DPUBFTB - Chapitre 141 - Élever un gros chat dans l'apocalypse (20)

 

Voler un baiser, glace et feu , la maison de Xiaochi

 

Une quinzaine de minutes plus tard, les coups de feu s’espacèrent progressivement.

Après avoir été ainsi harcelés et tournés en bourrique pendant tout ce temps, comme des mouches sans tête, les Nouveaux Humains commencèrent eux aussi à comprendre ce qui se passait, chacun fut partagé entre exaspération et impuissance.

Leur dépendance à l’IA les rendait terriblement peu familiers avec ce genre d’affrontement primitif. Quant à la disparition de la lumière, elle les replongeait directement dans la situation désespérée qu’ils avaient connue la nuit où la fin du monde était survenue.

L’énergie des fusils laser s’épuisa rapidement. Shu Wenqing, l’ancien capitaine de la garde, qui excellait dans l’utilisation de toutes sortes d’armes anciennes, n’était pas là pour diriger les opérations. Le système de visée automatique subissait en outre des interférences dues à un certain signal. Les fusils laser virent ainsi directement leurs fonctions réduites, se transformant en de simples lampes torches portatives.

Le capitaine actuel de la garde agita son appareil de communication : « Est-ce que quelqu’un m’entend encore ? Allô ? Répondez ! »

À l’autre bout de l’appareil, dont la fréquence était déréglée, retentit par intermittence la voix chantée d’un ancien chanteur populaire.

« Putain ! » Il frappa machinalement l’appareil de communication, puis leva sa lampe torche. Un puissant faisceau lumineux perça le brouillard et balaya une cage installée dans les gradins.

L’intérieur était vide. Le prisonnier s’était manifestement échappé.

À cette vue, sa colère s’enflamma davantage. Il éleva la voix de plusieurs tons et hurla dans l’appareil de communication qui ne produisait plus qu’un grésillement continu : « Allô ? Allô, allô ! Où êtes-vous ? Il y a quelqu’un qui respire encore ? »

Soudain, un corps encore chaud vint se coller à lui par-derrière, tel un spectre.

Gu Xinzhi se pressa contre son flanc et lui murmura d’une voix douce : « Si. Mais il faut que vous coopériez. »

Sur ces mots, il passa avec aisance la sangle du fusil que l’autre portait en bandoulière sur une seule épaule autour de sa gorge. Il croisa les deux mains, se retourna et le chargea sur son dos.

Les vertèbres cervicales du capitaine se brisèrent instantanément, mais les capacités de récupération extrêmement puissantes des Nouveaux Humains le plongèrent dans une atroce sensation d’étouffement qui ne cessait jamais.

Cette sensation d’asphyxie le rendit fou. Il frappa violemment de ses coudes l’abdomen et les reins de son assaillant. À chaque coup, le choc résonnait lourdement, atteignant sa cible avec force. Pourtant, l’autre ne semblait absolument pas ressentir la douleur. Il ne se dérobait pas, ne cherchait pas à esquiver et ne laissait même pas échapper le moindre souffle de douleur.

… Serait-il lui aussi un Nouveau Humain ?

À l’idée que son adversaire puisse être lui aussi un Nouveau Humain, le capitaine sombra aussitôt dans le désespoir. Il se mit frénétiquement à se griffer le cou, y traçant entaille après entaille, jusqu’à couvrir sa chair de sillons ensanglantés.

Ding Qiuyun ramassa l’appareil de communication tombé au sol et le secoua deux fois au milieu des crépitements électriques, avant de dire à Gu Xinzhi : « Ne torturez pas les gens. Que vous vouliez le tuer ou le mutiler, donnez-lui au moins une mort rapide. »

Gu Xinzhi acquiesça tacitement. Il traîna l’homme qui approchait de la folie jusqu’au fond d’une petite ruelle.

Sous l’action de 061, l’appareil de communication se connecta immédiatement.

La voix d’un membre de l’équipe retentit sur le canal commun, mais les parasites la déformaient au point de la rendre presque méconnaissable.

« Cap… »

« Capitaine, vous… avez vu ? »

« Est-ce qu’on… doit… continuer à nous battre ? Il ne reste… plus assez de munitions dans les fusils. »

Dans la ruelle voisine, le capitaine semblait lui aussi avoir entendu les bruits provenant d’ici. Il ne cessait de pousser des gémissements d’agonie.

