Devenir fou, être blessé, gagner de l'argent pour faire vivre sa famille.
« … Tu repars encore ? »
Les pointes des cheveux de Jing Zihua venaient tout juste d'être permanentées. Elle portait une haute queue de cheval, et quelques mèches ondulées, un peu plus longues, retombaient sur son front, faisant ressortir la pureté et la délicatesse de son visage, aussi lisse que du jade.
Adossée à une pompe à essence, elle plaisanta à moitié : « Tu te donnes tant de mal… il y a vraiment de l'argent à gagner ? »
Chi Xiaochi sourit. « Bien sûr. »
Jing Yiming tenait le pistolet de la pompe à deux mains. En se balançant légèrement, il en introduisit l'embout dans le réservoir de la moto de Chi Xiaochi pour faire le plein.
Chi Xiaochi pencha la tête comme un enfant pour le regarder.
Jing Yiming leva les yeux vers lui avec admiration ; dans son regard brillaient les étoiles les plus pures.
Le coude appuyé sur le tableau de bord, Chi Xiaochi lui tapota doucement la tête en traînant volontairement sur les mots : « Je gagne de l'argent… pour faire vivre ma famille. »
Jing Zihua répondit : « Ne te tue pas à la tâche. »
« Oui… c'est bien comme ça », répondit Chi Xiaochi.
Il dévissa le bouchon de sa gourde isotherme remplie d'alcool fort et en but une gorgée.
« Qu'est-ce qui est bien ? »
Chi Xiaochi sourit. « Rien. »
S'il se donnait autant de mal, c'était précisément pour que des gens comme Jing Zihua, qui avaient autrefois lutté contre le destin, constamment à deux doigts de la mort, puissent aujourd'hui lui dire en toute tranquillité : « Ne te tue pas à la tâche. »
Il quitta la station-service au guidon de sa moto désormais remplie de carburant.
Au début, leur essence provenait de la station-service où ils s'étaient d'abord réfugiés. Plus tard, ils avaient découvert cette petite ville adossée à un gisement pétrolier naturel. Une nouvelle station-service y avait été construite, et Jing Zihua en était restée la responsable.
À peine eut-il quitté la station que, sans même attendre qu'il l'appelle, le « patron » sortit élégamment de l'ombre et vint frotter affectueusement sa tête contre sa cheville.
Chi Xiaochi serra le levier d'embrayage. « Mei Laoban, on y va. »
La panthère noire bondit sur la selle arrière, s'y accroupit, puis appuya doucement le bout de son museau contre la nuque de Chi Xiaochi. Son souffle brûlant lui chatouilla la peau.
Ils traversèrent lentement les rues animées de la ville.
Depuis longtemps, les habitants s'étaient habitués à ce spectacle insolite. Tout le monde savait que Ding Qiuyun élevait une panthère particulièrement docile, qui ne se fâchait même pas lorsque des enfants courageux venaient la caresser. En attendant le retour de Ding Qiuyun, elle jouait même au ballon avec les enfants du quartier.
Plusieurs passants saluèrent Chi Xiaochi : « Capitaine Ding, vous promenez encore votre chat ? »
Sans la moindre honte, Chi Xiaochi répondit : « Exactement. »
La grande panthère derrière lui n'avait pas, contrairement à d'autres espèces, développé d'intelligence humaine. En entendant cela, elle ne se vexa pas ; au contraire, elle enroula doucement sa queue autour d'une des cuisses de Chi Xiaochi et lui lécha affectueusement la nuque, si bien que celui-ci manqua de faire zigzaguer la moto. « Je conduis, je conduis ! On jouera une fois rentrés à la maison. »
La panthère cessa de le taquiner. Elle posa simplement sa tête contre son dos, se frottant doucement contre lui comme un enfant cherchant des caresses.
Chi Xiaochi la félicita d'un : « Tu es sage. »
Sans qu'il le sache, la panthère déposa, à travers les vêtements, une série de baisers légers le long de sa colonne vertébrale, vertèbre après vertèbre, avec une tendresse aussi profonde que sensuelle.
