TTBE - Chapitre 47 - Détruire avant de reconstruire
Cette nuit-là, An Changqing dormit enfin d’un sommeil réparateur.
Ces derniers jours, le voyage l’avait épuisé et il n’avait cessé de s’inquiéter de la situation à Yanzhou. Il ne dormait que d’un sommeil léger ; lorsqu’il sombrait parfois dans un sommeil plus profond, il rêvait des événements de sa vie passée et se réveillait souvent en sursaut au milieu de la nuit. Tout son être était resté tendu comme une corde.
Ce ne fut qu’après avoir retrouvé Xiao Zhige et s’être assuré que tout allait bien à Yanzhou qu’il put enfin trouver la paix intérieure.
À présent, blotti dans les bras de Xiao Zhige, écoutant les battements réguliers et puissants de son cœur, les mains et les pieds bien au chaud, il sombra dans un profond sommeil.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était déjà l’heure du si (NT : entre neuf et onze heures du matin).
La place à côté de lui dans le lit était froide ; Xiao Zhige s’était sans doute levé depuis longtemps.
À ses pieds se trouvait également, on ne savait depuis quand, une bouillotte de porcelaine encore tiède. Pas étonnant qu’il soit resté bien au chaud toute la nuit sans ressentir le moindre froid.
Après s’être étiré, An Changqing s’habilla. An Fu n’étant pas là, il ne faisait pas de manières : il prit lui-même une bassine de cuivre et s’apprêta à aller chercher de l’eau pour sa toilette.
Mais dès qu’il ouvrit la porte, il aperçut un jeune soldat qui montait la garde devant sa chambre. Voyant la bassine dans ses mains, celui-ci se précipita pour la lui prendre. « Laissez-moi faire ! Tout est déjà préparé dans la pièce d’eau. Le général l’a expressément ordonné. »
Le jeune homme paraissait extrêmement nerveux, comme s’il craignait de ne pas accomplir correctement la mission confiée par son général. « Le général a dit que, jusqu’à ce que l’on recrute des serviteurs pour la résidence, c’est moi qui devrai servir Votre Altesse ! »
Voyant son jeune âge et la manière dont il imitait à la perfection le ton sévère de Xiao Zhige, An Changqing ne put s’empêcher de rire.
Tout en se dirigeant vers la pièce d’eau, il engagea la conversation : « Comment t’appelles-tu ? Quel âge as-tu pour être déjà dans l’armée ? As-tu déjà combattu ? »
« Je m’appelle Chen Su. J’ai quatorze ans cette année. »
Comme An Changqing lui souriait avec bienveillance, le jeune soldat rougit légèrement avant de relever fièrement le menton. « J’ai déjà combattu. J’ai même tué deux Beidi ! »
An Changqing fut sincèrement surpris.
Chen Su paraissait si mince et si jeune. Ses joues encore rondes conservaient une innocence enfantine. Il ne s’était pas attendu à ce qu’un garçon de cet âge ait déjà participé à des combats. Dans la capitale de Ye, un enfant pareil serait encore assis sur les bancs de l’école.
Puis il se rappela ce que Xiao Zhige lui avait raconté : les habitants de Yanzhou vivaient constamment sous la menace des Beidi. Dans ces conditions, il n’était peut-être pas mauvais que les enfants apprennent tôt à se défendre.
Voyant l’expression fière du garçon, An Changqing le complimenta généreusement : « Vraiment ? C’est impressionnant. »
À ces mots, Chen Su parut au contraire un peu embarrassé.
Il se gratta la tête.
« Mais plus tard, le général m’a vu et a dit que j’étais encore trop jeune. Il m’a ordonné d’attendre quelques années avant d’aller tuer d’autres ennemis et m’a transféré à la résidence du général. »
An Changqing se souvint que les autres soldats de la résidence semblaient eux aussi assez jeunes.
Il baissa les yeux avec un sourire. Il venait encore de découvrir une qualité supplémentaire chez Xiao Zhige.
Lui-même était monté sur le champ de bataille à douze ans, mais il prenait discrètement soin de déplacer auprès de lui ces adolescents encore trop jeunes pour les combats. Ainsi, il ne brisait pas leur enthousiasme tout en leur donnant de véritables responsabilités.
Après sa toilette, Chen Su apporta dans la chambre la bouillie de riz et les petits plats qui avaient été maintenus au chaud sur le fourneau.
Les mets n’étaient pas nombreux, mais ils paraissaient bien plus raffinés que ceux de la veille. Après les avoir goûtés, An Changqing constata également qu’ils étaient meilleurs. Ce n’était manifestement pas le même cuisinier.
