Panguan - Chapitre 58 - Oiseau en vol

 

Qu’il lui soit donné, dans sa prochaine vie en ce monde mortel, la faveur d’attendre des retrouvailles.

 

Xie Wen réfléchit un instant et dit : « Sois prudent. »

Dire que Wen Shi n’éprouvait aucune déception serait mentir. Mais il était quelqu’un d’extrêmement calme, au point d’en paraître presque froid. À ses yeux, même les disciples qu’on avait élevés de ses propres mains, une fois adultes, faisaient surtout face à des séparations et à des départs; pouvoir s’adosser à la porte pour l'observer un peu plus longtemps relevait déjà d’une faveur excessive. Quant à rester inséparables, toujours collés l’un à l’autre, ce n’était pas raisonnable : c’étaient là des sentiments propres aux amants.

Ainsi, Wen Shi répondit calmement « D’accord », puis se retourna et referma brusquement la porte de sa chambre derrière lui.

Il avait pourtant maîtrisé sa force, mais le verrou fit tout de même un bruit sec, dans le silence de la nuit, cela donna l’impression qu’il était de mauvaise humeur.

Xie Wen resta un moment au coin du couloir, le regard posé sur la porte close, puis laissa échapper un rire muet.

Il monta les marches vers le deuxième étage. La lumière de la lune passait par la fenêtre du palier et se projetait sur sa haute silhouette.

Ses doigts reposaient nonchalamment sur la rampe en bois; après quelques pas, celle-ci émit soudain un craquement, comme une écorce desséchée qui se fend.

Xie Wen s’arrêta un instant, puis retira la main. À l’endroit où il s’appuyait apparut une petite tache de pourriture et une fine fissure.

Il ramena la main derrière son dos. Si quelqu’un s’était trouvé là, il aurait vu une fumée noire, épaisse, s’échapper entre ses doigts, s’enroulant en filaments, impossible à dissimuler même sous la chair et la peau.

Mais lui semblait en être déjà conscient, il n’y jeta même pas un regard et continua jusqu’à l’étage.

Au deuxième étage de la villa des Shen, il y avait deux chambres séparées par un espace ouvert où se trouvait une table à thé pour recevoir les invités. Depuis que Xie Wen avait emménagé, un arbre desséché, un petit bassin de pierre et des plantes aux couleurs fraîches occupaient cet espace.

S’y trouvaient également deux petites tortues dans le bassin, une petite cabane au pied de l’arbre et un perchoir suspendu aux branches.

À cet instant, le perchoir était occupé : un oiseau à peine plus grand qu’une paume y était posé. Il releva la tête de son plumage et fixa Xie Wen de ses yeux noirs et brillants.

Il repéra immédiatement la brume noire enroulée autour des doigts de Xie Wen et battit des ailes pour voler vers lui.

Xie Wen leva alors l’index en signe de silence; l’oiseau se figea aussitôt, comme mis sur pause, tenant à peine en équilibre sur une seule patte.

Xie Wen resta appuyé à la balustrade, le regard baissé, comme s’il écoutait ce qui se passait en bas.

Pour une oreille ordinaire, l’étage inférieur était bien insonorisé, silencieux. Mais il écouta longtemps avant de hocher la tête vers l’oiseau : « Il s’est endormi. Descends. »

Même ainsi, sa voix restait basse. À peine eut-il fini de parler qu’il se mit à tousser, comme s’il devait expulser tout ce qu’il avait accumulé dans la journée.

L’oiseau n’osa pas respirer trop fort; il battit légèrement des ailes et, une fois au sol, reprit l’apparence de Lao Mao. Deux petites têtes duveteuses sortirent également de la cabane au pied de l’arbre.

Très vite, ces deux créatures mi-chats mi-autre chose roulèrent hors de leur abri et prirent l’apparence de Da Zhao et Xiao Zhao.

Elles regardèrent la main de Xie Wen et murmurèrent : « Pourquoi est-ce encore comme cela ? »

Lao Mao leur fit aussitôt signe de se taire, et elles se turent.