Chi Xiaochi repartit une nouvelle fois à la recherche de provisions avec son équipe habituelle. Cette fois, ils se rendaient dans une ville plus éloignée : précisément celle d'où Ding Qiuyun et ses parents s'étaient enfuis.
Comme à chaque départ, les parents Ding vinrent les raccompagner. Les deux personnes âgées étaient de bonne humeur. Ils lui rappelèrent encore de ne surtout pas rentrer chez lui ; personne ne savait encore ce qui s'y passait, et il valait mieux ne pas s'en approcher.
Lorsqu'ils quittèrent la petite ville, la neige se mit à tomber.
Par un tel temps, la moto risquait de déraper. Craignant également que son « patron » ne se fatigue à courir, Chi Xiaochi chargea aussi bien la moto que la panthère dans la benne du camion.
Pendant le trajet, Sun Yan essaya de capter les faibles signaux radio avec le récepteur du camion. Une chanson passait dans un grésillement affreusement faux, et il chantait avec elle en balançant la tête.
Sun Bin somnolait sur le siège passager. Il avait sans doute passé la moitié de la nuit à réparer une ligne électrique tombée en panne dans le quartier est.
N'ayant rien d'autre à faire, Chi Xiaochi tenait entre les mains un vieux poste radio à semi-conducteurs hors d'usage et en démontait les composants, utilisant un morceau de feutre comme support.
Yan Lanlan s'approcha. « Capitaine Ding, laissez donc Petit Sun s'en occuper. »
Sans quitter des yeux l'ancien circuit imprimé qu'il manipulait avec sérieux, Chi Xiaochi répondit: « Je sais faire. Quelqu'un me l'a appris. »
Mei Laoban semblait lui aussi très intéressé par ces petites pièces. Il les poussa doucement du bout de la patte, les regroupant en plusieurs tas.
Chi Xiaochi fit claquer sa langue. Il lui tapota doucement la patte ; la panthère redevint aussitôt sage, posa la tête sur les genoux de Chi Xiaochi et resta auprès de son maître.
Un jeune homme particulièrement audacieux s'amusait à manipuler sa queue, mais elle conserva son habituelle patience et l'ignora complètement.
Le camion filait sur une route déserte lorsqu'une mélodie lointaine leur parvint soudain de l'extérieur, croisant leur route. C'était « Joyeux anniversaire ». Au beau milieu de ces rues désolées d'un monde post-apocalyptique plongé dans l'hiver… qu'est-ce qui pouvait bien chanter ?
Poussée par la curiosité, Yan Lanlan ouvrit le petit judas du camion et jeta un coup d'œil dehors. Elle inspira brusquement. « Arrêtez le camion ! »
Elle frappa contre la cloison. « Grand Sun, arrête-toi ! »
Au moment où Sun Yan écrasa la pédale de frein, Yan Lanlan avait déjà ouvert la porte arrière. Sans attendre que le véhicule s'immobilise complètement, elle sauta au sol sous les regards incrédules de ses compagnons.
Une fine couche de neige fraîche craquait sous ses pas.
Elle courut vers la source du chant.
L'être qui avançait en sens inverse entendit également les pas derrière lui et se retourna. … C'était le petit chien-guide qui cherchait Xu Jingyuan.
Comparé à deux ans auparavant, il avait énormément changé. L'une de ses pattes avant était endommagée. Son corps, jadis aussi blanc qu'une boule de neige, était désormais couvert d'une couche grisâtre impossible à nettoyer, si bien qu'il ressemblait à une vieille serpillière sale.
On aurait dit qu'une bête sauvage l'avait pris pour une proie : sa queue avait été presque entièrement arrachée, n'en laissant qu'un tout petit moignon nu, semblable à une queue de lapin, ce qui lui donnait un aspect presque comique.
Il boitait en avançant, tandis que le haut-parleur logé dans son abdomen diffusait la mélodie de « Joyeux anniversaire ».
