Panguan - Chapitre 49 - Défaire la cage

 

 

« Ne serre pas les poings, rentrons à la maison. »

 

C’était un adolescent au visage pâle. Rien que sa silhouette ressemblait à celle de beaucoup de garçons de quinze ou seize ans dans le monde: une minceur caractéristique des poussées de croissance, mais sans être chétive.

Il portait une chemisette blanche immaculée , un pantalon de velours côtelé marron, parfaitement ajusté, et ses chaussures et chaussettes étaient assorties.  Il aurait dû avoir l’apparence fraîche et dynamique d’un jeune homme plein d’allant.

Mais il avait les épaules affaissées, le dos légèrement voûté, et lorsqu’il se tenait là, tout son corps semblait se replier sur lui-même, dégageant inexplicablement une lourde aura sombre.

Quand il regardait quelqu’un sans expression, ses paupières étaient légèrement tombantes, et un pli barrait son front. De la tête aux pieds, il dégageait une aura d’indifférence et d’ennui.

On avait l’impression qu’il vous observait nonchalamment, sans qu’on puisse deviner à quoi il pensait.

Il ne ressemblait vraiment pas du tout à un adolescent.

« dans le miroir… » Voyant son reflet ainsi transformé de ses propres yeux, Xia Qiao recula de deux pas, effrayé. « Comment vais-je pouvoir me regarder dans un miroir après ça ? »

Il se souvenait que Xie Wen avait dit que le maître de la cage pouvait se trouver n’importe où où il y avait des gens. Il avait donc fouillé tous les recoins où quelqu’un pouvait se cacher, mais avait justement oublié le miroir.

En effet, il y avait aussi quelqu’un dans le miroir. Les juges pouvaient pénétrer dans une cage par le biais d’un miroir, et le maître de la cage pouvait tout aussi bien s’en servir pour les espionner.

Il se blottit contre Zhou Xu et dit, tremblant : « Ça m’a fait tellement peur, je ne m’y attendais pas du tout. »

Wen Shi fronça cependant les sourcils et dit froidement : « En quoi est-ce inattendu ? Un lâche qui agit en se cachant ne peut être qu’un reflet. »

Ces mots semblèrent atteindre le point sensible du garçon dans le miroir.

Alors un souffle de vent « whoosh » frappa les yeux de tous. Wen Shi ferma les yeux un instant, et quand il les rouvrit, l’adolescent se tenait déjà droit devant lui.

« De qui parles-tu ? » demanda le garçon.

Son visage était étrange : quand il parlait, sa voix et ses lèvres n’étaient pas synchronisées, comme s’il portait une peau par-dessus. Sa voix, elle, semblait chargée de sable, rauque et épaisse.

Comparé à lui, même Zhou Xu, en pleine mue, paraissait avoir une voix agréable à entendre.

Wen Shi ne le regarda pas, comme si l’autre n’en valait tout simplement pas la peine.

« Je parle du sale gars qui fait du mal sans raison. Tu es ce sale gars ? » Il n’était pas de bonne humeur, et ses paroles cinglaient comme un vent glacé chargé de grésil.

Le garçon le fixa intensément, ses pupilles rétrécies en de minuscules points noirs, mais ne put prononcer un mot.  S’il répondait non, il avouait être un lâche; s’il répondait oui, il se déclarait lui-même comme un animal nuisible.

Cette question le mettait dans une situation embarrassante et le rendait furieux, aussi laissa-t-il tomber son masque — littéralement. Son visage tout entier se décomposa, comme tombant en ruine. Cela fit crier Sun Siqi et les autres. Le garçon semblait prendre plaisir à effrayer ou à contrôler les autres, et finit par déclarer  : « C’est mon territoire. »

Il rajusta sa peau et répéta d’une voix sourde, obstinée : « Ce n’est que parce que je vous le permets que vous pouvez rester ici. Quand je vous dis de partir, vous devrez partir immédiatement. C’est chez moi. »

« Tu es sur ton propre territoire, caché dans le miroir… » demanda Xia Qiao, sincèrement surpris, mais ses paroles sonnaient comme une moquerie cinglante.

Le garçon se retourna brusquement vers lui, et Zhou Xu lui couvrit la bouche pour le faire taire : « Ne parle pas ! »

Xia Qiao se tut, mais pas son ge.

« Tu n’oses même pas dire qui tu es. » La voix de Wen Shi était extrêmement sarcastique. « Ton territoire. »

Sur le visage de l’adolescent se lisait une étrange apathie, comme si ces provocations le laissaient de marbre. Mais après tout, il était encore jeune; s’il avait été vraiment si impassible, il n’en serait pas arrivé là.

« C’est mon territoire. » insista sa voix rauque à nouveau, mais avec plus d’urgence.

Wen Shi souligna : « C’est la maison des Shen. Ton nom de famille est Shen ? »

« Je ne m’appelle pas Shen, la famille Shen est partie. » L’adolescent se montra enfin impatient, interrompant ses paroles : « La famille Shen n’existe plus, tout a brûlé d’un coup, combien de fois dois-je le répéter ? C’est mon territoire ! »

Ces derniers mots firent éclater sa colère; il changea complètement d’attitude, comme si on jetait un seau d’eau dans une poêle à frire en apparence calme.

« Chez moi. »

Ces deux mots ne sortirent plus seulement de sa bouche, mais résonnèrent dans tout l’immeuble.