Le cœur rempli d’une douce chaleur, il termina tout son repas avant de demander où se trouvait Xiao Zhige.
Chen Su hésita : « D’ordinaire, à cette heure-ci, le général est au camp militaire. »
Après réflexion, An Changqing estima que Xiao Zhige devait avoir énormément de travail. Il décida donc d’aller le voir plus tard. Il préférait d’abord se promener un peu en ville.
Après avoir prévenu Chen Su, il emmena Zhou Helan avec lui.
Le voyage jusqu’à Yanzhou avait été long et précipité. An Changqing avait laissé An Fu dans la capitale afin qu’il rejoigne plus tard Yanzhou avec Tie Hu. Pour le moment, seul Zhou Helan l’accompagnait.
Les deux hommes quittèrent la résidence sans escorte et se promenèrent tranquillement dans les rues.
Les coutumes de Yanzhou étaient très différentes de celles de la capitale. Selon Zhou Helan, elles ressemblaient davantage à celles du Xiqiang.
Comme Xiao Zhige avait repoussé personnellement le Grand Roi Corbeau d’Or Huyan Xun la veille, les boutiques avaient rouvert leurs portes et les marchands ambulants étaient revenus s’installer dans les rues. La ville retrouvait peu à peu une certaine animation.
Parmi les habitants, plusieurs avaient déjà aperçu An Changqing la veille et le reconnurent. Tous le saluaient avec amitié. Il leur répondait avec le même sourire chaleureux.
Au fil de sa promenade, il remarqua que de nombreux articles étaient vendus à des prix étonnamment bas : pierres précieuses, huiles parfumées et divers onguents.
Il prit au hasard une pierre d’un vert émeraude. Sa couleur était limpide et éclatante, bien que sa forme fût très irrégulière. Certaines étaient grosses, d’autres petites.
Après avoir demandé le prix, il apprit qu’elle ne coûtait que trente pièces de cuivre.
« Si peu ? » Il était stupéfait.
Même s’il ne connaissait pas grand-chose aux pierres précieuses, il voyait bien que leur qualité n’était pas inférieure à celle du jade utilisé dans les bijoux vendus à la capitale.
Le marchand haussa les épaules. « Ces pierres sont très communes. Elles ne valent pas grand-chose. Les caravanes les rapportent du Xiqiang. Elles sont jolies, certes, mais il y en a partout, alors elles ne coûtent presque rien. »
« Du Xiqiang ? »
Le marchand acquiesça. « Certaines caravanes traversent Liangzhou avec leurs marchandises et font un peu de commerce à la frontière. Une fois leurs produits vendus, elles échangent avec les Xiqiang et ramènent diverses choses. »
Zhou Helan, qui examinait les pierres depuis un moment, prit enfin la parole. « Cela ressemble effectivement au jade du Xiqiang. »
Voyant l’interrogation sur le visage d’An Changqing, il expliqua : « Lorsque j’étais enfant, ma mère et moi sommes entrés dans le Grand Ye en passant par Liangzhou. Les montagnes situées à la frontière du Xiqiang regorgent de ces pierres. Comme elles sont abondantes et souvent perdues dans les montagnes, les habitants locaux n’y attachent guère d’importance. Les familles pauvres en ramassent parfois pour les polir et en faire de jolis bijoux. »
« Y a-t-il une différence entre ce jade du Xiqiang et celui du Grand Ye ? » demanda An Changqing.
Zhou Helan réfléchit un instant puis secoua lentement la tête. « Je ne suis pas spécialiste du jade. À mes yeux, il n’y a pas de différence notable. »
An Changqing réfléchit quelques instants avant d’acheter toutes les pierres du marchand. Puis il demanda à Zhou Helan de les rapporter à la résidence et de trouver un artisan expert en jade.
Zhou Helan comprit immédiatement où il voulait en venir. Son intérêt fut aussitôt éveillé et il repartit avec enthousiasme, chargé des pierres.
Quant à An Changqing, il continua à flâner quelque temps dans la ville. Lorsqu’il estima que Xiao Zhige devait avoir un peu de temps libre, il prit la direction du camp militaire.
*
Au camp, Xiao Zhige congédia tout le monde avant de remettre à Ji Anmin les aveux signés et marqués de leurs sceaux digitaux par Shi Jinzhong et ses complices.
Le Grand Censeur Ji Anmin était réputé pour son intégrité et son impartialité. Que l’empereur Anqing l’ait envoyé pour enquêter correspondait parfaitement aux attentes de Xiao Zhige. Toutes les preuves et tous les témoignages avaient été préparés à l’avance. Il n’attendait plus que Ji Anmin morde à l’hameçon.
