TTBE - Chapitre 44 - Les vivres et le fourrage sont arrivés.
Trois jours passèrent, et la cour n’était toujours pas parvenue à trancher.
La faction des fonctionnaires civils menée par le prince héritier estimait que les paroles seules ne constituaient pas une preuve ; qu’il s’agisse de la collusion avec l’ennemi et de la trahison du censeur impérial inspecteur Shi Jinzhong, ou encore du détournement des soldes militaires, il fallait d’abord envoyer des hommes enquêter et recueillir des preuves avant de rendre un jugement. D’autres, comme An Zhike, restaient au milieu et mélangeaient la boue (NT: chercher à ménager toutes les parties sans résoudre réellement le problème), répétant sans cesse que la guerre était prioritaire et devait passer avant tout, tout en étant incapables de proposer la moindre solution concrète.
Seuls quelques généraux encore véritablement soucieux de la sécurité du Grand Ye sortirent des rangs pour demander à l’empereur An Qing de rassembler au plus vite des vivres et du ravitaillement afin de les envoyer à Yanzhou.
Le grand général protecteur du royaume, Shen Tubei, avait toujours été un proche de confiance de l’empereur An Qing. Pourtant, même lui ne put s’empêcher de parler en faveur de Yanzhou :
« Peu importe la manière dont les preuves seront examinées ensuite ; l’urgence actuelle de Yanzhou n’est pas feinte. Afin d’éviter la chute de Yanzhou, il faut rassembler au plus vite des vivres et des soldes militaires pour les y acheminer ! Sinon, Yanzhou est perdue… et le Grand Ye avec elle ! »
Shen Tubei gardait Suzhou et Chenzhou. Cependant, en raison de son âge avancé et des maladies qui le tourmentaient, il se reposait désormais dans la capitale de Ye. Son fils aîné légitime, Shen Tuxu, défendait Suzhou ; si Yanzhou tombait, Suzhou serait la première touchée. Quant à Zhou Qi, son disciple formé de sa propre main, il gardait Chenzhou et soutenait Yanzhou comme des sentinelles veillant l’une sur l’autre ; « quand les lèvres disparaissent, les dents prennent froid » (NT : quand des intérêts sont étroitement liés, la perte de l’un met l’autre en danger).
Il regarda l’empereur An Qing, installé sur le trône du dragon avec une expression mécontente, puis poursuivit malgré tout : « Votre Majesté est sage ; je vous supplie d’envoyer des renforts à Yanzhou au plus vite ! »
« Des renforts ? Le trésor impérial est vide ! Avec quoi sommes-nous censé les soutenir ? » (NT : le ‘zhen’ impérial pour dire ‘je’ est utilisé dans le texte original, changé en 'nous' pour la compréhension du lecteur occidental)
Depuis plusieurs jours, l’empereur An Qing rêvait même des querelles incessantes de ces ministres. À présent qu’il entendait également Shen Tubei se lever pour le presser, son irritation ne fit que croître.
Il ne pensait pas que le troisième prince aurait l’audace d’inventer de toutes pièces une affaire de détournement des soldes militaires. Toutefois, les propos du prince héritier lui avaient offert une porte de sortie : le trésor était vide. Peu importait l’urgence de la guerre à Yanzhou ; s’il n’y avait rien à donner, alors il n’y avait rien à donner. Que pouvait-on y faire ?
Mais le troisième prince combattait actuellement à la frontière, et les trois provinces du nord de Ye étaient unies par le même souffle et les mêmes branches (NT: liées par des intérêts et une destinée communs). Le monde entier observait la situation ; il ne pouvait pas déclarer ouvertement qu’il refusait d’envoyer des vivres et des soldes, au risque de glacer le cœur des militaires. Il ne pouvait donc que gagner du temps en trouvant divers prétextes.
« Cela suffit, inutile d’en discuter davantage. Puisqu’aucun résultat ne peut être obtenu, adoptons un compromis. Que le ministre du Temple des finances fasse l’inventaire des vivres ; tout ce qu’il reste sera envoyé à Yanzhou. Le grand censeur accompagnera le convoi et enquêtera minutieusement avant de revenir me faire son rapport. »
Le visage de Shen Tubei s’assombrit. Regardant les ministres de la cour, tous occupés à leurs propres calculs, il poussa un profond soupir.
***
An Changqing demeura trois jours dans le manoir princier, incapable de trouver le repos. Lorsque Tie Hu revint avec des nouvelles, annonçant que le trésor impérial était vide, que moins de dix mille shi de grains seraient envoyés à Yanzhou et qu’un grand censeur accompagnerait le convoi pour enquêter, son cœur se glaça à moitié.
