TTBE - Chapitre 67 - Atelier des artisans
Ils envoyèrent lettre après lettre, mais il n’était pas si simple de tirer au clair en peu de temps ces vieilles affaires du passé qui n’avaient laissé aucune trace écrite. Ce fut au contraire An Changqing qui reçut en premier une réponse de Dame Yu.
Depuis son arrivée à Yanzhou, il écrivait chaque fin de mois une lettre à sa famille qu’il faisait envoyer à Yejing. Mais cette fois, comme il s’agissait de ses origines et de l’enfant qu’il portait, il avait choisi d’envoyer sa lettre plus tôt que prévu. Craignant que le contenu de la lettre ne soit divulgué, il n’avait rien dit explicitement et s’était contenté de mentionner de manière détournée les histoires qu’il avait entendues au sujet du peuple des hommes-sirènes. Si Dame Yu connaissait l’existence de ce peuple, elle ne manquerait certainement pas de le mentionner dans sa réponse.
An Changqing ouvrit la lettre. Comme à l’accoutumée, Dame Yu commença par écrire qu’elle et An Xianyu allaient très bien au domaine. Elle raconta ensuite quelques anecdotes amusantes de leur quotidien, puis, seulement à la fin, demanda de manière détournée où il avait entendu parler du peuple des hommes-sirènes et s’il lui était arrivé quelque chose de fâcheux.
An Changqing pensa : Comme je le soupçonnais.
Après avoir envoyé sa lettre, il repensa aux différents moments passés avec sa mère. Il se souvint soudain que, lorsqu’il avait fait venir sa mère et sa sœur cadette au manoir princier, Dame Yu lui avait demandé avec une inquiétude inhabituelle si quelque chose d’anormal s’était produit lorsqu’il avait partagé le lit de Xiao Zhige. À l’époque, bien qu’il eût trouvé cette façon de poser la question quelque peu étrange, il avait simplement pensé que sa mère était tellement inquiète pour lui qu’elle s’était mal exprimée. Mais maintenant qu’il y repensait, il était certain que quelque chose se cachait derrière cette question et que sa mère ne lui en avait jamais parlé.
An Changqing tendit la lettre à Xiao Zhige pour qu’il la lise, puis déclara : « Il est difficile de tout expliquer clairement dans une lettre. Il faudra encore demander directement à ma mère pour comprendre ce qui s’est passé. »
Xiao Zhige était du même avis. Après avoir réfléchi un instant, il déclara : « Maintenant que tu es enceinte, il vaut mieux éviter que tu te déplaces. Je vais envoyer des hommes escorter maman et Xianyu jusqu’à Yanzhou. » Il marqua une pause avant d’ajouter : « Lorsqu’elles seront arrivées, qu’elles restent temporairement à Yanzhou. »
An Changqing comprit presque immédiatement ce qu’il voulait dire et hésita : « C’est Sa Majesté… »
Xiao Zhige acquiesça et dit d’une voix grave : « D’après les dernières nouvelles transmises par les espions, Sa Majesté est tombé gravement malade il y a quelque temps. Même après avoir guéri, son état d’esprit et son énergie sont très inférieurs à ce qu’ils étaient auparavant. »
Plus précisément, c’était cet « Élixir du Retour du Printemps » offert par le taoiste Liao qui avait posé problème. Depuis que taoiste Liao lui avait présenté cet élixir, l’empereur An Qing lui accordait une grande faveur. Sous l’influence délibérée du taoiste Liao, l’empereur An Qing avait également commencé à accorder davantage sa confiance à la noble concubine Shu et au troisième prince. Lorsque le troisième prince avait conduit des troupes à Sizhu pour réprimer la révolte, il n’avait pas eu le temps d’intervenir, les troubles populaires ayant déjà été apaisés. Malgré cela, après son retour à Yejing pour rendre compte de sa mission, l’empereur An Qing lui avait accordé de nombreuses récompenses. Il avait également promu plusieurs fonctionnaires appartenant au parti de la noble concubine Shu. Le vent politique à la cour commençait à changer, et le parti de l’impératrice et du prince héritier ne pouvait naturellement plus rester tranquille.
Xiao Zhige n’avait fait que laisser filtrer quelques informations à leur intention, mais tous deux avaient su entendre la musique des cordes et comprendre l’intention élégante et avaient utilisé leurs propres stratagèmes pour faire tomber le taoiste Liao.