Quand des marionnettes décidaient de ne faire aucun bruit, le silence était total, car elles n’étaient pas des êtres humains.

Les deux sœurs montèrent rapidement un bol médicinal depuis le rez-de-chaussée, le posèrent sur la table à thé et le réchauffèrent entre leurs mains.

Xie Wen s’assit et plongea ses mains entourées de brume noire dans le liquide.

Lao Mao alla chercher des gants; les deux sœurs, accoudées à la table, l’observèrent un instant en silence, puis ne purent se retenir et dirent : « Patron… »

Autrefois, elles ne l’appelaient pas ainsi. Comme beaucoup de marionnettes, elles utilisaient des titres honorifiques comme « maître des marionnettes » ou « seigneur ». Mais dans le monde moderne, cela serait considéré comme de la folie; elles avaient donc adopté « patron », qui était devenu une habitude.

Xie Wen leur lança un regard, leur signifiant de parler.

Da Zhao dit : « Ne risque-t-il pas de s’apercevoir de quelque chose, vu votre état ? »

Xie Wen demanda avec patience : « Quel état ? »

Elle montra ses mains.

« Il ne s’en apercevra pas, » répondit-il calmement. « devant lui, cela n’atteindra pas ce degré. Même s’il utilise sa vision spirituelle, il ne verra qu’un excès de karma, un peu plus dense que chez une personne ordinaire, ce qui correspond à mon histoire. Rien d’autre. »

Regardant le liquide s’assombrir peu à peu, il ajouta avec un sourire : « Il y a même goûté, n’est-ce pas ? »

À cette remarque, les deux sœurs retinrent une plainte : comment pouvait-on goûter une chose pareille ? L’un avait osé demander, l’autre avait osé donner.

Mais elles pensèrent ensuite que Xie Wen devait avoir pris des précautions et ne laisserait pas son disciple être blessé.

« Très bien, admettons qu’il ne le remarque pas ainsi, » accepta Da Zhao. « mais autrement ? Il est si puissant. »

Xie Wen lui rappela : « Son aspect spirituel n’est pas encore complet. »

Da Zhao répondit : « Ah. »

Xiao Zhao ajouta : « Oui, un aspect spirituel incomplet entraîne de nombreuses limitations. Il n’a même pas remarqué que nous sommes des marionnettes. Avant, les autres ne pouvaient pas le voir, mais lui aurait compris en observant un peu. »

Da Zhao commença : « Mais maintenant nous aussi… »

Lao Mao revint avec les gants et l’interrompit : « Et quoi donc ? »

Elle se tut.

Lao Mao posa les gants avec respect et dit doucement : « Cela s’améliorera. »

« Lao Mao, » dit soudain Xie Wen, « va chercher deux talismans dans la boîte. »

Lao Mao s’exécuta aussitôt. À peine était-il parti, que Da Zhao rouvrit la bouche, hésitante.

Xie Wen soupira : « Petite fille, t’ai-je cousu la bouche ? »

Elle secoua la tête, puis dit : « J’ai quand même l’impression qu’il a remarqué quelque chose. Avant qu’il ne se réveille, il me semble l’avoir entendu… »

« Entendu quoi ? »

« Il a dit quelque chose… cela ressemblait beaucoup à votre nom. »

Cette fois, Xie Wen réagit légèrement. Il releva les paupières, puis les abaissa : « Tu t’es trompée. »

« Ah », répondit-elle, rassurée.

« Au fait, patron, demain vous emmenez Lao Mao ? » demanda Xiao Zhao.

Da Zhao protesta : « Encore lui ? Et nous ? »

« Vous restez ici », répondit Xie Wen.

Leurs visages se crispèrent comme si elles avaient avalé un citron entier, mais il ajouta : «C’est trop loin. Je ne reviendrai pas de sitôt. Si vous partez aussi, à qui confierai-je cet endroit ? »

Elles furent flattées, mais demandèrent encore : « Où allez-vous ? »

Xie Wen désigna une feuille de papier jaune pliée sur la table.