Les événements prenaient bel et bien la pire direction qu’il avait anticipée. Si les choses suivaient la trajectoire de sa vie passée, même ces maigres vivres risquaient de ne jamais parvenir jusqu’à destination.
Le visage de Tie Hu n’était guère plus réjoui. D’une voix rude, il demanda : « Que fait-on ? »
Après des années passées à la frontière, il savait mieux que quiconque quelles conséquences entraînaient des combats menés sans ravitaillement suffisant.
« Fais préparer une voiture. Je vais entrer au palais ! »
An Changqing serra les dents, lança un long regard vers le nord au loin, puis retourna résolument dans sa chambre pour se changer.
Revêtu de sa tenue de cour, il monta ensuite en voiture et prit la direction du palais impérial.
Lorsque l’empereur An Qing apprit que la princesse consort du roi guerrier du Nord demandait audience, il se massa les tempes avec irritation.
« Pourquoi vient-il se mêler de cette affaire ? Nous ne le recevrons pas ! »
L’eunuque chargé de transmettre le message tâta discrètement les lourdes pièces d’argent cachées dans sa manche avant d’ajouter avec précaution :
« Le Wangfei du roi guerrier du Nord dit avoir entendu que Yanzhou manque de vivres et de soldes. Il souhaite faire don de ravitaillement à Yanzhou. »
« Oh ? »
L’empereur An Qing ouvrit les yeux, repoussa la beauté qui lui massait les jambes et réfléchit un instant avant de dire : « Fais-le entrer. »
An Changqing fut conduit dans la salle intérieure. Il adressa discrètement un regard à l’eunuque messager avant de s’avancer pour s'agenouiller devant l'empereur.
L’empereur An Qing l’observa sans lui permettre de se relever. « Le Wangfei souhaite faire don de vivres ? »
« Oui. »
Toujours prosterné au sol, An Changqing exposa calmement le discours qu’il avait préparé : « Jce sujet a entendu dire que la situation militaire à Yanzhou était critique et que les vivres ainsi que les soldes venaient à manquer. Or, il se trouve que votre fils possède plusieurs boutiques de grains ; ce sujet peut donc peut-être trouver un moyen de rassembler quelques provisions. C’est pourquoi j’ai pris l’audace de demander audience à Père impérial. »
L’empereur An Qing laissa échapper un rire ambigu.
« Le Wangfei semble très bien informé des affaires de la cour. »
« Ceci… »
An Changqing révéla une expression hésitante et répondit d’un ton embarrassé : « Votre fils s’inquiète réellement de la guerre à Yanzhou. »
Le visage de l’empereur se refroidit légèrement, mais An Changqing baissa alors les yeux et poursuivit avec une pointe de gêne : « Votre fils ne comprend rien aux stratégies militaires, mais il s’inquiète sincèrement pour la sécurité du prince. Depuis notre mariage, nous ne nous sommes jamais séparés. À présent que le prince combat au loin, Père impérial peut rire de moi si bon lui semble, mais je suis si inquiet que je ne parviens même plus à dormir. C’est pourquoi je me tiens constamment informé de la situation à Yanzhou, tout en souffrant de ne pouvoir être d’aucune aide. Maintenant que j’ai appris le manque de ravitaillement, j’ai enfin une occasion d’apporter ma modeste contribution ; je me suis donc empressé de venir solliciter Père impérial, espérant seulement pouvoir alléger les soucis de Père impérial et venir en aide au prince. »
Après avoir terminé, il se prosterna de nouveau. Il paraissait docile au plus haut point, exactement comme une épouse préoccupée pour son mari.
L’expression mécontente de l’empereur An Qing s’adoucit quelque peu et il lui permit enfin de se relever. « Ton intention est louable. Cependant, les quantités nécessaires sont immenses ; tu ne pourras peut-être pas les réunir. »
« Je supplie Père impérial de permettre à Changqing d’essayer. »
An Changqing frappa une nouvelle fois le sol de son front. « De plus, votre fils a encore une requête et implore la clémence de Père impérial. »
« Oh ? Que souhaites-tu demander ? »
An Changqing répondit : « Si votre fils parvient à réunir suffisamment de vivres et de soldes, ce sujet supplie Père impérial de m’autoriser à accompagner l’armée jusqu’à Yanzhou. »
« Yanzhou est une terre froide et austère, sans compter la guerre qui y fait rage. Pourquoi veux-tu t’y rendre ? »
An Changqing sourit avec embarras. « Voilà un mois que je n’ai pas vu le prince ; votre fils souhaite simplement aller le voir. Père impérial peut être rassuré : je ne retarderai jamais les affaires importantes. »
Du début à la fin, il conserva l’apparence d’une épouse languissant après son mari.