À cet instant, cette silhouette flottante se posa enfin, les pieds enracinés, reliée à l’ensemble de la cage. C’était peut-être pour prouver ses paroles qu’il ne se cacha plus et se tint pour la première fois ouvertement dans la maison.

Wen Shi attendait ce moment.

Il hocha la tête, sans dire un mot.

Dès lors, dans tout l’immeuble, on n’entendit plus que les réverbérations de la voix rugueuse de l’adolescent, qui résonnaient dans chaque pièce, chaque couloir, sinistres et pourtant très claires.

Quand le dernier écho s’éteignit, le long couloir tomba dans le silence absolu.

Au moment où le garçon ressentit un peu de fierté, une petite voix claire résonna : «C’est A Jun? J’ai entendu la voix d’A Jun. »

La voix paraissait vide et résonnait dans cet environnement, glaçant le sang. Mais tous reconnurent qu’il s’agissait de Shen Manyi.

L’adolescent nommé A Jun pâlit soudainement.

Shen Manyi appela encore. « A Jun. »

« A Jun. »

« A Jun, tu es là ? »

Sa voix traversait le couloir, revenant en écho, comme si elle courait vers lui, de plus en plus proche.

« Pourquoi ne souris-tu pas ? Viens jouer avec nous, je veux jouer avec toi. »

« Je t’ai cherché si longtemps. »

« Enfin, tu acceptes de jouer avec moi ! »

Ces phrases s’entremêlaient, accompagnées de rires cristallins, parfois proches, parfois lointains, entourant tous les gens présents. Ils tournèrent instinctivement la tête vers l’autre bout du couloir.

Ils virent alors la petite Shen Manyi, à gauche de Xie Wen, et M. Li à sa droite. Sous l’emprise de la brume noire, ils ressemblaient à trois silhouettes aux traits indistincts, qui les observaient fixement.

Ils eurent soudain du mal à distinguer si ces paroles venaient de Shen Manyi ou des résidus du subconscient d’A Jun.

Bientôt, une autre voix se joignit à elle.

C’était une voix d’homme, polie et posée, parlant lentement; mêlée aux rires cristallins de Shen Manyi, elle paraissait irréelle : « A Jun, tu as l’esprit un peu étroit. »

« A Jun, celui qui juge les autres ne voit que la saleté, que faut-il en penser ? Tu es sensible ; je ne veux pas employer de mots trop durs. »

« A Jun, un gentleman doit être droit et magnanime. »

« A Jun. »

« Laisse tomber, va plutôt recopier des caractères. »

« A Jun, je reconnais ton écriture. »

Ces voix se superposaient et remplissaient toute la maison. À chaque phrase prononcée, les trois silhouettes au fond du couloir semblaient s’approcher d’un pas, spectrales et silencieuses.

Bientôt, ils entendirent à nouveau des bruits légers et glissants, comme si des mains et des pieds multiples rampaient sur le sol.

En se retournant, ils découvrirent que ce qui rampait vers eux n’était autre que la masse carbonisée tombée dans la salle de bain.

« C’est A Jun ? »

« A Jun… »

« A Jun. »

« Jun ge. »

Les soupirs plaintifs de la cuisinière, les appels du majordome, et les cris timides de la petite fille se succédaient.

A Jun, le visage sombre, devint de plus en plus agité, et finit par se boucher les oreilles. D’une voix rude, il lâcha : « Vous êtes insupportables. »

L’instant d’après, ces voix empilées s’assourdirent brusquement, comme un air qui change de tonalité, passant d’une mélodie joyeuse à une élégie funèbre. Les appels se muèrent en sanglots et en gémissements.

Shen Manyi, en pleurs, s’avança devant A Jun et fixa de ses yeux profonds ce garçon bien plus grand qu’elle, qu’elle considérait pourtant comme son petit frère, et demanda doucement : « A Jun, pourquoi m’as-tu enfermée dans le canapé ? »

A Jun baissa la tête et répondit : « Parce que tu es trop bruyante. »

« Tu es vraiment trop bruyante. »

« Tu ris tout le temps, tu cours partout dans la maison, tes voix résonnent à chaque étage. Tu es vraiment trop bruyante. »

« Tu sais quel jour c’était ce jour-là ? C’était l’anniversaire de la mort de ma mère. »

«Tu comprends ce que ça signifie, l’anniversaire de la mort de quelqu’un ? »

A Jun regarda le visage de Shen Manyi et ajouta d’une voix rauque : « Tu ne comprends pas. Tu sais juste que les nœuds de ruban sont jolis, que la balançoire est amusante, et qu’en t’enroulant dans un vieux rideau tu peux te prendre pour une mariée. Tu as seize ans, et c’est tout ce que tu sais.

« Quand tu sors, tu es la risée, tu le sais ? Non, tu ne le sais pas non plus. Parce que toute la famille te gâte, te cède sur tout. Tu racontes n’importe quoi, et personne ne te reprend, même M. Li te dit “c’est correct”, et c’est comme ça. »

« Il dit aussi que tes lunettes te font paraître intelligente, mais quand tu recopies un texte, tu sautes toujours des mots. Intelligente  ? » A Jun ricana : « Tu vis vraiment bien, juste parce que tu es l’aînée des Shen. Si c’était quelqu’un d’autre… à seize ans, non, à douze ans même, elle ne serait déjà plus de ce monde. »

Il détestait vraiment Shen Manyi, et il détestait la famille Shen.

