Le jeune prince sentit simplement le peu d’espoir qui subsistait encore dans son cœur s’éteindre peu à peu.
À cet instant, le seigneur Yan se tenait juste derrière l’empereur, à moins de quelques mètres de lui, mais le jeune prince n’osa plus tourner la tête pour le regarder une seule fois.
Comme à son habitude, l’empereur sourit au jeune prince et lui demanda avec sollicitude : « Xiao Jiu, pourquoi avez-vous le teint si mauvais aujourd’hui ? »
Le visage pâle du jeune prince ne laissait pas paraître la moindre émotion. Il joignit les mains devant lui en direction de l’empereur et répondit : « Je vous remercie de votre sollicitude, Votre Majesté. Votre frère cadet a simplement pris froid il y a quelques jours. »
Après l’avoir entendu, l’empereur fit immédiatement apporter une fourrure de renard et la posa lui-même sur les épaules du jeune prince. Les ministres présents en bas de l’estrade furent témoins de la scène et affirmèrent tous que l’empereur portait une profonde affection à son frère.
Ce soir-là, un groupe de danseurs venu des Régions occidentales fut spécialement invité à se produire devant l’empereur afin d’animer le banquet. L’empereur était de fort bonne humeur et regarda attentivement le spectacle tout au long de la représentation, échangeant de temps à autre quelques mots avec le jeune prince.
Celui-ci répondait distraitement, l’esprit rempli de questions.
Il ne comprenait pas. À présent, il ne représentait plus la moindre menace pour l’empereur : celui-ci n’avait qu’à prononcer un seul mot pour décider de sa vie ou de sa mort. Pourquoi devait-il encore feindre une telle affection fraternelle ?
Il ne comprenait pas non plus pourquoi l’homme qui, la veille encore, lui tenait la main et l’embrassait avec tant de tendresse pouvait, l’instant d’après, se tenir derrière quelqu’un d’autre et piétiner ainsi les sentiments sincères qu’il lui avait offerts.
Le jeune prince eut un rire amer au fond du cœur. Tant pis. Qu’ils fassent donc comme bon leur semble.
À cet instant, en contrebas, les coupes s’entrechoquaient et la musique et les danses battaient leur plein. Le jeune prince resta ainsi tranquillement assis à sa place, le cœur étonnamment paisible.
L’espace d’un instant, il eut même l’impression que tout ce qui existait en ce monde ne le concernait plus. Vivre ou mourir, aimer ou haïr, tout cela n’avait plus rien à voir avec lui.
Des années plus tard, chaque fois que le jeune prince repensait à tout ce qui s’était produit cette nuit-là, il ressentait encore une douleur aiguë dans la poitrine.
À l’époque, il était toujours plongé dans son propre monde, au point de ne même pas avoir le temps de réagir lorsque les événements se produisirent.
Un danseur venu des Régions occidentales se trouvait au centre de la scène. Au moment précis où la musique atteignit son paroxysme, il tira soudain un poignard de sa botte et, suivant le rythme des tambours, se précipita droit vers l’empereur.
Les cris éclatèrent dans l’assistance. Le jeune prince, assis à côté de l’empereur, se leva précipitamment, mais avant même d’avoir retrouvé son équilibre, une silhouette surgie de derrière lui le repoussa violemment.
« Lianqing ! » Le cri du seigneur Yan retentit à son oreille. Le jeune prince, projeté au sol, écarquilla les yeux d’incrédulité.
C’était le nom personnel de l’empereur. (NT : il est interdit de prononcer le nom personnel (minghui) de l’empereur par respect)
Dans ce moment de crise extrême, l’esprit du jeune prince, d’ordinaire si simple, fit enfin le rapprochement. Certains faits qu’il avait négligés pendant tant d’années devinrent soudain parfaitement clairs.
Mais il n’eut pas le temps d’y réfléchir davantage. Il se redressa péniblement depuis le sol et vit le poignard étincelant passer devant ses yeux avant de s’enfoncer droit dans la poitrine du seigneur Yan.
Le seigneur Yan cracha une gorgée de sang et s’agenouilla, raide comme une statue, devant le jeune prince.
L’empereur fut escorté hors des lieux par les gardes qui s’étaient précipités pour assurer sa protection. L’assassin, ayant échoué dans sa tentative, prit la fuite au milieu de la confusion.
Le jeune prince regarda impuissant le seigneur Yan s’effondrer lentement sous ses yeux. À cet instant, le ciel et la terre semblèrent tourner autour de lui, comme si toute sa force lui avait été arrachée.
Son corps tremblait sans arrêt. Il se traîna en tremblant jusqu’au seigneur Yan pour voir dans quel état il se trouvait.
Le sang ne cessait de jaillir de la poitrine du seigneur Yan et, dès qu’il s’écoulait, se fondait dans sa robe rouge sombre, si bien qu’il était impossible de savoir quelle quantité il avait réellement perdue.
Les larmes du jeune prince se déversèrent instantanément. Il s’agenouilla auprès du seigneur Yan et cria son nom.
La vision du seigneur Yan était déjà devenue floue ; il lui fallut déployer beaucoup d’efforts pour distinguer le visage de la personne devant lui.
Dans son état de semi-conscience, il eut l’impression que les larmes qui coulaient sur ce petit visage étaient peut-être plus abondantes que le sang qui s’échappait de sa propre poitrine. Il voulut lever la main pour les essuyer, mais, au bout du compte, son bras retomba, impuissant.
Traducteur: Darkia1030
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