Ding Qiuyun couvrit l’appareil de communication de sa main et fit « chut » en direction de la ruelle.

Tous les bruits qui s’y trouvaient cessèrent instantanément.

Après s’être assuré qu’aucun autre son ne risquait de les perturber, Ding Qiuyun répondit naturellement : « Cessez temporairement le feu. Rendez-vous sur la place Est. Commencez par rassembler tout le monde. »

Les ondes radio déformaient très facilement les voix humaines. Les dizaines de personnes présentes sur le canal ne soupçonnèrent donc rien. Chacune répondit simplement par un « oui » avant de couper la communication et de se diriger collectivement vers la place Est.

Ding Qiuyun sortit le crayon qu’il avait dans sa poche et appuya de nouveau sur son extrémité : « Calculez bien le moment. À mon signal, nous les encerclerons. »

Dans la ruelle, Gu Xinzhi n’avait pourtant pas suivi les instructions de Ding Qiuyun et n’avait pas accordé à l’ennemi la mort rapide qu’il lui avait demandé.

Gu Xinzhi haïssait les Nouveaux Humains. Car chaque fois qu’il en voyait un, il repensait à la façon dont ils lui avaient fait perdre Ding Qiuyun : d’abord son corps, puis son cœur.

Cependant, il avait promis à Ding Qiuyun de ne plus tordre le cou des gens jusqu’à leur briser la tête. Du moins, pas devant Ding Qiuyun.

Ainsi, Gu Xinzhi continua de serrer sans relâche le cou de son adversaire. En même temps, il se pencha près de son oreille et, d’une voix extrêmement basse et presque affectueuse, lui confia des paroles intimes : « Est-ce que vous souffrez beaucoup ? Vous avez particulièrement envie de mourir, n’est-ce pas ? Pour être honnête, j’aimerais beaucoup vous donner une mort rapide, mais pour ce qui est d’une mort rapide, il faut encore la mériter soi-même. »

Tout en parlant, il guida l’homme au bord de la folie jusqu’à une conduite d’eau brisée. Il orienta ses yeux vers l’extrémité rouillée et acérée de la conduite, puis lui suggéra doucement : « Allez-y. Donnez-vous vous-même une mort rapide. »

Peu après, il ressortit de la ruelle en portant le fusil de l’homme sur son dos. Il découvrit alors que Ding Qiuyun se tenait encore au même endroit et l’attendait. Il pinça légèrement les lèvres, puis s’avança vers lui avec une joie manifeste.

Ding Qiuyun demanda : « C’est réglé ? »

« Je ne l’ai pas tué », répondit docilement Gu Xinzhi. « Il s’est suicidé. »

Ding Qiuyun eut un petit rire, sans exprimer son approbation ni son désaccord, puis se retourna et partit.

Gu Xinzhi le suivit : « Le capitaine Ding ne me croit pas. »

Ding Qiuyun lui demanda en retour : « Le capitaine adjoint Gu pense-t-il être digne de confiance ? »

Gu Xinzhi réfléchit sérieusement un instant, puis esquissa à contrecœur un sourire. Il remit à Ding Qiuyun les fusils et les grenades aveuglantes qu’il avait récupérés.

Ding Qiuyun ne se montra pas davantage cérémonieux et accepta tout sans distinction.

Gu Xinzhi regarda le profil de Ding Qiuyun avec une douceur presque démesurée. Il dissimula derrière son dos sa main tachée de sang et, les mains jointes dans le dos, suivit Ding Qiuyun avec une discipline irréprochable, tel un élève bien sage.

La brume avait humidifié les cheveux de Ding Qiuyun. Gu Xinzhi avait très envie de toucher les mèches perlées de rosée sur son front. Ses doigts s’agitèrent un moment, comme poussés par une envie irrépressible, avant de regagner leur place.

Les silhouettes des deux hommes se fondirent de nouveau dans la brume.

Après avoir conclu un accord avec Shu Wenqing, Ding Qiuyun avait provisoirement modifié son plan, mais il n’avait nullement l’intention de se mêler aux luttes intestines des Nouveaux Humains.

