(NT : 枯荣 (kūróng) signifie littéralement « dessèchement et floraison ». C’est une expression bouddhique qui évoque l’alternance du déclin et du renouveau, le cycle de la vie et de la mort)
« Tu ne pourras plus partir. » dit Wen Shi.
Wen Shi vit beaucoup de versions de lui-même.
Il se vit assis parmi les branches luxuriantes d’un vieil arbre, adossé au tronc, les yeux baissés sur un livre. Le Dapeng aux ailes dorées planait au loin et, arrivé près de l’arbre, rétrécit jusqu’à ne pas être plus gros qu’un aigle, avant de se poser sur un bouquet de feuillage. Ce n’est qu’alors que l’homme assis contre l’arbre releva la tête de ses pages et regarda l’horizon.
De quand cette scène datait-elle ?
Wen Shi s’efforça de se rappeler et finit par en retrouver quelques bribes.
À cette époque, cela faisait déjà plusieurs années qu’il avait atteint l’âge adulte et il avait parcouru de nombreux endroits du monde. Lorsqu’il lui arrivait, volontairement ou non, de passer dans les environs de la montagne Songyun, il voulait toujours monter voir, rendre visite à la personne qui y vivait.
À cette époque, il trouvait souvent cela ironique. Quelqu’un lui avait clairement dit que cette montagne serait sa maison pour toute sa vie, et pourtant, chaque fois qu’il revenait chez lui par la suite, il devait chercher au fond de lui toutes sortes de raisons pour justifier son retour.
Cette fois-là, il avait voulu dire qu’il avait rencontré quelques difficultés épineuses et qu’il devait revenir consulter les livres. Mais une fois arrivé sur la montagne, il découvrit que la personne qu’il voulait voir n’était tout simplement pas là.
Il fut un peu déçu et ne souhaita pas repartir immédiatement. Il prit donc un livre, se hissa sur les hautes branches de l’arbre et choisit un endroit où s’adosser, feuilletant son livre tout en écoutant le vent de la montagne qui lui avait tant manqué.
Il acheva son livre dans l’arbre et, en relevant la tête, découvrit qu’une personne se tenait sur le chemin de montagne.
Cette personne allait et venait toujours sans faire le moindre bruit, il ne savait même pas depuis combien de temps elle se tenait là.
L’autre s’approcha en souriant et, levant les yeux vers lui depuis le pied de l’arbre, lui dit : « Pourquoi t’installer ici pour lire ? Prends garde à ce qu’on ne te prenne pour un tas de neige et qu’on ne te balaie. »
Après avoir retrouvé quelqu’un qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps, il aurait dû être heureux, mais finalement, il sembla seulement répondre : « Où trouverait-on de la neige au mois de juin ? »
Ce n’était qu’un instant remontant à une époque extrêmement lointaine, une affaire ordinaire, sans rien de particulier. Même lui avait failli l’oublier. Il n’aurait jamais imaginé que l’autre s’en souviendrait.
La personne dont il pensait qu’elle était la moins susceptible de s’en souvenir se souvenait pourtant de tout.
Et, pendant un moment, il ne parvint même pas à trouver la raison pour laquelle cet instant avait été gardé en mémoire.
Il se vit aussi debout au milieu des ruines d’une montagne de cadavres et d’une mer de sang, contrôlant d’innombrables fils de marionnette entrelacés, tirant douze marionnettes géantes capables de bouleverser ciel et terre, avant de tourner la tête vers lui.
Debout au sommet de la montagne, au milieu d’une immensité de pins bruissant sous le vent, lui tendant une jarre de vin de pin sous la Voie lactée ;
debout près d’un prunier blanc, le visage encore impassible et tendu l’instant précédent, puis, sous le vent puissant, détournant la tête pour éviter une branche chargée de fleurs qui venait le heurter, avant d’éclater soudain de rire.
Mais il y avait surtout des silhouettes de profil ou de dos, lointaines.
Il marchait sur des chemins de pierre calmes et paisibles, traversait montagnes sauvages et villages. Il traversait des foules bruyantes et animées, traversait des couloirs sombres et étroits, puis tournait à un angle et disparaissait à jamais.
