Panguan - Chapitre 62 - Les raviolis

 

Ce fichu truc était clairement un film d’horreur psychologique

 

Les airs d’opéra nasillards qui résonnaient dans la télévision étaient réellement lugubres. Xia Qiao ne supportait plus d’écouter et attrapa la télécommande pour changer de chaîne.

(NT : Le chant « nasillard » de l’opéra chinois est une technique vocale traditionnelle conçue pour projeter la voix sans amplification et lui donner une forte résonance dans le nez et le visage. Il s’agit aussi d’un choix esthétique pour créer une expression stylisée et amplifiée des émotions et des personnages. Pour en savoir plus: https://www.youtube.com/watch?v=PnMRIzpO4nU )

Il pensait que Lu Wenjuan parlait simplement pour la forme; après tout, ce téléviseur ne ressemblait en rien à un appareil normal. Pourtant, la chaîne changea réellement.

Seulement, pendant la transition, un grésillement statique neigeux envahit l’écran. Ce bruit soudain attira l’attention des autres.

« Je voulais juste essayer » expliqua Xia Qiao avec embarras, trouvant lui-même son geste un peu idiot.

La nouvelle chaîne ne diffusait plus d’opéra, mais une série télévisée. Les visages des personnages restaient impossibles à distinguer, blanchis par une surexposition étrange, toujours empreints d’une atmosphère spectrale, mais cela paraissait malgré tout plus normal que l’opéra.

L’émission semblait animée. Même si les traits demeuraient flous, on distinguait les silhouettes et les mouvements.

Cela ressemblait à une série familiale : plusieurs personnes étaient assises autour d’une table à manger et bavardaient. Une autre personne arriva avec deux assiettes en main et lança joyeusement : « Les raviolis bien chauds sont arrivés ! »

« Des raviolis ? » Quelqu’un à table prit une assiette pour l’aider. « C’est vraiment trop de travail pour toi. »

« Mais non, ne soyez pas si polis. Ce n’est même pas moi qui les ai préparés, c’est l’oncle Wu qui les a apportés. »

La personne s’essuya les mains puis s’assit également à table. Elle désigna les deux plats: « Allez, goûtez-moi ça. Il y a une surprise porte-bonheur dedans. »

« Quelle surprise ? »

Deux personnes saisirent aussitôt leurs baguettes et prirent chacune un ravioli. « Vous pourriez tomber sur un ravioli avec une pièce à l’intérieur. »

« Une pièce ? »

Tous deux mordirent dans leur ravioli.

« Quel dommage, le mien est au fenouil, il n’y a pas de pièce. Et toi ? »

« Moi non plus. »

« Ce n’est pas grave, il y en a deux plats, vous aurez largement de quoi manger » dit en souriant celui qui avait apporté les raviolis.

Puis il tourna la tête vers un coin de la table où semblait être assise une jeune femme aux longs cheveux. Depuis le début, elle demeurait assise avec retenue et élégance, sans toucher à ses baguettes.

« Qu’y a-t-il ? Ce n’est pas à ton goût ? Mange donc. »

Il poussa chaleureusement le bol et les baguettes vers elle.

Mais la jeune femme agita la main avec un sourire poli. « J’ai mangé quelques collations cet après-midi, je n’ai pas encore faim. »

« Les collations restent des collations. Comment peux-tu ne pas prendre un vrai repas ? »

« Je n’arrive vraiment plus à manger » répondit-elle.

« Un seul ravioli suffira. »

L’homme continua d’insister, mais quoi qu’il dise, la jeune femme ne toucha jamais à ses baguettes.

« Ah, très bien… » Finalement, il poussa un soupir de regret. « Ces raviolis sont délicieux. L’oncle Wu a un talent exceptionnel. Ce serait dommage de ne pas en manger. »

Il claqua doucement la langue, secoua la tête un instant, puis répéta : « Ce serait vraiment dommage de ne pas en manger. »

Impossible de savoir quel genre de série c’était. Toute cette table animée et chaleureuse dégageait pourtant une étrangeté indescriptible.