Il ne mettrait pas son équipe en danger pour une question d’orgueil passager à cause des affaires de Shu Wenqing. Participer aux combats en périphérie ne posait aucun problème, mais il n’enverrait absolument pas ses membres risquer leur vie au cœur de l’affrontement.

De plus, leur bataille précédente avait déjà permis à Shu Wenqing d’épuiser suffisamment les munitions de ses adversaires. Leur objectif principal, pour cette opération, restait les esclaves.

Dans l’apocalypse, les armes à feu étaient des objets extrêmement rares et précieux. Les Nouveaux Humains qui venaient acheter des esclaves, comme ce membre de l’équipe logistique qui avait voulu acheter Gu Xinzhi, même s’ils possédaient une arme, ne l’utiliseraient que pour assurer leur propre sécurité et pouvoir repartir indemnes. Tout au plus auraient-ils profité de la confusion pour s’emparer de deux esclaves, mais ils ne gaspilleraient certainement pas leurs précieuses munitions à maintenir l’ordre à l’intérieur de la ville des esclaves.

Les Anciens Humains des entrepôts sud et nord avaient déjà été secourus. Une partie d’entre eux avait conduit les véhicules de transport d’esclaves et choisi de partir en groupe à la recherche de leurs proches ; la majorité avait décidé de les accompagner. L’entrepôt est était encore en cours d’inventaire, mais le résultat serait bientôt connu.

Le problème, à présent, était de se méfier des tirs en embuscade des habitants qui avaient fait de l’élevage d’esclaves leur moyen de subsistance.

Lorsque Ding Qiuyun arriva à l’entrepôt est, l’un des membres de l’équipe avait été blessé par balle. Le visage pâle, il était appuyé contre un pneu de camion tandis que ses camarades lui faisaient un bandage. Des plombs de chasse avaient percé plusieurs petits trous dans son épaule. Même s’il ne s’agissait que de blessures superficielles, dans un monde où les médicaments étaient rares, aucune blessure ne pouvait être prise à la légère.

Ding Qiuyun examina l’état du blessé, puis se retourna et demanda : « Qui a tiré ? »

D’innombrables regards silencieux et furieux se tournèrent vers le gardien de l’entrepôt est, ligoté à l’angle du mur.

… C’était un Ancien Humain.

L’homme comprit que la situation tournait mal et s’empressa de crier : « Je me rends ! Je me rends ! Vous ne pouvez pas me tuer… »

Ding Qiuyun lui tira résolument une balle dans l’épaule.

Ses supplications furent remplacées par un cri de douleur.

Ding Qiuyun ne fit rien de plus. Il ne lui ôta pas la vie et ne continua pas non plus à le torturer. Il se contenta d’ordonner à quelqu’un d’autre de transporter son camarade dans le véhicule et de lui administrer des médicaments pour soulager la douleur et combattre l’inflammation. Puis il soupesa le Browning encore brûlant et, se retournant, glissa la main dans la poche du pantalon de Gu Xinzhi.

La sensation d’une main touchant sa cuisse arracha à Gu Xinzhi un léger « tss », avant qu’il n’éclate de rire : « Quand l’as-tu découvert ? »

Ding Qiuyun en sortit cinq ou six balles, les fit rouler sous son pouce dans sa paume, puis les introduisit une à une dans le chargeur : « Tout à l’heure, tu as pris les armes de trois hommes. C’étaient toutes des pistolets du même lot. Tu les as pris sans les utiliser ; tu n’as pris que les munitions… »

Tout en parlant, Ding Qiuyun remit le chargeur rempli en place et s’humecta la lèvre inférieure : « Rassure-toi. À portée de tir, nous avons des balles en quantité suffisante. »

Gu Xinzhi regarda Ding Qiuyun avec une expression qui confinait à l’adoration. Sa main tremblait légèrement d’excitation, mais il se força à garder les deux mains croisées derrière le dos et inspira doucement par petites bouffées pour maîtriser ses émotions.

Lorsqu’ils sortirent de l’entrepôt est, les coups de feu qui retentissaient sur la place Est avaient déjà cessé.

Lorsque Ding Qiuyun arriva, une file de Nouveaux Humains était attachée avec des chaînes sur la place, ainsi que plusieurs Anciens Humains qui s’étaient faits les complices des malfaiteurs. Parmi eux se trouvait précisément celui que Ding Qiuyun avait vu tout à l’heure, sous les gradins, frapper la cage pour menacer les esclaves. Les larmes et le mucus qui couvraient son visage avaient tous deux gelé en glace, tandis que ses épaules étaient secouées de violents tremblements. Il avait une apparence particulièrement pitoyable.