Seuls ses yeux étaient restés aussi limpides qu'autrefois.
Le petit chien-guide reconnut Yan Lanlan. Il inclina poliment la tête. « C'est vous, mademoiselle de la station-service. »
Yan Lanlan était arrivée essoufflée. Mais une fois devant lui, elle ne sut plus quoi dire. De larges nuages de vapeur s'échappaient de sa bouche à chacune de ses expirations.
À le voir dans cet état, il était évident qu'il n'avait toujours pas retrouvé sa petite maîtresse.
Yan Lanlan renifla discrètement puis lui adressa un sourire éclatant. « Cette chanson est très jolie. »
Le petit chien-guide répondit avec douceur : « Aujourd'hui, c'est le dixième anniversaire de Mademoiselle. »
Yan Lanlan eut un léger sursaut. « Ah… tu célèbres son anniversaire ? »
« Pas seulement. Je me suis dit que toutes les personnes dont c'est l'anniversaire aujourd'hui sortiraient peut-être la tête de leur maison ou de leur voiture en entendant cette chanson. Peut-être qu'ainsi je retrouverai Mademoiselle. »
Le cœur de Yan Lanlan se serra. Elle remarqua que, pour garder l'équilibre, le petit chien prenait appui avec sa patte blessée sur une petite congère. « Ta patte est blessée. »
Le petit chien-guide la souleva légèrement. « Elle ne me fait pas mal. »
« Viens avec nous », l'invita Yan Lanlan. « Nous pouvons te réparer. Chez nous, il y a beaucoup d'IA qui, comme toi, sont très bienveillantes envers les Vieux Humains. »
Le petit chien-guide demanda avec espoir : « Y a-t-il une demoiselle qui s'appelle Xu Jingyuan ? »
Yan Lanlan garda le silence. Elle ne pouvait pas lui mentir.
Le petit chien-guide comprit lui aussi ce que signifiait ce silence. Il secoua doucement la tête avec douceur. « Je viens justement de là-bas. »
Il se retourna et fixa obstinément l'horizon enneigé. « Je vais continuer vers l'avant. Peut-être passerai-je un jour par chez vous. À ce moment-là, nous nous reverrons peut-être. Au revoir, mademoiselle de la station-service. »
Voyant le petit chien-guide s'apprêter à reprendre sa route, Yan Lanlan l'appela précipitamment : « Attends ! »
Le petit chien-guide se retourna.
Même en sachant que ce qu'elle allait dire risquait de blesser ce fidèle petit chien, Yan Lanlan prit son courage à deux mains et déclara : « Elle t'a abandonné à l'époque, et toutes ces années, elle n'est jamais revenue te chercher. Peut-être qu'elle t'a déjà oublié. »
Le petit chien-guide demeura immobile dans le vent glacial. Les bourrasques chargées de neige soulevaient son pelage gris en mèches éparses.
Ses grands yeux noirs et blancs fixèrent Yan Lanlan un instant. Puis il entrouvrit la gueule, comme s'il lui adressait un doux sourire. « Peut-être qu'elle m'oubliera. Peut-être qu'elle m'a déjà oublié. Peut-être qu'elle a déjà un nouveau chien-guide… Mais je veux le constater de mes propres yeux, je veux m'assurer qu'elle peut vivre sans moi. Alors je serai rassuré. Merci de vous inquiéter pour moi, mademoiselle de la station-service. »
Après avoir parlé, il s'inclina avec élégance devant Yan Lanlan, puis se retourna et s'engagea dans le vent glacial qui soufflait sans relâche.
Yan Lanlan resta figée sur place.
Tout comme deux ans auparavant, le petit chien-guide était apparu en marchant sur la neige, puis s'en était allé de la même façon, tel un mirage qui n'existait que dans les paysages enneigés.
Pourtant, la mélodie qui s'éloignait continua longtemps encore à résonner dans son esprit.