Elles reconnurent qu’il s’agissait d’un message rapporté par une marionnette envoyée; il contenait sans doute des informations sur l’âme spirituelle de Wen Shi, mais le délai inhabituellement long indiquait une destination éloignée.

Xiao Zhao ouvrit le papier : « Village de Gui… où est-ce ? »

« À Tianjin. »

***

Le lendemain, Xia Qiao se leva très tôt. À sept heures passées, il était déjà assis bien droit sur le canapé, face à la porte de la chambre de Wen Shi, attendant de récupérer son téléphone.

En tant qu’être moderne, qu’il soit humain ou non, il s’était habitué à cet objet. Même après une seule nuit sans lui, il avait l’impression d’avoir perdu son âme.

Mais son ge ne comprenait pas cette souffrance. Peut-être parce qu’il s’était couché tard la veille, Xia Qiao dut attendre jusqu’à huit heures trente pour le voir sortir.

Après s’être lavé, Wen Shi s’approcha du canapé, manches retroussées : « Pourquoi es-tu levé si tôt ? »

« J’attends mon âme » répondit Xia Qiao.

Wen Shi resta sans voix. Sous le regard insistant de Xia Qiao, il se souvint enfin du téléphone. Il le sortit de sa poche, mais remarqua alors que Zhou Xu avait envoyé plusieurs messages.

Xia Qiao tendit les mains respectueusement : « Ge, pourquoi fronces-tu les sourcils ? »

Après avoir parcouru les messages inutiles sans trouver l’adresse qu’il cherchait, Wen Shi lui tendit le téléphone : « Rien. Il est un peu étrange. »

« Étrange comment ? »

« Il dit au revoir, puis continue à parler sans fin. »

Xia Qiao réfléchit sérieusement : « Je pense que son “au revoir” ne signifie pas la même chose pour toi que pour lui. »

Wen Shi resta silencieux.

Il n’avait aucun intérêt pour les habitudes linguistiques étranges de Zhou Xu, il n’insista donc pas davantage. Il se contenta de dire à Xia Qiao : « Si Zhou Xu envoie encore des messages, montre-les-moi. »

Après avoir donné cette consigne, il jeta un regard vers l’étage supérieur et demanda, comme s’il n’y attachait aucune importance : « Les gens à l’étage ? »

Il s’agissait bien de Xie Wen, pourtant. Pourquoi dire « les gens à l’étage » ?

Xia Qiao s’en étonna intérieurement, puis répondit : « Ils ne se sont pas levés, en tout cas je ne les ai pas vus sortir. Au fait ge, aujourd’hui on doit sortir, non ? Autant en profiter pour t’acheter un téléphone. »

Il ne voulait pas passer une nouvelle nuit séparé de son téléphone, alors il tenta de convaincre son ge avec insistance. Pour quelqu’un resté dans les mentalités de la République, les applications et les fonctions sophistiquées lui échappaient probablement. Xia Qiao aborda donc le problème à la base : « Avec ça, on peut contacter n’importe qui, où qu’il soit. »

Cette phrase toucha étrangement Wen Shi. Il leva légèrement les paupières : « N’importe où ? »

Xia Qiao confirma : « Oui. Dans le monde entier, tant que l’autre personne en a un aussi. »

Wen Shi accepta alors. Xia Qiao, ravi, partit préparer les affaires nécessaires à leur déplacement. Il avait vérifié : le domicile du professeur Li n’était pas très loin de Ningzhou, à environ deux heures de train à grande vitesse. S’ils partaient le matin et s’occupaient rapidement des formalités, ils pourraient revenir l’après-midi. Un simple téléphone suffisait.

Mais le “résident de la République” ne fut pas d’accord : il l’obligea à prévoir deux tenues de rechange, au cas où.

