TTBE -  Chapitre 50 - Défendre Yanzhou jusqu'au dernier souffle

 

La bataille de Yanzhou dura deux jours consécutifs. . Les soldats des deux camps se battaient avec la résolution de ne s’arrêter qu’à la mort de l’un des deux camps. À la lueur des flammes, les sabres, les lances et les épées s’entrechoquaient ; le sang jaillissait et rougissait la terre sous leurs pieds. Lorsque le signal de la retraite retentit, des cadavres couvraient toute la plaine, semblant flotter sur une mer rouge..

Assis sur le toit de la résidence du général, An Changqing attendit du premier crépuscule jusqu’au suivant.

Les portes de la ville de Yanzhou demeuraient hermétiquement closes ; seules les silhouettes des soldats en patrouille étaient vaguement visibles sur les remparts.

Pendant toute cette journée et cette nuit, Xiao Zhige ne revint pas. An Changqing n’en pouvait plus ; sur les instances de Zhou Helan, il descendit enfin du toit. Après une toilette sommaire, il s’endormit aussitôt.

Pourtant, avant même l’aube du lendemain, il ouvrit spontanément les yeux. Des clameurs de combat s’élevaient de nouveau au loin : les Beidi lançaient sans doute une seconde offensive contre la ville. Toute la journée, An Changqing resta dans la résidence sans mettre le pied dehors. Lorsqu’il ne parvenait plus à apaiser son agitation, il reprenait le morceau de jadeite violette et le polissait avec soin, s’efforçant ainsi de retrouver son calme.

La gangue de pierre qui recouvrait la jadeite avait désormais entièrement disparu, révélant une pierre limpide et brillante. En la faisant tourner dans la paume de sa main, An Changqing prit finalement sa décision : il en ferait un sceau qu’il offrirait à Xiao Zhige pour son usage personnel.

Peu à peu, les contours irréguliers de la jadeite s’arrondirent sous ses outils. Sans qu’il s’en aperçoive, une nouvelle journée s’écoula, mais Xiao Zhige ne rentra toujours pas à la résidence. Au crépuscule, se souvenant que l’homme lui avait recommandé de ne pas travailler le jade le soir pour ne pas fatiguer ses yeux, An Changqing reposa enfin la pierre et sortit prendre l’air avec Chen Su.

Les habitants de la ville continuaient à vivre comme à l’ordinaire, mais la guerre au-dehors pesait malgré tout sur les esprits. Les visages étaient graves et les regards se tournaient de temps à autre vers les portes de la ville. Tous savaient que tant que le général était là, Yanzhou ne tomberait pas ; pourtant, une fois les combats engagés, l’inquiétude demeurait inévitable.

Ainsi passa lentement la deuxième journée.

Au milieu de la nuit, on frappa soudain à la grande porte de la résidence du général. An Changqing, qui dormait d’un sommeil léger, se redressa d’un bond. Il jeta simplement un manteau sur ses épaules et courut vers l’entrée. La porte était déjà ouverte. Croyant que Xiao Zhige était enfin revenu, il appela avec empressement : « Son Altesse ! »

Mais arrivé sur le seuil, ce ne fut pas Xiao Zhige qu’il aperçut, mais l’imposante silhouette de Tie Hu.

Celui-ci se gratta l’arrière de la tête avant de saluer. « Wangfei, votre serviteur a accompli sa mission sans faillir. Les vingt mille shi de vivres restants ont été livrés. »

La déception traversa les yeux d’An Changqing, qu’il baissa aussitôt. Lorsqu’il releva la tête, un sourire était déjà revenu sur son visage. « Merci pour ton excellent travail. »

*

Le lendemain matin, Qi Wei vint à la résidence avec plusieurs hommes afin de vérifier les quantités de vivres avec Tie Hu. En temps de guerre, les réserves diminuaient très vite ; les vingt mille shi livrés précédemment étaient presque épuisés. Les vingt mille shi apportés cette fois arrivaient exactement au bon moment.