Au départ, Xia Qiao voulait simplement changer de chaîne puis ne plus y prêter attention. Pourtant, les voix des personnages l’attiraient sans cesse et il ne pouvait s’empêcher d’y jeter quelques regards. Sans même s’en rendre compte, il finit par regarder sérieusement pendant un moment.

Après avoir terminé les raviolis, les personnages allèrent se coucher, et l’écran devint rapidement noir.

Xia Qiao allait détourner les yeux lorsque l’écran clignota soudain plusieurs fois. La scène changea pour montrer une chambre.

La jeune femme aux longs cheveux dormait profondément, recroquevillée sous sa couverture, lorsqu’une silhouette s’approcha silencieusement de son lit.

Sans rien remarquer, elle se retourna dans son sommeil.

Puis la silhouette leva les bras très haut. Dans ses mains brillait distinctement une hache.

Elle l’abattit violemment sur le cou de la jeune femme.

« Bordel— ! » Xia Qiao bondit de frayeur, manquant presque de sauter du canapé.

Wen Shi avait lui aussi vu la scène; il fronça les sourcils.

Très vite, l’écran fut entièrement éclaboussé de sang. On ne distinguait plus rien, seulement le bruit sourd et répété de la hache frappant quelque chose.

« Si tu ne supportes pas, change encore. » rappela Xie Wen.

Ce n’est qu’alors que Xia Qiao reprit ses esprits. Il attrapa précipitamment la télécommande et passa à la chaîne suivante. Mais cette fois, il n’y avait plus rien à l’écran: seulement une immense neige grésillante accompagnée d’un souffle parasite.

Il changea plusieurs fois de chaîne d’affilée; le résultat restait le même.

Comme si toute la télévision ne possédait que deux chaînes : l’une diffusant de l’opéra, l’autre des films d’horreur.

Xia Qiao faillit jeter la télécommande.

« Ce téléviseur est vraiment exceptionnel. » commenta Xie Wen.

Wen Shi prit la télécommande des mains de Xia Qiao et éteignit directement ce maudit téléviseur. L’écran devint noir et la pièce retrouva enfin le silence.

Ce n’est qu’alors qu’il se tourna vers Xie Wen. « Commençons déjà par comprendre ce qu’est cette cage. Tu disais connaître ses parents, non ? »

« Tu parles de Lu Wenjuan ? »

« Oui. As-tu vraiment trouvé son nom sur une tombe ? »

« Non. Je l’ai entendu de la bouche du vieux couple »$ répondit Xie Wen.

« … »

Xia Qiao lança un regard à la fois indigné et vexé vers Lao Mao, mais celui-ci répondit : «La différence n’est pas si grande. Au fond, cela revient au même. »

Xie Wen poursuivit dans le sens de Lao Mao : « Ses parents ont parlé d’elle. Leur fille aînée, Lu Wenjuan, est morte très jeune. »

« De quoi ? » demanda Wen Shi.

« Ils disent qu’elle s’est noyée pendant des vacances, alors qu’elle était partie se baigner avec des amis. Je ne sais pas dans quelle rivière exactement; ce n’était probablement pas près d’ici. Apparemment, ils ont eu beaucoup de mal à ramener le corps. »

« Noyée… » Wen Shi réfléchit longuement.

Ce genre de mort n’était pas rare. Mais lorsqu’une cage subsistait après cela, c’était soit parce que la personne avait quelque chose qu’elle ne pouvait abandonner, soit parce que les circonstances de sa noyade étaient trop injustes et difficiles à accepter.

Dans de tels cas, la cage contenait presque toujours des éléments liés à l’eau. Pourtant, jusqu’à présent, à part cette pluie incessante, rien ici ne semblait réellement en rapport avec l’eau.

« Observons encore un peu. » dit Xie Wen.

Sans connaître les circonstances à l’avance, il était en réalité difficile d’évaluer l’ampleur d’une cage dès qu’on y entrait.