Wen Shi regardait ces silhouettes avec égarement, comme s’il assistait à une succession de pantomimes à la fois familières et étrangères.
Il n’avait jamais su…
À l’origine, Chen Budao l’avait raccompagné ainsi tant de fois se tenant derrière lui.
Il savait seulement qu’à chaque fois qu’il descendait de la montagne, l’autre s’appuyait contre la porte et le regardait franchir le premier virage du chemin avant de retourner à l’intérieur. Il ne disait même jamais un mot d’adieu.
Une seule fois.
Une seule fois.
Cette personne lui avait dit : « Ne te retourne pas. »
À cet instant, un souvenir enfoui au plus profond de lui se délia soudain légèrement. Il ne savait pas si cela était dû à l’influence de ces illusions du démon intérieur, ou parce qu’il ressentait clairement, en cet instant, l’énergie spirituelle d’une autre personne en train de se dissiper.
Comme une flamme dont l’huile était épuisée, qui s’éteignait peu à peu.
Il avait essayé de se rappeler cette phrase d’innombrables fois, sans jamais parvenir à se souvenir de son origine. Pourtant, à cet instant précis, un fragment lui revint soudain.
C’était lorsque la grande formation de scellement était arrivée à son ultime phase.
Sur huit cents li à la ronde, il ne restait plus ni végétation ni herbe, et les monstres et créatures maléfiques pullulaient.
Les centaines de milliers, les millions de ressentiments et d’obsessions portés par les liens du monde des mortels s’étaient transformés, sous l’effet de la formation, en démons terrifiants qui hurlaient et se déchiraient.
Toute âme vivante ou tout corps spirituel entrant dans la formation était instantanément déchiré en morceaux, ses os réduits en poussière et ses cendres dispersées.
Il se souvenait d’avoir eu la bouche pleine de sang et le corps couvert de sang.
Les douze marionnettes géantes poussaient des hurlements au milieu des flammes qui renversaient ciel et terre, se transformant en fragments parcourus de flammes, qui retombaient, petits et grands, comme une pluie brûlante et douloureuse.
Et lui serrait toujours les fils de marionnette, cherchant à se rendre vers le cœur de la formation.
Lorsqu’il avait finalement forcé le passage à travers tout ce qui se dressait devant lui, soutenu par son dernier souffle et saisi la personne au cœur de la formation, il avait découvert que cette main s’était transformée dans sa paume en une branche de prunier blanc.
Même à cet instant ultime, même alors que des millions de « démons » dévoraient les esprits et rongeaient les os, alors que cette personne n’avait même plus le loisir de se préoccuper de sa propre vie, elle avait pourtant encore pris toutes les dispositions nécessaires pour créer une illusion supplémentaire.
Une illusion destinée à le tromper et à le faire partir.
Le chemin qu’il avait ouvert était celui qui menait hors de la formation.
La personne qu’il voulait retenir était restée loin derrière.
À cet instant, les voix désolées, stridentes et hystériques se resserrèrent en un tourbillon de vent, étouffées à l’intérieur de la formation. Devant lui se trouvait la lumière de la sortie.
Il sentit quelqu’un appuyer contre l’arrière de sa tête et le pousser doucement d’un pas vers l’avant, comme pour le cajoler : « Ne te retourne pas. »
Chen Budao avait dit : « Wen Shi, ne te retourne pas. Je te regarderai partir. »
Son nom avait été choisi par Chen Budao lui-même. De toute sa vie, il ne l’avait prononcé sérieusement qu’une seule fois.
À partir de ce moment-là, plus jamais.
*
Le désespoir contenu dans ce souvenir était si douloureux qu’il en était insupportable, comme si l’on avait pris la lame la plus acérée pour graver, trait après trait, dans les os, une douleur qui se superposait à celle de cet instant.
Mais lorsque Wen Shi releva la tête, il ne put voir que des versions de lui-même à perte de vue.
L’illusion du démon intérieur devenait de plus en plus nette, de plus en plus réelle. Wen Shi pouvait sentir cette personne s’affaiblir de plus en plus, mais il ne parvenait pas à la voir, quoi qu’il fasse.