On lui avait raconté que sa mère et ses ancêtres avaient été riches, et qu’elle avait été une jeune fille de bonne famille; sa vie n’avait sans doute rien à envier à celle de Shen Manyi. Mais le destin en avait décidé autrement : son père biologique mourut, et la jeune fille devint nourrice, contrainte de vivre chez les autres avec lui.

Ces soi-disant beaux jours, il ne les avait jamais vécus, et il en entendait seulement parler par les autres, ce qui le rendait encore plus amer. Pourquoi certains naissaient-ils dans la soie et le luxe, tandis que d’autres devaient endurer les regards de mépris ?

Et si les riches faisaient juste un petit geste de bonté, il devait leur être reconnaissant.

On lui disait toujours : « Les jeunes maîtres et jeunes filles des Shen te traitent bien. Man Sheng te considère comme ton ge, il ne se prend pas du comme un petit maître. »

À chaque fois qu’il entendait cela, il trouvait ça risible. Ce n’était que de l’aumône. Parce qu’un jeune maître ignorant des réalités daignait se baisser pour donner deux bonbons, on devait considérer cela comme une bonne action extraordinaire, digne d’éloges ?

Juste parce que c’était le jeune maître. Comme Shen Manyi, cette idiote, qui devint « innocente et digne de pitié ».

Elle pouvait fêter encore et encore son 11e anniversaire, dire que cette année était 1913, et l’année suivante encore 1913, et l’année d’après toujours 1913.

Shen Manyi restait à l’âge de la balançoire et des jeux.

Mais pour lui, il était resté bloqué l’année où sa mère s’était pendue, sans jamais pouvoir passer à autre chose.

Alors oui il en avait vraiment assez de Shen Manyi.

Sa simple existence était un rappel constant que sa mère s’était pendue le 19 mai 1913, pour une erreur insignifiante.

Le ciel était injuste.

Parfois, il pensait : si quelqu’un, dans la famille Shen, devait mourir le 19 mai 1913; sans protection; Shen Manyi n'aurait pas vécu longtemps alors pourquoi pas elle ? Elle était stupide et inutile, elle n’aurait pas survécu privée de protection. Si le feu, ce jour-là, n’avait pas été maîtrisé à temps, elle serait morte brûlée.

Mais ensuite, il se disait que si Shen Manyi était morte dans cet incendie accidentel, sa mère n’aurait pas survécu pour autant . Elle se serait sentie encore plus coupable, et se serait pendue sans la moindre hésitation.

Alors vous voyez, de toute façon, sa mère était vouée à mourir, c’était le destin.

Le ciel était vraiment injuste.

Il était souvent en colère à cause de ces choses, mais il se retenait, et ne laissait rien transparaître. Mais M. Li trouvait toujours à redire dans les détails les plus insignifiants.

Il disait qu’il manquait d’ouverture d’esprit, incapable de tolérer les autres. Qu’il voyait toujours le mal partout et jugeait mal les gens. En bref, M. Li trouvait qu’un homme mesquin jugeait les autres à l’aune de sa propre mesquinerie.

À ses yeux, ces critiques dépendaient des personnes. Si les personnes réfléchies étaient Shen Manyi ou Man Sheng, M. Li les aurait probablement applaudis pour leur prudence et leur clairvoyance.

Alors c’était encore injuste.

Le majordome était mesquin et rusé, ne pensant qu’à l’argent et aux comptes. Il disait toujours: « A Jun n’a pas la vie facile », « Voici ta maison, nous sommes tous de ta famille », mais ce n’étaient que des paroles en l’air.

Dire que tel endroit était sa « maison » n'était qu’une formule polie. En disant cela, il le plaçait forcément en dehors du cercle des intimes.

Même la cuisinière n’était pas agréable. Elle ne faisait que cuisiner et parler de choses superstitieuses. Elle disait que prendre des photos volait l’âme, qu’allumer une lampe protectrice prolongerait la vie, et pourtant, peu après, sa mère mourut jeune.

Même ainsi, la cuisinière ne soufflait pas les bougies. Elle priait pour que sa mère repose en paix, pour qu’elle aille mieux dans l’au-delà, et elle insistait pour qu’il participe aux prières.

Des gestes de façade, puisqu’elle était morte.

Alors il détestait vraiment toute la famille Shen, jusqu'au dernier. Chaque jour passé ici était insupportable, pesant et oppressant.

Il était constamment sur les nerfs, et le jour de l’anniversaire de mort de sa mère, il perdit sa maîtrise de soi.

Tout ça à cause de Shen Manyi, qui choisit ce jour-là pour le forcer à jouer, lui faire des grimaces qui n’étaient pas drôles, rire et courir partout.

Il voulait qu’elle se taise un peu, qu’elle arrête de rire, mais il ne put contrôler sa force.

Certaines choses sont ainsi : une fois qu’on a commencé, on ne peut plus s’arrêter.

Il avait caché Shen Manyi, qui ne ferait plus jamais de bruit, après tout, cette demoiselle avait un caractère « le vent se lève, la pluie tombe » (NT : idiome signifiant changer d’humeur brutalement). Parfois, elle pouvait rester enfermée plusieurs jours dans sa chambre, les repas étaient déposés à sa porte, sans qu’on ait le droit de la déranger.

Mais il avait tout de même eu peur qu’on lui demande des comptes, alors il imita l’écriture de de Man Sheng dans son journal avant de cacher le cahier.

Ces pages de journal étaient pour lui d’une simplicité parfaite à falsifier. Car Man Sheng s’était justement entraîné à imiter son écriture pour s’amuser. À force, il n’avait jamais pu s’en défaire.

