Panguan -  Chapitre 85 - Adieux

 

Ils n’avaient pas encore été souillés par les tumultes du monde et pourtant leurs liens demeuraient inextricablement enchevêtrés.

 

On disait que lorsqu’un simple mortel était soudainement frappé par une grave maladie, une grande calamité ou la mort, son esprit pouvait devenir instable et si, de surcroît, ses pensées et inquiétudes devenaient excessives, cette douleur soudaine, mêlée à toutes sortes d’attachements obsessionnels, pouvait l’amener à se créer lui-même une prison et à s’y enfermer. C’était cela, une cage.

On disait que les personnes enfermées dans une cage faisaient un rêve auquel leur cœur ne parvenait pas à renoncer. Les tirer de force de ce rêve pouvait parfois être aussi difficile que d’escalader les cieux et la souffrance était indicible, c’était donc une tâche pénible.

On disait encore que l’instant où le maître de la cage parvenait à l’éveil était probablement le processus le plus terrifiant, le plus douloureux et désolant qui fût au monde.

Toutes ces choses, une fois couchées sur le papier ne remplissaient même pas plusieurs pages, ni même ne représentaient que quelques lignes. Elles ressemblaient aux principes les plus simples qui soient, que chaque juge des générations suivantes pouvait réciter par cœur à l’envers et à l’endroit.

Celui qui les étudiait trouvait ces principes naturellement évidents, allant de soi. Mais il ne songeait jamais qu’à l’origine, chacun d’eux avait été écrit mot après mot par quelqu’un.

À cette époque, Zhang Wan avait vu de ses propres yeux le jeune maître de sa famille, ce jeune homme distingué, élégant et plein d’allant, devenir une cage. Jour après jour, elle s’était tenue au milieu de l’agitation de la résidence Xie, regardant les gens entrer et sortir de la demeure, tandis qu’il s’abandonnait à un long et merveilleux rêve.

Puis elle l’avait de nouveau vu de ses propres yeux se « réveiller » lui-même et, de ses propres mains réduire ce rêve en morceaux épars.

Au moment où la cage fut dissipée, toute la splendeur et toute la prospérité qui entouraient Xie Wen se retirèrent comme la marée.

Les couloirs aux colonnes et boiseries vernies de rouge passèrent de l’éclatant au sombre, puis devinrent délabrés et indistincts. Finalement, ils grincèrent plusieurs fois, les poutres brisées roulèrent au sol et soulevèrent d’épais nuages de poussière.

Les silhouettes des gens qui allaient et venaient s’éloignèrent en souriant, telles de la fumée et de la brume, se dispersèrent dans le vent, puis tout retomba dans le silence.

Xie Wen se tenait au milieu de ce silence et parcourut tranquillement les alentours du regard.

À partir de cet instant, il se retrouva seul au monde.

La scène était si douloureuse à contempler que Zhang Wan avait autrefois pensé qu’elle s’en souviendrait pour toujours. En réalité, au moment même où la cage fut dissipée, elle s’était elle aussi dispersée dans le vent avec les rires et les voix, puis avait paisiblement poursuivi son chemin.

Après avoir traversé un cycle de réincarnation et retrouvé le monde des vivants, elle avait déjà vécu d’innombrables changements de saisons au fil des années. Après avoir traversé la vie et la mort, plus personne ne se souvenait des événements de ses existences passées.

Elle avait connu de nombreuses vies, certaines bonnes, d’autres mauvaises. Parfois, elle avait connu la joie, la paix, l’abondance et la longévité. Parfois, elle avait passé toute une vie dans le chagrin, goûtant à toutes les souffrances.

Elle avait également rencontré d’innombrables personnes. Avec certaines, elle n’avait rien eu à leur dire; avec d’autres, elle avait eu l’impression de les connaître depuis toujours dès leur première rencontre. Ignorant l’origine de ces affinités, elle les avait, comme la plupart des gens en ce monde, toutes attribuées au destin.

Elle avait depuis longtemps oublié son nom et son prénom de la vie précédente, de celle d’avant encore et même des existences plus anciennes; elle ne savait plus où elle avait vécu ni quelle vie elle avait menée.

Elle ne se souvenait pas non plus avoir autrefois erré longuement, à observer un homme appelé « Xie Wen ».

Elle ne saurait jamais que cet homme avait lui-même défait sa propre cage et avait emprunté une autre voie. À partir de cet instant, il n’existerait plus de Xie Wen en ce monde; il n’y aurait plus que Chen Budao.

Lorsqu’elle se souvint de tout cela, plus de mille années s’étaient déjà écoulées.

Zhang Wan contempla longuement Xie Wen, puis sourit avec une certaine émotion : « Je voulais clairement te laisser un message, mais soudain, je ne sais plus quoi te dire. »

Ils avaient autrefois été une famille. Mille ans plus tard, ils étaient devenus des étrangers qui n’avaient jamais vraiment eu la chance de se rencontrer.

À tel point qu’ils avaient trop de choses à se dire, sans savoir par où commencer.