Il serra brusquement les fils de marionnette qui l’entouraient et en tira violemment un entre ses paumes.
Sous la douleur aiguë de la coupure, les fils de marionnette qu’il serrait se teintèrent peu à peu de rouge. Des gouttes de sang perlèrent sur les fils avant de glisser vers le bas.
Lorsqu’elles atteignirent un certain point, toute l’illusion trembla.
Les illusions se multiplièrent, se superposant couche après couche. Au-delà des hautes montagnes, il y avait encore des montagnes ; au-delà des plaines sauvages, encore des plaines sauvages. En un instant, les quatre horizons devinrent désolés et silencieux.
Xie Wen se tenait seul au milieu de cette terre désolée.
Des fils de coton blancs comme la neige s’enroulaient autour de ses doigts et s’étendaient sinueusement au loin, reliés à une autre personne.
Les silhouettes de son démon intérieur étaient restées autour de lui depuis le début, tantôt proches, tantôt lointaines. Certaines lui parlaient, d’autres, chose rare, riaient.
En réalité, il était parfaitement lucide et savait que tout cela était faux. Alors il se contentait d’écouter, sans jamais répondre.
Il écoutait cette personne, qui ne se comportait pas avec les convenances dues à son maître, ne prononçait jamais un seul « maître », et appelait toujours son nom directement :
Chen Budao, Chen Budao, Chen Budao…
Et aussi Xie Wen.
Xie Wen était le nom qu’il portait dans sa jeunesse. Cela remontait à une époque si lointaine qu’il lui arrivait même de ne plus s’en souvenir. Un jour, alors qu’il était descendu de la montagne pour régler une affaire, il avait, par exception, ôté son masque et emprunté la route officielle qui traversait la ville, alors même qu’il existait des chemins de montagne peu fréquentés. Il ignorait si c’était le destin ou une simple coïncidence, mais il avait rencontré Wen Shi.
À cette époque, Wen Shi se trouvait souvent en différents endroits et retournait déjà rarement à Songyun Shan.
Des retrouvailles fortuites entre le maître et son disciple dans le monde séculier étaient extrêmement rares. Ils avaient donc voyagé ensemble pendant plus d’un demi-mois, dissipant en chemin des cages de toutes tailles et trouvant parfois des endroits où passer la nuit dans les villes et les bourgs.
Cette fois-là, Lao Mao ne les avait pas accompagnés. En revanche, Da Zhao et Xiao Zhao avaient insisté pour descendre de la montagne afin de se promener. Ces deux jeunes filles étaient curieuses de chaque endroit et ne les accompagnaient pas toujours. Ce n’était qu’au crépuscule qu’elles imitaient les habitants du pied de la montagne, allumaient le feu et faisaient monter la fumée des cheminées pour préparer quelques plats et les attendre jusqu’à leur retour.
Ce soir-là, les montagnes et les champs étaient baignés par les lueurs du couchant, tandis que la fumée des cheminées s’élevait en volutes. Toute la ville était imprégnée des effluves et de l’animation de la vie quotidienne.
Alors qu’ils traversaient une ruelle, ils entendirent une femme, appuyée au montant de sa fenêtre, appeler plusieurs fois. Trois ou quatre enfants poussèrent alors un « Hé ! » et passèrent en courant devant eux, se poursuivant et se chamaillant.
Wen Shi fit un pas de côté pour leur laisser le passage. Il les regarda courir au loin, puis demanda soudain : « Quel est ton vrai nom ? »
La question était quelque peu déplacée. Un disciple ordinaire n’aurait pas demandé à son maître quel nom il portait autrefois, car il s’agissait après tout de ses affaires personnelles et de son passé dans le monde séculier.
Chen Budao savait en réalité pourquoi Wen Shi cherchait souvent à éviter certaines choses. Bien qu’il désirât manifestement retourner à la montagne Songyun, il passait toujours en hâte au pied de la montagne avant de s’enfoncer seul dans le monde séculier.
Il l’avait souvent observé depuis la montagne, et l’avait vu faire cela à maintes reprises.