Peut-être que toute l’histoire était très simple, comme la cage de Shen Qiao ou celle de Wangquan : il suffisait de trouver le point clé et l’affaire serait réglée en un tournemain. Ou peut-être que ce serait encore plus tortueux que celle de la boutique Sanmi.

Un moment plus tard, Lu Wenjuan revint après avoir terminé ce qu’elle faisait.

Elle ouvrit la porte de la pièce, jeta un regard à l’intérieur puis dit avec surprise : « Oh ? La télévision est éteinte ? Vous ne regardez plus ? »

Qui oserait encore regarder ça, pensa Xia Qiao avec un frisson persistant.

Xie Wen, lui, lui dit : « Ils voulaient justement aller vous donner un coup de main. »

C’était un mensonge éhonté, pourtant Lu Wenjuan le crut réellement. Elle agita la main avec un sourire : « Vous êtes trop polis. Comment pourrais-je laisser des invités entrer dans la cuisine ? Ce ne serait pas convenable. »

Puis elle désigna la salle principale. « La table est déjà dressée. Puisque vous ne voulez plus regarder la télévision, vous pouvez venir. Je n’ai plus qu’à dresser les plats, ce sera très rapide. »

Pour être honnête, personne n’attendait vraiment son hospitalité.

Pourtant, Wen Shi et Xie Wen se levèrent sans hésiter et sortirent l’un après l’autre.

Le sourire de Lu Wenjuan s’élargit encore tandis qu’elle tournait son regard vers le canapé.

Xia Qiao bondit aussitôt sur ses pieds et poussa Lao Mao devant lui pour suivre précipitamment son ge et le patron Xie. Il n’osait pas rester une seconde de plus.

La table se trouvait dans la grande salle : une vieille table carrée traditionnelle à huit places. La peinture était à moitié écaillée, mais on voyait encore qu’elle avait autrefois été d’un rouge éclatant. Les hautes chaises en bois allaient avec l’ensemble.

Sur la table étaient disposés avec soin quatre ensembles de bols et baguettes. Les bols étaient ronds, ornés d’un motif bleu sur le bord; les baguettes étaient en bois rond, peintes à moitié en rouge. Dans chaque bol était tassée une petite portion de riz blanc et les baguettes y étaient plantées bien droites.

Au premier regard, cela ressemblait exactement à quatre offrandes funéraires.

N’importe qui d’un peu peureux aurait été incapable de s’asseoir devant une telle table. Mais parmi les personnes présentes, en dehors de Xia Qiao qui n’était pas humain, il n’y avait précisément personne de timoré.

Ils s’assirent donc rapidement, puis retirèrent les baguettes du riz pour les poser à côté.

L’instant suivant, Lu Wenjuan sortit de la cuisine, portant un grand plat rond dans chaque main.

À ce moment-là, tous ceux assis à table eurent la sensation d’avoir déjà vu cette scène.

Puis Lu Wenjuan prononça une phrase qui leur sembla encore plus familière :

« Les raviolis bien chauds sont arrivés. »

Les deux grands plats étaient remplis de raviolis pâles et rebondis, dégageant l’odeur chaude de la pâte cuite à la vapeur. Une fumée brûlante s’en élevait encore.

Cela paraissait brûlant, et pourtant cela donnait la sensation de tomber dans un lac glacé.

« C’est un peu lourd, quelqu’un peut m’aider ? » demanda Lu Wenjuan, toujours avec ce même sourire aux yeux et aux lèvres courbés — un sourire qui paraissait de plus en plus étrange.

Lorsque Wen Shi tendit la main pour prendre un des plats, il comprit soudain ce qui lui semblait bizarre. À chaque fois qu’elle souriait, la courbe de ses yeux et celle de ses lèvres étaient exactement identiques.

Autrement dit, chacun de ses sourires semblait copié-collé.

