Xiao Jiu- Chapitre 12

 

  1.  

Le jeune prince avait atteint l’âge de vingt ans et il n’était plus convenable qu’il continuât à vivre au palais. Il avait auparavant chargé des gens de choisir une résidence dans la capitale et, le jour de sa majorité, il s’y installa.

Le jeune prince fit son emménagement dans sa nouvelle demeure avec une grande discrétion. Il n’invita même personne pour le féliciter, à l’exception d’un voisin dont la résidence n’était séparée de la sienne que par une rue.

Ce voisin n’était autre que le seigneur Yan.

Après l’audience, le seigneur Yan vint lui rendre visite. Lorsqu’il entra, le jeune prince était en train de préparer du thé dans la cour.

L’ensemble du jardin de la résidence princière avait été aménagé sur le modèle des jardins de Jiangnan (NT : jardins traditionnels du sud-est de la Chine, réputés pour leur élégance raffinée, et leurs paysages soigneusement aménagés pour imiter la nature), avec un petit pont de pierre enjambant un ruisseau, ainsi que des pavillons et des kiosques au bord de l’eau. Le jeune prince bomba fièrement le torse et déclara : « J’ai conçu tout cela moi-même. »

Le seigneur Yan remarqua dans le bassin une dizaine de carpes koï jaune orangé. Le jeune prince lui expliqua : « Ces poissons apportent la bonne fortune. »

Le seigneur Yan aperçut ensuite un groupe de pigeons qui roucoulaient en volant çà et là au-dessus de la cour et demanda : « Et ces pigeons, qu’apportent-ils ? »

Le jeune prince répondit avec un sourire radieux : « Ils peuvent apporter les lettres de Yan gege. »

Le seigneur Yan ne put retenir un sourire : « Pour une distance aussi courte entre mon domicile et votre résidence princière, même à pied, j’arriverais plus vite qu’un pigeon. »

« Ce n’est pas pareil », expliqua le jeune prince. « Je veux retrouver la sensation que j’éprouvais autrefois lorsque Yan gege m’écrivait des lettres depuis le camp militaire. »

Après avoir dit cela, le jeune prince se souvint soudain de quelque chose. Il cligna des yeux et demanda au seigneur Yan : « Yan gege, as-tu conservé toutes les lettres que je t’écrivais à l’époque ? »

Le seigneur Yan resta un instant interdit, se frotta le nez et répondit d’un ton vague : « Je les ai encore. »

  1.  

Le jeune prince fit visiter au seigneur Yan chaque recoin de la résidence princière. Alors qu’il s’apprêtait à retourner préparer le thé, il se retrouva bloqué par la haute stature du seigneur Yan.

Le jeune prince leva la tête vers lui, perplexe.

L’expression du seigneur Yan était grave. Il baissa délibérément la voix et demanda à l’oreille du jeune prince : « Que signifie la présence de ces gardes devant votre résidence, Votre Altesse ? Je reconnais ces hommes : ils viennent tous du palais. Est-ce que l’empereur vous fait assigner à résidence ? »

Le sourire disparut peu à peu du visage du jeune prince. Il se mordit les lèvres sans répondre.

Le seigneur Yan attendit un moment. Pensant qu’une fois encore, il n’obtiendrait pas de réponse, il s’apprêtait à renoncer lorsque le jeune prince prit soudain la parole à voix basse : « Si Yan gege veut entendre toute l’histoire, alors venez avec moi. »

Le seigneur Yan suivit le jeune prince dans sa chambre. Il le regarda fermer soigneusement les portes et les fenêtres, puis les vérifier une par une avant de revenir s’asseoir à ses côtés. Le jeune prince inspira profondément et déclara : « En réalité, c’est moi qui aurais dû hériter du trône. »

  1.  

À l’automne, deux ans auparavant, le vieil empereur tomba soudainement gravement malade. Les médecins impériaux se succédèrent pendant plusieurs mois pour l’examiner, sans parvenir à améliorer son état. Dans toute la cour, chacun savait pertinemment que les jours du vieil empereur étaient comptés.

Le vieil empereur avait toujours aimé le jeune prince plus que tout. Celui-ci resta donc chaque jour à son chevet pour prendre soin de lui. Il lui essuyait la sueur, lui faisait prendre ses médicaments et s’occupait personnellement de tout.

Durant les derniers jours de sa vie, l’esprit du vieil empereur était tantôt lucide, tantôt confus. Un jour, alors que le Premier ministre lui faisait un rapport sur les affaires de l’État, le vieil empereur se leva soudainement et déclara qu’il voulait transmettre le trône au jeune prince.

Le jeune prince et le Premier ministre furent tous deux stupéfaits et affirmèrent que cela était absolument impossible. Cependant, le vieil empereur semblait avoir pris sa décision. Malgré leurs tentatives pour l’en dissuader, il insista pour rédiger le décret de succession. Quelques jours plus tard, le vieil empereur monta paisiblement sur une grue s’envolant vers l'ouest dans son sommeil (NT : idiome signifiant mourir).