Après avoir nettoyé les environs, Shu Wenqing revint inspecter les prisonniers. Lorsqu’elle aperçut cet homme, elle haussa légèrement un sourcil.

L’un de ses subordonnés lui donna un coup de pied dans le dos et, le visage extrêmement sombre, déclara : « Capitaine Shu, nous vous avons ramené l’homme. »

Shu Wenqing répondit poliment : « Merci. »

À travers ces quelques échanges, Ding Qiuyun devina l’identité véritable de cet homme.

Dès qu’il reconnut la personne qui se trouvait devant lui, l’homme se mit immédiatement à pleurer à chaudes larmes. Il s’avança à genoux et frotta son visage contre les genoux de Shu Wenqing : « Wenqing, écoute-moi, laisse-moi t’expliquer. Je veux… je veux vivre… »

Shu Wenqing tendit la main et saisit sa nuque. Elle la serra deux fois avant de murmurer d’une voix douce, comme si elle rassurait un enfant : « C’est bon, c’est bon. Je sais. »

Comme s’il venait d’être sauvé, l’homme leva le visage vers celle qui avait autrefois été son amante.

Shu Wenqing se tourna vers Yan Lanlan, qui la suivait constamment et qui, à présent, continuait elle aussi à regarder autour d’elle avec curiosité : « Petite fille, retourne-toi et ferme les yeux. »

Yan Lanlan avait beau être quelque peu espiègle, elle avait au moins le mérite d’obéir, surtout lorsqu’il s’agissait de ce genre d’ordres. Ding Qiuyun l’avait déjà bien dressée à cet égard.

Elle se retourna rapidement et ferma docilement les yeux.

« Tu n’as pas besoin de m’expliquer. » Shu Wenqing baissa les yeux, saisit fermement les cheveux de l’homme et recula de deux pas avant de le lâcher. « Mes amis sont en bas. Va leur expliquer tout cela tranquillement. »

Sur ces mots, elle resserra de la main gauche le couperet qu’elle tenait derrière son dos, le leva à l’horizontale et l’abattit d’un geste net et précis. En un seul coup, elle lui trancha la gorge.

Son geste avait été si rapide que, lorsque l’homme s’effondra, le sang jaillissant de sa gorge, l’espoir n’avait pas encore quitté ses yeux.

C’était, sous le coup d’une émotion contenue, la manière la plus juste de mourir que Shu Wenqing avait pu imaginer.

Elle fit aussitôt pivoter le couperet couvert de gouttelettes de sang, projetant une traînée rouge, puis se retourna avec son arme. En faisant légèrement pivoter les yeux, elle découvrit que du sang avait malgré tout éclaboussé la nuque de Yan Lanlan.

Elle s’avança de quelques pas en direction de Ding Qiuyun et, en passant à côté de Yan Lanlan, essuya machinalement le peu de sang qui se trouvait derrière son cou.

Yan Lanlan ne s’en rendit absolument pas compte. Après avoir reçu cette petite caresse sur la tête, telle celle qu’on donnerait à un chiot, elle se frotta le cou, un peu perplexe.

Ding Qiuyun avait depuis longtemps préparé tout ce qui devait l’être. Après avoir rejoint Shu Wenqing, il lui lança le haut-parleur central installé à travers toute la ville et servant à annoncer les informations importantes.

Elle l’attrapa d’une main, dirigea son regard vers les prisonniers et, d’une voix parfaitement dépourvue d’émotion, s’adressa aux habitants terrés dans les quartiers résidentiels plongés dans l’obscurité, qui tendaient l’oreille pour écouter attentivement ce qui se passait : « Confisquez les armes. Détruisez toutes les cages. Tous ceux qui veulent encore faire commerce d’esclaves, tous ceux qui pensent que les Nouveaux Humains sont supérieurs aux Anciens Humains, veuillez quitter la ville de votre propre chef avant six heures du soir après-demain. Ici, ce n’est pas une place de marché, ni un lieu de commerce. C’est le monde des êtres humains. Je ne le céderai pas aux bêtes qui insultent et vendent leurs semblables. »

… Et lorsqu’elle tuait des bêtes, elle n’avait jamais la main qui tremblait.