Qi Wei rayonnait de joie. Il tapa bruyamment l’épaule de Tie Hu. « Mon frère ! »

Tie Hu l’attrapa aussitôt par le col et le repoussa avec dédain. « Écarte-toi. C’est Son Altesse le wangfei qui a trouvé le moyen de réunir ces vivres. Moi, je n’ai fait que les escorter sur ordre. »

Qi Wei remit correctement son vêtement, puis joignit les poings devant An Changqing avec gravité. « Au nom des soldats de Yanzhou, je remercie Son Altesse lae wangfei. »

An Changqing lui répondit avec un léger sourire. « Inutile de tant me remercier. »

Après une brève hésitation, il demanda : « Le prince loge-t-il au camp militaire ? Manque-t-il de quelque chose ? Je pourrais le lui faire parvenir. »

Le sourire de Qi Wei se figea un instant avant qu’il ne retrouve aussitôt son calme. « Oui. Il ne manque de rien. Le général doit rester au camp pour diriger les opérations ; il n’a pas le temps de rentrer à la résidence pour le moment. »

Le regard perçant d’An Changqing n’avait pas manqué cette brève hésitation. Il fronça les sourcils. « Vraiment ? Pourtant, avant le début de la bataille, le prince m’a dit qu’il ne serait pas en ville pendant plusieurs jours. »

« Le général vous a même dit cela ? » Qi Wei sursauta avant de se reprendre précipitamment. « Belle-sœur, ne vous inquiétez pas. Le général reviendra sain et sauf. »

« Donc le prince n’est effectivement pas en ville ? »

En le piégeant ainsi, An Changqing venait d’obtenir la vérité. Son cœur se serra brusquement. Il repensa aux paroles de Xiao Zhige avant son départ : « Je reviendrai, c’est promis. » À présent, il comprenait que si ce n’avait été qu’une bataille ordinaire, il n’aurait jamais prononcé de tels mots.

Réprimant la panique qui montait en lui, An Changqing demanda d’une voix aussi calme que possible : « Où est donc parti le prince ? »

Qi Wei ne s’était pas attendu à ce que ce wangfei, d’apparence si douce et si facile à vivre, lui tende un piège. Son visage vira aussitôt au vert. Après avoir longtemps balbutié, il s’agenouilla sur un genou et joignit les poings. « Les ordres militaires sont aussi immuables qu’une montagne. Veuillez pardonner à votre serviteur, mais je ne puis rien révéler. »

An Changqing le fixa longuement. Finalement, il renonça à demander où Xiao Zhige était parti et se contenta de poser une autre question : « Est-ce dangereux ? »

« Eh bien… il y a effectivement un certain danger. Mais le général est un stratège hors pair ; il saura certainement transformer le péril en salut. »

Cette réponse était pire que le silence. Les lèvres d’An Changqing pâlirent encore davantage. Après avoir repris son souffle, il répondit simplement : « Je comprends. »

Il retourna ensuite dans sa chambre. Cette nuit-là, il fut incapable de trouver le sommeil et passa la moitié de la nuit à travailler avec minutie la jadeite violette.

*

Le quatrième jour fut baigné d’un soleil éclatant. L’aube se leva très tôt. Après trois jours de combats, les deux armées, face à face, n’avaient plus l’élan de la première bataille.

Dans le ciel, un aigle décrivit plusieurs cercles avant de fondre vers le camp des Beidi.

Huyan Ate détacha le message fixé à la patte de l’oiseau. À peine l’eut-il parcouru que son visage changea brusquement. « La Cité Impériale est en danger ! Xiao Zhige a mené une attaque surprise contre la Cité Impériale ! Mon père nous ordonne de rentrer immédiatement en renfort ! »

Huyan Ate et Huyan Zhi étaient tous deux fils du roi des Beidi. Le cœur serré d’inquiétude, ils se tournèrent vers Huyan Xun. « Retrait immédiat ! Nous rentrons défendre la Cité Impériale ! »

Une lueur aiguë traversa le regard de Huyan Xun. Sa main unique se crispa sur la garde de son sabre. « Xiao Zhige est absent. C’est justement le moment de prendre Yanzhou. Une fois Yanzhou conquise, nous y accueillerons mon frère aîné. Yanzhou deviendra notre nouvelle Cité Impériale. »

« Tu ne veux pas battre en retraite ? » demanda Huyan Ate, le visage assombri.

Huyan Xun serra les dents et ricana. « C’est l’occasion rêvée ! »

« Petit frère, dans ce cas, nous partons ! » Après lui avoir lancé un dernier regard, Huyan Ate ne jugea pas utile de poursuivre la discussion. Il se tourna vers Huyan Zhi. « Allons-y. »

Huyan Zhi le suivit aussitôt. Tous deux rassemblèrent les soldats placés sous leur commandement et se retirèrent sans la moindre hésitation, galopant droit vers les profondeurs de la steppe septentrionale.