Après la mort du vieil empereur, afin de préserver l’intérêt général, le jeune prince et le Premier ministre souhaitèrent tous deux garder cette affaire secrète. Ils ne s’attendaient cependant pas à ce qu’elle soit divulguée on ne savait comment en l’espace d’une seule nuit et se répande dans tout le palais sous forme de rumeur.

Par la suite, bien que l’empereur actuel soit monté sans encombre sur le trône, il se méfia constamment du jeune prince. Comme le seigneur Yan l’avait constaté, il avait d’abord fait en sorte que celui-ci reste au palais et lui avait interdit de sortir de son propre chef. Ensuite, il avait utilisé la fille du Premier ministre pour empêcher ce dernier de changer de camp. Désormais, il avait même déployé d’importantes forces pour surveiller le jeune prince et contrôler chacun de ses mouvements…

  1.  

Le jeune prince raconta au seigneur Yan toute l’histoire et tous les tenants et aboutissants de l’affaire. Lorsqu’il eut terminé, tous deux restèrent silencieux pendant un long moment. Dans la pièce, seul le bruit de leur respiration se faisait entendre.

Depuis l’extérieur, la voix de Zhenzhu retentit, agitée : « Votre Altesse, votre thé est prêt. »

Le jeune prince renifla et s’efforça de calmer sa respiration avant de répondre : « Laissez-le là pour le moment. »

Lorsque les pas de Zhenzhu se furent éloignés, le seigneur Yan demanda enfin à voix basse : « Où se trouve le décret de succession à présent ? »

Le jeune prince se leva et se dirigea vers la bibliothèque. Il fit tourner l’un des vases de jade et, aussitôt, une niche secrète apparut au milieu de la bibliothèque. À l’intérieur reposait précisément un rouleau doré.

Le seigneur Yan resta figé sur place. Le jeune prince, la voix étranglée par l’émotion, saisit la manche du seigneur Yan. Sa voix était chargée de toute l’injustice et de toute l’angoisse qu’il avait gardées en lui pendant toutes ces années sans personne à qui se confier.

« Yan gege, je n’ai jamais songé à m’emparer du trône. Je sais bien que je n’ai pas la clairvoyance ni la capacité à voir loin de mon frère l’empereur. Je ne suis pas fait pour cela. Mais personne n’a voulu me croire… »

La voix du jeune prince se fit de plus en plus faible. Ses yeux brillants de larmes restaient fixés sur le seigneur Yan. À cet instant, celui-ci sentit soudain une profonde douleur lui serrer la poitrine. Sans réfléchir davantage, il attira le jeune prince dans ses bras.

Le seigneur Yan comprenait la situation du jeune prince. S’il ne remettait pas ce décret, le jeune prince resterait éternellement une menace majeure aux yeux de l’empereur. Mais s’il le remettait et perdait la protection que lui conférait le décret posthume, il risquait alors véritablement de ne plus avoir la vie sauve.

Le seigneur Yan ferma les yeux et appuya fermement la tête du jeune prince contre sa poitrine, lui caressant doucement le dos à plusieurs reprises pour le réconforter.

Le corps du jeune prince se raidit légèrement. Depuis la mort de son père impérial, cela faisait bien trop longtemps qu’il n’avait pas connu une étreinte comme celle-ci. Dans cette immense capitale, il ne trouvait personne en qui il puisse avoir confiance. Désormais, alors que chacun de ses pas était devenu difficile, le seigneur Yan était son seul soutien.

Le jeune prince s’abandonna doucement contre la poitrine du seigneur Yan. Les larmes qu’il avait accumulées depuis si longtemps jaillirent enfin sans retenue, et, mêlées à sa peur et à son inquiétude, elles mouillèrent peu à peu le col du vêtement du seigneur Yan.

Le seigneur Yan frotta doucement son menton contre le sommet de la tête du jeune prince, tout en lui tapotant le dos. Sa poitrine vibra légèrement lorsqu’il murmura : « Votre Altesse, n’ayez pas peur. Je suis là. »

Cette voix était douce et posée, et elle pénétra directement dans le cœur du jeune prince, lui procurant soudain un profond sentiment de sécurité.

Le jeune prince essuya ses larmes, releva la tête de la poitrine du seigneur Yan et, le visage couvert de larmes, demanda entre deux sanglots : « Yan gege, à l’avenir, pourriez-vous m’appeler Xiao Jiu ? »

Ces paroles, douces et légères, semblaient être comme une plume effleurant à peine le cœur du seigneur Yan. Son regard bougea légèrement et cette sensation de douleur sourde dans sa poitrine s’intensifia.

Il entrouvrit les lèvres et répondit d’une voix douce : « J’ai compris, Xiao Jiu. »

 

Traducteur: Darkia1030

 

 

 

 

 

 

 

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