TTBE - Chapitre 53 - Lien prédestiné

 

À l'ouest de Da Ye se trouvait le Xiqiang. Ce royaume avait été fondé au début de l'établissement de Da Ye par le général protecteur du royaume Xue Chang, qui s'était proclamé souverain avec ses troupes, en s'alliant au peuple xiqiang. Mais, par la suite, Xue Chang trahit son serment d'alliance, renversa le pouvoir dans un bain de sang et réprima les Xiqiang, ce qui conduisit à la situation actuelle.

Aujourd'hui, bien que le royaume porte toujours officiellement le nom de Xiqiang, les véritables Xiqiang n'y occupaient plus que le rang social le plus méprisé. Les véritables détenteurs du pouvoir étaient les membres du clan Xue.

Le précédent roi du Xiqiang mourut prématurément, ne laissant derrière lui qu'un jeune fils nommé Xue Zhi. Comme le souverain était encore mineur, le roi défunt avait, avant sa mort, promulgué un édit conférant au chancelier Xue Wuyi le titre de prince-régent, afin qu'il assiste le jeune roi.

Bien que Xue Wuyi portât le nom de « Xue », il était en réalité un mendiant que le précédent roi avait recueilli par un concours de circonstances. Découvrant par la suite que cet enfant possédait des aptitudes hors du commun, le roi l'avait adopté comme fils adoptif et lui avait accordé le nom de la famille royale, Xue. Il avait ensuite fait venir les meilleurs maîtres afin de lui dispenser une éducation rigoureuse. On racontait que, dès l'âge de dix ans, Xue Wuyi était capable de tenir tête à tous les ministres lors des débats de la cour, et qu'il possédait déjà une vision exceptionnelle de l'art de gouverner. À seize ans, il fut personnellement nommé chancelier par le roi défunt, et tous les fonctionnaires se soumirent à lui.

L'année suivante, le roi à l’article de la mort lui confia le jeune souverain avant de rendre son dernier souffle. Depuis lors, pendant dix années, Xue Wuyi tint seul entre ses mains le pouvoir de vie et de mort sur le Xiqiang. Ses méthodes étaient impitoyables, son intelligence remarquable, et nul dans tout le royaume n'osait lui résister.

Quant à Shang Que, commandant de l'Armée de Protection du Nord, il était la lame la plus utile entre ses mains.

Le fait que Xue Wuyi eût dépêché Shang Que avec une telle rapidité montrait clairement que le Xiqiang était résolu à s'emparer coûte que coûte de ces deux gisements de jade.

Le groupe gagna le bureau. Une fois les gardes congédiés, Xiao Zhige demanda d'une voix grave : « Comment cette information a-t-elle pu fuiter ? Y a-t-il eu un espion de ton côté ? »

Le sourire de Chang Zaichang disparut aussitôt et son visage s'assombrit. « J'ai eu trop confiance en mes proches. L'espion a déjà été démasqué. Quand cette affaire sera réglée, je le découperai moi-même en mille morceaux ! »

À cet instant, il arracha enfin le masque du lettré raffiné qu'il portait jusque-là et retrouva l'allure d'un véritable général chargé de défendre une cité.

Xiao Zhige n'était pas surpris.. « J'irai négocier avec le Xiqiang. Pisque tu portes la responsabilité de cette fuite, une fois les choses conclues, ce sera huit parts pour moi, deux pour toi. » Il leva 8 doigts

Chang Zaichang ouvrit de grands yeux. « Tu as vraiment le cœur noir ! Impossible ! Au minimum, six pour toi et quatre pour moi ! Sinon, il n'y a rien à discuter ! »

Xiao Zhige ricana. « Je ne t'ai pas encore demandé des comptes pour la fausse information que tu m'as transmise à Yejing. »

« Quand est-ce que je t'ai transmis une fausse infor… » Chang Zaichang s'interrompit brusquement au milieu de sa phrase, comme si un souvenir venait de lui revenir. Il jeta discrètement un coup d'œil à An Changqing avant de répondre avec bien moins d'assurance : « Je faisais pourtant ça pour ton bien ! Si je ne t'avais pas un peu poussé, aurais-tu pris ta décision ? À bien y réfléchir, tu devrais même me remercier d'en être arrivé là aujourd'hui ! »

Assis à côté d'eux, An Changqing écoutait leur dispute. Son instinct lui soufflait que cela avait probablement un rapport avec lui. Il dressa aussitôt l'oreille, mais ils ne faisaient qu’échanger des sous-entendus, comme s'ils jouaient aux devinettes.