Voyant ses yeux rougis, Xie Wen réfléchit un long moment avant de dire : « Alors parle-moi de la raison pour laquelle tu es ici. »

Avec douceur, il lança ainsi le sujet. Zhang Wan répondit : « Je suis venue ici après avoir suivi certaines traces. »

Xie Wen demanda : « Que viens-tu chercher ici ? »

Zhang Wan soupira : « Je suis venue accomplir un souhait. »

« Le souhait de qui ? »

« Le mien. » Zhang Wan regarda Xie Wen. « Dans l’une de mes vies, je suis née dans un petit village isolé dans les montagnes. La plupart des habitants du village étaient apparentés les uns aux autres et portaient tous le nom de famille Liu. C’est pourquoi on l’appelait Liuzhuang. Plus tard, une catastrophe naturelle s’est produite : la montagne au pied de laquelle se trouvait le village s’est effondrée et a enseveli vivantes plus d’une centaine de familles. J’étais parmi elles et je suis moi aussi devenue une cage. »

Son regard se porta de nouveau vers Wen Shi, auquel elle adressa également un signe de tête accompagné d’un sourire : « C’est vous qui êtes entrés dans ma cage et m’avez aidée à la dissiper. »

Wen Shi eut un bref moment de stupeur, puis lui rendit son signe de tête.

« Je m’en souviens. Lorsque tu m’as fait partir, tu m’avais encore posé quelques

questions » dit Zhang Wan à Wen Shi.

Wen Shi ne se rappelait déjà plus très bien les détails. Dans son souvenir, il lui avait probablement posé quelques questions sur ce qui s’était passé avant l’arrivée de la catastrophe naturelle, afin de voir s’il existait des signes avant-coureurs ou quelque chose d’étrange.

« J’avais peur que ce ne soit pas une catastrophe naturelle, mais une catastrophe provoquée par l’homme. » Wen Shi marqua une pause puis, aussi franchement qu’il l’avait fait devant Chen Budao lorsqu’il avait eu dix-neuf ans, déclara : « Avant cela, nous avions également calculé qu’une catastrophe naturelle allait se produire. Le présage indiquait le mont Songyun, alors nous avions installé une formation autour de la montagne et effectué quelques travaux pour la consolider. »

« Pas étonnant » dit Zhang Wan. « Pas étonnant que tu m’aies posé ces questions. Tu craignais que la catastrophe de Liuzhuang ait été provoquée par vous, n’est-ce pas ? »

Wen Shi répondit d’un « Oui ».

« Tu ne sais vraiment pas te préserver. » Zhang Wan secoua la tête. « Si quelqu’un d’autre avait eu de telles inquiétudes, il ne t’aurait probablement même pas posé ces questions. N’était-ce pas s’attirer soi-même des ennuis ? »

Après avoir parlé, elle se tourna vers Xie Wen et dit : « Plus de mille ans ont passé et pourtant il est toujours le même. »

Xie Wen jeta un coup d’œil à Wen Shi et sourit : « Oui. »

« À l’époque, j’avais en réalité compris ce qu’il voulait dire. Alors… » Zhang Wan marqua une pause. « Alors j’ai dissimulé certaines choses et évité d’en aborder d’autres. Je vous ai dit qu’il n’y avait aucun signe particulier, qu’il avait simplement plu pendant très longtemps et que la montagne était déjà parcourue de fissures, ce qui la rendait effectivement susceptible de s’effondrer. »

En entendant cela, Wen Shi fronça les sourcils.

Puisqu’elle disait avoir dissimulé certaines choses et en avoir évité d’autres, cela signifiait que la réalité n’était pas celle-là.

« Alors, en réalité… »

« En réalité… » Zhang Wan baissa les yeux avant de dire : « L’effondrement de la montagne de Liuzhuang était bien une catastrophe provoquée par l’homme. »

Wen Shi resta stupéfait, son visage ayant déjà changé d’expression.

Il regarda Xie Wen puis Zhang Wan et s’apprêtait à parler lorsque celle-ci déclara : «Mais cela n’avait rien à voir avec vous. »

« Que veux-tu dire ? Comment le sais-tu ? » demanda Wen Shi.

« Je le sais effectivement. » Zhang Wan sembla perdue dans ses pensées et murmura : «Je l’ai vu. »

Xie Wen demanda : « Pourquoi ne l’avoir pas dit à l’époque ? »

Zhang Wan répondit : « Parce que j’avais quelques scrupules. »

Dans cette vie-là, son destin n’avait, en réalité, pas été très heureux. Sa mère était morte le jour même de sa naissance. Puis, lorsqu’elle avait trois ans, son père était mort à son tour. Elle était restée une journée et une nuit entières dans la maison, serrant le bras du cadavre, avant que les voisins d’à côté ne la découvrent et ne la sortent de là.

Mais elle avait aussi eu de la chance. Il y avait dans le village une femme muette dont le propre fils, peu après sa naissance, avait été enlevé par quelqu’un. Après l’avoir cherché sans résultat, elle avait perdu tout espoir. Voyant Zhang Wan seule et démunie, elle avait eu la bonté de l’adopter et de l’élever comme sa propre fille.

