Le marquis de Liuchun resta un instant sans voix, puis éclata d’un rire gêné : « Avec un wangfei aussi élégant et distingué, il n’est guère étonnant que le prince de Guerre du Nord ne prête pas attention à ces vulgaires beautés. » Sur ces mots, il agita la main et fit sortir les deux jeunes hommes au visage inquiet.
« Lorsqu’on a trop mangé de mets rares et raffinés, il faut bien, de temps à autre, revenir à une bouillie de riz légère et à quelques plats simples pour se rafraîchir le palais. »
Il parlait ainsi en faisant mine de plaisanter, mais Xiao Zhige ne lui accorda pas la moindre attention. Il était venu boire, non se divertir. Son wangfei était jaloux; s’il osait toucher à ces hommes, il devrait probablement passer la nuit dans le cabinet d’étude.
Le marquis de Liuchun et les autres comprirent alors qu’il n’était nullement disposé à plaisanter sur ce sujet. Ils cessèrent donc de parler des jeunes hommes et se mirent à boire avec sérieux.
Après quelques coupes, le marquis de Liuchun se hâta de flatter le prince de Guerre du Nord en disant que lui et le wangfei étaient véritablement très attachés l’un à l’autre. Mais, intérieurement, il trouvait ce wangfei excessivement jaloux. À l’entendre parler ainsi de son époux, le prince de Guerre du Nord semblait même en être fier.
Xiao Zhige, quant à lui, expliqua avec naturel que, lorsqu’il avait été envoyé à Yanzhou en raison de la guerre, la situation avait été critique et les provisions presque épuisées. C’était An Changqing qui avait rassemblé des vivres, demandé l’autorisation du Père Empereur et personnellement escorté les provisions jusqu’à Yanzhou avec l’armée, résolvant ainsi la crise.
Il estimait que ce genre d’affection véritable était bien plus précieux que toutes les concubines du monde. Si une femme n’aimait qu’un homme pour sa richesse et son statut, à quoi bon en avoir davantage ? « Les fleurs sur une broderie sont faciles à ajouter, mais le charbon sous la neige est difficile à obtenir (NT : idiome : il est facile d’apporter quelque chose à quelqu’un lorsqu’il est déjà dans la prospérité, mais il est bien plus difficile de lui venir en aide dans l’adversité). Il est facile de partager les richesses et les honneurs ; il est bien plus difficile d’affronter ensemble les épreuves. »
Les rumeurs s’étaient pourtant déjà répandues dans toute la capitale. An Changqing n’y prêtait pas attention, mais Xiao Zhige, lui, les trouvait profondément irritantes. Il ne parvenait pas à retrouver ceux qui les avaient propagées afin de leur demander des comptes, et ne pouvait donc que boire pour dissiper son irritation.
Il posa finalement sa coupe et regarda les personnes présentes : « Vous êtes tous des hommes intelligents, messieurs. J’imagine que vous n’êtes pas assez stupides pour envoyer vos filles afin de rechercher gloire et fortune. »
Le cœur de tous les fonctionnaires fit un bond. Ils comprirent enfin que cette invitation à boire n’avait jamais eu pour véritable but de boire avec eux : le prince de Guerre du Nord était venu les avertir.
Ils s’empressèrent donc tous de nier avoir envoyé qui que ce soit.
Xiao Zhige ne resta pas davantage. Il quitta même les lieux plus tôt que prévu pour se rendre à Sanweizhai acheter les pâtisseries qu’An Changqing lui avait demandées. Dans ses yeux se lisait une tendresse manifeste.
Après son départ, les fonctionnaires poussèrent plusieurs soupirs. Le marquis de Liuchun demanda alors qui avait répandu la rumeur selon laquelle le wangfei avait perdu la faveur du prince. Le comte de Quyi répondit que la rumeur venait du palais. À ces mots, ils cessèrent tous deux de parler.
Par la suite, ils avertirent également les femmes de leurs familles qu’elles devaient traiter le wangfei avec respect et cesser de répandre ces rumeurs. Après tout, même si le prince de Guerre du Nord avait déjà un fils et une fille légitimes, ceux-ci étaient élevés sous la responsabilité du wangfei. Sa position de princesse légitime était donc parfaitement assurée.
Quant à Xiao Zhige, il se rendit directement à Sanweizhai.