Bien qu’il existait depuis toujours une règle voulant que les familles des généraux ne quittent pas la capitale, Xiao Zhige était un prince impérial. Et si An Changqing parvenait réellement à réunir les vivres…
Le laisser partir n’aurait aucune importance. Après tout, il ne s’agissait que d’un fils né d’une concubine, sans réelle menace.
Après un instant de réflexion à peine, l’empereur An Qing prit sa décision : « Très bien. Si tu réussis à réunir les vivres, nous t’autoriserons à partir pour Yanzhou avec eux. »
An Changqing manifesta aussitôt une joie éclatante, affichant pleinement l’air naïf et dépourvu de calcul qu’il souhaitait donner : « Votre fils remercie Père impérial pour sa grâce ! »
Une fois sorti des portes du palais, An Changqing monta dans la voiture et ne se détendit qu’alors, s’adossant contre la paroi tandis que sa poitrine se soulevait légèrement.
La voix de Tie Hu retentit depuis l’extérieur : « Wangfei, pourrons-nous aller à Yanzhou ? »
« Sa Majesté a accepté. »
An Changqing prit un moment pour calmer les battements violents de son cœur avant de poursuivre : « Nous devons trouver un moyen de réunir cinquante mille shi de grains en trois jours. Le temps est trop court ; je crains qu’il soit impossible d’en rassembler cent mille. »
« Même cinquante mille permettront de tenir quelque temps ! Le général trouvera certainement d’autres solutions ailleurs ; il ne comptera pas uniquement sur la capitale de Ye ! » s’exclama Tie Hu avec joie.
« Fais demi-tour et vas aux boutiques. Je dois voir plusieurs intendants. »
***
An Changqing réunit tous les intendants, sortit tout l’argent liquide figurant dans les comptes et chercha des provisions de tous côtés. Finalement, il parvint à réunir vingt mille shi de grains. Mais cela ne représentait même pas la moitié de l’objectif de cinquante mille.
Le printemps venait seulement de commencer ; nombre de paysans avaient déjà vendu leurs réserves de grain, et ce qu’il restait devait servir de semences. Quant à la nouvelle récolte, elle n’avait pas encore poussé. Vouloir acheter une immense quantité de vivres en très peu de temps revenait donc à chercher une voie là où il n’y en avait pas.
Les intendants rendirent visite à tous les grands marchands de grain de la capitale de Ye, mais aucun ne disposait de davantage de marchandises à vendre.
An Changqing était si anxieux que des aphtes lui avaient poussé dans la bouche. Alors qu’il s’apprêtait à élargir ses recherches aux régions voisines, Li Haiyun vint lui rendre visite avec une nouvelle inattendue.
« J’ai un vieil ami à Changyang dont la famille fait commerce de grain. J’ai déjà envoyé un courrier urgent par cheval rapide pour me renseigner ; ils peuvent encore céder vingt mille shi. Seulement, Changyang est assez éloignée de la capitale de Ye, et la quantité est importante. Les transporter ici prendra probablement cinq ou six jours. »
« C’est suffisant. »
An Changqing joignit les mains et s’inclina profondément. « Merci pour ton aide, cousin. Peu importe si cela prend un peu plus de temps ; qu’ils envoient directement le grain à Yanzhou. Je partirai d’abord avec les provisions déjà réunies. »
Li Haiyun répéta qu’il n’y avait nul besoin de le remercier. Voyant son visage épuisé, il hésita un instant avant de ne pouvoir retenir ses paroles : « Son Altesse devrait malgré tout prendre davantage soin de sa santé. Le prince n’a jamais connu la défaite ; cette fois sera certainement la même chose. »
An Changqing pinça légèrement les lèvres avant de sourire. « Oui. Mais malgré cela, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter. »
En observant son expression, Li Haiyun ravala les paroles de consolation qui lui étaient venues. Peut-être ce sentiment lui paraissait-il amer de l’extérieur, mais dans le cœur d’An Changqing, il était doux. Même s’il éprouvait mille réticences, il ne pouvait que les trancher cruellement.
« Dans ce cas, je vais répondre à mon ami. »
« Je vais demander à Tie Hu de t’accompagner. »
An Changqing ajouta : « Une fois les vivres rassemblés, je partirai avec le premier convoi militaire. Tie Hu ira avec toi pour réceptionner et escorter le second lot de provisions vers le nord. »
Li Haiyun reprit son sérieux et joignit les mains en salut. « Je souhaite à Son Altesse un voyage sans encombre. »
« Merci. » An Changqing lui rendit son salut et l’escorta personnellement jusqu’à la sortie du manoir.
Après le départ de Li Haiyun, An Changqing retourna au palais afin de voir l’empereur. Il annonça qu’il avait déjà réuni quarante mille shi de grain ; en raison de l’urgence, vingt mille partiraient immédiatement et le reste suivrait ensuite.
