toits, les serviteurs montèrent à l’échelle pour réparer les tuiles endommagées.
Dans les rues de Yejing, la situation était encore plus chaotique.
Certaines maisons mal construites virent leur toiture entièrement transpercée, et leurs propriétaires s’empressèrent de réparer ; des passants surpris sur la route furent blessés par les grêlons, et les dispensaires de la ville se remplirent de blessés. D’autres, percevant dans ce temps anormal un signe précurseur, commencèrent déjà en secret à acheter du charbon en prévision.
Dans le palais intérieur, l’empereur An Qing entra dans une grande colère. Il ordonna que le maître taoïste fût arrêté pour être interrogé, et transmit un décret verbal convoquant Xiao Zhige au palais.
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Note de l’auteur :
Songsong : « Le cœur de Nuonuo est comme une aiguille au fond de la mer (NT : expression signifiant que les pensées d’une personne sont insondables). »
Nuonuo : « : ) »
Songsong est un homme d’action, mais hélas un peu simplet.
Traducteur: Darkia1030
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