Le visage de Xiao Zhige demeura froid. « Inutile d'essayer de m'embrouiller avec de belles paroles. Ce sera huit pour moi et deux pour toi. Sinon, tu n'auras rien. »

Chang Zaichang claqua la langue. « Attends, attends ! Laisse-moi encore réfléchir ! »

Si un autre général du Xiqiang était venu, Chang Zaichang n'aurait eu aucune crainte. Mais celui qui se présentait était Shang Que.

Descendant des Xiqiang, Shang Que possédait une force prodigieuse dès la naissance. Il maniait une lame Manghan (NT : litt. au tranchant froid) de plus d'une centaine de jin (NT : plus de cinquante kg) avec une maîtrise incomparable. Nul ne savait quelle méthode Xue Wuyi avait employée pour obtenir une fidélité aussi absolue ; Shang Que lui était dévoué corps et âme.

Chang Zaichang savait pertinemment qu'il n'était pas sde son niveau. Si les hostilités éclataient vraiment, même lui, en tant que commandant en chef, ne ferait que se faire battre. Selon toute probabilité, dans tout le Da Ye, à part le vieux général Xia Hou Shang lorsqu'il était encore dans la force de l'âge, seul Xiao Zhige pouvait lui tenir tête.

Après un long moment de réflexion, Chang Zaichang serra les dents. « Huit-deux, c'est vraiment impossible. Mes hommes ont travaillé si dur et ils n'auraient même pas de quoi boire une soupe. Sept pour toi, trois pour moi. C'est mon dernier mot ! »

Une lueur traversa le regard de Xiao Zhige. « Marché conclu. Demain, je partirai avec toi pour Liangzhou. »

« ... » Chang Zaichang eut soudain l'impression d'avoir encore été dupé.

Une fois les affaires sérieuses terminées, Chang Zaichang recommença à faire des clins d'œil en direction d'An Changqing, manifestement désireux de lui parler. Mais Xiao Zhige lui lança un regard d'avertissement. Il se gratta le nez avec embarras avant d'aller de lui-même chercher une chambre d'amis pour s'y reposer.

À voir comme il connaissait les lieux, ce n'était manifestement pas sa première visite au manoir du général. An Changqing ne fit donc appeler personne pour s'occuper de lui.

Lorsqu'il fut parti, An Changqing demanda avec inquiétude : « Tu vas encore partir à Liangzhou ? Le docteur Hu a pourtant dit que votre blessure avait encore besoin de repos. »

Xiao Zhige esquissa un sourire et se pencha à ta oreille. « Ne t'inquiète pas. Cette fois, il n'y aura pas de combat. Tout à l'heure, je faisais seulement peur à Chang Zaichang. »

Tous deux avaient autrefois servi sous les ordres du général Xia. Ils avaient partagé une longue période ensemble. Xiao Zhige connaissait bien Chang Zaichang : ses talents militaires étaient indéniables et, depuis toutes ces années, il avait parfaitement défendu Liangzhou. Mais il avait un point faible : il manquait de courage et recherchait toujours la solution la plus prudente.

Sachant qu'il n'était pas de taille face à Shang Que, il s'était précipité jusqu'à lui pour demander du renfort, oubliant que Shang Que n'avait peut-être aucune intention de livrer bataille.

Depuis des années, le Xiqiang et le Da Ye vivaient en paix. Ils n'entreraient certainement pas en guerre pour deux simples gisements de jade.

De plus, d'après les renseignements de Xiao Zhige, bien que Xue Wuyi contrôlât entièrement le royaume depuis des années, le jeune roi du Xiqiang approchait désormais de l'âge où il gouvernerait lui-même. Quant aux autres membres de la famille royale, ils supportaient de moins en moins de vivre dans l'ombre de Xue Wuyi et espéraient secrètement sa chute. Sans compter que ses méthodes autoritaires avaient porté atteinte aux intérêts de nombreuses personnes. Le Xiqiang paraissait paisible en surface, mais des courants dangereux s'y agitaient dans l'ombre.

Dans un tel contexte, Xue Wuyi ne sacrifierait certainement pas l'essentiel pour un intérêt secondaire. S'il avait envoyé Shang Que avec des troupes, c'était vraisemblablement pour impressionner leurs adversaires.