Bien que ce fût encore loin des cent mille shi, cette quantité suffirait au moins à tenir quelque temps. De plus, comme ces vivres et soldes n’étaient pas financés par le trésor impérial, l’empereur An Qing se montra particulièrement généreux : « Nous allons immédiatement promulguer un décret ordonnant à Shen Tubei d’envoyer des hommes escorter les vivres jusqu’à Yanzhou. »
Shen Tubei approchait des soixante-dix ans. Le jour où An Changqing partit escorter les vivres, il vint discrètement en personne lui faire ses adieux.
En voyant sa silhouette mince et frêle, il poussa un profond soupir. Il secoua la tête sans en dire davantage et se contenta de déclarer : « Cette fois-ci, nous devons beaucoup à la grandeur d’âme de Votre Altesse. »
An Changqing sourit légèrement. « Le prince se trouve à Yanzhou. Tout cela ne vient que d’un motif personnel. »
« Mais cela peut aussi sauver d’innombrables soldats du Nord. » Shen Tubei éclata d’un rire sonore. « Motifs personnels ou sens du devoir, pourquoi faudrait-il les distinguer si clairement ? »
Puis, voyant qu’il n’y avait personne autour d’eux, il s’approcha encore et baissa la voix :
« Vous emprunterez la voie fluviale et passerez par Suzhou. Si vous rencontrez des difficultés, allez trouver mon fils, Shen Tuxu. »
Après ces mots, il joignit les mains en salut et regarda An Changqing et les autres s’éloigner.
An Changqing voyageait sur le même bateau que le grand censeur. Comme Tie Hu devait rester afin de réceptionner le second lot de provisions, il n’avait emmené avec lui que Zhou Helan et Zhao Shi.
Le grand censeur avait un caractère droit et parlait peu. An Changqing n’avait aucune intention de chercher à se rapprocher de lui ; il demeura donc à la poupe du bateau, calculant les jours nécessaires pour atteindre Yanzhou.
De la capitale de Ye à Yanzhou, même un cheval lancé jour et nuit mettait cinq ou six jours. Avec une immense cargaison de vivres, il fallait au minimum une quinzaine de jours. Le trajet par voie fluviale permettait de raccourcir un peu le voyage, mais demandait tout de même huit ou neuf jours.
Et durant ces huit ou neuf jours… dans quel état Yanzhou se trouverait-elle ?
Le rapport urgent de Yanzhou était arrivé le vingt-huitième jour du troisième mois. À présent, on était déjà le cinquième jour du quatrième mois. Le message lui-même avait déjà perdu plusieurs jours sur la route ; à ce calcul-là, lorsque leur convoi arriverait, les réserves de Yanzhou seraient probablement entièrement épuisées.
An Changqing serra fortement le pendentif de jade à sa taille, priant pour que Yanzhou tienne bon… encore un peu plus longtemps.
***
Le convoi navigua six jours sur l’eau. Après avoir dépassé Suzhou, ils reprirent la route terrestre pendant trois jours supplémentaires avant d’apercevoir enfin, au loin, les portes de Yanzhou.
Les murailles se dressaient, imposantes. Même à grande distance, on pouvait déjà sentir dans le vent l’odeur du sang.
Lorsque Qi Wei reçut le rapport de son subordonné, il tenait justement un bol de bouillie si claire qu’il ne restait presque plus que de l’eau. En entendant la nouvelle, il demeura un instant incapable de réagir : « Qu’as-tu dit ? »
Le subordonné répondit : « Les renforts de la capitale de Ye sont arrivés ! Ils se trouvent à vingt lis des murs de la ville ! Les vivres… les vivres sont arrivés ! »
« Les vivres ?! »
Qi Wei reposa brutalement son bol. Sans même avoir le temps de s’essuyer la bouche, il s’exclama avec exaltation : « Venez avec moi accueillir le convoi hors de la ville ! »
Assis à cheval, An Changqing regardait au loin l’imposante troupe qui avançait dans un nuage de poussière, ainsi que l’étendard frappé du caractère « 戈» flottant dans le vent. Les sourcils qu’il avait gardés froncés pendant des jours se détendirent enfin.
(NT : 戈, (gē) désigne à l’origine une arme chinoise ancienne, proche de la hallebarde. Il s’agit ici de l’emblème militaire de Xiao Zhige (萧止戈 ), puisque son nom contient justement 戈)
Yanzhou… ils étaient arrivés.
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Note de l’auteur :
Nuonuo : « Ding dong, votre livraison est arrivée. »
Qi Wei : « J’arrive, j’arrive ! »
Nuonuo : « ??? Et vous êtes qui, au juste ? »
Traducteur: Darkia1030
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