*

« Au rapport ! Huyan Ate et Huyan Zhi ont levé le camp et se sont retirés en direction de la steppe septentrionale ! »

Xie Ling se leva brusquement. « Envoyez des hommes les intercepter ! »

L'éclaireur répondit : « Mais l'armée de Huyan Xun est toujours devant les murailles. »

Qi Wei frappa violemment la table. « Peu importe Huyan Xun ! Envoyez des troupes les arrêter ! Combien d'hommes ont-ils emmenés ? »

« Environ dix mille. »

Sur les cinquante mille soldats des Beidi, Huyan Ate et Huyan Zhi en avaient emmené dix mille. Quarante mille demeuraient encore devant les portes de la ville.

Xie Ling serra les dents. « Quoi qu'il en coûte, empêchez-les de passer ! »

*

À la tête de ses cinq mille cavaliers cuirassés, Xiao Zhige atteignit la Cité Impériale des Beidi à marche forcée.

Établie sur une oasis au cœur de la steppe septentrionale, la Cité Impériale ne possédait pas des fortifications très solides, conséquence du mode de vie nomade de ses habitants. Profitant de cet avantage, Xiao Zhige lança une attaque surprise qui prit l'ennemi totalement au dépourvu. Après seulement deux jours et deux nuits de combats, il força les défenses de la cité et pénétra dans la Cité Impériale.

Pourtant, hormis les serviteurs qui fuyaient dans toutes les directions, on ne trouva aucune trace du roi des Beidi, Huyan Qie, ni du prince héritier Huyan Ting.

Les trois plus grands guerriers des Beidi combattaient à Yanzhou, tandis que le roi et son fils aîné étaient censés être restés pour défendre la Cité Impériale. À présent que celle-ci était tombée, les deux hommes avaient pourtant disparu.

Xiao Zhige fit fouiller la Cité Impériale de fond en comble. Ce ne fut que le cinquième jour qu'on découvrit enfin un tunnel secret dans les appartements de Huyan Qie. Le passage débouchait à l'extérieur de la cité. Xiao Zhige s'y engagea avec ses hommes et retrouva finalement le roi des Beidi et le prince héritier, cachés dans une retraite misérable.

Ils avaient fui en toute hâte, escortés d'à peine une dizaine de gardes. Les cavaliers cuirassés les encerclèrent et leur tranchèrent aisément la tête.

La victoire s'était révélée plus facile qu'il ne l'avait prévu. Pourtant, sans qu'il sache pourquoi, un pressentiment de danger lui traversa soudain l'esprit. Les yeux mi-clos, il contempla un instant la direction de la Cité Impériale avant de faire un geste de la main. « Nous repartons par l'autre côté. Nous contournerons la Cité Impériale avant de revenir à Yanzhou. »

Après une dizaine de li parcourus à cheval, un immense nuage de poussière s'éleva soudain derrière eux. La terre se mit à trembler et les chevaux s'agitèrent en hennissant.

Le soldat parti en reconnaissance colla l'oreille au sol avant de déclarer gravement : « Les Beidi nous poursuivent. Ils sont au moins une fois et demie plus nombreux que nous. »

Après une brève réflexion, Xiao Zhige comprit que l'armée postée devant Yanzhou avait dû revenir. Ils étaient encore très loin de Yanzhou, et ses hommes, épuisés par cette longue marche forcée, n'auraient aucune chance dans un affrontement frontal.

Après avoir rapidement examiné les alentours, il aperçut, sur leur droite, une chaîne de collines ondulantes. Il leva aussitôt la main. « Entrez là-dedans ! »

Lorsque Huyan Ate les rattrapa, Xiao Zhige venait tout juste de pénétrer dans les collines.

En observant la longue trace des sabots imprimée sur le sol, Huyan Ate leva la main pour arrêter son armée. Son visage se déforma d'un sourire féroce. « Ils ont osé entrer dans la Crête des Démons… Cette fois, je ferai en sorte qu'ils y entrent sans jamais en ressortir ! »

Les chevaux piaffaient nerveusement. Huyan Ate envoya d'abord un petit détachement en reconnaissance.

La Crête des Démons était une zone interdite de la steppe septentrionale. Même les bergers qui connaissaient le mieux ces terres n'osaient pas s'y aventurer. Le relief y formait un véritable labyrinthe, parsemé de sables mouvants et de créatures venimeuses. On disait que quiconque y pénétrait n'en ressortait jamais vivant.