An Changqing aimait particulièrement les pâtisseries de cette boutique. Lorsqu’ils se trouvaient à Yanzhou, il n’avait pas pu en manger, et après leur retour à Yejing, il n’avait pas non plus pu sortir librement à cause des rumeurs qui circulaient. Xiao Zhige s’en était souvenu et était donc venu lui en acheter.
Le patron de Sanweizhai l’accueillit avec empressement. Lorsqu’il apprit qu’il venait acheter des pâtisseries pour la princesse, il demanda aussitôt s’il devait préparer les variétés habituelles qu’il aimait.
Xiao Zhige lui demanda de prendre une portion de tout ce qu’An Changqing appréciait, ainsi que quelques-unes des nouvelles variétés.
Le patron prépara alors deux boîtes. Dans celle du dessous se trouvaient les pâtisseries habituelles, tandis que celle du dessus contenait les nouvelles variétés. Il ajouta également une boîte offerte gratuitement en guise de présent respectueux.
« Si le wangfei apprécie les nouvelles variétés, nous pourrons en préparer fraîches et les faire livrer directement au palais », proposa-t-il avec un sourire.
L’enthousiasme du patron ne déplaisait pas à Xiao Zhige. Il prit la boîte à provisions, régla l’addition, puis se retourna et sortit.
Ce ne fut qu’après l’avoir joyeusement raccompagné jusqu’à la porte que le patron donna ses instructions à son employé : « Vite, va prévenir les cuisines de préparer davantage de ces nouvelles variétés de pâtisseries. Nous allons encore avoir beaucoup à faire ces prochains temps. »
Xiao Zhige était naturellement loin de se douter que le patron de Sanweizhai considérait An Changqing comme une véritable poule aux œufs d’or. Chaque pâtisserie qu’An Changqing avait achetée plusieurs fois était ensuite goûtée par les habitants à sa suite, si bien que le magasin n’avait absolument aucune difficulté à les vendre.
Il monta à cheval avec la boîte à provisions à la main. À mi-chemin, il aperçut encore quelqu’un qui vendait des bonbons aux pignons de pin. Il s’arrêta donc pour en acheter un paquet avant de rentrer.
Au palais princier, An Changqing se trouvait dans la pièce voisine, où il jouait avec les deux enfants.
Les deux enfants avaient maintenant un peu plus de quatre mois. Leur nourrice avait suffisamment de lait et les avait nourris de sorte qu’ils fussent bien potelés et le teint éclatant. Leurs traits encore délicats devenaient eux aussi de plus en plus fins et adorables.
À cet instant, tous deux venaient de manger à leur faim et avaient été installés sur une couverture de laine épaisse et moelleuse pour jouer avec An Changqing.
En général, à quatre mois passés, les nourrissons ne pouvaient encore que remuer les mains. Mais ces frère et sœur grandissaient rapidement et avaient déjà une force considérable. Ils étaient désormais capables de s’agripper au bras d’un adulte pour rester assis un moment. La petite sœur, Xiao Anzhu, était particulièrement robuste et vive comparée à son frère. Chaque fois qu’An Changqing allait s’amuser avec son frère, elle avançait en roulant avec force et s’allongeait sur Xiao Anheng, adoptant un air de petit tyran.
En comparaison, son frère Xiao Anheng était beaucoup plus calme et n’aimait guère bouger. Il se contentait de regarder partout avec ses grands yeux noirs et brillants. Chaque fois qu’An Changqing lui parlait, il ouvrait grand les yeux pour l’écouter, comme s’il pouvait réellement comprendre ce qu’on lui disait.
Même la nourrice soupirait souvent d’admiration devant An Changqing, disant que le petit prince héritier était vraiment un enfant très sage et raisonnable.
Lorsque Xiao Zhige arriva, il entendit An Changqing dire d’une voix grave : « Zhu’er, descends. »
Xiao Anzhu protesta : « Ah ! Ah ! »
« Qu’est-ce que tu fais encore ? »
Xiao Zhige poussa la porte et entra. Il vit alors sa petite fille, les fesses relevées, allongée sur son grand frère. An Changqing, le visage sévère, essayait justement de lui faire entendre raison et lui interdisait d’embêter son frère.
