TTBE - Chapitre 70 - Lire en cachette un petit récit populaire

 

An Changqing ne s’était jamais senti aussi embarrassé. Assis dans une maison de thé, il enchaînait les tasses de thé les unes après les autres, tandis que Madame Yu, An Xianyu et les deux gardes allongeaient le cou pour écouter avec un intérêt manifeste.

Il dut ainsi entendre le conteur narrer pendant une demi-heure les amours et les haines entre le Dieu de la Guerre et le Roi Renard. Ce ne fut qu’ensuite que celui-ci frappa de nouveau le bloc de bois, but une gorgée de thé et déclara d’une voix retentissante :

« Si vous souhaitez connaître la suite de cette histoire, revenez écouter le prochain épisode. Mesdames et messieurs, je vous attends demain. »

L’histoire s’interrompait précisément au moment le plus captivant. Les spectateurs poussèrent des soupirs de regret avant de quitter les lieux par petits groupes. La table d’An Changqing se trouvait dans le dernier coin de la salle ; pendant un moment, personne ne fit attention à eux.

An Xianyu commenta avec enthousiasme : « Les romans populaires de Yanzhou sont bien plus audacieux et originaux que ceux de Yeijing. Cette région mérite vraiment sa réputation de mœurs plus ouvertes. »

An Changqing la regarda avec surprise. « Tu lis donc aussi des romans populaires ? »

Sa jeune sœur avait toujours été douce et raisonnable. À la maison, elle passait son temps à lire, à s’exercer à la calligraphie ou à faire des travaux d’aiguille ; elle révélait rarement un côté aussi espiègle et vif. An Changqing ignorait même qu’elle lisait ce genre d’ouvrages.

Se rendant compte qu’elle avait laissé échapper quelque chose, An Xianyu tira discrètement la langue, puis reprit aussitôt un air sage. « Il se fait tard. Ne devrions-nous pas rentrer ? »

Comme prévu, An Changqing détourna immédiatement son attention. Tous trois avaient passé une bonne partie de la journée dehors, et l’heure du dîner approchait déjà. Ils montèrent donc dans leurs palanquins pour rentrer.

À leur arrivée à la résidence, Xiao Zhi­ge était déjà revenu. Il prenait le thé dans la cour avec Qi Wei, Tie Hu et les autres. En les voyant arriver, les généraux se levèrent aussitôt pour les saluer.

Xiao Zhi­ge échangea simplement un regard avec An Changqing, sans rien dire.

En revanche, lorsque Qi Wei aperçut An Xianyu derrière eux, ses yeux s’illuminèrent. Il s’éclaircit la gorge, prit un air d’une gravité exemplaire et joignit les mains avec solennité. « J’ai appris que Madame et Mademoiselle étaient venues séjourner à Yanzhou. Nous sommes spécialement venus vous présenter nos respects. Je me nomme Qi Wei, vice-général de Yanzhou, issu du clan Qi de Boling, et je ne suis pas encore… »

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Xie Ling, le sourire aux lèvres, lui écrasa vigoureusement le pied.

Interrompu en plein élan, Qi Wei lui lança un regard furieux, mais il ne put poursuivre et dut se contenter d’afficher un sourire plein de rancœur.

Ces jeunes hommes étaient tous élégants, au regard droit et à la conduite irréprochable. Rien qu’à leur attitude respectueuse envers elles, Madame Yu comprit qu’ils agissaient par égard pour An Changqing et Xiao Zhi­ge. Après un bref instant de réflexion, elle se détendit et leur rendit leur salut avec un sourire.

Puisqu’ils étaient venus, il était naturel qu’ils restent dîner.

Le repas était déjà préparé en cuisine. Selon l’usage, hommes et femmes auraient dû être installés à deux tables séparées. Mais comme les seules femmes présentes étaient Madame Yu et An Xianyu, et qu’à Yanzhou, où les grandes familles aristocratiques étaient rares, les convenances étaient moins rigides, on jugea qu’il serait trop triste de les faire manger seules. Les deux tables furent donc réunies en une seule.

La présence de dames eut un effet immédiat : les généraux, pourtant habitués à venir régulièrement profiter des repas, devinrent spontanément beaucoup plus distingués.