C’était peut-être là le châtiment.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais M. Li ne se tint pas tranquille, ce qui l’avait acculé.

Ce qu’il avait déjà fait une fois fut assez facile à refaire.

Après cela, il imita un autre passage du journal.

Il connaissait trop bien l’injustice du monde. La même action, faite par lui ou par Man Sheng, aurait forcément des résultats différents. Comparé au jeune maître de la famille Shen, une sœur idiote et un professeur discret ne comptaient pour rien.

Mais il s’aperçut vite qu’il avait commis une négligence : il avait inscrit l’année 1913 sans même s’en rendre compte.

Voyez-vous, Shen Manyi l’avait enfermé avec elle dans cette année là, sans lui laisser d’issue.

Sans issue...

Ce jour-là, il eut soudain le sentiment que vivre n’avait aucun sens. Il fallait manœuvrer, se cacher, être hypocrite. Alors il s’enferma dans la petite chambre où la cuisinière allumait les lampes perpétuelles, verrouilla la porte, et resta assis devant les lampes toute la nuit.

Il ignorait pourquoi il restait là. Simplement, à force de regarder, il sentit que son nom, placé aux côtés de celui de Man Sheng et de la prétendue famille Shen, paraissait déplacé, incongru, détonnant.

Il voulut effacer cette tablette, mais renversa la flamme par accident.

C’était peut-être le destin.

Ou peut-être qu’il ne s’agissait pas d’un accident : il ne voulait plus continuer ainsi, et voulait en finir une bonne fois pour toutes.

Au moment où la chair carbonisée apparut, il se souvint soudain des yeux écarquillés de Shen Manyi avant sa mort, tristes et blessés, fixant intensément.

Sa bouche était ouverte, mais aucun son n’en sortait.

Il savait ce qu’elle voulait dire : elle voulait dire « ça fait mal ».

Et le feu brûlait vraiment : la douleur n’était pas moindre que si la nuque avait été brisée. Elle n’était pas instantanée, mais longue et inextinguible.

Il pensa qu’il avait été bon avec Shen Manyi.

« Regarde », dit A Jun à la petite fille devant lui, « j’ai fait venir tout le monde pour t’accompagner. Nous sommes tous comme toi, bloqués dans cette année, sans jamais grandir. »

En parlant, sa peau pâle se détacha comme un vêtement usé, laissant un corps carbonisé et rigide.

Shen Manyi écarquilla les yeux. Comme avant sa mort, elle le fixait sans cligner. Tristesse, amertume ou incrédulité, nul ne saurait le dire.

Puis, ses yeux roulèrent lentement, s’arrêtant un instant sur M. Li et la masse carbonisée rampante.

Elle était restée si longtemps ignorante, mais maintenant, elle comprenait enfin qui ils étaient.

Cet homme couvert de mousse et dégoulinant d’eau, c’était le professeur qui lui apprenait à lire et à écrire, qui l’aidait à grandir sans précipitation.

Cette masse noire, semblable à un bois mort, c’était la cuisinière qui lui avait fait un tablier, préparé ses repas, l’avait nourrie à la petite cuillère. C'était le majordome qui l’avait portée sur ses épaules et avertie de ne pas s’éloigner, de se méfier des méchants. C’étaient ses deux petites sœurs, la suivant comme des canetons, jouant à cache-cache et se déguisant avec elle.

C’était sa famille.

Shen Manyi resta figée, puis serra ses doigts, le visage couvert de sang et de larmes, et se mit à hurler.

Un hurlement hystérique.

Les miroirs du couloir éclatèrent un à un, projetant des éclats de verre, des fragments partout.

Son effondrement entraîna les autres : M. Li, le majordome, la cuisinière, Shen Manshu, Shen Manshan… Chacun d’eux commença à émettre un épais nuage noir.

Comme un barrage longtemps fermé soudainement ouvert, les rancunes jaillirent en vagues gigantesques.

Tous crièrent, puis furent engloutis par cette noirceur infiniment dense. Même Da Dong, longtemps hébété, revint à lui, tellement la douleur était intense.

Quand un nuage noir émanant d’une personne, effleurait la peau, c’était comme si de fines lames la tranchait, laissant des blessures minuscules et nombreuses. Alors quand c’était autant de personnes réunies…

Ils semblaient enterrés vivants dans une montagne de lames.

A Jun n’avait aucune intention d’arrêter quoi que ce soit, car il était le véritable maître de la cage. Shen Manyi, M. Li, tous les êtres enfermés, n’étaient que des instruments à sa disposition.

Ainsi, leurs frustrations, leur colère et leur rancune ne pouvaient l’atteindre. Plus ils étaient hystériques, plus les intrus qui s’étaient aventurés dans la cage étaient submergés, incapables de riposter.

Zhou Xu se recroquevilla dans l’obscurité, si totale qu'il ne pourrait même pas voir sa main s'il la tendait. Il avait l’impression que toute sa chair avait déjà été tranchée.

Dans la brume noire, il hurla : « Da Dong ! »

Il espérait que Da Dong libérerait encore une fois toute sa puissance, et relancerait le grand oiseau aux ailes dorées.

Mais il ne vit qu’un éclat doré quelque part, vacillant comme une flamme au vent, s’éteignant en moins d’une demi-seconde.

« Impossible ! » La voix de Da Dong était à ses côtés, mais semblait traverser un vent violent. « Putain, putain, on ne peut pas déployer le Dapeng sans dissiper la brume noire ! »

« Alors pourquoi tu ne la dissipes pas ! » cria Zhou Xu, désespéré.

