Cette main était fine et propre, ses articulations harmonieusement dessinées, ses doigts longs et son contact légèrement frais. Même les yeux fermés, il aurait reconnu cette main entre toutes.
« Je ne sais pas. Je n’ai réellement senti aucune résistance. Xiao Xu n’a même pas poussé un cri. » Le teint déjà très pâle de Zhang Yalin avait viré au rose sous l’effet de l’émotion, mais ses propos demeuraient parfaitement cohérents.
« Même s’il a été emmené pendant son sommeil, la personne qui l’a emmené devait forcément s’approcher de lui. Les fils de marionnette étaient si proches qu’ils auraient réagi d’eux-mêmes en blessant tout inconnu qui s’approchait, même si Xiao Xu et moi n’avions pas immédiatement repris conscience ... »
Plus il parlait, plus ses sourcils se fronçaient. Après un instant de silence, il secoua la tête. « Mais il ne s’est rien passé. Tout est resté d’un calme plat, c’est justement cela qui me paraît le plus étrange. »
« Et le vacarme qu’on a entendu tout à l’heure, qu’est ce que c’était ? » demanda Wen Shi en désignant du menton le désordre dans la chambre.
Zhang Yalin se retourna. En voyant le portemanteau et la bassine renversés, son expression s’assombrit davantage encore. Il sembla vouloir parler, puis se ravisa.
« Parle donc » lança Zhang Lan en lui donnant une tape sans ménagement. « Pourquoi bégayes-tu ? »
Zhang Yalin jeta un coup d’œil à Wen Shi puis à Xie Wen, manifestement peu désireux de raconter cela devant des étrangers. Malheureusement pour lui, le ciel semblait lui en vouloir. Alors qu’il hésitait encore, la porte d’une autre chambre s’ouvrit avec fracas.
Lao Mao sortit en traînant derrière lui un Xia Qiao à l’air complètement vidé.
« Qu’y a-t-il ? J’ai voulu sortir tout à l’heure, mais ce gamin était prisonnier de son démon du cœur et pleurait toutes les larmes de son corps devant deux montants de lit. »
Wen Shi demanda : « Qu’as-tu encore vu ? »
Avec un reste de tristesse dans la voix, Xia Qiao répondit : « Tu me chassais. »
« ... »
Wen Shi ignorait comment il maltraitait habituellement cet imbécile au point de lui laisser un traumatisme pareil. Tantôt il le terrorisait, tantôt il le mettait à la porte.
En théorie, une marionnette possédait rarement un démon du cœur. Bien sûr, en théorie, une marionnette ne possédait pas non plus une vie émotionnelle aussi riche. Xia Qiao était donc véritablement un phénomène hors du commun.
Mais une pensée encore plus étrange traversa soudain l’esprit de Wen Shi.
‘Se pourrait-il que ce phénomène, ce soit moi qui l’aie créé ?’
Pendant qu’il était perdu dans ses pensées, Zhang Lan dit à Zhang Yalin : « Maintenant, tout le monde est là. Tu peux parler. »
Le visage fermé, Zhang Yalin resta silencieux un moment avant de déclarer d’une voix grave : « J’ai fait un rêve et je me suis réveillé en sursaut. À mon réveil, Xiao Xu avait disparu et mes fils de marionnette étaient attachés à ce portemanteau. »
Par réflexe, il avait rappelé ses fils, provoquant aussitôt une série de bruits de bois et de métal qui s’entrechoquaient.
Parmi les panguan actuels, personne ne remettait en question les capacités de Zhang Yalin. Sans cela, il n’occuperait pas un rang aussi élevé dans le Registre des Noms.
Qu’on puisse, sous ses yeux, emmener quelqu’un sans faire le moindre bruit puis détacher ses fils de marionnette pour les attacher ailleurs... à bien y réfléchir, c’était réellement terrifiant.
Dans des circonstances normales, un tel récit aurait suffi à glacer le sang de toutes les personnes présentes.
Mais non seulement Wen Shi n’en eut pas froid dans le dos, il le regarda même avec perplexité. « Tu n’es pas capable de distinguer si l’autre extrémité de tes fils est attachée à un être vivant ou à un objet inanimé ? »
« ... »
Zhang Yalin n’avait plus aucune envie de continuer. Impossible de répondre par oui, impossible de répondre par non. Il avait simplement l’impression d’avoir perdu toute dignité.