Une fois tout préparé, Xia Qiao se frappa soudain la cuisse et demanda, déconcerté : «Ge, tu n’as pas de carte d’identité ? »

Dans la société moderne, sans carte d’identité, c’était extrêmement problématique : impossible de prendre le train ou l’avion.

Contre toute attente, Wen Shi répondit : « Si. Shen Qiao la garde. »

Xia Qiao fut stupéfait.

Il savait que Shen Qiao avait l’habitude de ranger les objets importants dans un tiroir verrouillé réservé à cet usage. Il se précipita donc, ouvrit le tiroir et fouilla : il y trouva effectivement la carte d’identité de son ge.

Sauf qu’elle ne ressemblait pas vraiment à une carte d’identité ordinaire.

Il jeta un coup d’œil à la date : année d’émission, 1985.

Mince.

Il la prit et se tourna vers l’autre personne : « Ge… il est écrit que tu es né en 1958. »

Wen Shi répondit calmement : « on a calculé à rebours pour tomber sur vingt-sept ans. »

Xia Qiao : « Donc… tu as 62 ans maintenant ? »

Avec ça, impossible de passer les contrôles sans se faire immédiatement remettre à la police.

Que faire ?

Alors qu’il se creusait la tête, des bruits de porte et de mouvements vinrent de l’étage. À en juger par les voix de Lao Mo et des deux sœurs, l'insomniaque de la nuit précédente semblait s’être levé lui aussi.

Le timing était parfait, pensa Xia Qiao.

Des pas descendirent l’escalier. Appuyé contre la porte, Wen Shi se retourna et vit Xie Wen descendre, en train d’enfiler ses gants noirs.

« Bonjour » dit Xie Wen.

Wen Shi fut légèrement surpris : « Bonjour. »

Il vit Lao Mo descendre derrière lui avec une petite valise et demanda : « Tu sors ? »

Xie Wen jeta un coup d’œil à la valise et acquiesça : « Oui, j’ai quelque chose à régler. »

Xia Qiao passa la tête : « M. Xie, vous partez loin aussi ? En train à grande vitesse ? »

Xie Wen répondit : « Non. Je n’aime pas ça. Lao Mo conduit. »

Lao Mo sait aussi conduire ?

Xia Qiao se sentit soudain un peu naïf. Il se replia en silence. La conversation semblait terminée.

Cependant, Xie Wen ne bougeait pas encore. Tout en ajustant ses gants, il tapotait sur son téléphone. Wen Shi l’observa un moment puis demanda : « Où vas-tu ? »

Xie Wen répondit après avoir consulté son écran : « Dans la région de Lianyungang, il y a un endroit appelé Taohuajian. » (NT : vallée des fleurs de pêchers)

Quoi ?

Lao Mo fut complètement perdu. Le matin même, leur destination était encore Tianjin, village de Gui — un endroit introuvable sur la carte.

Xia Qiao aussi fut déconcerté, mais réagit rapidement : « M. Xie, vous allez aussi à Lianyungang ? »

Xie Wen releva les yeux vers Wen Shi : « Et vous ? »

Wen Shi n’eut pas le temps de répondre que Xia Qiao intervint : « Oui, mais pas à Taohuajian. »

Ils allaient en réalité à deux endroits : l’ancien Bapulu, où se trouvait autrefois la véritable famille Shen, et Xiaolizhuang, le village du professeur Li.

Même si ces lieux n’étaient pas exactement au même endroit que Taohuajian, ils étaient dans la même direction générale.

Ainsi, le résident de la République et le disciple idiot purent naturellement profiter du trajet.

Xie Wen accepta même d’attendre que Xia Qiao aille acheter un téléphone dans les magasins situés près de l'entrée de leur quartier..

La rue juste à l'extérieur de leur communauté n'était pas particulièrement animée, mais elle comptait plusieurs boutiques de téléphonie mobile. Xia Qiao entra rapidement dans une boutique, acheta un téléphone et une carte SIM avec sa carte d'identité, puis ressortit.