Après avoir entendu toute son analyse, An Changqing fut aussi surpris qu'admiratif devant la finesse de son jugement. Ses yeux roulèrent légèrement et, lui lançant un regard de côté comme si la question lui venait par hasard, il demanda :

« Prince.. As-tu déjà parlé de moi au général Chang ? »

Xiao Zhige ne s'attendait pas à ce changement aussi brusque de sujet. Le mot « oui » faillit lui échapper. Heureusement, il se reprit à temps, ravala sa réponse et le regarda en fronçant légèrement les sourcils. « Pourquoi cette question ? »

À force de vivre à ses côtés, An Changqing connaissait désormais assez bien Xiao Zhige pour savoir que son absence de dénégation valait presque un aveu.

Il renifla doucement. « Dis-moi simplement si oui ou non. »

Xiao Zhige le regarda en silence. Il venait justement de lui promettre de ne plus rien lui cacher. Sa pomme d'Adam monta et descendit plusieurs fois avant qu'il ne hoche finalement la tête avec difficulté. « Oui, je lui ai parlé de toi. »

Sans lui laisser le temps de poser une nouvelle question, il soupira avant de poursuivre : « Lorsque Chang Zaichang était à Yejing, je lui avais demandé de garder un œil sur la résidence du Premier ministre et de me transmettre des nouvelles te concernant. Tu t'es toujours demandé pourquoi je m'étais trompé en croyant que tu aimais Li Haiyun ? C'est lui qui me l'avait dit. »

« ... »

La quantité d'informations contenues dans cette seule phrase était telle qu'An Changqing ne sut même plus laquelle devait le surprendre en premier.

Il lui fallut un long moment avant de balbutier : « Alors... tu... tu me connais depuis très longtemps ? Mais pourquoi... »

Xiao Zhige fixa son oreille devenue rouge, les lèvres dessinant un sourire heureux. Il ne put s'empêcher de lui pincer doucement le lobe de l'oreille, tout en réfléchissant à la meilleure façon de commencer son récit. « Je suppose qu'il faut remonter à l'époque où j'avais neuf ans... Quant à toi, tu devais en avoir sept. Tu ne t'en souviens probablement plus. »

An Changqing le regarda avec des yeux égarés. Voyant son expression sérieuse, il fronça lentement les sourcils. Dans ses souvenirs, il n'existait aucun moment où il aurait rencontré Xiao Zhige.

Xiao Zhige poursuivit : « À l'automne de mes neuf ans, c'était l'anniversaire de l'empereur, mon père. Le prince héritier resta dans la capitale pour assurer la régence, tandis que l'empereur emmena de nombreuses personnes au palais de printemps, dans les montagnes, pour la chasse d'automne. Cette année-là, j'eus exceptionnellement l'autorisation de l'accompagner, et c'est là que je t'ai rencontré. »

À cette époque, sa mère était encore en vie. Bien que Xiao Zhige ne fût pas favorisé, il conservait encore l'innocence propre à son jeune âge. Un jour, il aperçut par hasard le petit An Changqing. Cette petite silhouette blanche comme le jade et la neige lui inspira immédiatement une profonde affection.

La plupart des enfants des hauts fonctionnaires gravitaient autour de son troisième frère. Bien qu'encore très jeunes, ils avaient déjà appris au contact des adultes à flatter et à complaire. Seul le petit An Changqing semblait perdu, restant sagement à sa place, incapable de faire la cour aux autres ou de chercher à leur plaire. Cette naïveté le rendait irrésistiblement attachant.

Voyant qu'il était seul, Xiao Zhige alla lui parler. C'est alors qu'il apprit qu'il était le troisième fils du Premier ministre An. Tout le monde connaissait l'aîné, brillant et remarquable, ainsi que le deuxième fils, souvent réprimandé par le Premier ministre pour son caractère turbulent. À cette époque, en revanche, bien peu de gens savaient même qu'il existait un troisième fils.

Pourtant, Xiao Zhige éprouva immédiatement une affinité naturelle avec lui . Voyant qu'il était un peu timide, il partagea avec lui les pâtisseries qu'il avait apportées.

La chasse d'automne dura près d'une quinzaine de jours au palais de montagne. Pendant tout ce temps, An Changqing venait souvent jouer avec lui.

Jusqu'au jour où il tarda à venir.

Xiao Zhige partit alors à sa recherche et le trouva encerclé par le deuxième jeune maître de la famille An, accompagné de plusieurs fils de hauts fonctionnaires, qui le malmenaient. Le troisième prince assistait à la scène en simple spectateur.

Le jeune An Changqing s'était recroquevillé sur lui-même. Manifestement habitué à ce genre de situation, il ne répondait ni aux humiliations ni aux insultes. Il gardait simplement la tête baissée, roulé en boule, pitoyable et sans défense.