La femme muette était douce et prévenante; elle prenait grand soin d’elle, lui enseignait les travaux d’aiguille et le tissage. Quant aux travaux pénibles, elle ne la laissait jamais s’en charger. Les autres habitants du village étaient eux aussi chaleureux et bienveillants. Sachant que la mère et la fille menaient une existence difficile, ils leur venaient toujours en aide.

Dans cette vie-là, Zhang Wan avait une constitution différente de celle des gens ordinaires et possédait naturellement une certaine ouverture de ses facultés spirituelles. Dès son plus jeune âge, elle pouvait aider les habitants du village à inspecter leurs maisons et leurs demeures et même à calculer les conditions célestes.

À plusieurs reprises, elle s’était réveillée au milieu de la nuit et avait vu la femme muette essuyer discrètement ses larmes devant une petite chaussure. Elle avait compris que celle-ci pensait toujours à son fils disparu. Elle avait donc secrètement procédé à quelques calculs divinatoires.

Le résultat du calcul était étrange : il indiquait toujours que le fils de la femme muette se trouvait dans le village.

C’était tout simplement une histoire de fantômes, n’importe qui en aurait été terrifié et se serait mis à échafauder toutes sortes de suppositions sans fondement.

Mais, dans cette vie-là, Zhang Wan était d’un naturel calme et posé. Même après avoir obtenu un résultat pareil, elle n’osa pas le révéler témérairement à la femme muette.

Elle se souvenait que celle-ci lui avait dit que son fils avait une tache de naissance, de la taille d’une empreinte de pouce, derrière le cou. Elle se mit donc à surveiller chaque jour les personnes d’un âge à peu près similaire, à l’intérieur comme aux abords du village. Même lorsqu’elle travaillait aux champs, elle y prêtait souvent attention, de peur de découvrir un jour quelque chose.

Liuzhuang n’était pas bien grand. Après avoir surveillé les alentours plusieurs fois sans obtenir le moindre résultat, elle fut à la fois déçue et soulagée. Après avoir longuement réfléchi, elle attribua cela à ses propres capacités limitées, estimant que ce qu’elle avait calculé n’était pas suffisamment fiable.

Le monde était vaste, le fils auquel la femme muette pensait sans cesse devait certainement avoir grandi quelque part, dans un endroit qu’elle ne connaissait pas.

« À cette époque, je faisais souvent des rêves, des rêves étranges et insolites, qui parfois contenaient des présages » raconta Zhang Wan. « Ces présages m’ont permis, à moi comme à certaines autres personnes, d’échapper à bien des ennuis. »

Parce qu’elle avait réussi à éviter de nombreuses catastrophes, elle en était venue à avoir une confiance quelque peu aveugle en elle-même. Elle pensait que, chaque fois qu’un malheur ou une difficulté était sur le point de survenir, elle en rêverait forcément et que le rêve se produirait toujours à temps pour lui permettre d’agir. À l’inverse, si elle n’en rêvait pas, il ne pouvait forcément rien arriver de grave.

« Pourtant, cette fois-là, ce fut différent » se souvint Zhang Wan. « Cette nuit-là aussi… »

À Liuzhuang, la pluie tombait sans interruption depuis plusieurs jours et elle ne s’arrêta pas davantage pendant la nuit. Lors de ces journées de pluies torrentielles, le village devenait particulièrement silencieux. Le bruit de la pluie incitait au sommeil; cette nuit-là, tout le monde dormit profondément, à l’exception de Zhang Wan.

Elle dormit assez bien durant la première moitié de la nuit, mais au cours de la seconde, elle sombra soudain dans un rêve.

Elle rêva d’un village qui ressemblait à Liuzhuang. Lui aussi se trouvait au pied d’une montagne et une route officielle passait à proximité. Au bord de cette route se trouvait une station-relais, avec des piquets d’attache pour les chevaux et un étal où l’on vendait du thé et de l’alcool.

Là aussi, il pleuvait, tandis que le tonnerre et les éclairs ne cessaient de retentir et de déchirer le ciel. Elle vit deux jeunes hommes vêtus de robes brunâtres sortir en courant du village et aller s’abriter de la pluie près des piquets d’attache déserts.

Le plus petit des deux essora l’eau qui dégoulinait de ses vêtements et dit : « Et encore, d’où tiens-tu cette information ? Que cette montagne va s’effondrer, tu l’as appris auprès du frère aîné de la secte Zhuang ? »

L’autre, plus grand et également plus robuste, répondit : « Il n’a rien dit. Il a seulement dit qu’il ne descendrait pas de la montagne ces prochains jours. Peu importe d’où me vient cette information, elle est vraie. Sinon, dis-moi pourquoi, par un si étrange hasard, le frère aîné de la secte Zhuang et le frère aîné de la secte Zhong ne descendraient-ils pas de la montagne précisément ces jours-ci ? »

Après avoir posé la question, il y répondit lui-même : « Pour éviter le malheur, voilà pourquoi. »

Le plus petit en fut convaincu à soixante-dix ou quatre-vingts pour cent et son visage se décomposa quelque peu, mais il dit tout de même : « Alors… alors ce ne doit pas être si grave, n’est-ce pas ? Si ceux qui sont là-haut le savent tous, qu’y a-t-il encore à

craindre ? »

« Et alors s’ils le savent ? » L’autre retroussa ses manches sans même lever la tête.