La voix de Da Dong devint plus grave : « Ça ne vient pas d’une seule personne, il faut les dissiper toutes en même temps. Tu sais ce que ça signifie ? »

Zhou Xu ne voulait pas savoir, mais Da Dong continua : « La famille Shen, y compris les maîtres de cage, font huit personnes, ce qui équivaut à défaire huit cages en même temps. »

C'était une situation que Da Dong n'avait jamais connue auparavant dans sa vie, et Zhou Xu tomba immédiatement dans le désespoir en entendant ces mots.

Dissiper la rancune d’une seule personne était déjà difficile pour certains juges, alors huit ! Le pire serait de ne pas parvenir à les dissoudre complètement, au point que le juge lui-même devienne souillé, incapable de résoudre d’autres cages à l’avenir, et finisse radié.

« Peut-on au moins les empêcher de nous attaquer en premier ? » cria Zhou Xu. Pris de panique, il trouva une idée de génie et suggéra  : « Tu peux lier Shen Manyi avec des fils de marionnettes, non ? Transforme-les en marionnettes, prends le contrôle, fais-en tes alliés. »

Da Dong, à bout, s’énerva : « Avant, je pouvais l’attacher symboliquement quand elle n’était pas encore folle. Lui attacher un fil, c’était juste un lien symbolique, évidemment que j’y arrivais. Mais maintenant qu’elle est déchaînée, la contrôler me demanderait presque autant d’efforts que de déployer mon Dapeng aux ailes dorées. Si je pouvais contrôler les deux à la fois, je pourrais même en faire un petit frère. »

Ils ne se voyaient pas les uns les autres. Dans cette brume noire de douleur, la dispute servait à évacuer et soulager, mais seulement pour quelques secondes.

Bientôt, ils furent submergés par des rancunes encore plus puissantes, comme si l’on tranchait la chair et arrachait les os, les forçant à crier de douleur.

Au moment où ils crièrent, un immense objet fendit les nuages. Le Teng She de Wen Shi (NT : le serpent céleste) ouvrit une longue fente dans la brume noire, dans une odeur de feu et de métal rouillé générée par le choc de ses énormes chaînes, tournoyant en cercle avec un grondement.

Là où il passait, un tourbillon se forma, aspirant Zhou Xu et les autres vers l'espace dégagé, les protégeant de toute blessure physique supplémentaire.

Ils se regroupèrent en titubant, se blottirent les uns contre les autres au cœur du tourbillon. mais ne se détendirent pas pour autant.

Car la brume noire était omniprésente, toujours aux aguets, prête à se glisser dans le moindre interstice laissé par le Teng She.

Alors que le Teng She les protégeait, Zhou Xu aperçut une lueur argentée à l’extérieur du tourbillon, semblable à une lame tranchant l’obscurité, ouvrant une fine fente dans la noirceur épaisse.

Très vite, il réalisa que ce n’était pas une lame, mais bien un fil de marionnette.

On entendit ce fil, sifflant dans l’air, fouetter un endroit précis et s’y enrouler plusieurs fois.

Puis un « clang » retentit : des chaînes, baignées d'étincelles, s’étendirent depuis l’extrémité du fil, s’enroulant comme des lianes autour d’un arbre, s’entrelaçant rapidement.

« Clic », les chaînes se verrouillèrent.

En un instant, une vaste ouverture fut déchirée dans la brume noire. La silhouette prisonnière de la chaîne devint enfin humaine : c’était Shen Manyi. L’autre extrémité, le fil était fermement tenu par Wen Shi.

« Qu’est-ce qui se passe ? » cria Sun Siqi en pleurant.

Da Dong et Zhou Xu restèrent bouche bée, observant la scène. « Une chaîne de marionnettes. »

La chaîne de marionnettes servait à enserrer le corps d’une marionnette pour supprimer son état de combat, l’empêchant de se libérer du contrôle de son maître. Une fois la chaîne fixée, même l’entité la plus folle pouvait être utilisée par le marionnettiste.

C’était exactement ce que Da Dong avait dit qu’il ne pouvait pas faire.

Wen Shi, naturellement plus puissant, y parvint sans surprise pour Da Dong. Zhou Xu poussa un soupir de soulagement, mais le visage de Da Dong resta sombre.

« En contrôler un seul n’est d’aucune utilité, il en reste encore sept », remarqua Da Dong.

Zhou Xu sentit son souffle se couper. « Il pourrait peut-être… »

Sa phrase fut brutalement interrompue par Da Dong : « Impossible. Réfléchis : combien Yalin ge peut-il contrôler de marionnettes en combat en même temps ? »

« Six ! » s’exclama Zhou Xu, stupéfait. « Il en manque encore deux ! »

Mais il se reprit vite : «  C’est quand ils sont stables,  et ces marionnettes de combat peuvent encore se transformer en humain, ce qui est plus facile que ceux-ci … Ce n’est pas du même niveau. »

« Exact. Donc Yalin ge y parviendrait, sans problème. Mais les autres ? » Da Dong demanda, mi-découragé, mi-ironiquement, avant de soupirer : «  Arrête de rêver. »

Il ne voulait pas rester les bras croisés. D’un geste, il projeta le fil, et le Dapeng aux ailes dorées se forma dans le tourbillon créé par le Teng She.

Il déploya ses ailes et protégea à son tour une partie du groupe.