Wen Shi et Xie Wen se tenaient de l’autre côté de la rue, attendant que Lao Mao sorte la voiture du parking souterrain.

Alors que Xia Qiao arrivait en courant avec son sac, Wen Shi ouvrit la portière arrière et la tint, puis demanda soudain à Xie Wen avant de monter : « Tu vas vraiment à Lianyungang? »

Xie Wen s’arrêta un instant et leva les yeux vers lui : « Pourquoi penses-tu que ce n’est pas vrai ? »

Si c’était faux, cela signifiait qu’il avait délibérément donné cette destination.

Mais pourquoi ferait-il cela ? La question n’avait pas de réponse.

À ce moment-là, Xia Qiao se précipita vers la voiture, le sac à la main. En le voyant arriver, Wen Shi lui dit de monter dans le véhicule, puis il baissa la tête et prit place à l’intérieur.

Xia Qiao ne comprenait pas ce qui se passait. Il se recroquevilla docilement sur la banquette arrière, serrant son sac contre lui.

Au début, rien de particulier ne se produisit. Mais après un moment, dans cet espace fermé, une atmosphère étrange commença à s’installer. S'il devait la décrire, cela ressemblait un peu au silence du salon à quatre heures du matin.

Il n'avait aucune idée de ce que cela signifiait, et n'osait pas dire quelque chose d'inattendu pour rompre l'étrange silence alors il baissa simplement la tête et commença à manipuler le nouveau téléphone.

Il avait beaucoup plu ces derniers temps. Alors qu'ils étaient presque sortis de Ningzhou, les gouttes de pluie se mirent à tomber à nouveau.

À l’avant, Xie Wen semblait s’être endormi, car il n'avait pas bougé depuis un bon moment, le coude calé sur le rebord de la fenêtre et la tête appuyée contre la vitre.

Wen Shi, à l’arrière, ressentit lui aussi une certaine somnolence. Alors qu’il allait fermer les yeux, son bras fut légèrement touché.

Xia Qiao lui tendit son téléphone et chuchota : « Ge, enregistre ton empreinte digitale. »

À l'origine, Xia Qiao ne voulait pas configurer d'écran de verrouillage pour des raisons de commodité, mais considérant que son ge avait trop de secrets, il décida d'ajouter un verrouillage par empreinte digitale.

Après avoir configuré le téléphone, Xia Qiao composa son propre numéro depuis l’appareil de Wen Shi, puis lui dit : « Mieux vaut retenir ton numéro. »

Wen Shi demanda : « C’est lequel ? »

Xia Qiao l’enregistra tout en répondant : « 181xxxx3330, c’est facile à retenir. »

Par souci de ne pas déranger Xie Wen à l’avant, Xia Qiao dit simplement « vérifie les messages » sans ajouter autre chose. Il lui envoya par écrit toutes les informations ainsi que les instructions d’utilisation via des messages, afin que, même si Wen Shi oubliait, il puisse toujours les retrouver et les consulter.

Pendant que Xia Qiao rédigeait les instructions, Wen Shi parcourut rapidement les interfaces, puis ouvrit ses contacts : ils étaient vides.

En revanche, Xia Qiao s’était déjà rajouté lui-même ainsi que Zhou Xu dans l’application de chat.

Le siège avant bougea légèrement, comme si Xie Wen changeait de position dans son sommeil. Wen Shi le regarda, puis revint à l'interface des contacts. Juste au moment où il était sur le point de demander à Xia Qiao comment en ajouter un nouveau, un appel inconnu apparut soudain.

Il décrocha et porta le téléphone à son oreille : « Allô ? Qui est-ce ? »

Puis une voix grave et chaleureuse résonna simultanément dans le combiné et à côté de lui : « C’est moi. »

Le sentiment ressenti à ce moment-là était difficile à décrire. Wen Shi resta un instant silencieux, puis demanda : « Tu ne dors pas ? »

« Comment savais-tu que je dormais ? » répondit Xie Wen en tournant légèrement la tête. Il tendit la main par-dessus le siège : « Donne-moi ton téléphone. »

Wen Shi le lui passa. Quelques instants plus tard, il le récupéra.