« Ces raviolis ont été apportés par l’oncle Wu en fin d’après-midi » expliqua Lu Wenjuan. «D’ailleurs, l’oncle Wu est le chef du village. C’est quelqu’un de très gentil et il cuisine merveilleusement bien, surtout les raviolis. Les pâtes qu’il étale ont juste la bonne épaisseur, elles sont particulièrement élastiques sous la dent, et la farce est délicieuse. Chaque fois qu’il prépare des raviolis, il en apporte un peu à chaque foyer. Vous êtes arrivés au moment parfait. »

Elle posa les plats au milieu de la table puis ajouta : « Vous devez absolument goûter. Il a même ajouté une surprise porte-bonheur dedans; vous pouvez essayer de voir si vous tombez dessus. »

À chaque phrase supplémentaire, le visage de Xia Qiao perdait encore un peu plus de sa couleur. Quand elle eut terminé, il était déjà pâle comme un mort.

Comme s’il refusait encore d’y croire, il demanda d’une voix flottante : « Quelle… surprise porte-bonheur ? »

Lu Wenjuan répondit : « Dans l’un des raviolis, il y a une pièce. »

Xia Qiao : « … »

Pendant un instant, toute la salle sombra dans un silence de tombe.

« Mangez donc. Les raviolis doivent être dégustés chauds; une fois froids, le goût n’est plus le même. » les pressa chaleureusement Lu Wenjuan.

Wen Shi et Xie Wen échangèrent un regard puis saisirent leurs baguettes, prenant chacun un ravioli dans les plats.

Dès qu’ils commencèrent à manger, Lao Mao ne se montra plus poli du tout. Il attrapa un ravioli, le mordit aussitôt, puis lâcha : « Mm. Au fenouil. Pas de pièce. »

Wen Shi mordit également dans le sien; c’était aussi du fenouil, sans aucune trace de la prétendue surprise.

« Il semblerait que nous manquions de chance. » dit Xie Wen à Lu Wenjuan.

Les voir manger aussi franchement sembla beaucoup la réjouir. Pendant un bref instant, ses épaules s’affaissèrent légèrement, comme si quelque chose venait de la soulager.

Elle poussa encore les plats vers eux. « Ce n’est pas grave, il y en a encore. Peut-être que la surprise est dans le prochain. »

Wen Shi mangea très peu. En principe, les raviolis au fenouil avaient un goût très prononcé, mais ceux-ci n’avaient pratiquement aucune saveur. Pour être exact, ils semblaient n’avoir aucun goût du tout, fades comme de la cire à mâcher.

Xie Wen mangeait lui aussi avec lenteur et calme.

Seul Lao Mao dévorait les raviolis avec un appétit remarquable, avalant bruyamment bouchée après bouchée, comme s’il n’était pas dans une cage, mais tranquillement assis au deuxième étage de la galerie Xiping à manger une fondue.

Il allait vite : en un clin d’œil, il vida un plat entier comme un vent balayant les nuages, puis tendit ses baguettes vers le second.

Un cas pareil devait être inédit, même Lu Wenjuan en resta stupéfaite. Mais elle reprit rapidement ses esprits et se tourna vers Xia Qiao. « Pourquoi ne manges-tu pas ? Ce n’est pas à ton goût ? »

Puis elle répéta exactement la même phrase que dans la télévision : « Des raviolis aussi bons… ce serait vraiment dommage de ne pas en manger. »

Xia Qiao sentit presque sa respiration se couper.

Il faillit dire qu’il n’avait pas faim, puis il se souvint soudain de la jeune femme aux longs cheveux qui n’avait pas touché aux raviolis dans la série… ainsi que du bruit sourd de la hache qui s’abattait.

Il eut immédiatement un frisson et fourra un ravioli entier dans sa bouche.

C’est à cet instant qu’ils comprirent enfin : ce qui passait à la télévision n’était pas un film d’horreur.

Bon sang, c’était clairement un film d’intimidation.

Quant à la prétendue surprise porte-bonheur, même après que Lao Mao eut englouti le dernier ravioli, ils n’en virent pas la moindre trace.

 

Traduction: Darkia1030

Check: Hent-du

 

 

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