« Quand les as-tu déjà vus intervenir dans ce genre de choses ? »

Le visage du plus petit se décomposa davantage. « Mais… »

« De plus, la montagne et le pied de la montagne ont toujours été considérés comme deux endroits distincts. Les disciples de la montagne sont les véritables disciples. Quant à ceux d’en bas, ce ne sont que… » Après avoir retroussé une de ses manches, le plus grand tira un morceau de tissu et le mordit entre ses dents pour l’attacher fermement. « Ce ne sont que des gens médiocres qu’on a laissés vivre à leur guise puisqu’on ne pouvait pas les chasser. Les catastrophes qui frappent en bas ne peuvent, de toute façon, atteindre ceux d’en haut. Pourquoi se donner la peine d’intervenir ? »

« On ne peut pas dire cela. Autrefois, tu ne disais pas qu’il fallait travailler dur et s’entraîner assidûment afin de pouvoir, un jour… »

Le plus grand l’interrompit avec irritation : « C’étaient des paroles insensées de gamin. De vieilles histoires depuis longtemps révolues. »

Il attacha fermement l’autre manche de sa robe, puis demanda au plus petit : « Toi et moi avons grandi dans ce village. Le village porte le nom de famille Zhang, nous portons tous les deux le nom Zhang et nombre des disciples qui se trouvent en bas sont eux aussi issus de la famille Zhang. À l’origine, nous sommes une seule et même famille. Si je t’ai entraîné avec moi au lieu de chercher quelqu’un d’autre, c’est parce que je considère que toi et moi sommes proches comme des frères et que tu accordes, toi aussi, de l’importance aux liens affectifs et à la loyauté, contrairement à ces prétendus immortels qui passent leurs journées à cultiver la voie de l’insensibilité. »

Ces paroles plongèrent le plus petit dans l’inquiétude et l’effroi, son visage pâlit.

« Pourquoi les appeler de prétendus immortels ? As-tu rencontré quelque chose récemment ? Pourquoi chacune de tes paroles semble-t-elle si mordante ? »

« Je l’ai gardé trop longtemps en moi. Quoi qu’il en soit, le village va maintenant être frappé par un malheur et un très grand malheur. Alors dis-moi simplement : allons-nous les sauver ou non ? »

« Les sauver. Mais comment ? »

« Trouve une montagne déserte dont le présage soit similaire à celui-ci. Il suffira de transférer le problème là-bas. »

Un coup de tonnerre éclata dans le ciel et illumina leurs visages d’une pâleur cadavérique. Le plus petit sursauta, il n’avait pas bien entendu. Lorsqu’il voulut demander des précisions, le plus grand était déjà entré sous la pluie.

Il chercha les directions pendant un moment, puis finit par s’accroupir à un certain endroit et sortit de sa poitrine des talismans en papier. Lorsqu’il baissa la tête, sa nuque apparut, révélant l’arrière de son cou.

« C’est à ce moment-là que je me suis réveillée en sursaut » dit Zhang Wan. « Lorsque je me suis réveillée, j’ai découvert que je n’étais plus dans mon lit, mais que j’étais sortie en somnambule. Je m’étais accroupie près des piquets d’attache de la station-relais sur la route officielle de Liuzhuang, exactement comme la personne de mon rêve. »

À cet instant, Zhang Wan eut l’impression qu’elle aidait à distance cet homme à accomplir ce qu’il voulait faire.

Et ce qu’il voulait faire, c’était transférer ailleurs la catastrophe qui allait frapper cette montagne.

« J’ai compris que quelque chose n’allait pas et je me suis immédiatement mise à courir comme une folle vers le village, dans l’intention de réveiller les autres. Mais… »

À peine était-elle arrivée au pied de la montagne qu’elle entendit un bruit d’effondrement et de rupture.

Elle leva la tête et ne vit que d’immenses blocs de pierre dévaler la montagne, tandis qu’une moitié de son versant se désagrégeait entièrement. Elle eut seulement le temps de pousser un cri déchirant mais plus personne ne pouvait désormais l’entendre.

Ni les habitants du village ni elle-même ne parvinrent à s’échapper de l’ombre qui s’abattit dans un fracas assourdissant.

« À l’époque, je ne vous ai pas raconté tout cela, d’abord parce que j’avais toujours le sentiment d’avoir moi aussi participé à cette catastrophe provoquée par l’homme. Même si je ne l’avais pas fait volontairement, je n’arrivais pas à surmonter cela. Quant à l’homme de mon rêve… » Zhang Wan parla d’une voix douce. « Je ne voulais pas non plus le mentionner à l’époque, parce que j’avais vu une tache de naissance de la taille d’une empreinte de pouce derrière son cou. »

Elle se trouvait exactement au même endroit que celle du fils de la femme muette.

Le Ciel semblait s’être joué d’eux.