Cela dit, le premier disciple de la famille Shen était presque son égal dans le classement du Registre des Noms. Qu’un homme de ce niveau soit un peu arrogant et parle sans ménagement, cela pouvait encore se comprendre.
Mais Xie Wen et l’employé de sa boutique, bon sang, qu’est-ce qu’ils avaient, eux ? En quel honneur pouvaient-ils afficher exactement le même regard que Wen Shi ?
Sous les regards de ces quelques personnes, Zhang Yalin eut réellement l’impression d’avoir vu un fantôme.
Il se souvint soudain de la divination que Xiao Hei lui avait faite avant son départ. Celui-ci avait prédit que ce voyage lui apporterait humiliation et frayeur.
Il avait cru que la poursuite des cochons représentait le pire. À présent, il semblait bien que ce n’en fût que le commencement.
« Peu importe. L’urgence est de retrouver Xiao Xu. Sinon, une fois sortis d’ici, comment vais-je l’expliquer à sœur Biling ? » Le visage livide, Zhang Lan se retourna et descendit les escaliers d’un pas rapide.
« Où vas-tu ? » demanda Zhang Yalin.
« Demander à Lu Wenjuan où Zhou Xu sera précisément emmené. Je vais le récupérer. »
Elle n’avait pas encore atteint l’escalier que Xie Wen, le prétendu malade, prit la parole : «C'est comme ça que tu as filé notre voiture la dernière fois ? Tu comptes retrouver les gens uniquement en posant des questions ? Tu n'as vraiment pas eu la vie facile. »
Zhang Lan s’arrêta net puis revint sur ses pas, toujours le visage verdâtre. Elle était tellement affolée qu’elle en avait oublié l’existence même des talismans de localisation, qu’il suffisait pourtant de lancer.
Mais Xie Wen était vraiment insupportable. Son ton était d’une politesse irréprochable, comme s’il ne faisait qu’une simple suggestion. Pourtant, à bien écouter, chacune de ses paroles n’était que moquerie.
Qu’un homme aussi maladif parle de cette façon toute la journée sans jamais s’être fait frapper relevait déjà de l’exploit.
Zhang Lan, songeant à cela, lança d’un revers de la main un talisman de traque.
Le papier talismanique étincela brièvement dans la pluie et la brume avant d’être rapidement englouti par la nuit.
Wen Shi venait à peine de tourner la tête dans cette direction lorsqu’il entendit Xie Wen murmurer à côté de lui : « Il est tombé au sol. »
Qu’un talisman de traque tombe directement au sol était un très mauvais présage. Cela signifiait généralement que la cible poursuivie n’existait plus. Si la cible était un être vivant, cela voulait dire, dans neuf cas sur dix, qu’elle était déjà morte. Si c’était une entité spirituelle, cela signifiait qu’elle avait disparu de ce monde.
Pour un juge spécialisé dans les talismans, ces mots étaient extrêmement sensibles.
Zhang Lan crut vaguement entendre cette remarque et explosa aussitôt : « Comment ça, “tombé au sol” ? Qui a dit qu’il était tombé au sol ? Moi, je le suis encore… »
Elle tenait son téléphone. L’écran n’affichait pas une application, mais une image couverte de huit directions et d’innombrables annotations.
Un petit point rouge était dissimulé parmi cette profusion de caractères.
Elle n’avait pas fini sa phrase que le point rouge clignota une fois, puis disparut lentement de l’image.
Le visage de Zhang Lan changea instantanément.
« Qu’y a-t-il ? » demanda Zhang Yalin.
Les yeux fixés sur l’endroit où le point venait de disparaître, Zhang Lan cligna des yeux d’un air perdu. « Il… il est vraiment tombé au sol ? »
Zhang Yalin répliqua presque aussitôt : « Impossible. »
Zhang Lan refusait d’y croire. Elle lança immédiatement un second talisman de traque et fixa sans ciller le nouveau point rouge apparu sur l’image.
Pourtant, moins de deux secondes plus tard, ce point disparut lui aussi.
Elle lança quatre ou cinq talismans d’affilée, les yeux rivés sur l’écran de son téléphone, mais le résultat fut toujours le même. Chaque point rouge disparaissait en moins de trois secondes : ils tombaient tous au sol.