Après une longue attente, les éclaireurs revinrent enfin. Deux hommes manquaient à l'appel, mais ils rapportaient un étendard de guerre : une bannière noire frappée en lettres d'or du caractère « » (NT : ge, voir chapitre 44), l'emblème habituel de l'armée de Xiao Zhige.

Le chef du détachement fit son rapport : « Nous ne les avons pas retrouvés. Ils ont sans doute poursuivi leur route plus profondément dans les collines. »

Le visage de Huyan Ate s'éclaircit enfin. « Cette fois, Xiao Zhige est condamné ! Cela vengera mon père et mon frère aîné ! »

Il leva le bras et cria : « Tous les guerriers, suivez-moi ! Reprenons Yanzhou ! Nous en ferons notre nouvelle Cour royale ! »

Les dix mille soldats beidi répondirent d'une seule voix à son appel. Emportant avec eux l'étendard au caractère « » abandonné sur place, ils repartirent au galop vers Yanzhou.

*

Au pied des murailles de Yanzhou, Huyan Xun faisait toujours face à l'armée de la ville.

L'aigle messager descendit en tournoyant. Après avoir lu le rapport annonçant la mort du roi des Beidi et du prince héritier, un sourire apparut au coin de ses lèvres.

Il s'apprêtait à ordonner la retraite vers la Cité impériale lorsqu'il vit surgir derrière lui Huyan Ate et Huyan Zhi, conduisant près de vingt mille hommes.

S'avançant à leur rencontre, Huyan Xun remarqua que les renforts comprenaient même de nombreuses femmes. Il fronça les sourcils. « Que signifie tout cela ? »

Huyan Ate répondit d'une voix grave : « Xiao Zhige a pris la Cité impériale et assassiné notre père ainsi que notre frère aîné. Mais lui-même est entré dans la Crête des Démons : il est condamné. J'ai emmené tout notre peuple. Cette bataille doit absolument nous permettre de prendre Yanzhou ! »

Derrière lui, les Beidi levèrent les bras en criant : « Prenons Yanzhou ! »

Les yeux de Huyan Xun brillèrent un instant. Un sourire apparut sur son visage. Il donna une vigoureuse tape sur l'épaule de Huyan Ate avant de lancer à son tour : « Xiao Zhige est mort ! Prenons Yanzhou et vengeons le roi Huyan ! »

Des dizaines de milliers de soldats beidi reprirent ce cri devant les murailles. L'étendard noir au caractère d'or « » fut planté en évidence devant leurs lignes.

Sur les remparts, les soldats de Yanzhou échangèrent des regards. Leurs expressions changèrent.

Qi Wei et les autres avaient eux aussi entendu les clameurs. Qi Wei serra les dents. « Le général ne peut pas avoir péri ! »

Xie Ling hésita. « Mais… nous n'avons pas réussi à arrêter Huyan Ate. »

Lorsque Huyan Ate était parti secourir la Cité impériale, Xie Ling avait tenté de l'intercepter. Mais Huyan Xun avait compris son intention et était intervenu pour le gêner, lui faisant perdre l'occasion. Huyan Ate avait ainsi pu repartir vers la steppe avec une journée d'avance.

Si Xiao Zhige s'était retrouvé face à lui, ses chances de victoire étaient faibles.

« Ces bâtards ne savent que raconter des sottises ! » Tie Hu abattit son poing sur la table. « Le général est-il si facile à vaincre ? S'ils l'avaient vraiment tué, ils auraient déjà suspendu son cadavre devant leur armée comme étendard ! »

Ses paroles étaient rudes, mais pleines de bon sens. Les officiers se regardèrent, puis leurs regards retrouvèrent leur fermeté.

« Exactement ! Le général n'a jamais connu la défaite. Nous ne devons pas être les premiers à laisser vaciller le moral de nos troupes. »

Sur ces mots, ils sortirent chacun rassurer les soldats et préparer la défense de la ville.

Les cris des Beidi furent également entendus par de nombreux habitants.

Au début, la plupart les accueillirent avec un sourire dédaigneux. Dans leur cœur, le général était invincible.

Mais les jours passèrent. Un jour. Deux jours. Trois jours… puis dix.