Elle avait remplacé le fils de la femme muette et avait grandi sous les soins de cette dernière. Quant à celui qu’elle avait remplacé, il avait erré de lieu en lieu avant d’arriver au pied de la montagne Songyun dont le présage était identique à celui de Liuzhuang. Puis, au moyen d’un simple talisman, il avait de ses propres mains enseveli sa véritable famille.

« Je haïssais cet homme, tout en trouvant la situation absurde. » Zhang Wan eut un sourire amer. « Mais une haine aussi profonde s’effaçait entièrement dès la réincarnation.»

« Vous le savez, inverser le cours du destin céleste, surtout lorsqu’on prend la vie d’innocents pour payer le prix, attire forcément le châtiment. » En disant cela, Zhang Wan se désigna elle-même du doigt. « J’ai une marque. Elle est très légère, mais elle m’a suivie pendant plusieurs vies. C’est pourquoi, dans chacune d’elles, je suis morte d’une mauvaise façon. À présent, elle a presque entièrement disparu. Cet homme en a une lui aussi. Les autres ne la remarqueraient peut-être pas mais nous sommes liés par le même destin, alors je peux la voir. »

Wen Shi comprit ce qu’elle sous-entendait : « Tu as rencontré cet homme. »

Zhang Wan répondit : « Oui. »

Wen Shi réfléchit un instant. « Celui qui dirige actuellement la famille Zhang ? » Après ces mots, il ajouta : « Je ne me souviens plus de son nom. »

Dans cette vie, il était, selon l’identité actuelle de Zhang Wan, son grand-père. En réalité, il aurait été plus facile de demander directement « ton grand-père », mais maintenant qu’il connaissait l’identité de Zhang Wan, il ne parvenait pas à prononcer ces mots.

Zhang Wan avait jusque-là le visage grave. Mais la précision très sérieuse de Wen Shi — « Je ne me souviens plus de son nom » — la fit soudain éclater de rire malgré elle. Elle répondit : « Zhang Zhengchu. Ce n’est guère surprenant, n’est-ce pas ? »

Wen Shi hocha légèrement la tête.

Zhou Xu lui avait raconté que Zhang Wan s’était brouillée très tôt avec son grand-père Zhang Zhengchu pour une raison inconnue, qu’elle avait ensuite quitté la famille Zhang et n’y était plus jamais retournée. Si l’on ajoutait à cela le ton et la réaction qu’elle venait d’avoir, il était effectivement très facile de deviner.

Le visage de Xie Wen était encore plus calme que de l’eau, sans la moindre trace de surprise.

« Pourtant, lorsque je l’ai découvert à l’époque, j’ai été très surprise. » Zhang Wan eut un sourire amer. « J’aurais préféré ne rien me rappeler du tout. Mais, justement, à cause d’un problème survenu lors de la dissipation d’une cage, une étrange chaîne de circonstances m’a fait retrouver le souvenir de toutes mes vies passées. »

Xie Wen et Liuzhuang étaient ses deux plus profondes sources de regrets impossibles à réparer. Le premier continuait à la faire souffrir, le second n’éveillait en elle que de la haine.

La marque sur le corps de Zhang Zhengchu était, elle aussi, très légère. Il devait, comme elle, avoir traversé de nombreuses vies, sans jamais connaître une bonne fin, chaque existence constituant à la fois un châtiment et une expiation.

Chaque fois que Zhang Wan voyait cette marque, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir du dégoût et de la rancœur. Mais elle savait aussi parfaitement que chaque vie était une vie nouvelle, une nouvelle personne, sans aucun lien avec le passé.

Tiraillée entre ces deux émotions, elle entra fréquemment en conflit avec Zhang Zhengchu. Plus tard, lorsque celui-ci, emporté par la colère, la raya du registre de la famille Zhang, elle ressentit paradoxalement une sorte de soulagement, comme si un poids lui avait été ôté.

Ceux qui pratiquaient l’art de la divination par les hexagrammes se livraient en réalité rarement à des calculs concernant leur propre destinée. Car, si leurs prédictions pouvaient se révéler exactes, le simple fait de les connaître risquait également d’en modifier le cours.

Mais Zhang Wan tira tout de même un hexagramme pour elle-même. Le résultat indiqua qu’elle devait se rendre dans le Nord : cet endroit était sa terre de bonne augure. Elle pourrait y retrouver quelqu’un auquel elle tenait et réparer certains regrets.

C’est ainsi qu’elle trouva le pantin de Xie Wen à Tianjin.

Dès le premier regard, elle sut que c’était une marionnette. Elle avait exactement le même visage que Xie Wen lorsqu’il était enfant, un tel résultat ne pouvait pas être produit par une réincarnation.

Cette marionnette était très différente des autres qu’elle avait vues. Elle avait été fabriquée avec une perfection remarquable. À l’exception de Zhang Wan elle-même, qui possédait avec lui un lien d’origine, personne n’aurait pu distinguer la moindre différence entre elle et un être vivant. Une fois qu’elle eut trouvé un endroit où s’établir, elle grandit au fil du temps.