Tout autour, un silence absolu régna. Personne ne lui répondit. Shu Wenqing, elle non plus, ne s’en soucia pas. Elle jeta le haut-parleur au subordonné derrière elle et dit à Ding Qiuyun : « Capitaine Ding, pouvez-vous me laisser quelques personnes pour m’aider ? »

Ding Qiuyun accepta : « Mais avant de vous occuper des hommes, je vous conseille de commencer par vous débarrasser des véritables bêtes. »

Sur ces mots, il tourna le visage vers l’obscurité.

Une panthère noire sortit lentement des ombres, avançant d’un pas nonchalant, une chienne de chasse à l’agonie entre les mâchoires.

Ding Qiuyun caressa d’une main le sommet du crâne de la panthère noire en signe d’encouragement.

La panthère appuya doucement son front contre la paume de Ding Qiuyun et lécha du bout de la langue le bout de ses doigts, laissant tout le monde bouche bée.

Shu Wenqing fut néanmoins la plus rapide à réagir et comprit immédiatement son oubli.

La ville élevait pas moins de quarante chiens de chasse adultes, qui se relayaient pour monter la garde. Ils servaient principalement à surveiller les entrées et à punir les esclaves désobéissants. Leur nourriture principale était constituée des Anciens Humains faibles. Lors du tumulte qui venait d’avoir lieu, les chiens de garde en service avaient probablement fui pour se dissimuler dans les recoins obscurs de la ville, attendant que les deux camps s’affrontent.

… Si on ne s’en débarrassait pas rapidement, le poison se répandrait sans fin.

Shu Wenqing regarda la panthère qui, après avoir déposé la chienne de chasse, léchait élégamment l’extrémité de ses pattes. Puis elle regarda Ding Qiuyun.

Ding Qiuyun savait naturellement ce qu’elle voulait dire. Il s’accroupit, prit la tête de la panthère noire entre ses deux mains, lui tira doucement les oreilles et lui murmura à l’oreille : « Mei Laoban, fais attention à toi. Nettoie-moi toutes ces saletés et reviens ; je te donnerai quelque chose de bon à manger. »

La panthère noire poussa un grondement sourd, bondit et disparut entre les bâtiments.

*

Ding Qiuyun resta encore trois jours sur place. Pendant ce temps, il demanda à quelqu’un de retourner en ville pour annoncer qu’ils étaient sains et saufs.

Peu d’habitants quittèrent effectivement la ville, ce qui surprit Yan Lanlan.

Ding Qiuyun versa un peu de vin de fruits fait maison pour se réchauffer : « L’être humain est une créature dotée d’une grande capacité d’adaptation. Si vous lui demandez d’être trafiquant d’êtres humains, il pourra continuer à vivre ainsi ; si vous l’empêchez de le faire et lui demandez de gagner lui-même de quoi se nourrir, il se plaindra un peu, mais continuera à vivre. Même si vous lui demandez de devenir un mort-vivant, après deux ans, il deviendra un travailleur expérimenté. Les êtres humains, au fond, ne recherchent rien d’autre qu’un endroit stable où poser leurs valises. S’ils peuvent rentrer chez eux et trouver encore une lampe allumée qui les attend, cela leur suffit. »

Il releva le menton en direction de Shu Wenqing : « Ceux qui ont l’esprit d’aventure sont là-bas. »

Yan Lanlan était encore jeune. Les quelques mots de Ding Qiuyun suffirent à enflammer son enthousiasme, et elle courut joyeusement jusqu’à Shu Wenqing.

Shu Wenqing venait justement de renvoyer une nouvelle équipe de chasseurs, fraîchement constituée. Elle comprenait trois Nouveaux Humains accompagnés de deux Anciens Humains expérimentés. Elle les avait envoyés chercher des ressources et chasser pour trouver de la nourriture. Un autre groupe, qui manquait de force physique, avait pour tâche de se rendre sur les terres autrefois aménagées mais abandonnées depuis plus d’un an, d’y semer de nouvelles graines et d’installer des bâches en plastique afin de préparer les champs.