Affolés parce qu’ils se faisaient trop de souci pour Zhou Xu, les frère et sœur Zhang devinrent livides.
Xie Wen, en revanche, désigna de nouveau son téléphone. « Essaie avec quelqu’un d’autre. »
Zhang Lan resta un instant interdite, puis se souvint que, d’après Lu Wenjuan, Zhou Xu avait été emmené auprès du dieu de la montagne. Il devait donc être accompagné du chef du village.
Sans perdre une seconde, elle lança un autre talisman de traque, cette fois en prenant Lao Wu, le chef du village, pour cible.
Mais le petit point rouge ne résista pas davantage : moins de trois secondes plus tard, il disparut lui aussi.
Tout le monde resta stupéfait. « Lui aussi est tombé au sol ? »
« Tu poursuis une personne ou un esprit ? » demanda Wen Shi.
« J’étais juste un peu paniquée, d’accord, mais je ne vais quand même pas commettre une erreur aussi stupide. Si je poursuis le chef du village, bien sûr que je poursuis son esprit. Dans un village bâti sur un champ de tombes, tu crois vraiment que je vais traquer des vivants ? »
Tout en parlant, elle lançait les talismans comme s’ils ne lui coûtaient rien.
Après avoir tenté en vain de retrouver le chef du village à trois reprises, elle changea de cible et traqua tous les habitants du village, Lu Wenjuan comprise.
Tous les talismans tombèrent au sol.
Wen Shi ne put s’empêcher de demander : « Tes talismans… ils fonctionnent vraiment ?»
« Évidemment qu’ils fonctionnent. »
Deux secondes plus tard, elle ajouta néanmoins d’une voix hésitante : « … enfin, je crois.»
À cet instant, la grande dame Zhang commença sérieusement à douter de toute son existence.
Pour prouver que ses talismans n’avaient aucun problème, elle lança encore plusieurs talismans de patrouille. Puisqu’on leur avait dit que Zhou Xu avait été emmené dans la montagne, et que ce village perdu n’était pas si vaste, fouiller chaque recoin permettrait forcément de trouver quelques indices.
Mais longtemps après, les talismans de patrouille revinrent les uns après les autres avec un résultat des plus étranges : il n’y avait absolument aucune trace de Zhou Xu dans tout le village.
Plus étrange encore, il n’y avait pas non plus la moindre trace du chef du village ni des autres habitants.
« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On est entrés dans une fausse cage ? » balbutia Zhang Lan.
Elle n’était pas la seule à ne plus rien comprendre. Même Wen Shi ne parvenait plus à suivre le fil.
La pluie s’était un peu calmée. L’eau accumulée depuis longtemps ruisselait le long des avant-toits dans un bruit continu. On l’entendait couler, sans savoir où elle allait.
À force de l’écouter, on finissait par éprouver une étrange impression de vide et d’immensité, comme si toute la cage ne contenait plus qu’eux.
C’est alors que Wen Shi entendit Xie Wen murmurer doucement : « Heureusement. »
Il tourna la tête. « Heureusement quoi ? »
Appuyé contre la rambarde de la galerie, Xie Wen promenait son regard sur plusieurs points précis, apparemment les endroits où les talismans de traque de Zhang Lan étaient tombés. Il semblait réfléchir profondément.
À la question de Wen Shi, il se retourna vers les autres avant de répondre : «Heureusement qu’il y a encore pas mal de monde ici. »
Wen Shi ne comprit pas tout de suite. « En quoi est-ce une bonne chose ? »
« Si quelqu’un entrait ici tout seul… » Xie Wen traça un léger geste de son long index. «Face à une situation pareille, il ne suffirait peut-être que d’un instant d’égarement pour finir par croire qu’il n’y a en réalité personne d’autre dans cette cage, que tout n’est que le produit de son imagination et que le maître de la cage n’est autre que lui-même; il ne s’en était simplement jamais rendu compte auparavant. »
Wen Shi comprit soudain ce qu’il voulait dire.
Ils avaient toujours aidé les autres à dissiper leur cage; ils ignoraient ce que l’on ressentait lorsqu’on découvrait qu’on en était soi-même le maître. Mais à y réfléchir, l’instant de cette révélation devait être l’expérience la plus glaçante, la plus douloureuse et la plus tragique qui soit.