Ce ne fut qu'au coup de klaxon de Sun Yan qu'elle revint à elle. Elle courut jusqu'au camion, grimpa d'un bond sur le marchepied et, au moment de soulever la bâche, se retourna une dernière fois.
Les empreintes en forme de fleurs de prunier (NT : les traces de pattes des chiens et des chats sont traditionnellement comparées à des fleurs de prunier) laissées par le petit chien-guide disparaissaient peu à peu sous la neige fraîche.
Elle pinça les lèvres avant de rentrer dans le camion, apportant avec elle une bourrasque de flocons.
Une fois assise, Ding Qiuyun lui demanda : « Une connaissance ? »
Yan Lanlan épousseta la neige sur son pantalon de travail. « Une… connaissance rencontrée par hasard. »
En cette fin du monde, un sentiment aussi pur provenait pourtant d'une machine équipée d'une intelligence artificielle émotionnelle. On lui avait appris à exprimer son affection et à remplir loyalement sa mission, mais personne ne lui avait probablement jamais enseigné ce qu'il devait faire une fois son maître disparu.
Yan Lanlan raconta alors aux autres membres de l'équipe l'histoire du petit chien-guide. Pendant un long moment, personne ne dit un mot.
Ce ne fut qu'après avoir terminé son récit qu'elle réalisa soudain qu'en deux rencontres, elle ne lui avait jamais demandé son nom. Faire demi-tour n'était plus envisageable. Elle s'adossa donc contre la paroi vibrante du camion et laissa son esprit vagabonder.
Chi Xiaochi avait terminé de réparer le poste radio à semi-conducteurs. Allongé contre le ventre moelleux de son Mei Laoban, il le faisait tourner distraitement entre ses mains.
Il repensait à l'histoire racontée par Yan Lanlan, mais aussi à la manière dont il devrait se comporter lorsqu'il rencontrerait Gu Xinzhi un peu plus tard. Les secousses régulières du camion finirent toutefois par le bercer, et il s'endormit profondément, recroquevillé contre le ventre de la panthère.
Voyant que Chi Xiaochi dormait paisiblement, la panthère s'enroula instinctivement autour de lui comme une forteresse, l'entourant soigneusement de son corps, avant d'enrouler doucement sa queue autour de sa taille.
Sous la protection de son grand félin, Chi Xiaochi dormit ainsi jusqu'à leur arrivée en ville.
La métropole autrefois prospère était désormais devenue une demi-ville fantôme. Si l'on disait « demi », c'était uniquement parce qu'on y trouvait encore des traces d'activité animale.
En deux ans, tous les animaux incapables de s'adapter à leur nouvel environnement avaient disparu. Aussi, lorsqu'une autruche courut quelque temps à côté du camion avant de bifurquer vers la droite et de disparaître, personne n'en fut réellement surpris.
Ils fouillèrent plusieurs centres commerciaux désertés. Il y restait encore quelques denrées qui avaient échappé aux pillages, et le froid naturel avait prolongé leur durée de conservation.
Ils trouvèrent des brosses à dents, du dentifrice, plusieurs articles de literie pour l'hiver ainsi qu'un assortiment de casseroles, de bols et d'ustensiles de cuisine. Ils chargèrent le tout dans le camion.
Yan Lanlan, avec son cœur de jeune fille, prit même quelques masques de beauté.
Au cours de leurs recherches, ils eurent également une heureuse surprise : dans un coin de l'entrepôt se trouvaient plusieurs caisses parfaitement intactes. Stockées sur un emplacement surélevé, elles n'avaient même pas été inondées.
En les ouvrant, ils découvrirent plus d'une centaine de sacs de grains de maïs, pour un poids net de deux tonnes.
Depuis deux ans, ils n'étaient jamais parvenus à faire pousser du maïs. Ce stock rapporté à la base leur permettrait enfin de satisfaire cette envie.
Ils se rendirent ensuite dans plusieurs hôpitaux de la ville.
Après de longues recherches, les membres de l'équipe affichèrent des mines plutôt abattues.
