Le jeune prince serra la lettre dans sa main et la relut encore et encore pendant une bonne demi-journée. Il n’y avait pourtant que quatre caractères, mais il avait l’impression de ne jamais pouvoir se lasser de les regarder.
Curieuse au possible, Qiaoqiao voulut jeter un coup d’œil en lui versant de l’eau : « Qu’est-ce que le prince trouve donc si intéressant ? » Mais le jeune prince retira prestement la lettre.
Il plia soigneusement le papier et le rangea dans sa manche, tout en toussotant deux fois d’un air parfaitement sérieux : « Ce n’est qu’une lettre sans grande valeur littéraire. L’écriture n’est même pas très régulière, elle ne mérite donc pas vraiment qu’on l’apprécie. »
Qiaoqiao le crut et sortit avec la théière. À peine eut-elle refermé la porte que le jeune prince ressortit discrètement la lettre « sans grande valeur » et recommença à la lire en souriant bêtement.
Le lendemain, le jeune prince se posta de bonne heure sous le mur d’enceinte de la cour, leva la tête et attendit la colombe voyageuse. Il se dit que, s’il recevait encore aujourd’hui une lettre du seigneur Yan, il lui ferait, à contrecœur, la grâce de lui répondre.
Cependant, il attendit jusqu’au crépuscule sans jamais recevoir de lettre.
Le jeune prince était quelque peu agité et faisait les cent pas dans la cour, les mains derrière le dos, lorsque le jeune domestique chargé de la porte accourut et lui dit : « Votre Altesse, aujourd’hui, j’ai bavardé avec le majordome de la maison voisine. J’ai appris que son maître souffrait d’une réapparition d’une ancienne blessure, qu’il avait une forte fièvre persistante et qu’il était alité depuis plusieurs jours… »
Le domestique n’avait pas encore terminé sa phrase qu’il vit son prince se précipiter dehors comme le vent.
Le jeune prince se hâta vers la demeure du seigneur Yan. Comment le majordome de la maison voisine aurait-il osé l’arrêter ? Il le laissa directement entrer.
Le seigneur Yan était effectivement allongé sur son lit. Son teint était légèrement pâle. À l’instant où le jeune prince le vit, ses yeux s’empourprèrent.
Le seigneur Yan ne s’attendait pas à voir soudainement apparaître le jeune prince. Il fut à la fois ravi et quelque peu désorienté. Il se redressa sur son lit, attira le jeune prince à ses côtés et le consola doucement à voix basse : « Je vais bien, je vais bien, Xiao Jiu. »
En entendant cela, le jeune prince retrouva son calme. Bien que le visage du seigneur Yan fût quelque peu amaigri et fatigué, il constata que ses mouvements ne semblaient effectivement pas entravés. Il ne put s’empêcher de pousser un long soupir de soulagement.
Puis il se rendit compte qu’il s’était précipité ici avec tant d’empressement qu’il risquait de perdre toute dignité. Il prit donc une pose digne de son rang et déclara : « Si ce prince est venu vous rendre visite, c’est uniquement par souci du peuple. Puisque vous n’avez rien de grave, je vais donc rentrer… »
Le seigneur Yan prit soudain la parole. « J’ai quelque chose. »
« Quoi donc ? »
« J’ai mal à la poitrine », répondit le seigneur Yan avec un visage impassible.
Le jeune prince resta stupéfait. C’était la première fois de sa vie qu’il entendait le seigneur Yan dire qu’il avait mal.
Et, il ne savait trop pourquoi, mais il crut même percevoir dans cette phrase une légère nuance de caprice.
Le cœur du jeune prince s’attendrit de nouveau. Il se rassit auprès du seigneur Yan et dit doucement : « Laisse-moi voir ta blessure. »
Le seigneur Yan obéit et dénoua son vêtement intérieur, révélant une large poitrine aux muscles fermes. Pourtant, cette poitrine qui aurait dû être lisse était couverte de cicatrices, grandes et petites. Elles étaient toutes les médailles qu’il avait gagnées sur le champ de bataille.
Contrairement aux autres blessures, l’une des plus profondes venait à peine de cicatriser. Elle ne se trouvait qu’à deux pouces du cœur et ses contours étaient entourés d’une large zone rouge et enflée. Rien qu’en la regardant, on pouvait imaginer à quel point la blessure avait été grave à l’époque.
Le jeune prince tendit ses doigts tremblants et effleura lentement cette cicatrice.
« Ce jour-là, tu as en réalité pris le coup à ma place, n’est-ce pas ? » demanda le jeune prince.
Le jour où le jeune prince avait pris la décision de quitter la capitale, il était resté silencieux tout le long du trajet, assis dans la calèche.
Il n’avait cessé de se demander : son Yan gege était un maître martial d’une grande puissance, il avait remporté tant de batailles ; comment avait-il pu recevoir en pleine poitrine le coup d’un assassin aussi facilement ?
Au moment où il avait été repoussé, il avait clairement vu le seigneur Yan s’avancer pour protéger l’empereur. Alors, comment avait-il fini par s’effondrer devant lui ?
« L’assassin était venu pour moi », affirma le jeune prince avec certitude.
Le seigneur Yan ne répondit pas, ce qui revenait à l’admettre.
Au départ, l’assassin s’était effectivement dirigé vers l’empereur. Pensant protéger l’empereur, le seigneur Yan avait repoussé le jeune prince hors de la zone de danger. Il n’avait cependant pas imaginé que, dans l’instant suivant, l’assassin changerait de direction et se précipiterait droit sur le jeune prince.
Le seigneur Yan n’avait pas eu le temps de ramener son sabre. Alors que la dague allait s’enfoncer dans le jeune prince, il n’avait pas réfléchi et s’était interposé de son propre corps, sans se soucier du reste.
« Lorsque l’assassin a été découvert, il avait déjà été réduit au silence », déclara calmement le seigneur Yan, révélant ainsi ce qui s’était passé par la suite.
Mais il ne poursuivit pas. Il se dit qu’il valait peut-être mieux laisser au jeune prince conserver les derniers fragments d’affection qu’il éprouvait pour son gege empereur. Le jeune prince avait déjà trop souffert ; il ne pouvait se résoudre à le faire souffrir davantage.
Traducteur: Darkia1030
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