Ce jour-là, il n’aurait pas dû en dire davantage. Mais peut-être que les fumées et les feux de la vie humaine lui avaient embrumé l’esprit. Après avoir longuement réfléchi, Chen Budao dit à Wen Shi que son vrai nom était Xie Wen, qu’il avait vécu à Qiantang durant sa jeunesse et qu’il avait été tellement habitué à porter de beaux vêtements et à manger à sa faim qu’il ne savait ni travailler de ses mains ni distinguer les cinq céréales (NT: idiome désignant quelqu’un d’ignorant des choses ordinaires de la vie) ; dans les termes d’aujourd’hui, on aurait peut-être pu le qualifier de « fils de famille dépravé ».
Pourtant, jusqu’à la fin, Wen Shi ne l’avait jamais appelé par ce nom qu’il portait dans le monde séculier.
Il avait continué à l’appeler Chen Budao, Chen Budao, Chen Budao…
Cette fois, lorsqu’il était revenu dans le monde des vivants, il n’avait initialement pas prévu de chercher qui que ce soit. Après tout, au moment où il avait été scellé dans le grand réseau de scellement, lorsque ses cinq sens avaient entièrement disparu et que son esprit spirituel s’était dispersé, il avait vu cette âme spirituelle immaculée sortir du réseau.
Au cours de toute sa vie, à l’exception d’une ou deux fois, par inadvertance, lorsqu’il était encore jeune, il ne s’était jamais livré à des divinations. Le monde des humains était immense ; il ne cherchait ni à connaître la vie et la mort, ni à savoir d’où l’on venait ou où l’on allait et vivait librement.
La seule fois où il avait fait une exception, c’était à l’instant où il était sur le point de disparaître.
Un certain être était bien trop dur envers lui-même et trop têtu, et il n’avait réellement pas pu se résoudre à ne pas s’en préoccuper. Ainsi, avant de sombrer dans le silence, il avait jeté un regard vers l’avenir et aperçu, mille ans plus tard, les traces de cette personne.
Il s’était dit qu’elle avait probablement dû entrer correctement dans le cycle des réincarnations.
Après une réincarnation, chacun avait son propre destin. Il ne pouvait pas rester longtemps et n’avait donc pas l’intention d'intervenir. À l’origine, il n’avait réellement pas prévu de la chercher. Mais à l’approche de son départ, il avait tout de même voulu aller voir cette personne une dernière fois.
Et après l’avoir vue, il faillit ne plus jamais pouvoir repartir.
Mais, au bout du compte, il devait quand même s’en aller. Ce résultat avait été fixé mille ans auparavant. Il n’avait que si peu de temps, ajouter inutilement davantage de souvenirs n’aurait fait que nuire davantage à cette personne.
Une fois les affaires qu’il devait régler achevées, les fragments de l’esprit spirituel de Wen Shi dispersés à travers le monde avaient également tous été retrouvés. Le réseau de purification de l'Âme l’avait aidé à absorber tout ce qui se trouvait dans le lac Qingxin, y compris ce fragment d’esprit spirituel de Wen Shi perdu.
Il lui suffisait d’extraire du vaste océan des liens du monde séculier la partie appartenant à Wen Shi et de la lui transmettre pour que tout soit considéré comme terminé.
À partir de là, ils ne se reverraient plus jamais.
Après avoir absorbé une masse de brume noire vaste comme une mer, son esprit spirituel s’affaiblit de plus en plus et son corps ne put plus tenir. La fine cordelette attachée au poignet de Xie Wen se rompit soudain et les perles roulèrent sur le sol.
Les inscriptions sanskrites qui circulaient sur son corps se mirent également à trembler sans arrêt et quelques gouttes de sang s’écoulèrent de son cœur.
C’était précisément là que se trouvait le point vital d’une marionnette. Une fois endommagé, le corps commençait à se flétrir.
Le Dapeng aux ailes dorées poussa un cri. Des flammes s’échappèrent de son corps et se propagèrent depuis le bord de ses ailes vers l’intérieur. Les endroits balayés par le feu se rétractèrent, semblables à du bois desséché et pourri.