Les assauts des Beidi devenaient toujours plus violents, tandis que Xiao Zhige ne se montrait nulle part. À cela s'ajoutaient les rumeurs affirmant que son étendard avait été abattu par les Beidi. Peu à peu, cette foi inébranlable commença à vaciller.

Les boutiques, qui avaient continué à ouvrir jusque-là, fermèrent les unes après les autres. Les habitants restaient cloîtrés chez eux, partagés entre l'inquiétude et la peur.

Même les soldats de Yanzhou finirent par être affectés. Face aux offensives de plus en plus féroces des Beidi, ils commencèrent à montrer des signes d'épuisement.

Quand la maison fuit, la pluie tombe toute la nuit (NT : idiome signifiant qu’un malheur n'arrive jamais seul). C'est précisément à ce moment-là que les réserves de vivres furent réduites de moitié. Si les Beidi poursuivaient leurs attaques à ce rythme, la ville se retrouverait bientôt de nouveau confrontée à une pénurie de nourriture.

Qi Wei et les autres tournaient en rond d'inquiétude. Pourtant, tous les éclaireurs envoyés en reconnaissance revenaient bredouilles : Xiao Zhige et ses cinq mille cavaliers cuirassés demeuraient introuvables.

An Changqing n'apprit les rumeurs que quatre ou cinq jours plus tard.

Zhou Helan avait strictement ordonné aux soldats de la résidence de lui cacher la vérité. Heureusement, An Changqing était resté sagement à la résidence durant ces derniers jours, ce qui permit de maintenir le secret.

Mais ce jour-là, retrouvant enfin un peu d'énergie, il voulut sortir se promener.

Chen Su tenta maladroitement de l'en empêcher. Intrigué par son attitude embarrassée, An Changqing passa outre ses protestations et sortit malgré tout.

Les rues étaient presque désertes.

Après avoir enfin trouvé une vieille femme à qui demander ce qui se passait, celle-ci le regarda avec compassion. « Toutes mes condoléances… »

An Changqing demeura un instant pétrifié. Puis il comprit soudain. Il se mit aussitôt à courir vers le camp militaire.

Les gardes n'osèrent pas lui barrer la route.

Il fit irruption dans la salle du conseil au moment où Qi Wei, la barbe en désordre, réprimandait deux soldats. « Que celui qui ose encore propager des rumeurs reçoive trente coups de bâton militaire ! »

À peine avait-il levé la tête qu'il croisa le regard d'An Changqing. Son visage changea brusquement de couleur.

Avant même qu'il n'ait trouvé une explication, An Changqing demanda d'une voix d'un calme glaçant : « Qu'est-il arrivé au prince ? »

Qi Wei balbutia sans répondre.

An Changqing le contourna. « Où est Tie Hu ? Faites-le venir. »

Les autres officiers, Tie Hu compris, arrivèrent rapidement après avoir été prévenus.

Personne n'osait parler.

Finalement, Tie Hu ne put plus se retenir. « Les Beidi ont récupéré un étendard et prétendent que le général est mort. Moi, Tie Hu, je n'y crois pas ! Wangfei, vous ne devez pas les croire non plus ! »

Après l'avoir longuement interrogé, An Changqing finit par comprendre toute l'affaire. Les mâchoires serrées, il repensa à la promesse faite avant le départ : « Je reviendrai, c'est promis. »

Il ferma un instant les yeux avant de déclarer avec fermeté : « Je n'y crois pas. Le prince m'a promis qu'il reviendrait ; il reviendra. Tant qu'on n'aura pas vu son corps, vivant ou mort, personne ne pourra dire qu'il est tombé. »

Son regard devint sévère. « Vous le connaissez depuis bien plus longtemps que moi. Vous devriez savoir qu'il n'est pas homme à être vaincu si facilement. »

Tie Hu et les autres en furent profondément ébranlés. La confiance qui s'était peu à peu effritée au fil des jours retrouva soudain sa solidité.

Ils avaient toujours cru aux capacités du général. Mais les provocations quotidiennes des Beidi et l'absence totale de nouvelles avaient lentement sapé leur certitude.