Son répertoire vide avait désormais un premier contact : Xie Wen.

Lao Mo conduisait avec une stabilité remarquable.

Tellement stable que Xia Qiao jeta plusieurs coups d’œil, constatant qu’il ne tournait presque pas le volant. Pourtant, la voiture avançait vite et précisément vers Lianyungang.

Ils firent une halte sur une aire d’autoroute pour qu'ils puissent tous se restaurer.

Wen Shi ne ressentant pas la faim depuis qu’il avait commencé à intégrer sa “forme spirituelle”, prit seulement une boisson glacée.

Mais Xie Wen le regarda plusieurs fois. Après un moment, Wen Shi céda et mangea deux raviolis vapeur et trois tomates cerises.

À la troisième tomate, il ressentit étrangement une saveur de fraîcheur qu’il n’avait pas éprouvée depuis longtemps.

Il y avait une légère acidité.

Son œil droit se plissa très légèrement.

Alors il vit Xie Wen remuer ses doigts propres parmi les petits fruits rouges, en choisir un et le lui tendre : « Essaie celle-ci. »

« Je suis rassasié. » dit Wen Shi, mais il le prit tout de même et mangea la petite tomate cerise.

Entre ses doigts, Xie Wen avait encore des gouttelettes d’eau laissées par le fruit. Il ne trouva pas de mouchoir pour les essuyer, il les effleura simplement du bout des doigts avant de les laisser retomber. Quant à l’autre partie des gouttes d’eau…

Wen Shi l’avait avalée avec le fruit.

« Je l’ai bien choisi ? » demanda Xie Wen.

Wen Shi répondit vaguement : « Hmm. »

Ses joues étaient légèrement gonflées; lorsqu’il mâchait, l’os de la mâchoire apparaissait et disparaissait sous la lumière.

Il mangea cette fois beaucoup plus lentement, et en ressentit réellement le goût. Il préférait finalement les choses un peu plus sucrées.

Dans son état actuel, le professeur Li aurait beaucoup de mal à rester dans le monde des vivants, alors ils se rendirent d’abord à Xiaolizhuang.

Ici, il ne pleuvait pas comme à Ningzhou, mais il tombait une pluie fine et continue, enveloppant tout le bourg d’un brouillard humide.

Lao Mo, incertain de la direction, s’arrêta sur le bas-côté à un carrefour.

Les maisons s’étendaient de manière irrégulière le long de la route. Il n’y avait personne. Ils étaient arrivés dans l’après-midi, à un moment où beaucoup faisaient la sieste. Seuls quelques aboiements occasionnels de chiens résonnaient au loin, dans le cœur du village.

Wen Shi sortit la boîte de cuivre, la frappa trois fois. Le professeur Li glissa hors de la fente et tomba au sol sous sa forme humaine. Mais il était extrêmement fragile : au moindre souffle de vent, sa silhouette semblait se disperser.

« Dans quelle direction est ta maison ? » demanda Wen Shi.

« Au sud, la troisième maison en partant de la rivière… » dit le professeur Li en se tournant vers le nord, mais il n’aperçut que la berge couverte de boue.

Il désigna du doigt ce terrain vague, resta un long moment immobile, puis laissa lentement sa main retomber, murmurant : « Ce n’est déjà plus là. »

Il avait mille fois reconstitué ces lieux dans son esprit. Les yeux fermés, il revoyait encore avec une netteté parfaite les maisons et les champs en terrasses. Pourtant, tout avait été bouleversé. Et sa femme et sa fille, qui jadis s’appuyaient sur l’encadrement de la porte pour regarder au loin, leurs âmes étaient depuis longtemps retournées à la terre. Peut-être même avaient-elles déjà achevé leur cycle de réincarnation pour renaître en ce monde, devenues de jeunes filles élancées et gracieuses.