Heureusement, les maîtres de cage étaient toujours réveillés par quelqu’un. Au moment où ils reprenaient conscience, un juge au moins était présent à leurs côtés pour les accompagner dans leurs derniers instants.
Les paroles de Xie Wen glacèrent les autres jusqu’à la moelle. Personne n’osa approfondir cette idée et tous changèrent rapidement de sujet.
Zhang Lan sortit une nouvelle liasse de talismans, bien décidée à entraîner Zhang Yalin avec elle pour retourner le village de fond en comble, afin de découvrir au moins où tout le monde avait disparu.
Wen Shi, lui, resta dans la galerie. Il repensa aux points sur lesquels le regard de Xie Wen s’était arrêté et eut vaguement l’impression de tenir un bout du fil.
Lorsque Zhang Lan avait lancé les talismans de traque, ceux destinés à retrouver Zhou Xu avaient tous disparu à peu près au même endroit.
Pourtant, dans son souvenir, elle les avait lancés au hasard et non tous dans une seule direction.
Alors, ce point de chute était-il simplement dû au vent… ou y avait-il une autre raison ?
Pour en avoir le cœur net, Wen Shi prit lui aussi une feuille de papier rituel jaune. Il ne savait pas dessiner de talismans. Il plia donc un oiseau de papier semblable à celui qui l’avait aidé auparavant à retrouver ses fragments d’âme, sauf que cette fois la cible était Zhou Xu.
L’oiseau de papier s’envola depuis la galerie, battit des ailes, décrivit un arc… puis se dirigea exactement vers la même direction que celle où les talismans avaient disparu auparavant. Deux secondes plus tard, une brève lueur de feu scintilla.
Il en plia un second, cette fois pour retrouver Lao Wu, le chef du village.
Comme prévu, l’oiseau s’envola et retomba exactement au même endroit.
Adossé à la rambarde, Xie Wen le regarda plier ses oiseaux de papier du début à la fin, comme s’il assistait à un spectacle fascinant. Pourtant, il ne s’agissait que de quelques mouvements de doigts.
Le troisième oiseau de papier de Wen Shi prit Lu Wenjuan pour cible. Cette fois, il changea de direction et retomba en un autre point.
À peine Wen Shi avait-il froncé les sourcils que Xie Wen dit : « Ne fronce pas les sourcils si vite. Les talismans qui la poursuivaient tout à l’heure sont eux aussi tombés de ce côté-là. »
« Donc les points coïncident toujours ? » demanda Wen Shi.
Xie Wen acquiesça. « Oui. »
Wen Shi poursuivit ses essais. Il constata que, bien que les cibles soient très différentes les unes des autres, les talismans et les oiseaux de papier ne tombaient qu’en sept ou huit endroits distincts. Depuis leur position, il était cependant difficile de les distinguer avec précision. Le mieux serait d’utiliser la carte affichée sur le téléphone de la grande dame Zhang.
Zhang Lan leur remit généreusement cette carte, ainsi que quelques talismans supplémentaires. Ils purent ainsi rapidement marquer tous les points.
Vue de dessus, la disposition était très parlante. Wen Shi traça quelques lignes du doigt entre ces différents points et l’anomalie apparut aussitôt.
« On dirait une formation. » dit Zhang Lan en penchant la tête de droite à gauche. « Mais je ne connais que les bases des formations. Je suis incapable de dire de quel type il s’agit.»
Parmi les personnes présentes, Wen Shi et Zhang Yalin pratiquaient l’art des marionnettes, tandis que Zhang Lan se spécialisait dans les talismans. Quant aux formations, il n’y avait plus qu’une seule personne qui puisse être considérée comme experte.
Wen Shi lança un regard à Xie Wen. Il allait ouvrir la bouche lorsqu’une autre voix déclara sérieusement : « C’est une sorte de porte utilisée dans les formations. »
Il tourna la tête et aperçut le garde du corps qui accompagnait presque toujours Zhang Lan.
« Xiao Hei » l’interpella Zhang Lan, « Viens ici, utilise l'objet spirituel de Bu Ning que tu portes en toi pour comprendre tout ça.. »
Zhang Yalin était passionné par l’art des marionnettes et avait laissé ses différentes marionnettes apprendre les autres disciplines à sa place. Xiao Hei avait été façonné à partir de l’esprit de Bu Ning; il avait donc hérité d’une petite part de la spiritualité de cet ancêtre. En plus de son talent pour les présages, souvent agaçant, il connaissait également les formations.