« Jusqu'au retour du prince, nous devons tenir Yanzhou ! »

Tie Hu frappa sa cuisse avec force. « Son Altesse a raison ! Même si nous devons y laisser notre vie, nous défendrons Yanzhou ! Si le général revient et découvre que la ville est tombée, nous n'aurons plus la moindre raison de continuer à vivre ! »

Les officiers échangèrent un regard, puis s'agenouillèrent sur un genou en joignant les poings. « Nous jurons de défendre Yanzhou jusqu'à la mort ! »

Les doigts fins d'An Changqing s'enfoncèrent dans sa paume. Il déclara lentement, mot après mot : « Je resterai à vos côtés. Ensemble, nous défendrons Yanzhou… en attendant le retour triomphal du général. »

*

Sur les remparts de Yanzhou, une rangée d'étendards marqués du caractère « » flottait au vent.

Qi Wei réorganisa les défenses et répartit les troupes, tandis que Tie Hu et Xie Ling commandaient chacun une unité postée derrière les portes de la ville, prêts à fondre hors des murailles à tout instant pour affronter les Beidi.

Sur les remparts de Yanzhou, An Changqing se tenait droit face à l'immense masse sombre de l'armée des Beidi. Le visage grave, il prit les baguettes du tambour des mains du soldat chargé de le battre et, de toutes ses forces, fit résonner le premier coup.

Au rythme sourd des battements, il s'écria : « Je suis An Changqing, prince-consort du prince de Beizhan. Écoutez-moi tous, soldats de Yanzhou ! Votre général a mené une attaque surprise contre la coité impériale des Beidi, où il a tué le roi des Beidi ainsi que son fils aîné. À présent, il est en route pour revenir à Yanzhou ! Ne tombez surtout pas dans le piège des mensonges des Beidi ! Je défendrai Yanzhou jusqu'au dernier souffle à vos côtés, en attendant le retour triomphal du général ! »

À ces mots, le tambour de guerre retentit de nouveau, chaque coup plus pressant que le précédent. Les soldats de Yanzhou, dont le moral était au plus bas depuis plusieurs jours, retrouvèrent aussitôt leur ardeur. En voyant leur prince-consort debout sur les remparts et en entendant les roulements du tambour, leur sang se mit à bouillonner.

« Défendons Yanzhou jusqu'au dernier souffle ! Attendons le retour triomphal du général ! » Leur clameur éclata comme un éboulement de montagne, irrésistible comme un torrent.

Puis les portes de la ville s'ouvrirent et les deux armées s'entrechoquèrent.

L'apparition d'An Changqing raviva le moral des défenseurs. Fidèle à sa parole, il partagea véritablement leur sort. Sans tenir compte du danger, il montait chaque jour sur les remparts pour battre le tambour et soutenir les combattants.

Ainsi s'écoulèrent encore cinq jours.

Dans la salle du conseil, Qi Wei serra les dents. « Nous sommes presque à court de vivres. Nous avons déjà emprunté tout ce que Liangzhou et Chenzhou pouvaient nous prêter. »

Xie Ling demanda : « Et Suzhou ? Peuvent-ils envoyer des renforts ? »

« Shen Tu Xu est un lâche ! Sans décret impérial, il n'ose pas dépêcher un seul soldat », grommela Tie Hu avec colère.

Le rapport urgent venait seulement d'être expédié ; Yejing n'avait pas encore répondu.

Assis à l'extrémité de la table, An Changqing demanda : « Combien de grain nous reste-t-il ? »

« Cinq mille dan seulement », répondit Qi Wei.

An Changqing baissa les yeux et réfléchit un instant avant de dire : « J'ai lu dans un ouvrage une méthode qui consiste à faire cuire les céréales dans l'eau, puis à les cuire deux fois à la vapeur avant de les faire sécher. Un dan de grain permettrait ainsi d'obtenir deux dan de vivres secs. Je n'ai toutefois jamais pu vérifier si cette méthode était réellement efficace. »

Qi Wei, impatient de nature, bondit aussitôt. « Je vais faire essayer ça immédiatement ! »

Tous sortirent en hâte avec lui. On fit apporter un dou de riz, que l'on fit cuire puis sécher selon cette méthode.

Une demi-journée plus tard, tous attendaient nerveusement le résultat. Ils constatèrent alors que le riz cuit puis séché occupait effectivement un volume bien supérieur à celui d'origine. Le récipient qui contenait auparavant tout le riz n'était plus rempli qu'à moitié.

Qi Wei exulta. « Rassemblez immédiatement des hommes. Nous allons préparer des vivres secs ! »

An Changqing ajouta aussitôt : « Puisque la bataille fait toujours rage, autant demander également l'aide des habitants de la ville. »

Tous approuvèrent. Des messagers furent envoyés dans Yanzhou pour mobiliser la population. Bientôt, des chaudrons furent installés partout dans la ville, où chacun s'affaira à cuire puis faire sécher les céréales.