Xie Wen subissait lui aussi ce processus. Cela commença au bout des doigts de sa main gauche et se propagea progressivement jusqu’à son bras et son épaule.
Seulement, ses vêtements blancs et sa robe rouge, amples et tombant jusqu’au sol, en dissimulaient une partie.
Mais comme s’il ne ressentait rien, il garda les yeux clos et continua à fouiller dans les liens du monde séculier, vastes comme une mer de fumée, afin d’y retrouver la part appartenant à Wen Shi.
Même dans cette situation, même avec la moitié de son corps déjà flétrie et le goût du sang emplissant ses lèvres, il restait debout. Il n’oublia même pas de se couvrir d’une illusion destinée à tromper les yeux, isolant tous les autres de l’extérieur afin qu’ils ne voient pas cet état et n’en soient pas effrayés.
Il ressemblait à un arbre solitaire et isolé, passant d’une cime luxuriante semblable à un dais de nuages à un squelette desséché et dépouillé.
Les marques de pétrification avaient déjà presque atteint son cou.
Xie Wen finit par dénicher, dissimulée dans la brume noire, la manifestation de l'âme spirituelle, mais découvrit qu’il était différent de ce qu’il avait imaginé.
Les marionnettes qu’il avait envoyées parcouraient le monde depuis plusieurs jours. Elles n’avaient trouvé que deux endroits où subsistaient des traces de l’esprit spirituel de Wen Shi : l’un était le magasin Sanmi, l’autre se trouvait précisément ici.
Au magasin Sanmi, il n’y avait eu qu’un fragment. Ici, il aurait donc dû se trouver au moins la majeure partie de son esprit spirituel.
Pourtant, ce qu’il avait retrouvé n’était toujours qu’un fragment.
Où étaient passés les autres ?
Xie Wen resta stupéfait un instant, les sourcils profondément froncés. Pour la première fois, une certaine inquiétude apparut sur son visage.
Il referma les yeux et continua à fouiller dans la brume noire.
Il pouvait sentir que l’esprit spirituel de son corps véritable, à l’intérieur du grand réseau de scellement, s’affaiblissait lentement sous l’effet sous l'effet des ténèbres qui s'y déversaient sans cesse, telle une bougie sur le point de s’éteindre étouffée par la fumée.
Et lui-même devenait de plus en plus rigide. Il ne lui manquait presque plus rien pour se transformer complètement en bois mort.
Il tenta d’attirer Wen Shi à l’intérieur afin de lui transmettre d’abord les fragments qu’il avait retrouvés. Mais il entendit soudain le Dapeng aux ailes dorées, déjà presque entièrement flétri, pousser de nouveau un cri strident, tandis qu'une lueur dorée rejaillissait du bord de ses ailes.
L’instant suivant, il découvrit que les stigmates de pétrification avaient déjà dépassé son cou et s’étaient mises à régresser lentement depuis son menton, avant de s’arrêter silencieusement au niveau de ses épaules et de son cou.
Cet échange de va-et-vient se répéta plusieurs fois.
La sensation de passer de la vie à la mort, puis de la mort à la vie, n’avait rien d’agréable. C’était comme si quelqu’un lui serrait à plusieurs reprises la gorge avec un lien, tandis que cent feux lui brûlaient le cœur.
Mais Xie Wen ne prêta aucune attention à cette souffrance.
Il se tenait là, droit et solitaire, plongé dans une stupeur vide qu’il n’avait jamais connue auparavant.
Car il savait ce qui provoquait cette alternance anormale entre vie et mort.
C’était une lutte acharnée. Chaque fois que son esprit spirituel était sur le point de s’éteindre, quelque chose d’autre le protégeait et le prolongeait, le retenant de force dans ce monde.
Peut-être que cela ne s’était pas produit à cet instant seulement, ni pendant un jour ou deux… Mais que cette chose l’avait retenu de force dans ce monde pendant plus de mille ans.
Au moment où il comprit cela, Xie Wen tira presque précipitamment le fragment d’esprit spirituel dissimulé dans cette enveloppe charnelle et tenta d’y plonger.