Mais, dans le même temps, elle était également très différente d’une personne ordinaire. Car elle ne faisait que recevoir des informations et n’en émettait jamais. Elle se souvenait de toutes sortes de choses qu’elle voyait et entendait, mais n’exprimait jamais la moindre réaction en retour.

Zhang Wan voyait bien que cette marionnette attendait.

Elle s’adapta rapidement à ce monde des générations futures, puis attendit qu’un fragment d’essence spirituelle vienne l’investir.

Elle savait que le véritable Xie Wen reviendrait dans le monde des vivants en empruntant cette enveloppe charnelle. Peut-être auraient-ils encore l’occasion de se revoir.

Zhang Wan maîtrisait elle-même parfaitement l’art des hexagrammes et n’était pas du genre à attendre les bras croisés. Elle effectua de nombreux calculs liés à Xie Wen, tentant de déterminer où ils se rencontreraient.

Elle calcula l’existence de cette cage et était venue jusqu’ici en suivant cette piste.

« En réalité, lorsque je suis entrée dans cette cage, je ne comprenais pas non plus pourquoi elle se trouvait ici » expliqua Zhang Wan. « Pourquoi les hexagrammes m’avaient-ils indiqué que je rencontrerais Xie Wen dans un endroit pareil ? J’ai parcouru la cage avec l’intention de retrouver quelqu’un. J’ai rencontré chacune des personnes qui se trouvaient ici et tenté de demander à chacune d’où elle venait. C’est alors que j’ai compris.»

« À l’origine, cette cage aurait dû être formée autour de la montagne Songyun et les personnes piégées auraient dû être les habitants du pied de la montagne Songyun. Mais en réalité, ce n’est pas le cas. La plupart des gens ici viennent de Liuzhuang. Bien sûr, lorsque je les ai interrogés, ils m’ont tous dit venir d’endroits différents. En réalité, ce n’est qu’une question de changement d’époque : les appellations diffèrent selon les périodes. À l’origine, ils auraient tous dû être originaires de la région de Liuzhuang. C’est pourquoi ils ont peur des jours de pluie, peur des éclairs et du tonnerre, peur que le dieu de la montagne ne se mette en colère. Toutes les légendes qu’ils vénèrent sont liées à la montagne et aux pluies torrentielles.

« Dans cette vie-là, nous avons modifié le destin de la montagne Songyun et celui de Liuzhuang et cet effet a continué à se prolonger discrètement jusqu’à aujourd’hui. Si les hexagrammes m’ont guidée jusqu’ici, c’est probablement parce que le Ciel souhaitait que que je termine ce que j’avais commencé, que je tranche ce lien qui n’aurait jamais dû exister et que je libère Liuzhuang. »

« Mais cette cage était tout de même un peu trop difficile pour moi. Le ressentiment meurtrier y était trop intense, les lieux de mort trop nombreux et les Huigu étaient impossibles à compter : il en surgissait sans cesse de partout. Surtout, je ne pouvais absolument pas dissiper la brume noire qui enveloppait la montagne Songyun. Ici, les démons intérieurs étaient également faciles à faire apparaître. À l’époque, mon esprit et mon essence spirituelle étaient devenus instables sous leur influence. J’avais initialement installé cette porte de formation dans l’intention d’ouvrir l’autre extrémité à Liuzhuang, afin de permettre d’abord aux personnes enfermées dans la cage de retourner à leurs racines, puis de trancher le lien. Mais, perturbée par mes démons intérieurs, je me suis trompée d’endroit. »

« Ensuite, vous connaissez probablement tous la suite. » conclut Zhang Wan.

Effectivement.

Tout le monde savait que, lorsque Xie Wen avait dix-huit ans, Zhang Wan était entrée dans une cage, avait posé un pied dans un lieu de mort et, à partir de cet instant, avait disparu sans laisser de trace, comme une fumée dissipée dans le vent.

« À l’époque, j’avais le pressentiment que je ne pourrais peut-être pas en sortir, alors j’ai laissé ce message. Je croyais que les hexagrammes ne pouvaient pas me tromper. Puisqu’ils m’avaient dit que je te rencontrerais ici, je finirais forcément par te revoir un jour, n’est-ce pas ? »

Zhang Wan regarda Xie Wen : « Je t’ai attendu pendant tant d’années. »

Heureusement, elle avait attendu.

Peut-être était-ce que son souhait était désormais accompli ou peut-être parce que son essence spirituelle laissée derrière elle ne pouvait pas subsister très longtemps. Lorsqu’elle eut prononcé ces mots, sa silhouette commença lentement à s’estomper et ses contours devinrent flous.

Autour d’eux, la brume noire se déchaîna également. Les bruits de rampement des Huigu, qui avaient jusque-là été tenus à distance, redevinrent clairement audibles.

Wen Shi entendit même la faible exclamation de Xia Qiao, les paroles échangées entre les frère et sœur de la famille Zhang qui coordonnaient leurs actions, ainsi que la réponse de Bu Ning.

« Cette cage a subsisté trop longtemps. Il est effectivement temps de la dissiper. » dit Xie Wen à Zhang Wan.