Lorsqu’elle leva la tête et aperçut Yan Lanlan, un léger sourire se dessina au coin de ses lèvres : « Petite fille. »

« Je ne suis pas petite. » Yan Lanlan protesta comme à son habitude, puis se frotta les mains. « Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous aider ? »

« Hum. » Shu Wenqing l’attira pour qu’elle s’assît contre elle. « Reste avec moi. »

Yan Lanlan poussa un petit « ah », puis s’assit docilement. Trouvant que le corps de Shu Wenqing était à la fois frais et doux, elle la serra instinctivement dans ses bras et déclara avec une fierté extrême, proposant spontanément ses services : « J’ai une puissance de feu considérable. »

Shu Wenqing tenait dans sa main un demi-crayon. Sous le plan d’aménagement devant elle, elle traça une ligne droite : « Oui, cela se sent. »

Yan Lanlan réchauffa son coude entre ses paumes : « Mais qu’est-ce que je suis censée faire ? Je dois simplement rester assise ici avec vous ? »

Shu Wenqing poussa le plan devant elle : « Regarde. Y a-t-il quelque chose que l’on pourrait améliorer ? »

Yan Lanlan prit le crayon et observa les données inscrites sur le papier. Instinctivement, elle ouvrit la bouche et mordilla un moment l’extrémité du crayon, puis marqua plusieurs emplacements où installer des arroseurs automatiques. Ce ne fut qu’en réalisant que le crayon n’était pas à elle qu’elle se sentit gênée : « Oh… votre crayon. »

Shu Wenqing reprit le crayon et passa délicatement le petit doigt sur les marques de dents qui y étaient imprimées : « Ce n’est pas grave. Ta dentition est plutôt bien alignée. »

Son ton était froid et sérieux. Même lorsqu’elle plaisantait, il y avait toujours dans ses paroles une sorte d’humour froid. Yan Lanlan éclata de rire et continua à s’accrocher à elle tout en l’accompagnant dans la réalisation du plan.

Shu Wenqing baissa la tête sur son dessin, ses cheveux bouclés, légèrement longs, retombant devant son oreille : « Dans votre ville, quel est l’endroit où tu aimais le plus aller ? »

Yan Lanlan plissa les yeux : « Vous cherchez à me soutirer des informations ? Vous voulez savoir comment est votre ville ? »

Shu Wenqing, elle, ne chercha pas à le nier : « Oui. »

Puisque Shu Wenqing se montrait franche avec elle, Yan Lanlan lui répondit elle aussi avec franchise : « L’endroit où j’aime évidemment le plus aller, c’est chez moi. J’ai construit ma maison moi-même, petit à petit, de mes propres mains. J’ai même fabriqué mon propre lit. »

Shu Wenqing la félicita : « C’est remarquable. »

Yan Lanlan, très fière, redressa la queue : « Évidemment. »

Shu Wenqing retourna le plan et esquissa rapidement la forme d’une pièce : « Comme ça ? »

Elle était douée pour dessiner des cartes militaires ; quelques traits simples et nets suffirent donc à faire apparaître l’allure d’une chambre de caserne.

Yan Lanlan poussa un « Oh ! », lui reprit le crayon et ajouta quantité de petits détails : « Comme ça. … Et comme ça. Ici, il faut ajouter un pot d’orchidées Cymbidium. C’est le chef Ding qui me l’a rapporté, et il n’a pas été facile de s’en procurer une. Ici, il y a aussi une étagère à livres. C’est moi qui l’ai fabriquée, avec trois niveaux, pour y mettre des magazines. Et ici encore… »

Ding Qiuyun les observa un moment, puis se retourna et regagna la tente privée dressée sur la place.

Ce ne fut qu’après avoir soulevé le rideau de la tente qu’il redevint véritablement Chi Xiaochi au lieu de Ding Qiuyun.

La nuit précédente, quelques personnes avaient profité de la confusion pour sortir les armes qu’elles avaient dissimulées et tenter de tuer Shu Wenqing afin de rétablir la ville des esclaves. Elles avaient par hasard été découvertes par ceux qui patrouillaient de nuit, et un affrontement avait éclaté entre les deux camps. Chi Xiaochi était sorti pour observer le combat et, par malchance, son bras avait été éraflé par une balle perdue. La blessure n’était pas grave ; seul un vaisseau sanguin avait été touché, et le saignement, qui paraissait assez abondant, s’était arrêté après les premiers soins.