(NT : Expression signifiant comprendre les intentions derrière ses paroles. Elle vient d'une scène du Roman des Trois Royaumes )
Quant à l’empereur An Qing, lorsqu’il avait appris les effets néfastes de « l’Élixir du Retour du Printemps », il s’était emporté au point d’en tomber malade et avait craché du sang. Il était resté allongé sur son lit impérial pendant cinq ou six jours avant de reprendre connaissance, mais son énergie avait déjà considérablement diminué. Avant de prendre l’élixir, il avait encore l’apparence d’un homme d’âge mûr d’une quarantaine d’années. Après l’avoir pris, il avait semblé rajeunir de dix ans. Mais lorsque les effets secondaires de l’élixir s’étaient manifestés, son état était devenu pire qu’avant ; on disait qu’il avait désormais l’apparence d’un vieillard de plus de cinquante ans.
Heureusement, l’Office impérial de médecine comptait également quelques médecins compétents et disposait de précieuses substances médicinales pour le maintenir. Bien qu’il ne fût plus dans son état d’autrefois, l’empereur An Qing ne risquait pas de mourir dans l’immédiat.
Seulement, la noble concubine Shu et le troisième prince avaient été impliqués dans l’affaire du taoiste Liao, avaient perdu la faveur impériale et avaient été confinés. Le parti de l’impératrice avait, quant à lui, profité de l’occasion pour prendre de l’ampleur. De plus, l’empereur An Qing manquait désormais d’énergie et n’était plus en mesure de s’occuper des affaires de la cour. Le prince héritier commençait déjà à montrer des signes de prise en charge de la régence.
En repensant au comportement du prince héritier à Yejing, qui avait à plusieurs reprises cherché à se rapprocher d’An Changqing, le visage de Xiao Zhige se refroidit légèrement. Il pensa qu’il serait plus prudent de faire venir rapidement sa famille sur son propre territoire, afin d’éviter également que le prince héritier ne puisse à l’avenir s’emparer de cette faiblesse.
La situation à Yejing était actuellement chaotique. Faire discrètement sortir deux personnes du domaine situé à l’extérieur de la ville n’était pas une tâche difficile.
An Changqing réfléchit à la situation à Yejing et trouva lui aussi que l’endroit n’était plus très sûr. En temps de paix, que les deux femmes de la famille vivent dans un domaine à l’extérieur de la ville ne posait aucun problème particulier. Mais en cette période troublée, même avec des gardes pour les protéger, il était extrêmement facile qu’un incident survienne. Bien que la vie à Yanzhou fût quelque peu difficile, elle restait préférable à celle menée au cœur du tourbillon.
Voyant qu’il n’avait aucune objection, Xiao Zhige envoya immédiatement quelqu’un porter une lettre à Yejing. Des gardes du manoir princier furent également affectés au domaine où vivaient Dame Yu et Xianyu. Le moment venu, ils pourraient discrètement les escorter toutes deux jusqu’à Yanzhou.
Une fois les affaires sérieuses réglées, Xiao Zhige rangea la lettre, passa un bras autour de la taille d’An Changqing et le guida avec précaution vers l’extérieur : « An Fu a dit que tu avais peu d’appétit ce matin ? Est-ce que la cuisine n’a pas préparé quelque chose à ton goût, ou bien ne te sens-tu pas bien ? »
Ces derniers jours, Xiao Zhige semblait enfin avoir réalisé qu’il allait devenir père. Il traitait presque An Changqing comme une porcelaine fragile. Dès qu’ils étaient au manoir, il fallait absolument qu’An Changqing reste dans son champ de vision, de peur qu’il ne se cogne ou ne se blesse. Même lorsqu’ils dormaient, il ne le touchait plus inconsidérément et se tenait parfaitement tranquille. En revanche, il se levait quatre ou cinq fois par nuit pour lui remonter sa couverture, craignant constamment qu’An Changqing ne la repousse et ne prenne froid.
La nuit précédente encore, An Changqing s’était réveillé à moitié dans son sommeil et avait découvert que Xiao Zhige ne dormait pas au milieu de la nuit, mais ne cessait de le regarder. Sans le temps passé à dormir à ses côtés et sans être depuis longtemps habitué à son odeur, An Changqing aurait peut-être été effrayé au point d’en avoir un malaise.
Voyant à présent Xiao Zhige aussi nerveux, il se sentit à la fois impuissant et amusé et marmonna : « Je n’ai pas peu d’appétit. J’ai simplement mangé un demi-bol de bouillie de moins. »
Xiao Zhige fronça les sourcils : « D’habitude, tu manges deux bols de bouillie, auxquels s’ajoutent deux ou trois assiettes de petits légumes. » Ce matin, il n’en avait pourtant mangé qu’un bol et demi.