« Je sais, je sais. » Zhang Wan hocha la tête avant de poursuivre : « Si j’ai laissé ce message, c’était simplement parce que je voulais encore te revoir, voir si tu étais revenu dans le monde des vivants, si tu allais bien et si tu étais toujours comme celui que j’avais aperçu lorsque jerrais autrefois : seul au monde. »

En parlant, elle tourna les yeux vers Wen Shi, puis, après un instant, les reporta sur Xie Wen. « Je t’ai déjà revu. Cela fait plus de dix ans que j’attends ici. Il est temps pour moi de partir. »

« La brume noire sur la montagne Songyun s’est dissipée. Il vous suffit d’ouvrir une autre porte et de relier Liuzhuang à cet endroit. Ces gens ont erré loin de chez eux pendant si longtemps qu’ils doivent avoir le mal du pays depuis longtemps. Dès que la porte sera ouverte, ils rentreront d’eux-mêmes. Une fois qu’ils seront libérés, cette cage pourra se disperser. »

Comparées à la formation de scellement qui se trouvait dans la montagne, toutes ces choses n’étaient que des détails insignifiants, une simple affaire ne demandant qu’un geste. Que ce fût Xie Wen ou Wen Shi, tous deux savaient parfaitement comment procéder. Zhang Wan ne put néanmoins s’empêcher de leur répéter ses recommandations.

« D’accord » répondit Xie Wen.

Sa main qui s’était desséchée restait constamment dissimulée derrière son dos, tandis que sa longue robe aux manches amples flottait dans le vent comme des nuages.

Il avait parcouru mille années sous le nom de Chen Budao. Tout ce qu’il avait vu et entendu s’était depuis longtemps fondu dans ses os et sa moelle, si bien qu’il était désormais difficile de retrouver en lui la moindre trace du jeune maître de la résidence Xie d’autrefois.

Il se pencha, ramassa quelques pierres rondes et, en s’appuyant sur la formation que Zhang Wan avait préparée, combla plusieurs brèches avant d’effectuer quelques légers ajustements. Tout semblait venir naturellement à Xie Wen, comme si rien ne lui demandait le moindre effort, donnant toujours une impression de nonchalance tranquille.

Mais lorsqu’il déposa la dernière pierre ronde, un vent furieux se leva soudain sur la plaine. La brume noire s’enroula en un tourbillon au-dessus des pierres, formant un immense vortex.

C’était la porte qu’il venait de rouvrir et qui menait à Liuzhuang.

À l’instant où la porte s’ouvrit, les innombrables Huigu qui avaient rampé hors des profondeurs de la souillure s’immobilisèrent brusquement. Figés devant le vortex, ils se mirent à trembler sans discontinuer après un long moment.

Ils tordaient leur cou et leurs membres, comme si leur âme se débattait sans fin contre leur propre enveloppe charnelle.

Leurs silhouettes étaient terrifiantes, mais leurs visages d’une blancheur cadavérique exprimaient une profonde tristesse. Ils étaient à la fois effrayants et pitoyables, poussant sans cesse de faibles gémissements.

Xie Wen courba de nouveau un doigt et frappa légèrement à un endroit entre les pierres de la formation.

Le vent devint instantanément plus violent. Les Huigu furent balayés et mis en déroute, jusqu’à ce qu’une violente secousse les traverse. Ils libérèrent alors les essences spirituelles qu’ils avaient englouties.

D’innombrables silhouettes humaines blafardes apparurent et se précipitèrent les unes après les autres vers le vortex menant à Liuzhuang.

Zhang Wan n’avait pas tort : ils étaient restés éloignés de chez eux trop longtemps et étaient désormais impatients d’y retourner.

À mesure que ces personnes quittaient les lieux, toute la cage commença à trembler et à s’agiter. Cette terre semblait soudain s’être dotée de centaines et de milliers de mains invisibles, qui tentaient de saisir ceux qui voulaient retourner à Liuzhuang et de les tirer de force vers le bas. C’était probablement l’effet résiduel de la modification du destin opérée à l’époque.

Certaines silhouettes s’immobilisèrent soudain, alors qu’elles avaient déjà parcouru la moitié du chemin et commencèrent à se débattre frénétiquement dans le vent.

Au moment où elles poussèrent des cris stridents, Wen Shi ouvrit de nouveau ses dix doigts, puis les referma brusquement. D’innombrables fils de pantin fusèrent dans toutes les directions comme des épées acérées. Ils coururent au ras du sol, tels les lames les plus tranchantes et tranchèrent toutes les forces qui retenaient les silhouettes.

En un instant, les silhouettes retrouvèrent leur liberté.

Elles se précipitèrent dans le vortex telle une marée. Désormais, elles pourraient retourner à leurs racines et n’auraient plus à errer dans une terre étrangère.

Lorsque la dernière silhouette eut quitté les lieux, l’immense cage qui avait subsisté pendant un millénaire finit par se désagréger.

Toutes les scènes alentour s’éloignèrent à une vitesse vertigineuse, tandis que tous les sons commençaient à devenir indistincts.