Ce ne fut qu’après le dîner, lorsque Madame Yu et An Xianyu regagnèrent l’arrière-cour, que Qi Wei poussa un long soupir de soulagement. Il se glissa aussitôt auprès d’An Changqing avec un air malicieusement conspirateur. « Puisque nous sommes entre nous, je vais parler franchement à Votre Altesse. Votre jeune sœur est-elle déjà fiancée ? »

An Changqing resta un instant interdit, puis plissa les yeux en observant son expression. « Pas encore. Pourquoi ? »

Qi Wei se frotta les mains en ricanant. « Eh bien, c’est parfait ! Monsieur n’est pas marié, demoiselle ne l’est pas non plus. Pourquoi ne pas unir encore davantage nos deux familles ? »

Derrière lui, Xie Ling lui asséna un coup de pied. « Qui va négocier son propre mariage ? Tu n’as vraiment aucune manière. »

Qi Wei trébucha presque et faillit s’étaler de tout son long. Après avoir retrouvé son équilibre, il se retourna pour lancer un regard noir à Xie Ling. « Toi, faux gentilhomme qui prends toujours des airs vertueux, tu mérites bien de ne jamais trouver d’épouse ! Moi, je commence simplement par prendre la température auprès de Son Altesse. Si elle est d’accord, j’écrirai à ma famille pour faire venir une entremetteuse officielle demander la main de Mademoiselle. »

Les voyant s’éloigner de plus en plus du sujet, An Changqing toussota. Il ne refusa pourtant pas catégoriquement. « Je n’ai qu’une seule sœur. Son mariage devra naturellement respecter avant tout sa propre volonté. »

À bien y réfléchir, An Xianyu n’était effectivement plus très jeune. Sans la rupture de ses précédentes fiançailles, elle aurait déjà dû être en âge de se marier. Depuis qu’elle vivait avec Madame Yu dans leur domaine campagnard, elles avaient été préservées des intrigues mondaines, mais son mariage en avait également été retardé.

En entendant Qi Wei en parler, An Changqing réalisa soudain que plusieurs des généraux placés sous les ordres de Xiao Zhi­ge constituaient eux aussi d’excellents partis.

L’idée germa dans son esprit, sans qu’il donne immédiatement son accord. Il décida d’abord d’en discuter avec Madame Yu, puis de demander l’avis d’An Xianyu.

Qi Wei ne se découragea nullement. Tout joyeux, il acquiesça avec empressement, puis continua longtemps encore à vanter ses propres mérites, jusqu’à ce que Xie Ling, excédé, lui donne un nouveau coup de pied.

« Parlons des affaires sérieuses. »

« Ah… » Qi Wei interrompit enfin son interminable autopromotion avec un visible regret, puis se souvint de la véritable raison de leur venue.

Retrouvant son sérieux, il déclara : « Le champ de patates douces à l’extérieur de la ville approche de la récolte. Les vieux paysans qui s’en occupent ont fait une estimation approximative : nous devrions récolter près de vingt shi de patates douces. »

Les plants de patates douces semés en mai avaient bénéficié d’un apport intensif d’engrais et d’une irrigation régulière. Avec un ensoleillement favorable, ils avaient déjà presque atteint leur maturité et pourraient être récoltés vers la fin du huitième mois.

An Changqing avait certes déjà expliqué que les livres mentionnaient des rendements de plusieurs dizaines de shi par mu, mais lire une chose dans un ouvrage et la voir de ses propres yeux étaient deux expériences totalement différentes. Tous les hommes présents connaissaient parfaitement le rendement habituel d’un mu de terre cultivée ; en le comparant à celui des patates douces, ils avaient l’impression de rêver.

Même Qi Wei et les autres peinaient encore à y croire.

« Avec autant de patates douces… qu’allons-nous en faire ? On dirait qu’une galette est tombée du ciel. »

Xiao Zhi­ge répondit : « Nous en conserverons une partie comme réserves de vivres pour l’armée. Quant au reste… Nuonuo, qu’en penses-tu ? »

An Changqing réfléchit un instant avant de répondre : « Nous pouvons demander aux fonctionnaires locaux de faire connaître aux habitants les avantages de la patate douce et d’en promouvoir la culture. Les patates restantes serviront de tubercules de semence. Une fois que la population en aura compris les bienfaits, nous pourrons leur permettre d’échanger de l’argent ou des céréales contre des tubercules destinés à être plantés. Ainsi, au printemps prochain, les habitants pourront cultiver des patates douces sur leurs terres libres et les récoltes de l’année suivante seront assurées. »

Le rendement de la patate douce était extraordinaire. Elle pouvait se manger aussi bien cuite que crue, son goût était agréable, et une ou deux suffisaient à rassasier un adulte. Une telle culture, pourvu qu’on en fasse connaître les qualités au plus grand nombre, ne manquerait pas de séduire les cultivateurs.