Xiao Hei désigna la porte de la chambre. « C’est le même principe que ça : on ouvre un passage reliant différents endroits permettant à certaines choses d’aller et venir librement. Dans les formations, ce genre de dispositif a toujours un nom qui contient “porte”. »
Cela, Wen Shi le savait parfaitement. Après tout, la Porte de l’Oubli tirait, elle aussi, son nom de ce principe. Si elle s’appelait « de l’Oubli», c’était parce que lui-même ignorait toujours d’où il venait exactement chaque fois qu’il en franchissait le seuil. À l’intérieur, il n’y avait que le néant et une obscurité éternellement privée de lumière.
Xiao Hei ne les déçut pas et leur indiqua l’œil de la formation.
Puisqu’il s’agissait d’une porte reliant différents lieux et que les talismans de traque y conduisaient tous, il y avait de fortes chances que Zhou Xu ait disparu à cet endroit.
Ainsi, dès que la pluie cessa, alors que le jour n’était pas encore complètement levé, Wen Shi et les autres suivirent les indications de l’œil de la formation et gagnèrent une friche située au cœur du village.
L’endroit était curieusement choisi : il se trouvait tout près de la porte arrière et de la cuisine de Lu Wenjuan, uniquement séparé d’elle par une longue digue de terre.
Après une nuit entière de pluie, le champ était couvert d’eau stagnante, pareille à un miroir ébréché reflétant le ciel gris.
Wen Shi et les autres attendirent au bord de la digue, comme quelqu’un qui attend le lapin au pied d’une souche (NT : idiome, attendre passivement qu’une occasion se présente toute seule).
Ils n’eurent pas à patienter une demi-heure.
À la surface de cette eau immobile, une ride apparut soudain, sans qu’aucun vent ne souffle, puis s’élargit lentement.
Tous fixèrent cet endroit sans ciller.
Quelques secondes plus tard, une longue mèche de cheveux émergea lentement, puis une deuxième, une troisième…
Ensuite, de nombreuses mains d’une blancheur cadavérique sortirent de la boue détrempée. Elles prenaient appui sur le sol dans une posture atrocement tordue, pareilles aux pattes d’araignées.
À cette vision, Xia Qiao pâlit. « Les Huigu ! »
Leur manière de surgir après la pluie était exactement la même que celle des Huigu. Mais lorsque la première créature arracha enfin son visage de la boue, tous découvrirent qu’il s’agissait de Lu Wenjuan.
Wen Shi se rappela soudain les paroles qu’elle leur avait dites auparavant.
Elle avait raconté qu’à peine arrivée dans ce village, une pluie diluvienne s’était abattue et d'innombrables Huigu avaient rampé hors de terre pour capturer les habitants et les dévorer.
On racontait ensuite que certains Huigu portaient désormais le visage des villageois.
Et si… tous les habitants avaient en réalité déjà été dévorés depuis longtemps ?
Cette pensée traversa l’esprit de Wen Shi.
Comme pour lui donner raison, d’innombrables visages surgirent les uns après les autres de cette parcelle détrempée. Tous lui semblaient familiers : ils appartenaient aux villageois qu’il avait vus lors de la Grande purification.
Ces créatures avancèrent d’abord à quatre pattes dans la boue, puis redressèrent leurs membres tordus. Dans une succession de craquements d’os, elles retrouvèrent peu à peu une apparence parfaitement humaine avant de repartir vers le village.
Elles ne firent pourtant que quelques pas avant d’apercevoir les personnes postées derrière la digue.
Wen Shi les observait. Elles l’observèrent également.
Peut-être parce qu’elles venaient juste d’émerger de la terre, elles dégageaient une étrange odeur. Elle n’était pas désagréable et lui semblait même familière : elle ressemblait beaucoup à celle de l'énergie maléfique qu’il avait absorbée auparavant.
Bien que son goût fût redevenu presque normal, cette odeur provoqua chez lui un réflexe immédiat : il eut faim.
Il passa donc la langue sur sa lèvre inférieure, tandis que sa pomme d’Adam montait puis redescendait.
Les Huigu restèrent figés. Ils n’auraient jamais imaginé qu’un être humain puisse les regarder… avec l’air d’avoir faim.