Les trois pharmacies avaient depuis longtemps été entièrement pillées. Il ne restait que quelques médicaments oubliés dans des recoins, et, après deux ans, une partie d'entre eux n'était plus utilisable.
Chi Xiaochi, lui, n'abandonna pas. Il se rendit au plus grand hôpital du centre-ville et, au lieu de fouiller les pharmacies visibles, se dirigea directement vers la réserve pharmaceutique souterraine.
La porte de la réserve était verrouillée.
Après plusieurs expéditions infructueuses et le transport de deux tonnes de maïs, tout le monde avait perdu son enthousiasme.
Sun Bin proposa : « Capitaine Ding, si on repartait ? Il y a des animaux qui courent partout dans cette ville. Et si on tombait sur un monstre muté… »
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'une pluie de tapes sur la tête s'abattit sur lui de tous les côtés. Il poussa des « Aïe ! Aïe ! » en se réfugiant précipitamment derrière Sun Yan.
Constatant la solidité exceptionnelle de la porte de la réserve, épaisse et massive, Chi Xiaochi remarqua les nombreuses traces de coups, de leviers et même de brûlures laissées par d'anciennes tentatives d'effraction. Il examina ensuite la serrure : elle n'avait manifestement jamais été forcée. On aurait dit une noix de montagne (NT : noix de caryer de Chine, Carya cathayensis), dure comme la pierre ; tout le monde savait que son amande était délicieuse, mais chacun devait se contenter de la contempler avec impuissance.
Il demanda : « Professeur Liu, peux-tu vérifier s'il y a quelque chose d'intéressant là-dedans ? »
061 répondit avec concision : « Oui. »
Ces quelques mots furent pour Chi Xiaochi un véritable calmant.
Il s'accroupit devant la serrure, l'examina un moment, puis sortit un trombone de sa poche. Il le redressa avec les dents avant de le recourber, l'introduisit dans la serrure pour en retirer délicatement la rouille accumulée, puis retourna le trombone et entreprit de manipuler doucement le mécanisme interne.
Les membres de l'équipe étaient depuis longtemps habitués aux serrures électroniques. Face à ce vieux verrou mécanique, ils étaient complètement désemparés et ne comprenaient même pas vraiment ce que Chi Xiaochi était en train de faire.
Lorsque la lourde porte s'ouvrit lentement dans un grincement, personne ne réagit immédiatement.
Puis tous retrouvèrent leurs esprits. « Bon sang, Capitaine Ding ! Vous êtes incroyable ! Une technique aussi primitive ! »
Chi Xiaochi remit calmement le trombone tordu dans sa poche. « Quelqu'un me l'a appris. »
Lorsqu'ils découvrirent la réserve entièrement remplie de médicaments, tous devinrent fous de joie.
Tandis que chacun chargeait des caisses entières de médicaments dans le camion sans même prendre le temps d'en vérifier les dates de péremption, Chi Xiaochi aperçut, dans un coin de la réserve, un cadavre depuis longtemps desséché par le froid. Son teint était bleu livide. Il portait encore son uniforme ainsi qu'un badge d'identification : c'était le gardien de la réserve.
Au fil des années, ils avaient vu tant de personnes mortes de froid et de faim qu'un tel spectacle ne les surprenait plus.
En entrant, Chi Xiaochi avait remarqué qu'un objet obstruait la serrure : une moitié de clé cassée. En fouillant les poches du défunt, il retrouva l'autre moitié, qui s'emboîtait parfaitement avec la première, ainsi qu'une feuille froissée couverte d'écriture.
Il la déplia.
Elle contenait une longue liste de fournitures. Derrière chaque type de marchandise figurait un trait, suivi du nom des médicaments correspondants.
L'encre bleu clair utilisée pour écrire était exactement de la même couleur que les traces restées sur le creux entre le pouce et l'index de la main droite du cadavre.