Zhang Wan commença elle aussi à se dissiper dans la brume.

Juste avant de disparaître, elle demanda soudain à Xie Wen : « À part lors de l’affaire de Liuzhuang, est-ce que je t’ai aussi rencontré ailleurs, dans d’autres vies, en d’autres endroits ? »

Xie Wen répondit : « Oui. »

Zhang Wan le regarda et ajouta : « Tu as également rencontré les autres, n’est-ce pas ? »

Par exemple, les quelque cent personnes de la résidence Xie de Qiantang.

Xie Wen répondit toujours : « Oui. »

Zhang Wan demanda doucement : « Est-ce que tu nous accompagnes à chaque vie lorsque nous partons ? »

Xie Wen resta silencieux un moment, puis sourit légèrement et répondit : « Non. Il m’arrive simplement de vous rencontrer par hasard. »

Il lui arrivait souvent de croiser quelque part dans le monde des personnes de son passé, semblables à Zhang Wan. Elles avaient depuis longtemps changé d’apparence, possédaient une nouvelle identité et une nouvelle famille. Peu importait à quel point leurs amours, leurs haines et leurs attachements avaient autrefois été intenses; après un cycle de réincarnation, tout cela devenait un passé scellé, que plus personne ne se rappellerait.

Même si certains souvenirs remontaient à la surface, trop de temps avait passé. Les choses n’étaient plus ce qu’elles étaient et les anciennes affections du passé ne pouvaient plus être renouées.

Pour elles, il n’était qu’un étranger de passage qu’elles rencontraient occasionnellement. Certaines se contentaient de le regarder, d’autres trouvaient son visage familier et échangeaient quelques mots avec lui. Puis elles retournaient à leur propre existence, sans plus jamais croiser son chemin.

Il ne s’y attachait pas. Il lui arrivait simplement de rester un court moment derrière ces personnes de son passé, appuyé contre un arbre pour leur faire ses adieux. Il les regardait parvenir au bout du chemin, tourner à un embranchement et disparaître de sa vue. Alors il souriait, puis s’en allait à son tour.

Zhang Wan semblait encore avoir beaucoup de choses à dire, mais finit par poser une seule question : « Si nous nous rencontrons de nouveau dans la prochaine vie, est-ce que tu nous accompagneras encore lorsque nous partirons ? »

Xie Wen répondit : « Oui. Je raccompagne beaucoup de gens. »

« D’accord. » Zhang Wan hocha légèrement la tête.

Longtemps après, les yeux légèrement rougis, elle adressa elle aussi un sourire à Xie Wen. Ses derniers mots furent finalement engloutis par la brume.

Mais Wen Shi les entendit. Il entendit Zhang Wan dire d’une voix douce : « Ne reste plus seul comme tu l’étais autrefois dans la cage. »

Lorsqu’elle se dissipa, cette brume fit apparaître une silhouette. C’était peut-être la dernière image qu’elle avait laissée derrière elle, née de son profond refus de se séparer.

C’était un homme appuyé contre une balustrade vermillon, riant et conversant avec quelqu’un. Il n’avait pas encore atteint l’âge de vingt ans, il était plein d’allant et d’élégance, tel un arbre de jade parmi les orchidées.

Cette silhouette disparut en un instant. Avec les grands arbres et les herbes sauvages de la cage, elle s’évanouit dans l’épaisse brume, sans laisser la moindre trace.

Wen Shi resta là, hébété, à fixer l’endroit. Soudain, il eut l’impression que quelqu’un lui avait violemment serré le cœur, faisant naître en lui une tristesse impossible à réprimer.

Il se tourna vers Xie Wen et demanda à voix basse : « La première cage que tu as dissipée, c’était la tienne ? »

Xie Wen ne répondit pas. Il resta simplement immobile pendant un moment, puis tourna la tête vers lui.

Son regard parcourut le coin des yeux de Wen Shi, le bout de son nez et les commissures de ses lèvres. Après l’avoir longuement observé, il leva la main, lui saisit le menton et fit glisser son pouce le long du bord de ses lèvres avant de dire doucement : « C’est une vieille histoire depuis longtemps révolue. Je ne m’en souviens même plus. Il est temps de tourner la page. »

Mais Wen Shi, lui, n’y arrivait pas.  Il sentait le besoin de faire quelque chose.

Peut-être parce que le pouce qui effleurait le bord de ses lèvres commençait à l’agacer, il saisit la main de Xie Wen, plissa légèrement les yeux, puis inclina la tête vers lui.

Il avait toujours pensé que c’était lui qui prendrait l’initiative. Mais quand il reprit ses esprits, c’était Xie Wen qui l’embrassait doucement.

La cage qui les avait retenus prisonniers pendant mille ans continuait à se désagréger. Tout autour d’eux ne s’étendaient plus qu’un vide immense et un profond silence. Ils étaient préservés des tumultes du monde et pourtant leurs liens demeuraient inextricablement enchevêtrés.

Fin de l’arc 5

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L'auteur a quelque chose à dire :

Attention : ils ne se sont pas embrassés en public…

 

Traduction: Darkia1030

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