À peine le Dapeng en position, un sifflement familier résonna à nouveau.

Zhou Xu vit une nouvelle fois le fil argenté de marionnette, cette fois en direction d’une autre zone.

« Da Dong, Da Dong, regarde ! » Il secoua son compagnon.

Les deux levèrent la tête, stupéfaits, voyant la chaîne étinceler de feu dans la brume noire et enserrer un autre corps.

La silhouette se détacha de la brume : c’était M. Li.

« Merde, le deuxième », murmura Zhou Xu.

« Non, c’est le troisième. » Da Dong désigna le grand serpent noir. « Il en a déjà trois. »

Mais Wen Shi ne s’arrêta pas : il lança un autre fil, et dans le choc métallique de la chaîne, il captura une quatrième personne, le majordome.

Puis une cinquième et une sixième.

Lorsqu’il finit par capturer la paire de chaussures brodées, et que la silhouette d’une femme se dessina peu à peu sous l’étreinte des chaînes, Da Dong et Zhou Xu étaient sans voix.

Ils fixaient les doigts de Wen Shi, ces fils de coton blanc tendus à se rompre, dont chaque extrémité aboutissait à une silhouette enchaînée.

Après un long moment, ils réalisèrent enfin : il contrôlait vraiment toutes les personnes de la cage…

Sauf A Jun.

« Comment est-ce possible ?  » hurla Zhou Xu.

« Sept ! Merde ! » s’exclama Da Dong.

Il comprit soudain qu’il avait peut-être sous-estimé la puissance de ce grand frère de la famille Shen. Contrôler simultanément sept marionnettes en pleine crise de folie comme ceux-ci, même son propre maître n’y serait pas parvenu.

Sept !

À peine avait-il assimilé ce choc qu’une scène encore plus incroyable se produisit.

Wen Shi fit un mouvement rapide de poignet, ses dix doigts claquèrent, et les sept marionnettes obéirent instantanément. Shen Manyi, M. Li et les autres se gonflèrent soudain, comme de véritables marionnettes, encerclant A Jun, le seul que Wen Shi n’avait pas saisi.

En un instant, la brume noire se déchaîna à nouveau, comme une inondation, mais cette fois, ce n’étaient plus eux qui souffraient : toute la force de l’attaque se concentra sur A Jun, l’engloutissant instantanément.

Da Dong passa de la stupéfaction à l’incrédulité. Il pensait que tenir sept marionnettes suffirait à stabiliser temporairement Shen Manyi et les autres. Mais Wen Shi allait bien au-delà.

Il ne se contentait pas de les immobiliser : il les contrôlait. Sept simultanément.

Cette fois, ce fut le maître de la cage qui poussa des cris de douleur.

A Jun ne s’y attendait pas : en un clin d’œil, son territoire avait subi un bouleversement incroyable. Toutes les personnes qu’il avait tolérées, tous ceux dont il avait toléré l’existence, s’étaient retournés contre lui, devenus des « étrangers ».

Ils ne l’avaient jamais blessé auparavant : ni colère, ni peine, ni douleur, ni désespoir, ni cris ou hurlements, rien ne pouvait l’atteindre.

Mais à cet instant, pour la première fois, il ressentit vraiment la douleur.

Une douleur pénétrante, plus insupportable que le feu, comme si des scies rouillées et émoussées tranchaient sa peau lentement et sans répit.

Une souffrance inextinguible, au point qu’il en ressentait même un malaise intérieur.

Il entendait de nombreuses voix dans ses oreilles, vivantes ou mortes, nettes ou floues, rires ou pleurs… Tant de voix… comme s’il ne les avait jamais remarquées auparavant.

Il se surprit à trouver cette douleur presque satisfaisante, comme un remboursement de dette. Une fois qu’ils se seraient tous défoulés, il pourrait enfin se libérer, seul et pur.

Il espérait même qu’ils crient encore plus fort, pleurent plus fort, hurlent plus aigu : ainsi, il pourrait quitter ce monde au plus vite.

Il ne comprenait pas lui-même cette étrange pensée. Mais à ce moment, il sentit qu’une phrase de M. Li était juste : peut-être ne savait-il vraiment pas discerner les gens, car il ne se comprenait même pas lui-même.

Alors qu’A Jun, debout au cœur des ténèbres, se livrait à ces réflexions, une voix froide perça l’obscurité pour atteindre ses oreilles.

Cette voix dit : « Tu regrettes. »

A Jun sentit son cœur se serrer et répondit instinctivement : « Je ne regrette rien. »

La voix ne lui prêta plus attention, mais A Jun s’agita : « Je ne regrette rien. Qu’ai-je à regretter ? Tout est conforme à ce qui devait arriver. »

Shen Manyi  l’avait importuné, dérangé, l’avait forcé à agir pour la faire taire.

Shen Mansheng semblait gentil avec lui, mais ce n’était qu’une façade. Sinon pourquoi aurait-il pris la peine d’apprendre à écrire comme lui ? Tout cela n’était qu’une manière de se moquer, de le mépriser.

M. Li, toujours prompt à critiquer, le rabaissait parce qu’il n’était ni demoiselle ni jeune maître, inférieur aux autres. Sa fin tragique était écrite par le destin.

Le majordome, la cuisinière et les deux petites filles… leurs fautes n’étaient pas graves, mais quand l’incendie éclata, il ne voulait même pas se sauver lui-même, alors comment aurait-il pu se soucier les autres ? Ils avaient juste la malchance d’être là. C’était le destin.