Chi Xiaochi pensa qu'après la catastrophe, cet homme avait probablement voulu profiter de la proximité de cette réserve pour pratiquer de la spéculation. Il avait ainsi remis cette liste aux pillards venus chercher des médicaments afin qu'ils lui rapportent diverses fournitures en échange.
Mais dans un monde post-apocalyptique, qui aurait encore respecté sa parole ?
Lorsque les pillages avaient dégénéré, il s'était réfugié précipitamment dans la réserve et avait verrouillé la porte de l'intérieur. Malheureusement, il avait forcé trop violemment : la clé s'était brisée dans la serrure, le condamnant du même coup.
Par la suite, il avait sans doute passé les derniers jours de sa vie assis au milieu de cette montagne de médicaments, terrorisé, écoutant les cris de colère et les coups frappés contre la porte.
Chi Xiaochi posa une main sur son estomac.
Il était dur, froid et anormalement gonflé.
En observant ensuite les nombreuses plaquettes et boîtes de médicaments vides éparpillées autour du corps, il comprit que, poussé par une faim extrême, l'homme avait avalé une énorme quantité de médicaments, provoquant ainsi sa propre mort.
Chi Xiaochi poussa un léger soupir.
Il prit la feuille couverte de noms de fournitures et la déposa doucement sur le visage du gardien, qui était mort les yeux ouverts (NT : symbole d'un profond regret ou d'une injustice non résolue).
Ils emportèrent environ la moitié des médicaments, ce qui suffit presque à remplir entièrement la benne du poids lourd.
Les membres de l'équipe souriaient jusqu'aux oreilles. Tous pensaient qu'il valait mieux rentrer avant la tombée de la nuit afin d'éviter toute complication. Mais leur capitaine Ding insista pour aller encore fouiller le centre commercial voisin de la réserve, afin de voir s'il s'y trouvait quelque chose d'utile.
Habitués à lui faire confiance, personne ne formula la moindre objection.
Seule Yan Lanlan demanda avec enthousiasme : « Si on trouve encore de bonnes choses, on n'aura même plus de place pour s'asseoir ! »
Chi Xiaochi pensa intérieurement : Ce ne sera pas un problème. Nous ne chargerons qu'une seule personne.
Chi Xiaochi était alors assis dans le camion. En face de lui, deux jeunes hommes fumaient.
Adossé à la paroi de la benne, il caressait d'une main le trombone déformé dans sa poche, tandis que de l'autre il tenait le poste radio à semi-conducteurs qu'il venait de réparer. Il songeait à celui qui lui avait appris ces techniques, et un léger sourire vint flotter au coin de ses lèvres.
Soudain, il demanda aux deux jeunes hommes : « Il vous reste des cigarettes ? »
Les deux fumeurs restèrent interloqués.
Yan Lanlan le regarda elle aussi avec étonnement. « Capitaine Ding, depuis quand fumez vous ? »
À cet instant précis, Sun Yan ralentit le camion jusqu'à l'arrêt. Ils étaient arrivés devant le centre commercial.
Chi Xiaochi agita simplement la main, enjamba son Mei Laoban, qui était resté docilement couché à côté de lui, puis sourit. « Laissez tomber. »
… Il venait simplement de se souvenir de lui-même autrefois, quand il avait toujours une cigarette au coin des lèvres.
Tout en y pensant, il souleva le lourd rideau de la benne.
Une détonation retentit brusquement.
Personne n'eut le temps de réagir.
Sous la violence de l'impact, Chi Xiaochi fut projeté deux pas en arrière. Il baissa les yeux vers le côté droit de sa poitrine. Son corps vacilla comme une feuille de papier, puis il bascula en avant et tomba hors de la benne du camion.
Avant de perdre connaissance, il entendit seulement le « Xiaochi… » tremblant de 061. Aussitôt après, sa voix fut engloutie par une rafale de coups de feu qui éclataient comme des grains de haricots sautant dans une poêle.