Ces derniers temps, An Changqing avait effectivement eu très bon appétit. Chaque matin, il mangeait deux bols de bouillie de viande accompagnés de deux ou trois assiettes de petits légumes frais et appétissants. À midi, il lui fallait au minimum deux plats de viande, deux plats de légumes et une soupe, auxquels s’ajoutait un grand bol de riz aux huit trésors, pour être rassasié. Même ainsi, il devait encore manger quantité de pâtisseries entre le déjeuner et le dîner.
Au début, Xiao Zhige avait craint qu’il ne mange trop et ne surcharge son estomac. Puis, lorsque Hu Shifeiétait venu l’examiner et avait expliqué que certaines personnes enceintes avaient effectivement beaucoup plus d’appétit, il s’était mis à craindre qu’An Changqing ne mange pas assez. Dès qu’il avalait une bouchée de moins qu’à l’accoutumée lors d’un repas, il devait en demander soigneusement la raison.
An Changqing en eut mal à la tête. Il prit la main que Xiao Zhige avait posée distraitement autour de sa taille et la plaça sur son ventre, lui demandant de le toucher attentivement : « Je n’ai même pas encore de ventre. Seigneur, ne t’inquiètes-tu pas un peu trop tôt ? »
Xiao Zhige pinça les lèvres et lui caressa très doucement le ventre : « Mais Hu Shifei a dit que les premiers mois nécessitaient encore davantage de précautions. »
An Changqing le corrigea : « Le docteur Hu a clairement dit que c’étaient les trois premiers mois, lorsque la grossesse était encore instable, qui nécessitaient des précautions. » Or, sans même s’en rendre compte, il avait déjà dépassé les trois mois les plus dangereux. À l’époque, ils avaient simplement pris ses symptômes pour un malaise physique, et personne n’avait osé envisager une grossesse. Lorsqu’ils avaient finalement confirmé qu’il était enceinte, plus de trois mois s’étaient déjà écoulés. Hu Shifei avait également déclaré par la suite que son pouls était vigoureux et que son corps était en excellente santé. La grossesse étant encore récente, il était impossible de détecter pour l’instant l’état du fœtus, mais puisque le père était en bonne santé, le fœtus ne pouvait naturellement pas être en mauvaise santé.
Xiao Zhige, lui, n’avait retenu que la moitié de ce qu’on lui avait dit. Depuis lors, il aurait presque voulu installer An Changqing sur un piédestal et ne plus lui laisser faire quoique ce soit.
Malheureusement, An Changqing avait encore beaucoup de choses à gérer et ne pouvait réellement pas se permettre de rester oisif dans l’immédiat.
Les habitants installés à l’extérieur de la ville avaient désormais trouvé un logement, et la construction de la ville extérieure était en cours. Les différents règlements et dispositions qu’ils avaient établis avaient également commencé à être appliqués. Mais leur mise en œuvre faisait inévitablement surgir des problèmes. Comme ces règlements avaient principalement été élaborés par An Changqing, les vénérables fonctionnaires, lorsqu’ils n’arrivaient pas à se décider, venaient naturellement lui demander conseil. An Changqing, quant à lui, débordait d’énergie. Non seulement il se rendait régulièrement aux bureaux administratifs pour discuter avec les vénérables fonctionnaires, mais il allait également à l’extérieur de la ville rendre visite aux habitants et les encourager.
Après son retour au palais princier, Xiao Zhige en entendit parler, et son visage ne se dérida plus.
Mais il était impossible de révéler au grand jour la grossesse d’An Changqing, et il ne pouvait pas non plus empêcher les autres de venir au manoir du général pour demander à le voir. Xiao Zhige n’osait pas non plus le retenir directement dans le palais ; il ne pouvait donc que braquer son regard sévère sur les vieux fonctionnaires qui venaient solliciter An Changqing. Pourtant, ces fonctionnaires civils déjà âgés ne savaient absolument pas lire les expressions des autres — ou plutôt, même lorsqu’ils comprenaient, ils faisaient semblant de ne pas comprendre. À présent, ils avaient une grande confiance en An Changqing. Dès qu’une affaire se présentait, ils devaient d’abord demander son avis. Quant au Prince de la Guerre du Nord ? Après tout, il n’y avait pas de guerre actuellement, et il ne servait donc pas à grand-chose.
Alors qu’ils parlaient ainsi, le gardien de la porte vint de nouveau annoncer que le responsable de l’atelier des artisans demandait à voir le wangfei.