Une fois sa culture largement répandue à Yanzhou, le problème des pénuries alimentaires qui tourmentait les habitants chaque année pourrait être résolu en grande partie.

Xiao Zhige était en parfait accord avec sa pensée et hocha la tête : « Alors, cette affaire sera finalement discutée et mise en œuvre par Nuonuo et les différents grands fonctionnaires. »

À eux deux, ils échangèrent quelques mots chacun leur tour et réglèrent rapidement le plan à suivre. Qi Wei et les autres en restèrent stupéfaits. Lorsqu’ils sortirent, Qi Wei disait encore à Xie Ling : « Tu ne trouves pas que le Wangfei ressemble de plus en plus au prince ? »

Xie Ling lui lança un regard en coin : « Tu ne t’en rends compte que maintenant ? »

Qi Wei se gratta la tête et secoua la tête d’un air pensif : « Ce n’est pas ça, c’est simplement qu’avant, cette impression n’était pas aussi forte. »

Bien qu’ils eussent toujours respecté le Wangfei, c’était principalement parce qu’ils lui étaient reconnaissants pour les questions relatives aux vivres et au fourrage, ou encore par considération pour le général. Mais ils ne savaient pas depuis quand, désormais, à leurs yeux, le Wangfei était devenu l’égal du général.

Pour les décisions prises par le Wangfei, ils ne les mettaient pas en doute et ne demandaient plus non plus l’avis du général. Ils avaient envers le Wangfei la même confiance qu’envers le général.

« Deuxième benêt. » Xie Ling secoua la tête, trop paresseux pour lui accorder davantage d’attention, puis partit le premier à grands pas.

*

Après le départ des invités, il ne resta plus que Xiao Zhige et An Changqing.

An Changqing avait l’esprit entièrement occupé par la question de la culture généralisée des patates douces dont ils venaient de parler. De nombreuses idées bouillonnaient déjà dans son esprit et il n’avait même plus le temps de bavarder avec Xiao Zhige. Il se rendit directement au cabinet d’étude, prit son pinceau et nota d’abord ses idées générales, afin de pouvoir, lorsqu’il se rendrait aux bureaux administratifs quelques jours plus tard, en discuter avec les vieux fonctionnaires et en élaborer les détails.

Lorsqu’il posa enfin son pinceau, plusieurs pages avaient déjà été remplies dans son carnet.

Xiao Zhige ne vint pas le déranger. Il avait seulement posé sur le bureau une tasse de thé au ginseng encore tiède. An Changqing en but une demi-tasse les yeux plissés, puis s’étira avant de se préparer à regagner sa chambre.

Alors qu’il allait se lever, son regard balaya par hasard une pile de livres posée sur le bureau. C’était une pile de livres que Xiao Zhige lisait habituellement. An Changqing y touchait rarement, mais aujourd’hui, dans cette pile, dépassait de manière incongrue le coin coloré d’un livre.

An Changqing se rassit et, les yeux plissés, retira le livre qui dépassait particulièrement. Sur la couverture étaient dessinés deux beaux jeunes hommes, l’un martial et élancé, l’autre d’une beauté élégante et séduisante. Sur la gauche, deux grands caractères tracés d’un coup de pinceau audacieux annonçaient : « Démon déchu » ; c’était manifestement le titre du livre.

Lorsqu’il en feuilleta les pages, il découvrit qu’elles contenaient à la fois des illustrations et du texte. Les petits personnages en couleur étaient dessinés avec minutie, mais leurs expressions et leurs gestes étaient extrêmement intimes et audacieux. Quant au texte, il racontait ceci : le Roi Renard avait découvert l’identité du Dieu de la Guerre et, pour éviter de lui attirer des ennuis, voulait rompre leur fraternité et ne plus jamais le revoir. Le Dieu de la Guerre refusait naturellement. Après une lutte entre eux, le Dieu de la Guerre, consumé par la colère, immobilisa alors le Roi Renard…

An Changqing : …

Pourquoi même le cabinet d’étude cachait-il ce genre de petit roman ?

Il plissa les yeux en examinant la pile de livres où le roman avait été dissimulé. Habituellement, les domestiques n’étaient pas autorisés à entrer dans le cabinet d’étude. Il n’y avait que lui et Xiao Zhige qui y entraient et en sortaient. Ce n’était naturellement pas lui qui avait caché ce livre. Il s’agissait très probablement de…

Il glissa le petit roman dans sa manche et se leva tranquillement pour retourner dans la chambre principale.