Son intention première était de voir si ces fragments pouvaient entrer en résonance avec la grande formation de scellement. Mais à peine y était-il entré qu'il entendit les pleurs de dix mille fantômes et vit une scène à la fois familière et étrangère.
C’était le jour où il avait été scellé.
Les huit cents li de terres sauvages étaient toujours là, grouillant de démons et d’esprits monstrueux.
Mais ce n’était pas la scène de son propre souvenir. C’était celle de Wen Shi.
Par inadvertance, dans ce fragment d'âme, il avait vu les souvenirs de Wen Shi. Et il apprit alors ce qu'il n'avait jamais su.
Il se vit créer une illusion destinée à tromper les regards, contraignant Wen Shi à se frayer un chemin hors de la formation, titubant vers la sortie.
Il s’entendit dire à Wen Shi : « Ne te retourne pas. »
« Wen Shi, ne te retourne pas. Je te regarde partir. »
Les innombrables liens karmiques du monde des mortels formèrent à cet instant un immense tourbillon de vent qui se précipita vers lui, s’enfonçant lentement avec lui dans la poussière.
Il avait cru à l’époque que c’était la fin.
Jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à cet instant, il apprit la vérité.
Alors que ses cinq sens s'éteignaient, que son âme primordiale se dispersait, entraînant toutes les ténèbres dans les six pieds de terre jaune, celui qu'il croyait déjà hors de la formation – celui qu'il n'avait pu abandonner jusqu'à son dernier souffle –, dans le vent hurlant chargé de brume noire, serrait frénétiquement la branche de prunier blanc de l'illusion et hurlait à en perdre la raison.
Il vit Wen Shi se relever, couvert de sang, les yeux entièrement rougis, projeter une marionnette immaculée, exempte de la moindre poussière, sortir de la formation à sa place afin de détourner l’attention. Puis ses dix doigts se tournèrent vers l’intérieur et les fils de marionnette enroulés autour de ses deux mains jaillirent droit vers lui, chacun d’eux le visant.
Il vit Wen Shi baisser la tête et, dans un calme absolu mais aussi dans une folie absolue, enfoncer un à un les fils de marionnette dans son propre corps, chacun s’accrochant à l’esprit spirituel comme un crochet.
L’instant suivant, toutes les forces se déchaînèrent à l’unisson.
On disait que lorsqu’un mortel était soudainement frappé par une grave maladie, une grande calamité ou que son existence arrivait à son terme, son esprit spirituel devenait instable; les ressentiments et les attaches les plus profonds pouvaient alors prendre le dessus et former une cage.
S’il se trouvait par hasard d’autres êtres vivants aux alentours, ils risquaient facilement d’être entraînés à l’intérieur eux aussi.
Au cours de sa vie, Xie Wen était entré dans d’innombrables cages et en avait défait d’innombrables autres. Il avait accompagné un nombre incalculable de personnes et vu un nombre incalculable d’esprits spirituels.
Mais cette fois, pour la première fois, il vit quelqu’un arracher de son propre corps son âme spirituelle, la faire tomber au sol pour former une cage, et l'envelopper, lui et la grande formation de scellement, à l'intérieur.
Les mortels disaient souvent que certaines cages étaient chargées de ressentiments si profonds qu’elles pouvaient subsister dans le monde pendant dix ans, voire cent ans.
Si les ressentiments étaient encore plus lourds, pouvaient-ils alors subsister encore plus longtemps ?
Et ces fragments d’esprit spirituel furent précisément dispersés au moment où ils furent arrachés, puis emportés vers le monde des mortels avec la brume noire résiduelle qui s’était échappée.
Ils y errèrent ainsi pendant plus de mille ans.
Mille ans...
Si le simple transfert d’un esprit était déjà une souffrance à en perdre toute volonté de vivre, qu’avait-il donc ressenti en arrachant son propre esprit spirituel ?
Xie Wen n’osait tout simplement pas y penser.
Lui qui n'aurait jamais supporté de voir couler ne serait-ce qu'une goutte du sang de cet homme - et pourtant, c’était ainsi que les choses s’étaient terminées.