Le problème des vivres était provisoirement résolu ; ils pourraient tenir encore quelques jours. Le visage de Qi Wei et des autres commandants s'éclaircit quelque peu.

Voyant cependant le teint épuisé d'An Changqing, ils lui conseillèrent de retourner se reposer.

Si le général revenait et découvrait son wangfei dans un tel état, il ne leur pardonnerait certainement pas.

An Changqing secoua la tête. Le dos droit, il se dirigea vers les remparts. « Je l'ai dit : je partagerai le destin des soldats de Yanzhou. »

Au crépuscule, après s'être réorganisés, les Beidi lancèrent une nouvelle offensive.

Debout sur les remparts, An Changqing observait froidement les deux armées s'entretuer. Devant ses yeux ne vibrait plus que la peau du tambour ; à ses oreilles ne parvenaient plus que les cris des combattants.

Cette bataille lui sembla durer plus longtemps que toutes les précédentes.

Ses bras étaient engourdis d'épuisement, mais il continuait malgré tout à frapper le tambour.

Soudain, quelqu'un cria au pied des remparts : « Le général est revenu ! Le général est revenu ! »

L'esprit d'An Changqing se vida brusquement. Les baguettes lui échappèrent des mains. Il se précipita jusqu'au parapet et regarda en contrebas.

Une silhouette haute et familière apparaissait enfin, chevauchant vers la porte de la ville, entourée de ses soldats.

Les yeux brûlants, il revint en courant ramasser les baguettes et se remit à battre le tambour tout en criant de toutes ses forces : « Le général est revenu ! Yanzhou sera victorieuse ! »

« Victoire à Yanzhou ! » Le cri fut repris par toute la ville.

Des lumières s'allumèrent dans chaque foyer, les habitants sortirent dans les rues et se mirent eux aussi à scander ces paroles.

Comme s'il avait senti quelque chose, Xiao Zhige leva les yeux vers les remparts. Il essuya d'un revers de main le sang et la sueur qui coulaient sur son visage, leva sa lance en acier noir et or, puis lança d'une voix grave : « À l'attaque ! »

Derrière lui, les étendards frappés du « » claquèrent au vent tandis que les cris de guerre ébranlaient le ciel.

En voyant Xiao Zhige surgir de nouveau, Huyan Kun et les autres comprirent aussitôt que cette bataille était perdue. Serrant les dents, Huyan Kun échangea un regard avec ses deux neveux avant de ricaner. « Voilà donc votre "Xiao Zhige est condamné" ? Je ne vais pas rester ici à vous accompagner jusqu'au bout. »

Sur ces mots, il donna aussitôt l'ordre de battre en retraite et emmena rapidement les hommes placés sous son commandement vers une autre direction.

Huyan Ate et Huyan Zhi échangèrent un regard. Voyant les troupes de Yanzhou fondre sur eux avec une ardeur irrésistible, ils n'eurent d'autre choix que de battre eux aussi en retraite, le cœur rempli d'amertume.

Xiao Zhige, en armure, sa longue lance à la main, demeura devant la porte de la ville jusqu'à ce que les Beidi aient disparu au loin. Ce n'est qu'alors qu'il ordonna le retour.

Les lourdes portes se refermèrent derrière eux.

Après être descendu de cheval, Xiao Zhige fit quelques pas rapides et aperçut An Changqing qui descendait des remparts.

An Changqing portait une armure de combat bien trop grande pour lui. Une éclaboussure de sang maculait son visage sans qu'on sache d'où elle venait. Il avait l'air presque aussi misérable que Xiao Zhige lui-même.

Les yeux rougis, il le regardait en serrant les dents.

Xiao Zhige s'avança d'un grand pas pour le toucher. Mais An Changqing l'évita en se décalant, sans prononcer un mot, puis fit mine de partir.

« Nuonuo. »

Xiao Zhige attrapa sa main. Son corps vacilla deux fois sous l'effet de la fatigue avant qu'il ne l'enlace par derrière, posant la tête dans le creux de son épaule. « Laisse-moi te serrer contre moi un instant. »

Les doigts d'An Changqing se crispèrent, mais, finalement, il ne chercha plus à se dégager.

 

Traducteur: Darkia1030

 

 

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