Dans les livres, on écrivait souvent que « la mer de l’Est se change en poussière » (NT : d’après un ancien conte taoïste ; ce qui paraît éternel peut changer complètement) et que « les nuages blancs deviennent des chiens gris » (NT : de Du Fu, poète de la dynastie Tang, souligne le caractère soudain et parfois déconcertant des mutations du monde). Lui-même avait lu ces formules des milliers de fois, et les avait enseignées à d’autres tout autant. Mais il n’en avait jamais vraiment éprouvé le sens profond.

Après tout, la mer orientale était immense; il ne pourrait jamais vivre assez longtemps pour la voir se transformer en terre. Il ne s’attendait pas à en faire ce jour-là une expérience aussi concrète.

Les mers se changeaient en terres fertiles, les êtres chers avaient disparu.

Wen Shi le regardait en silence. Le professeur, pourtant encore jeune en apparence, semblait soudain vieillir sous la pluie.

« Je suis le dernier qui reste… » dit-il en se retournant vers eux, balayant les environs du regard.

Il errait dans cet endroit devenu totalement étranger. Il poussa un soupir et dit d’une voix éraillée : « Tant pis. »

« Tant pis. »

Quoi qu’il en soit, il était rentré chez lui.

Le professeur Li examina les alentours près de la rivière. Il s’inclina profondément en direction d’un point précis, comme un érudit faisant une révérence complète, et murmura quelque chose en s’inclinant.

Wen Shi n’entendit pas clairement, mais il s’agissait probablement de « puisse-t-il y avoir une chance dans la prochaine vie ».

Lorsqu’il se releva, ses yeux étaient déjà rouges.

« Tu vois cet arbre ? » demanda soudain Xie Wen en tapotant son épaule; son doigt, gainé d’un gant noir, désignait au loin l’endroit où il s’était incliné.

« Je le vois », répondit le professeur Li d’une voix rauque. « Je ne l’avais jamais vu auparavant, mais il a dû pousser depuis longtemps. Qu’a-t-il ? »

« Quelqu’un l’a sans doute laissé ici », dit Xie Wen.

Sans qu’il ait besoin d’en dire davantage, le professeur Li fixa l’arbre.

C’était un arbre aux branches courbées, se tenant doucement sous la pluie, semblable à une femme appuyée contre une porte, le regard tourné vers le lointain.

Peut-être était-ce une impression… il se trouvait exactement à l’endroit de l’ancienne maison, et semblait porter une trace de ceux qui y vivaient.

Quand le professeur Li comprit, les larmes coulaient déjà sur son visage.

Parfois, en ce monde, la magie opère : même un simple vestige insignifiant peut offrir un refuge à celui qui erre sans direction.

Il pleurait, mais en même temps ressentait de la joie.

Comme si, à cet instant seulement, il était véritablement rentré chez lui.

Il enterra la boîte de cuivre contenant la lettre au pied de l’arbre, puis s’inclina profondément devant Wen Shi et Xie Wen : « Je peux partir maintenant. »

Il ferma alors les yeux avec sérénité. Il sentit son existence se dissoudre lentement, se fondre dans la pluie brumeuse.

Juste avant de disparaître complètement, il entendit Wen Shi demander : « Si tu pouvais laisser quelque chose derrière toi, en quoi voudrais-tu te transformer ? »

Le professeur Li répondit sans hésiter : « Un oiseau. »

Il vit Wen Shi acquiescer : « Bien. »

Le professeur disparut sans laisser de trace.

Peu après, Wen Shi utilisa le dernier fil de son destin pour façonner un oiseau.

Il ressemblait en tout point aux oiseaux des champs, sauf qu’il ne se posa nulle part sous les toits :  il prit son envol et vint se poser directement dans l’arbre au tronc tordu.

Qu’il lui soit donné, dans sa prochaine vie en ce monde mortel, la faveur d’attendre des retrouvailles.

 

Traduction: Darkia1030

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