Xiao Anzhu n’avait probablement rien compris, mais elle n’arrêtait pas de faire « ah, ah ». À chaque parole d’An Changqing, elle répondait par un « ah ». Le père et la fille échangeaient ainsi une phrase après l’autre, comme s’ils se disputaient.
« Tu as encore mis ton père en colère. »
Xiao Zhige prit sa fille dans ses bras. Il en évalua le poids avec un sourire et dit : « Elle a encore bien grossi. »
Xiao Anzhu agita ses petits bras potelés, attrapa les cheveux de son père et tira dessus de toutes ses forces.
Xiao Zhige ressentit une vive douleur et laissa échapper un « ss » avant de relever légèrement les sourcils : « Elle a aussi gagné en force. Elle fera une excellente recrue pour les arts martiaux. Elle tient de moi ! »
« Continue donc à la gâter. J’ai bien peur qu’elle ne devienne une petite tyranne plus tard. »
An Changqing prit son fils aîné dans ses bras. Voyant que, malgré le temps que sa sœur avait passé allongée sur lui, il n’avait même pas pleuré et riait encore aux éclats, il ne put s’empêcher de rire lui aussi : « Toi aussi, tu es bien trop gâté. »
Xiao Zhige prit également le garçon dans ses bras et les porta tous deux, un dans chaque bras. Avec une aisance manifeste, il balança doucement les bras pour les amuser.
« J’ai acheté des pâtisseries à Sanweizhai aujourd’hui. Veux-tu que je demande aux domestiques de les apporter ici ? »
An Changqing secoua la tête et, le menton appuyé sur sa main, regarda les trois membres de la famille en souriant : « Nous les mangerons tout à l’heure. »
Puisqu’il avait dit cela, Xiao Zhige n’insista pas.
Tous deux jouèrent encore un long moment avec les enfants. Lorsque le frère et la sœur furent fatigués de jouer et s’endormirent, ils sortirent discrètement de la pièce.
An Changqing s’étira et marmonna : « Ils sont déjà capables de nous épuiser autant à cet âge. Qu’est-ce que ce sera quand ils seront grands ? »
Xiao Zhige le fit asseoir sur une chaise, puis lui massa les épaules avec une force parfaitement maîtrisée. Le sourire au coin de ses lèvres ne disparut pas un instant : « Quand ils seront grands, ils sauront naturellement se tenir. À ce moment-là, ils étudieront, apprendront à écrire, monteront à cheval et tireront à l’arc… Il y aura un maître pour s’occuper d’eux. »
An Changqing trouva que ce n’était pas faux. Il se sentit aussitôt soulagé et sourit d’un air malicieux : « Nous n’aurons donc à supporter leurs espiègleries que pendant quelques années. »
Après avoir encore discuté un moment, Xiao Zhige fit apporter les pâtisseries et les fit disposer dans des assiettes.
An Changqing avait effectivement quelque peu envie des pâtisseries de Sanweizhai. Il plissa les yeux de satisfaction en les mangeant. « Pourquoi as-tu pensé à aller à Sanweizhai aujourd’hui ? »
« Tu en avais parlé hier soir, alors je suis passé par là. » Xiao Zhige lui répondit ainsi, puis lui raconta également ce qui s’était passé aujourd’hui au restaurant.
An Changqing en rit à n’en plus pouvoir : « On t’invite à boire, et tu trouves encore le moyen de les tourner en dérision. Le marquis de Liuchun risque fort de t’éviter à l’avenir. »
« Ils ont dit que ma maison n’était pas en paix. Il fallait bien que je leur rende la pareille. »
Xiao Zhige prononça ces mots avec une parfaite assurance.
« Où est-ce que notre maison n’est pas en paix ? » An Changqing le regarda, quelque peu agacé.
Le prince de Guerre du Nord réfléchit sérieusement un instant avant de corriger docilement sa formulation : « Dire que notre maison n’est pas en paix n’est effectivement pas très approprié. Il faudrait plutôt dire que nos relations conjugales ne sont pas harmonieuses. Il faudrait simplement leur faire goûter eux aussi à cette saveur. »
An Changqing : « … »
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Note de l’auteur :
Songsong : Ce soir, Nuonuo n’aura certainement plus aucune raison de me refuser (se réjouit secrètement).
Nuonuo : image d’un roulement des yeux
Nous y voilà ! Aujourd’hui, c’est encore Songsong qui a peur de sa femme~.
Traducteur: Darkia1030
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