Comme prévu, au fur et à mesure qu’il parcourait l’épaisse liasse de dépositions, le visage de Ji Anmin changea peu à peu. « Ceci... »
Xiao Zhige conserva un ton parfaitement calme. « Shi Jinzhong est un homme du prince héritier. L’incendie des vivres a également été ordonné par le prince héritier. Quant au détournement des soldes militaires, il est l’œuvre de la faction de la Noble Consort Shu. La nouvelle épouse du ministre du Trésor impérial, qu’il a épousée l’an dernier, appartient justement au clan de la Noble Consort Shu. »
Puis il poursuivit : « Le troisième prince s’est entendu avec le ministre du Trésor pour détourner les soldes et manipuler les approvisionnements destinés aux frontières. Quant au prince héritier, il a utilisé la main de notre père impérial pour placer Shi Jinzhong à Yanzhou afin de profiter de l’occasion pour me couper toute retraite. »
Il fixa Ji Anmin. « D’après vous, ministre Ji, cette explication n’est-elle pas parfaitement logique et cohérente ? »
Le visage de Ji Anmin pâlit. Il regarda Xiao Zhige avec hésitation. « Si Votre Altesse me reçoit en secret aujourd’hui, ce ne peut être simplement pour dénoncer les crimes du prince héritier et du troisième prince, n’est-ce pas ? »
S’il avait réellement voulu les accuser, il aurait pu envoyer toutes ces preuves et tous ces témoins directement à la capitale. Au lieu de cela, les témoins avaient été éliminés et lui-même avait été convoqué pour un entretien confidentiel.
Xiao Zhige laissa échapper un léger ricanement. Il lui tourna le dos, rendant son expression impossible à lire. « En quoi cela me serait-il utile de dénoncer le prince héritier et le troisième prince ? »
Ji Anmin répondit d’une voix grave : « Si le prince héritier et le troisième prince tombaient... parmi les fils de l’empereur, il ne resterait plus que Votre Altesse. »
Il marqua une pause avant de demander : « Votre Altesse ne souhaite-t-elle pas tenter sa chance ? »
« Ce que le ministre Ji peut imaginer, pensez-vous que Père impérial ne puisse pas l’imaginer ? Que les fonctionnaires de toute la cour ne puissent pas l’imaginer ? »
Le regard de Xiao Zhige se porta au loin. « Selon vous, ministre Ji, lorsque l’affaire éclatera, Père impérial choisira-t-il ses deux fils favoris ou me choisira-t-il, moi ? »
Au vu de ce que Ji Anmin connaissait de l’empereur Anqing, la réponse était évidente. Il choisirait le prince héritier et le troisième prince.
L’un était le fils aîné légitime, soutenu par l’impératrice douairière et l’impératrice ; l’autre était le plus jeune fils adoré de l’empereur. Même s’ils avaient commis des fautes, aux yeux de l’empereur Anqing, elles restaient pardonnables.
Sans compter qu’au milieu de tout cela se trouvait le Seigneur de guerre du Nord, un fils délaissé.
Si cette affaire venait à être révélée, la réaction la plus probable serait que l’empereur Anqing considère que son deuxième fils s’était livré à une lutte fratricide et avait fabriqué de fausses preuves pour accuser ses deux frères.
Quant à lui, Ji Anmin, qui rapporterait ces preuves à la capitale, il serait immédiatement catalogué comme membre de la faction du Seigneur de guerre du Nord et deviendrait la cible commune du prince héritier et de la faction de la Noble Consort Shu.
En repensant à la tête envoyée à Yejing en même temps que le rapport urgent, Ji Anmin comprit soudainement le véritable objectif de Xiao Zhige.
Et une fois qu’il l’eut compris, sa méfiance à l’égard de ce dernier s’accrut encore davantage.
Le monde entier vantait le génie militaire du Roi du Nord combattant tout en le décrivant comme cruel et sanguinaire. Pourtant, personne ne semblait avoir réalisé qu’il comprenait également avec une précision redoutable les pensées de celui qui siégeait sur le trône du Dragon.
Ji Anmin leva les yeux vers lui. Xiao Zhige se tenait près de la fenêtre, les mains croisées dans le dos. Sa silhouette était grande et silencieuse.
Autrefois, Ji Anmin avait eu la chance de voir un portrait de l’Empereur Fondateur. À cet instant, il lui sembla vaguement que le Seigneur de guerre du Nord possédait quelque chose de l’allure et de l’esprit de ce souverain légendaire.