L’atelier des artisans venait d’être créé peu auparavant. C’était également une proposition récente d’An Changqing. Il avait été établi parallèlement à l’atelier d’armement de l’armée. L’atelier d’armement était chargé de concevoir et d’améliorer les armes et équipements militaires, tandis que l’atelier des artisans rassemblait des artisans talentueux issus du peuple afin de concevoir spécialement des outils et des machines utiles à la population. Tout cela avait commencé peu auparavant, lorsqu’An Changqing était allé inspecter la ville extérieure et avait constaté que les habitants avaient énormément de difficultés à puiser de l’eau. Comme le terrain était élevé et qu’il était difficile d’y acheminer l’eau, ils ne pouvaient utiliser que des charrettes tirées par des bœufs pour transporter l’eau, une voiture après l’autre, ce qui demandait énormément d’efforts. Il s’était alors souvenu des quelques années d’errance qui avaient suivi sa mort, lorsqu’il avait vu, à l’extérieur de la ville de Yejing, un type de roue hydraulique qui permettait de transporter l’eau jour et nuit sans aucune force humaine, en utilisant uniquement la puissance de l’eau.
Cependant, il n’en connaissait que la forme et ignorait complètement comment la fabriquer. Il avait donc eu l’idée de rassembler des artisans afin qu’ils mettent au point cette roue hydraulique. Si les terres de Yanzhou étaient si pauvres, c’était notamment en raison du manque d’eau. La région de Yanzhou possédait peu de cours d’eau ; seul un affluent de la rivière Si y coulait, et le climat était de surcroît sec et peu pluvieux. S’ils parvenaient à mettre au point cette roue hydraulique, ils pourraient alors résoudre le problème de l’irrigation.
Lorsque Xiao Zhige avait entendu son idée, il avait lui aussi estimé que cette entreprise serait extrêmement bénéfique à Yanzhou. Ce fut grâce à son soutien sans réserve que l’atelier des artisans avait été créé et que de nombreux artisans du peuple avaient été recrutés.
An Changqing gardait la roue hydraulique à l’esprit. Après avoir recruté les artisans, il leur avait exposé ce qu’il savait de la roue hydraulique et leur avait demandé de trouver rapidement un moyen de la fabriquer. Heureusement, ces artisans s’étaient montrés à la hauteur. Après plusieurs discussions avec An Changqing, ils avaient finalement réalisé un premier modèle de roue hydraulique. Le responsable était venu en personne cette fois-ci précisément pour l’inviter à se rendre à l’atelier afin de voir la roue hydraulique.
À peine avait-il appris que les artisans avaient déjà mis au point un premier modèle de roue hydraulique qu’An Changqing s’anima aussitôt. Il ne se soucia même plus de Xiao Zhige et, d’un pas vif, s’apprêtait à suivre le responsable jusqu’à l’atelier.
Xiao Zhige, laissé derrière lui, assombrit le visage et l’interpella : « Le wangfei ne se sent pas bien. Il vaut mieux rester au palais et attendre que votre santé soit rétablie avant d’y aller. »
À ces mots, le responsable s’arrêta net. Il regarda An Changqing avec hésitation, ne sachant que faire.
An Changqing comprit immédiatement qu’il allait encore lui faire la morale. Il avait voulu profiter du moment avant qu’il ne commence pour filer rapidement, mais il n’y parvint finalement pas. Il dut se retourner et lui adresser un sourire distrait : « Je me porte parfaitement bien, je n’ai aucun malaise. »
Après quoi, il fit même quelques grands pas pour le lui montrer. Ce n’était vraiment pas qu’il ne faisait pas attention à sa santé. À présent, son ventre était encore parfaitement plat ; hormis le fait qu’il mangeait davantage, il ne ressentait absolument aucun inconfort. Au contraire, il avait de plus en plus d’énergie. À rester enfermé toute la journée au palais, il avait presque l’impression qu’il allait prendre racine.
Xiao Zhige ne s’en souciait guère. En le voyant marcher d’un pas aussi vif, son cœur trembla deux fois, mais il ne pouvait rien dire devant un étranger. Après avoir contenu ses paroles pendant un long moment et constaté qu’An Changqing insistait pour aller voir la roue hydraulique, il ne put que déclarer d’un ton sombre : « Faites préparer une voiture. J’irai avec le Wangfei. »
--
Note de l’auteur :
Song Song : Je suis vraiment dans une situation difficile.
Traducteur: Darkia1030
Créez votre propre site internet avec Webador