Même sa propre mère, qui élevait les enfants des autres comme les siens sans honneur, et qui se pendit pour une futilité, le laissant à la merci des autres, c’était ce qui devait arriver.

Il avait toutes les raisons de détester ces gens et de haïr la famille Shen.

Pourtant, malgré ces raisons, il ressentait une irritation persistante et répétait : « Je ne regrette rien, rien. »

« Si c’était à refaire, je referais pareil. »

Puis il s’interrompit, se corrigea : « Non, si c’était à refaire, je ne voudrais plus jamais apparaître dans la famille Shen. »

Ces mots frappaient comme un marteau, résonnant dans le long corridor en désordre. Les cris et hurlements des morts cessèrent soudainement, et le corridor tomba dans un silence prolongé.

La douleur disparut instantanément. A Jun cligna des yeux et leva la tête.

Il vit que Shen Manyi et les autres ne pleuraient plus. La brume noire continuait d’enrouler leur corps, mais ne se déversait plus sur lui.

Ils le regardaient simplement, leurs visages passant de la tristesse à la résignation, avant de retrouver progressivement une expression calme, le fixant comme on regarde un étranger.

A Jun se sentit frustré : il aurait préféré que ces personnes continuent à l’assaillir, comme tout à l’heure, avec tempête et tourmente. Cette tranquillité lui semblait maintenant gênante, comme un os coincé dans la gorge.

C’était comme s’il avait préparé un paquet pour eux, prêt à le leur donner, mais qu’ils n’en voulaient plus.

Peut-être était-ce le silence autour de lui qui provoqua ce souvenir. Il se rappela une phrase que Shen Mansheng avait dite il y a longtemps : « Jun ge, si quelque chose te tracasse, ne le garde pas pour toi, dans une famille, on peut se disputer. »

Il ne s’était jamais disputé avec personne auparavant, et maintenant il n’y avait plus personne avec qui le faire.

Il vit Shen Manyi essuyer ses yeux et se tourner soudainement. Les chaînes autour d’elle ne semblaient pas l’alourdir; en tout cas, elle ne se déplaçait pas avec la moindre gêne.

Elle lui tourna le dos et se dirigea vers Wen Shi, levant la tête pour dire : « gege, je veux partir. »

Wen Shi fut un peu pris au dépourvu par cette appellation. Après un un temps d’arrêt, il hocha la tête et dit d’une voix grave : « Très bien. »

Puis il tendit la main et toucha le front de la petite fille.

À cet instant, la brume noire se transféra enfin entre ses mains : de créature griffue à un courant sombre impétueux, elle se calma progressivement et se condensa autour de Wen Shi, se rétractant peu à peu dans son corps.

« Qu’est-ce que je deviendrai après ? » demanda Shen Manyi, sa silhouette s’estompant, sa voix faible et confuse.

Wen Shi répondit : « Je ne sais pas. »

« Vais-je devenir un papillon ? » enchaîna -t-elle, semblant toujours être cette petite fille rêveuse et innocente, « comme celui-ci. »

Elle baissa la tête et saisit le nœud papillon sur son épaule.

Lorsque la brume noire fut complètement dissipée, son corps redevint propre, les traces de putréfaction disparurent. Sa robe était d’un jaune tendre, comme les fleurs fraîchement écloses du jardin arrière.

Wen Shi pinça les lèvres, puis dit après un moment : « Peut-être. »

Cette réponse fit sourire Shen Manyi. Elle attrapa sa belle robe, sourit à Wen Shi, puis fit un signe de la main à Xie Wen.

Elle fit ses adieux à ces deux personnes qu’elle aimait beaucoup et disparut sans jamais se retourner.

Ensuite, ce fut le tour du majordome.

Puis celui de la cuisinière.

Puis les deux demoiselles de la famille Shen.

A Jun regardait, impuissant, ces personnes qui avaient autrefois vécu avec lui, détourner leur regard un à un, se tourner vers Wen Shi, et disparaître progressivement, sans jamais se retourner.

Même sa propre mère, qui l’avait  l’avait mis au monde, ne lui adressa pas un mot, se contentant de le regarder longtemps, les yeux rouges, avant de soupirer profondément et de partir.

Il ne s’attendait pas à ce que M. Li reste le plus longtemps.

M. Li sembla vouloir lui parler, mais après un moment d’hésitation, il secoua la tête. Tenant sa boîte en laiton, il se retourna vers Wen Shi, comme les autres, et les chaînes tombèrent au sol avec un « clang ». La brume noire se dispersa peu à peu dans les mains de Wen Shi. Sa longue robe redevint sèche, d’un bleu ciel doux, et les traces de mousse et de corruption sur ses vêtements disparurent, révélant sa silhouette élancée et son visage distingué mais émacié.

Il pouvait enfin parler à nouveau.

A Jun s’attendait à ce qu’il disparaisse comme les autres, sans dire un mot, mais M. Li se retourna et le regarda de loin. Après un moment de silence, il lui posa une question : « Sais-tu pourquoi le jeune maître Shen Mansheng a appris à écrire comme toi ? »

A Jun fronça les sourcils, ne comprenant pas le but de sa question : « Parce que j’ai appris à écrire tard et que je connaissais mal les caractères, je suis moins bon qu’eux. Ils ont appris pour se moquer de moi. »

M. Li secoua la tête.

Après un moment, il dit : « Il savait que tu te comparais aux autres, que tu avais un caractère susceptible. Chaque fois que tu rendais tes exercices de calligraphie, tu hésitais longtemps. Alors il a voulu être au même niveau que toi, pour que tu aies un compagnon, pour que tu te sentes mieux. Comme ça, même si je critiquais, je critiquais les deux ensemble, et cela te donnait l’impression de faire plus de progrès.  »

« C’est pourquoi je n’ai plus jamais corrigé ses exercices par la suite. » Monsieur Lǐ réfléchit un instant, puis ajouta : « C’est ma faute. »

Les enfants ont parfois des pensées que les adultes ne comprennent pas, une maladresse teintée de bonnes intentions. Il pensait qu’avec le temps, ils finiraient par se comprendre puisqu’ils étaient du même âge.