Après les événements, Gu Xinzhi avait emmené les survivants, mais personne ne savait où il les avait conduits. Jusqu’à présent, il n’était toujours pas revenu.

La blessure n’était pas grave, mais cela ne signifiait pas qu’elle ne causait aucun problème. Depuis la seconde moitié de la nuit, Chi Xiaochi avait commencé à avoir une légère fièvre et à grelotter de tout son corps. À force de tenir jusqu’à présent, il était désormais épuisé et ne désirait plus qu’une chose : trouver un endroit chaud où dormir un moment.

La faible fièvre était épuisante. Il se recroquevilla dans son sac de couchage, mais continuait à trembler de froid. 061 n’osait pas augmenter imprudemment sa température corporelle. Après avoir hésité un moment, il ne put que demander à Mei Laoban de soulever le pan de la tente et de se glisser à l’intérieur.

À la vue de Mei Laoban, Chi Xiaochi, comme un soldat de l’armée des volontaires du peuple apercevant soudain un Armani Nord Coréen, se jeta dans ses bras, les yeux remplis de larmes.

(NT : référence aux volontaires du peuple chinois, qui combattirent aux côtés de la Corée du Nord pendant la guerre de Corée (1950-1953). L’expression décrit quelqu’un qui trouve du secours au moment le plus désespéré)

Mei Laoban semblait lui aussi savoir qu’il ne se sentait pas bien. Il s’allongea docilement à côté de son sac de couchage et posa doucement le bout de son nez contre le front de Chi Xiaochi. Celui-ci passa les bras autour de son cou et se blottit tout entier contre lui, réchauffé au point d’en avoir l’esprit rasséréné.

061 bavarda avec lui sans but précis, cherchant également à sonder continuellement son état mental : « Tout à l’heure, je t’ai entendu dire que tu voulais avoir une maison. À quoi ressemble cette maison ? »

« J’ai une maison, moi. » Chi Xiaochi enfouit son visage dans le pelage doux de la poitrine de Mei Laoban et marmonna d’une voix ensommeillée : « J’ai beaucoup de maisons. La plus grande est au bord de la mer, elle fait presque mille mètres carrés. Elle serait même assez grande pour y élever un Mei Laoban. Ah, au fait, je dois vite rentrer. Il ne faut surtout pas que je laisse ce promoteur immobilier en profiter. Après tout ce temps, la maison a sûrement pris de la valeur. »

061, impuissant, ne put que frotter le bout de son nez contre son visage brûlant de fièvre.

Chi Xiaochi émit un petit grognement et, refusant de se laisser distancer, frotta à son tour son visage contre lui.

Pour une raison qu’il ignorait, en regardant Chi Xiaochi, à moitié conscient, 061 songea au garçon qui, au lycée, avait obtenu une bourse d’études pendant trois années consécutives. Il avait toujours le sentiment que le chemin qu’il avait emprunté n’avait pas été tout à fait le bon.

Les faits avaient pourtant prouvé que le choix de Chi Xiaochi de devenir acteur avait été absolument juste. Mais à cette époque, il avait clairement devant lui un avenir que le commun des mortels considérait comme plus orthodoxe et plus stable.

Il était devenu mannequin très jeune, s’était frayé un chemin dans ce milieu et avait finalement même abandonné l’université. Pourquoi ?

061 calma Chi Xiaochi et lui demanda doucement : « Pourquoi as-tu voulu devenir mannequin à l’époque ? »

Il lui avait déjà posé cette question auparavant, mais Chi Xiaochi s’était toujours dérobé en lui répondant : « Professeur Liu, si tu me poses toutes ces questions, c’est sûrement parce que tu veux me séduire. » Il n’avait donc jamais pu obtenir la réponse.

Après un moment d’attente, Chi Xiaochi leva vers lui ses yeux dépourvus d’énergie et répondit très honnêtement : « Parce que je suis beau. »

061 : « … »

Oui, oui, évidemment. Beau, beau. Le plus beau du monde.

Chi Xiaochi ajouta : « Et j’avais besoin d’argent. »

Sur ce point, c’était vrai. Chi Xiaochi avait probablement gagné beaucoup d’argent dans ce métier. 061 avait retrouvé de nombreuses vidéos de ses débuts : depuis son enfance, il avait une silhouette élancée, les épaules larges et la taille fine, ainsi qu’une allure froide. Il suffisait qu’il se plante sur un podium pour attirer tous les regards.