Fou de rage, Sun Yan attrapa Sun Bin sur le siège passager et lui enveloppa la tête avec sa doudoune. « Bordel de merde ! Il y a une embuscade ! »
Mais avant même d'avoir pu sortir son arme encore brûlante, un rugissement d'une sauvagerie presque incontrôlable retentit, faisant trembler ses jambes par pur instinct.
Une silhouette noire jaillit du camion à une vitesse fulgurante. Elle choisit une carcasse de voiture d'où partaient des éclairs de bouche à feu et s'y précipita.
Dans l'instant qui suivit, chairs et sang éclatèrent dans toutes les directions, éclaboussant de rouge les trois vitres encore intactes de l'épave.
Les cris d'agonie n'eurent même pas le temps de résonner deux fois que le corps décapité fut violemment projeté contre un mur voisin.
Une ombre noire glissa ensuite hors de la voiture comme un fantôme. Sous les tirs désordonnés des assaillants pris de panique, elle progressa lentement vers le point de tir suivant.
En voyant le cadavre décapité, tous les membres de l'équipe eurent la même pensée. Un Nouveau Humain ?!
Ils n'avaient pas le temps de comprendre pourquoi tant de Nouveaux Humains étaient cachés devant ce centre commercial en apparence abandonné.
Les yeux rougis par la colère, Sun Yan abattit d'une balle un Nouveau Humain qui venait de montrer la tête, puis sortit un fusil laser dissimulé sous son siège et hurla : « Lanlan !! »
Les embusqués n'auraient jamais imaginé que leurs adversaires disposeraient d'une puissance de feu très supérieure à la leur, ni qu'ils seraient accompagnés d'une bête féroce apparaissant et disparaissant comme un spectre, d'une violence inouïe.
La douleur brouillait peu à peu les pensées de Chi Xiaochi. Devant ses yeux dansaient des myriades de points noirs.
Il sentit quelqu'un le soulever. Le camion était soumis à un feu nourri ; Yan Lanlan ne pouvait plus le remonter à bord. Elle n'eut d'autre choix que de le soutenir à moitié sur son épaule tout en reculant sous les tirs, se repliant vers l'intérieur du centre commercial.
Il ne savait pas combien de temps s'était écoulé lorsque les coups de feu finirent par cesser. L'oreille collée contre le sol, il reconnut distinctement un bruit de pas familier.
Il ouvrit difficilement les yeux.
Pourtant, la première chose qu'il vit ne fut pas son « patron » tel qu'il le connaissait.
Sous les derniers rayons du soleil couchant, la gueule de la panthère noire était entièrement couverte de sang. Des gouttes écarlates coulaient le long de ses moustaches argentées. Les muscles de sa taille se contractaient et se détendaient violemment, au rythme d'une respiration haletante.
Elle n'avait même pas pris le temps de nettoyer le sang qui maculait son corps avant d'accourir auprès de Chi Xiaochi.
Supportant la douleur, celui-ci écarta les pans de sa veste. « N'aie pas peur… Je ne suis pas blessé. »
Sous ses vêtements se trouvait une veste renforcée d'une plaque d'acier, une sorte de gilet pare-balles rudimentaire. La balle s'était écrasée contre la plaque placée à hauteur du cœur et s'était complètement déformée.
En voyant que le projectile n'avait pas pénétré son corps, la panthère sembla enfin pousser un soupir de soulagement. Elle s'agenouilla tout contre lui. Une brume bleu pâle monta dans ses yeux, contraste saisissant avec le rouge du sang qui recouvrait tout son pelage.
Chi Xiaochi lui caressa doucement les poils hérissés le long de l'échine et la consola à voix basse malgré la souffrance. « Laoban… Laoban… »
La panthère baissa la tête. Craignant de lui faire mal, elle n'osa pas le toucher avec force. Elle se contenta de saisir délicatement ses cheveux entre ses crocs.
Alors que l'homme et la panthère étaient étroitement enlacés, une voix masculine, à la fois surprise et froide, retentit derrière eux : « Qiuyun ?! »
Traduction: Darkia1030
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