Malheureusement…

A Jun resta figé sur place, interdit un long moment, fronçant les sourcils : « Impossible. »

M. Li le regarda, sans intention d’expliquer davantage.

Ceux qui devaient comprendre comprendraient, ceux qui ne comprenaient pas… dans cette vie-là, leurs chemins ne se croiseraient plus, il n’y aurait pas de destin partagé.

Après avoir dit cela, M. Li ne s’occupa plus du jeune homme stupéfait et se tourna vers Wen Shi : « J’ai une requête personnelle, je ne sais pas si je peux me permettre de la formuler. »

Wen Shi répondit : « Parle. »

M. Li baissa les yeux : « Je voudrais juste rentrer chez moi et jeter un dernier regard. »

Ce regard, il l’attendait depuis tant d’années.

Wen Shi demeura silencieux un instant, puis dit : « Je peux te maintenir quelques jours, mais tu souffriras en sortant d’ici. »

M. Li hocha la tête : « Je comprends, mais je veux juste jeter un dernier regard, considérons cela comme ma dernière requête. »

Wen Shi hocha la tête, tapota la boîte en laiton et dit : « Entre ici. »

En un clin d’œil, la vaste demeure des Shen se vida, ne laissant qu’A Jun, seul, debout au centre du corridor. Il baissa les yeux vers ses doigts et son corps, et constata avec effroi qu’il semblait se dissoudre, comme s’il n’avait aucune chance de redevenir intact.

« Pourquoi suis-je différent des autres ? » murmura A Jun.

Pourquoi n’avait-il pas de brume noire ? Pourquoi, quand les autres partaient, avait-il l’impression d’être vidé ? Ce lieu était pourtant son territoire, et ces gens existaient uniquement grâce à lui.

« Parce que la seule chose que tu ne peux pas lâcher, c’est toi-même, » répondit Wen Shi.

Chacun avait des affaires inachevées, des attaches mondaines, des choses qu’il était difficile de laisser derrière soi. Lui, non ; ou plutôt, il restait ici uniquement pour lui-même.

Il refusait de partir, donc il persistait. Il regrettait un peu, alors il entraîna tous les autres avec lui.

Peut-être qu’à un moment donné, il avait imaginé que ces gens pourraient lui pardonner. Mais il ne s’était pas excusé, se contentant de penser : « Je vous laisse mon territoire pour que vous y restiez, comme moi autrefois, quand je vivais chez vous. Cela suffira, non ? »

Ainsi, lorsque ces personnes partirent sans se retourner, son existence perdit tout sens. En fin de compte, ce n’était pas eux qui le retenaient, mais lui qui ne pouvait se détacher d’eux.

Il détruisait ces gens uniquement pour chercher sa libération. Et pourtant, il n’obtenait aucune délivrance.

C’était sans doute ce qu’on appelle le châtiment.

Son corps calciné se fissura peu à peu, et toute la demeure des Shen commença à trembler avec lui.

Wen Shi tendit la main à distance, laissant les fils de marionnette pendre, longs et courts, comme les liens indéfinissables entre les êtres humains.

A Jun sentit une pression invisible s’abattre sur sa tête, quelque chose était en train d’être extrait de son corps. Plus précisément, son esprit, l’essence de cette « cage » était arraché.

C’était un fragment, d’une pureté immaculée, dégageant une subtile fragrance de prunier blanc.

A Jun, dans une douleur intense, se recouvrit la tête de ses mains, fermant les yeux. Alors que son corps s’allégeait, il demanda soudain : « Shen Mansheng est-il encore en vie ? »

« Je ne sais pas. » La voix de Wen Shi résonna à ses oreilles. « Mais cela n’a plus rien à voir avec toi. »

Après tout, ce n’étaient que de vieilles affaires et des personnes du passé ; ils ne se reverraient plus jamais dans ce monde.

Puis, d’un geste de la paume, Wen Shi le repoussa à distance. Le corps calciné d’A Jun se dispersa en poussière et fumée, et le cage se mit à se désintégrer sous ses doigts. Les vieux ornements de la demeure Shen, le désordre au sol et la lumière froide de la lune devinrent d’un blanc mortuaire.

Le fragment d’esprit perdu depuis longtemps  vint se coller à son front, pénétrant dans son corps. Il était d’un froid saisissant.

Wen Shi baissa la tête, ressentant un bourdonnement dans son cerveau. Instinctivement, il recula d’un pas, mais fut soutenu par deux mains.

Au moment où la cage se dispersa, Wen Shi, terrassé par la douleur fulgurante au front, tomba à genoux. Noyé dans une sueur glaciale ,il sentit quelqu’un soutenir son front, et une voix grave et indistincte murmura à son oreille : « Ne serre pas les poings, rentrons à la maison. »

 

Fin de l’arc 4

 

Traduction: Darkia1030

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