« Je comprends les intentions de Votre Altesse. » Ji Anmin s’inclina légèrement. « Lorsque je serai de retour à la capitale, je ferai de mon mieux pour manœuvrer auprès de Sa Majesté. »
Puis il se redressa et ajouta d’un ton prudent : « Considérez cela comme le remboursement de la faveur que Votre Altesse m’a accordée autrefois en m’envoyant cette lettre. »
À l’époque, afin de faire tomber le marquis Zhongyong, Xiao Zhige avait indiqué à An Changqing qu’il devait transmettre une lettre à la résidence de Ji Anmin. Grâce à cette lettre, le marquisat de Zhongyong avait été détruit d’un seul coup, ne laissant plus à Wu Juanshu la moindre possibilité de se relever.
Et Ji Anmin avait ainsi pu venger la mort de sa fille.
Depuis lors, cette affaire était restée gravée dans son esprit et il n’avait cessé de se demander qui était l’expéditeur de cette lettre.
Autrefois, il n’osait pas en être certain. Mais à présent, il n’avait plus aucun doute. L’auteur de cette manœuvre ne pouvait être que Xiao Zhige.
Ce dernier ne le nia pas. « Je vous remercie pour votre aide, ministre Ji. »
Ji Anmin sourit, joignit les mains en signe de respect et s’apprêta à prendre congé.
Mais il s’arrêta soudain.
Incapable de retenir plus longtemps la question qui lui brûlait les lèvres, il demanda : « Aujourd’hui, l’empire est à la dérive, le pays n’est plus vraiment un pays, et le souverain n’agit plus comme un souverain. Votre Altesse n’a-t-elle jamais envisagé... de prendre sa place ? »
Toute sa vie, Ji Anmin avait choisi la voie du juste milieu. Ni les sollicitations du prince héritier ni celles de la Noble Consort Shu n’avaient réussi à l’attirer dans leur camp. Il s’était contenté de servir loyalement l’empereur Anqing.
Pourtant, lui seul savait qu’autrefois, dans sa jeunesse, il avait nourri de grandes ambitions. Il avait rêvé d’apporter le bien-être au peuple, de redresser le Grand Ye et de laisser son nom dans l’Histoire.
Lorsque l’on se tient au sommet de la cour, on se préoccupe du peuple ; lorsque l’on est loin du monde, on se préoccupe du souverain.
(NT :Un homme de bien assume ses responsabilités où qu'il se trouve. Lorsqu'il occupe une haute fonction, il se préoccupe du bien-être du peuple dont il a la charge. Lorsqu'il est éloigné du pouvoir, il continue malgré tout à se soucier du destin du pays et de son gouvernement. Du célèbre essai « Mémoire sur la tour Yueyang » de Fàn Zhòngyān grand homme d'État et écrivain de la dynastie Song du Nord. )
Mais la réalité était tout autre. Les intrigues et les tromperies de la cour avaient peu à peu émoussé ses ardeurs. Même le Grand Censeur, pourtant réputé pour sa droiture, passait désormais ses journées à sonder avec précaution les intentions de l’empereur.
L’empereur Anqing était faible et avide de plaisirs. Le prince héritier ne pensait qu’au pouvoir, sans se soucier du peuple. Le troisième prince était encore jeune et entièrement sous l’influence de la Noble Consort Shu.
L’empire que l’Empereur Fondateur avait bâti autrefois, solide comme une muraille de cuivre et une forteresse de fer, n’était plus aujourd’hui qu’un seau de fer percé de toutes parts, menaçant de s’effondrer à tout instant.
Seul le Seigneur de guerre du Nord, dont la réputation était pourtant exécrable, semblait agir dans l’ombre, calculant chaque mouvement.
Tel un dragon caché qui n’avait pas encore quitté les profondeurs (NT : idiome signifiant un homme d’exception dont le talent demeure encore dissimulé).
Le cœur de Ji Anmin s’agitait violemment. C’est pourquoi il n’avait pu s’empêcher de poser cette question. Pourtant, face à ces paroles ouvertement séditieuses, Xiao Zhige ne manifesta aucune émotion particulière.
Il se retourna simplement et jeta à Ji Anmin un regard calme. Puis il déclara : « Lorsque l’empire est à la dérive, au lieu de prendre sa place, mieux vaut détruire pour reconstruire. »
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Note de l’auteur :
Songsong : « Cet empire en ruine, même si on me l’offrait, je n’en voudrais pas. Je vais simplement en bâtir un nouveau pour Nuonuo. »
Nuonuo : « Mon mari est vraiment formidable ! »
Traducteur: Darkia1030
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