La colère embrasa aussitôt le cœur de Xiao Zhige. Il se précipita sur eux et une bagarre éclata. Le troisième prince finit lui aussi par s'en mêler. Bien que Xiao Zhige pratique déjà les arts martiaux, il était encore très jeune et se retrouva seul contre plusieurs adversaires. Il en ressortit couvert de blessures.

Par la suite, il ramena An Changqing dans son propre palais et, furieux, lui demanda pourquoi il ne s'était ni défendu ni enfui.

Le tout jeune An Changqing lui répondit avec un grand sérieux : « Si je m'étais enfui cette fois-ci, la prochaine fois ils m'auraient encore plus maltraité. »

À cette époque, Xiao Zhige ne comprenait pas encore le sens de cette phrase. Plein d'indignation, il lui promit simplement : « Une fois rentré au palais, j'irai trouver Père Empereur pour qu'il te confie à moi comme compagnon d'études. Je ne laisserai plus personne te maltraiter. »

À ce moment-là, il pensait seulement qu'An Changqing n'était de toute façon pas favorisé, qu'il n'avait lui-même aucun compagnon d'études et que cela ne devrait donc pas être difficile. Il ne s'était pourtant pas attendu à ce que les caprices du destin bouleversent toutes choses, ni à ce que tout ne se déroule pas toujours comme on le souhaite.

Après son retour au palais, avant même qu'il n'ait pu évoquer cette affaire devant Père Empereur, il apprit par l'impératrice que sa mère, la concubine Li, s'était donné la mort.

S'ensuivirent plusieurs années de chaos et d'épreuves particulièrement pénibles. Privé de la protection de sa mère, il découvrit qu'il existait des jours plus amers encore. C'est alors seulement qu'il comprit véritablement le sens des paroles que le jeune An Changqing lui avait dites autrefois : « Si je me dérobe cette fois-ci, la prochaine fois, on me maltraitera encore davantage. »

Il grandit rapidement. À douze ans, afin d'échapper au contrôle de l'impératrice et du prince héritier, il demanda de son propre chef à partir servir à la frontière. Bien des années plus tard, lorsqu'il revint et se remémora sa promesse, il découvrit qu'An Changqing avait depuis longtemps oublié cette promesse d'enfance.

Quant à lui, n'ayant pu tenir parole, il en éprouvait toujours de la culpabilité. Depuis lors, il se renseignait, proactivement ou non, sur ce qu'il devenait. Plus tard, lorsqu'il apprit qu'il vivait difficilement au palais du Premier ministre, il demanda à Chang Zaichang de lui apporter discrètement son aide.

Puis, afin de dissiper les soupçons de la cour à son égard, il déclara lui-même qu'il n'aimait pas les femmes et obtint un édit de la Grande Impératrice douairière, ce qui lui permit d'épouser An Changqing et de le faire entrer dans son palais princier.

« … Voilà, c'est à peu près tout. Comme j'ai vu que tu avais tout oublié, je n'ai pas cherché à te le rappeler délibérément », dit Xiao Zhige d'un ton calme.

An Changqing ouvrit de grands yeux, stupéfait. Il se souvint soudain que, lorsque sa ration hivernale de charbon était réduite, une corbeille de charbon apparaissait mystérieusement dans sa cour quelques jours plus tard. De même, lorsqu'il sortait acheter des remèdes pour sa mère et que son argent ne suffisait pas, le commis de la pharmacie lui faisait souvent payer moins que le prix demandé.

Plus tard, en grandissant, il avait appris que cette pharmacie appartenait à sa belle-mère légitime, Madame Li, et s'était même demandé pourquoi elle faisait soudain preuve d'une telle bonté.

Il s'avérait que tout cela avait été arrangé en secret par Xiao Zhige.

An Changqing fouilla avec application dans ses souvenirs, mais constata avec amertume qu'il ne parvenait réellement plus à se rappeler le moindre détail le concernant. Durant l'hiver de ses dix ans, alors qu'il avait sauvé An Xianyu, tombée à l'eau après y avoir été poussée, il était lui-même tombé dans l'eau. Il avait attrapé froid, était tombé gravement malade, puis avait oublié une grande partie de ses souvenirs.

« Je suis désolé… » dit An Changqing, les sourcils empreints de tristesse. « Je ne me souviens vraiment de rien… »

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Note de l'auteur :

Nuonuo : « Alors… ça veut dire que tu étais amoureux de moi en secret depuis très longtemps ? »

Songsong : « … Oui. » (Ses oreilles rougissent peu à peu.)

 

 

Traducteur: Darkia1030

 

 

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