Après le repas, Xiao Zhige n’avait rien de particulier à faire et s’exerçait donc au maniement de la lance dans la cour. Lorsqu’il vit An Changqing revenir du cabinet d’étude, il rangea sa longue lance, essuya soigneusement sa sueur avec un mouchoir, puis alla à sa rencontre : « Tu as terminé ? »

An Changqing lui lança un regard en coin et répondit d’un simple « Mm ».

Xiao Zhige ignorait encore que son livre avait été découvert parce qu’il n’avait pas su le dissimuler correctement. Il le suivit donc à l’intérieur. Après s’être lavés l’un après l’autre, ils s’installèrent sur le lit pour discuter.

An Changqing fit tourner ses yeux et dit délibérément : « Aujourd’hui, j’ai accompagné mère et Yu’er au salon de thé pour écouter une histoire. Le conteur a raconté une histoire sur un Dieu de la Guerre et un Roi Renard, et elle était plutôt intéressante. Seigneur, l’as-tu déjà entendue ? »

La paupière de Xiao Zhige tressaillit. Il baissa les yeux vers lui. An Changqing demeura impassible, comme s’il souhaitait simplement partager avec lui l’histoire qu’il avait entendue.

Après avoir légèrement réfléchi, Xiao Zhige répondit d’un ton posé : « Non. De quoi parlait-elle ? »

Le sourire au coin des lèvres d’An Changqing s’élargit quelque peu. Avec un air malicieux, il dit : « Je n’en ai entendu qu’une partie aujourd’hui. Justement, j’ai trouvé tout à l’heure ce petit roman dans le cabinet d’étude. Et si, pour une fois, le seigneur le regardait avec moi ? »

Sur ces mots, il sortit le petit roman de sous l’oreiller et le secoua devant lui.

« … » Le visage de Xiao Zhige se contracta légèrement. Il pinça les lèvres et demanda avec quelque gêne : « Pourquoi y aurait-il un tel petit roman dans le cabinet d’étude ? »

« C’est bien ce que je me demande. » An Changqing poursuivit en suivant son raisonnement : « Je suis moi-même très perplexe. Ce n’est pas moi qui l’y ai placé. Alors, qui a bien pu le faire ? »

Il haussa un sourcil, sa voix se faisant légère : « Ce ne serait pas le prince qui l’aurait caché en secret à mon insu ? »

« … »

Xiao Zhige demeura silencieux. Après un long moment, le visage raide, il hocha la tête et répondit d’un ton parfaitement sérieux : « Je ne l’ai pas caché en secret. »

An Changqing lui donna un petit coup de pied au mollet : « Depuis quand le prince aime-t-il donc lire ce genre de petits romans ? Je ne le savais pas. »

Probablement animé par l’idée qu’il valait mieux assumer jusqu’au bout, Xiao Zhige répondit cette fois plus rapidement : « J’ai entendu dire que ce petit roman racontait notre vie antérieure. » C’était donc pour cette raison qu’il avait voulu le lire.

An Changqing plaça le petit roman entre eux et désigna une page : « En quoi cela nous ressemble-t-il ? »

L’illustrateur n’avait décidément aucune pudeur : il avait dessiné les scènes avec une audace et une franchise déconcertantes.

Voyant qu’An Changqing continuait à tourner les pages, Xiao Zhige pinça les lèvres et lui retira le petit roman des mains. Cette fois, il approuva sincèrement : « Mm. Cela ne nous ressemble pas. »

Jamais il ne forcerait Nuonuo…

Cependant, en repensant aux différentes postures inédites et extravagantes qu’il avait vues dans le petit roman, la pomme d’Adam du Prince de Guerre du Nord se souleva légèrement et sa voix devint rauque : « Mais il y a tout de même quelques éléments intéressants. Cela mérite encore d’être lu… »

Avant d’embrasser An Changqing, la dernière pensée qui traversa l’esprit du Prince de Guerre du Nord fut qu’il faudrait trouver un prétexte pour faire interdire ce genre de petit roman aussi sensuel. Bien qu’il prît beaucoup de plaisir à les lire, il n’était pas convenable que d’autres les voient.

Même si les personnages dessinés ne ressemblaient pas à Nuonuo, quand bien même il ne s’agissait que d’une histoire de vie antérieure aussi illusoire qu’insaisissable, il ne voulait pas que des étrangers puissent la regarder.

Il n’y avait que lui qui devait pouvoir regarder son Nuonuo.

 

 

Traducteur: Darkia1030