À cet instant, il eut l’impression d’entendre l’homme dans l’illusion de son démon intérieur rire légèrement et dire d’une voix rauque et étouffée : « Tu vois, moi aussi, je t’ai trompé une fois. »
Xie Wen leva la tête et, après un long moment, rouvrit les yeux.
Au moment où il émergeait de ses souvenirs, Wen Shi, les poings serrés sur ses fils à marionette ensanglantés, traversa l'illusion en titubant et entra.
Il ne pouvait voir que ce que Xie Wen voyait – hormis Xie Wen lui-même.
Il était donc comme un aveugle, promenant son regard dans toutes les directions sans savoir où fixer ses yeux.
La pomme d’Adam de Xie Wen bougea. Soudain, il tendit la main et le saisit.
Wen Shi eut un mouvement de stupeur, puis lui rendit immédiatement son étreinte.
Il le serra avec une force extrême, comme s’il voulait l’enfoncer jusque dans ses os et son sang. Au moment où il retrouva enfin cette personne, il sembla finalement ne plus pouvoir tenir debout et s’agenouilla à demi au sol.
Il baissa la tête. Sa gorge était si rauque qu’il pouvait à peine parler, ses lèvres seules bougèrent.
Xie Wen s’agenouilla à demi à son tour et pencha la tête pour écouter.
Il entendit Wen Shi dire d’une voix rauque et obstinée : « Je me suis souvenu. Je me suis déjà souvenu de tout. Tu ne peux plus t'enfuir . »
Xie Wen eut le cœur complètement brisé.
« Tu ne peux plus t'enfuir » répéta Wen Shi.
Xie Wen cligna des yeux une fois et répondit d’une voix rauque : « Oui. Je ne m'enfuirai plus »
Depuis cet instant, mille ans auparavant, dont il n’avait jamais rien su, ils étaient déjà inextricablement liés. Tant que l’un ne mourrait pas, l’autre ne pourrait trouver le repos ; ils ne pourraient plus jamais se séparer.
Xie Wen soutint le menton de Wen Shi pour lui faire relever légèrement la tête et dit à voix basse : « Il te reste encore des fragments d’esprit spirituel chez moi. Je vais te les rendre.»
En disant cela, Xie Wen relâcha les fils de marionnette qui entouraient Wen Shi.
Ces longs fils de coton, mêlés aux traces de sang en un entrelacs rouge et blanc, retombèrent en lambeaux sur le sol.
Pour guider une âme, il fallait la nourrir de sang.
Les stigmates de bois desséché sur le corps de Xie Wen ne s’étaient pas encore dissipés. La moitié de son corps était toujours flétrie, et ses doigts ressemblaient à de longs os desséchés, blêmes et sinistres. Il n’était tout simplement plus capable d’en faire sortir la moindre goutte de sang.
Il chercha sur son corps, examinant chaque endroit, mais ne parvint même pas à trouver une seule parcelle de peau capable de laisser couler une goutte de sang intacte.
Il eut un sourire amer qui ressemblait à un soupir. Ses doigts semblables à des os desséchés effleurèrent très doucement les lèvres pâles et dépourvues de vie de Wen Shi. Il baissa les yeux et les contempla silencieusement pendant un moment, puis se mordit le bout de la langue, tourna la tête et se pencha vers lui.
Ce jour-là ressemblait à celui où la grande formation de scellement s’était abattue.
A l’intérieur de la formation, les illusions se superposaient les unes aux autres et les herbes sauvages desséchées s'étendaient à perte de vue. Une mer de sang serpentait sur huit cents li, tandis que les arbres pourris se dressaient en abondance.
Il s’agenouilla au milieu de tout cela et embrassa le monde des mortels.
(NT: Cette dernière phrase est volontairement ambigüe : Xie Wen, qui était censé être celui qui se tenait en dehors du monde des mortels, finit par y être de nouveau lié par Wen Shi. Il embrasse donc littéralement Wen Shi, mais à travers lui, il embrasse à nouveau le monde humain et ses attachements, dans une sorte de rituel symbolique. L'attachement devient le salut de Xie Wen. )
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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