Pendant quelques secondes, ils en demeurèrent complètement stupéfaits. Puis ils prirent leurs jambes à leur cou et se précipitèrent vers le champ pour s’y replonger.
Les frère et sœur Zhang étaient tellement déconcertés par ce retournement absurde qu’ils oublièrent complètement de réagir.
Wen Shi, lui, lança aussitôt une poignée de fils de marionnette. Les longs fils blancs sifflèrent dans les airs comme des fouets avant de s’enrouler autour des créatures et de les ligoter solidement.
Elles se débattirent avec une force prodigieuse, se tortillant pour tenter de rejoindre un point précis au milieu du champ. Leur fuite brutalement ralentie fit apparaître à cet endroit un tourbillon, comme si quelqu’un avait ouvert une brèche sous la surface de l’eau.
C’était probablement un passage vers l’autre côté, mais il demeurait instable.
Wen Shi tira alors également sur les fils de son autre main.
En un instant, les vents et les nuages changèrent de couleur.
Une immense silhouette traversa le ciel au-dessus de leurs têtes dans un mugissement, portée par un vent impétueux. Au milieu du fracas métallique de chaînes qui s’entrechoquaient, elle fondit droit sur le tourbillon.
Sous cet impact retentissant, l’entrée apparut enfin.
Elle était d’une noirceur insondable; un simple regard ne permettait pas d’en distinguer le fond.
Zhang Lan réagit enfin. Elle plaqua quatre talismans d’un seul geste autour de l’entrée. Les papiers brillèrent d’une lumière dorée et stabilisèrent immédiatement le passage.
Les deux mains enveloppées de fils de marionnette, Zhang Yalin entra le premier, accompagné de Xiao Hei.
À l’intérieur, une brume noire d’une densité extrême régnait. En un clin d’œil, tous deux disparurent complètement, sans bruit.
Par mesure de précaution, Wen Shi attacha un fil de marionnette à Xia Qiao, puis lui demanda d’avancer avec Lao Mao.
Lui-même comptait fermer la marche, mais Xie Wen le poussa légèrement dans le dos. «Passe devant. »
Dans les souvenirs qui lui étaient revenus, Wen Shi avait toujours marché derrière cet homme. Depuis l’enfance, d’abord en levant la tête vers lui, puis simplement les yeux, il avait parcouru avec lui un nombre incalculable de chemins.
Lorsqu’il était petit, il s’était habitué à le suivre comme une ombre. En grandissant, cette habitude s’était chargée d’un sentiment qu’il ne pouvait avouer.
Tant que l’autre ne se retournait pas, il pouvait continuer à le regarder aussi longtemps qu’il le voulait, sans être obligé de détourner les yeux avec cette froide réserve empreinte de fierté qui le caractérisait.
Wen Shi hésita un instant puis obéit et se dirigea le premier vers l’entrée.
Au moment d’y pénétrer, il tira instinctivement un fil de marionnette, avec l’intention de l’attacher à Xie Wen, exactement comme dans la cage précédente.
Ce n’est qu’une fois la main déjà tendue qu’il réalisa soudain que c’était parfaitement inutile.
« Qu’y a-t-il ? » Xie Wen resta un instant surpris, le regard posé sur sa main.
Pour une fois, Wen Shi ressentit une légère gêne. Il détourna les yeux, fronça imperceptiblement les sourcils et répondit : « Rien. J’entre le premier. »
Les lèvres de Xie Wen remuèrent, comme s’il voulait encore dire quelque chose.
Mais Wen Shi s’était déjà retourné et avançait vers cette obscurité.
Au moment où les ténèbres l'engloutirent, il laissa enfin retomber sa main.
Les fils de marionnette qui s’enroulaient encore autour de ses cinq doigts n’avaient pas été rétractés. De longueurs inégales, ils pendaient mollement, balayés par un vent invisible, dans un vide silencieux.
Wen Shi replia légèrement ses doigts raidis, prêt à resserrer les fils.
C’est alors qu’il sentit une main se tendre derrière lui et saisir la sienne.
Cette main était fine et propre, aux articulations harmonieuses, aux longs doigts, avec une fraîcheur légère sous la peau.
Même les yeux fermés, Wen Shi aurait reconnu cette main entre toutes.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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