… Mais un enfant de seize ans, que pouvait-il bien faire d’autant d’argent ?

Après avoir entendu la question de 061, Chi Xiaochi se blottit confortablement dans le pelage du cou de Mei Laoban : « Je n’ai pas commencé à seize ans. J’ai commencé à quatorze ans. Je faisais mannequin pour des vêtements dans les boutiques. Comme j’étais grand, je leur ai fait croire que j’avais seize ans. Je n’avais simplement pas encore les papiers, mais ils m’ont cru. »

Sous l’effet de la fièvre, Chi Xiaochi avait une malice et une innocence presque enfantines. Ses yeux clignaient doucement, ses cils semblant effleurer le cœur de 061.

Il demanda : « Pourquoi ? »

Chi Xiaochi répondit sans aucun rapport apparent : « Parce que je devais louer une maison. »

061 : « Hum ? Quelle maison ? »

Chi Xiaochi répondit d’une voix douce : « Si je ne louais pas cette maison, la petite tante de Lou emporterait toutes les affaires de frère Lou. Une fois que j’aurais loué la maison, ces affaires seraient à moi. Elles ne pourraient plus être jetées. »

061 : « … »

D’innombrables fragments semblèrent affluer dans son esprit, le traversant d’un froid puis d’une chaleur intenses. C’était comme s’il avait réellement été témoin de certaines choses de ses propres yeux. Pourtant, lorsqu’il essayait de se souvenir du passé, il ne restait dans son esprit qu’un vide absolu.

Mais cette émotion à la fois aigre et chaleureuse était bien réelle.

Ce ne fut qu’après un long moment qu’il retrouva sa voix : « Xiaochi ? »

Cependant, Chi Xiaochi s’était déjà endormi en serrant Mei Laoban dans ses bras. Son souffle chaud venait frapper l’oreille du léopard. Ses cheveux noirs étaient complètement trempés, et sa respiration légèrement plus lourde faisait s’abaisser encore et encore le doux duvet de cette oreille.

Un instant plus tard, la taille que Chi Xiaochi entourait de ses bras devint une taille qu’un seul bras pouvait presque entièrement embrasser.

061 baissa les yeux vers l’homme dans ses bras. Ses oreilles animales et ses iris gris-bleu n’avaient pas disparu. Il prit son visage entre ses mains et, avec prudence, déposa un baiser sur ses cheveux humides collés à son front.

Chi Xiaochi était semblable à une flamme vive enfermée dans un écrin de glace : elle dansait et scintillait, éclatante de lumière, mais au toucher, elle était toujours froide, séparée du monde par une mince couche. Pourtant, 061 ne désirait qu’une chose : prendre cet écrin de feu dans ses bras et le réchauffer avec soin jusqu’à faire fondre la glace qui l’emprisonnait.

Il approcha prudemment ses lèvres de l’œil droit de Chi Xiaochi. Son esprit corporel fut effleuré par ce contact et sembla en prendre conscience.

« Professeur Liu… » Les yeux fermés, il resserra son étreinte, puis murmura encore doucement : « Frère Lou… »

061 eut un léger mouvement de stupeur.

Était-ce lui qu’il appelait ? Ou bien le confondait-il avec Lou Ying ?

Il resta longtemps figé. Lorsqu’il prit conscience qu’il semblait y avoir quelqu’un à l’entrée de la tente, il était déjà trop tard.

Gu Xinzhi avait toujours marché sans faire le moindre bruit. Il souleva le rideau de la tente avec le fourreau de son poignard encore taché de sang et appela : « Qiuyun. »

Il était trop tard pour reprendre sa forme de léopard. 061 ne put donc que faire disparaître ses oreilles et tourner la tête vers le nouvel arrivant.

En voyant l’inconnu étroitement enlacé à « Ding Qiuyun », Gu Xinzhi resta pétrifié.

061 caressa affectueusement deux fois les oreilles du jeune homme dans ses bras, exactement comme il avait l’habitude de caresser celles de Mei Laoban. Puis il fit doucement « chut » à l’intention de Gu Xinzhi.

 

Traduction: Darkia1030