Weird disciple - Chapitre 60 - Tuteur légal

 

Comme à son habitude, le propriétaire de la boutique apporta de quoi manger pour le remercier d’avoir terminé le travail rapidement. Ce n’était jamais rien d’extraordinaire, mais c’était bon et parfait pour Xie Yi, qui pouvait ainsi remplir son estomac et se reposer quelques instants.

Sauf que, cette fois, cette femme était assise juste à côté de lui.

Il se concentra sur son repas, les ignorant à moitié. Quoi qu’il en soit, il ne pouvait s’empêcher de souhaiter que ce soit Li Mei à la place de cette femme : Li Mei, qui avait à peu près la même silhouette qu’elle, mais qui était si différente.

Li Mei remarquait généralement lorsque Xie Yi commençait à se lasser des interactions. Elle passait un peu de temps avec lui — pendant le déjeuner ou quelques minutes à discuter de temps en temps — puis s’en allait sans faire d’histoires. Il lui arrivait de le serrer dans ses bras ou de lui caresser la tête, mais cela ne lui procurait aucun véritable malaise. Sa présence était agréable.

À cet instant, Xie Yi se sentait seulement fatigué. Il n’avait pas très bien dormi la nuit précédente et, même s’il avait passé une bonne partie de la journée à dormir, son esprit ne suivait plus.

Heureusement, cette fausse peau ne permettait de toute façon pas de sourire correctement ; il ne se força donc pas. Les commissures de ses lèvres ne se relevèrent pas d’un seul millimètre.

Pourquoi cette sensation lui semblait-elle si familière ?

Faire ce qu’on lui disait de faire en échange de quelque chose qu’il désirait, accomplir stupidement des tâches avec un visage dépourvu d’émotion. Inutile de sourire ou d’avoir l’air heureux ; il suffisait d’obéir.

Soudain, il se sentit mal.

Je veux rentrer chez moi.

« Y a-t-il encore quelque chose à faire ? » demanda Xie Yi en repoussant son assiette. Il n’en avait même pas mangé la moitié. « Sinon, je vais partir. »

« Oh… Non, il n’y a plus rien », répondit le commerçant avec hésitation, voyant bien que le cultivateur ne s’intéressait pas à sa fille. Tant pis.

Xie Yi se leva assez brusquement et se dirigea vers la sortie. « Je viendrai chercher mon paiement au moment habituel. Au revoir. »

Il sortit presque en courant et sauta sur le toit juste en face de la boutique. Là-haut, il retira un instant son masque pour se frotter les yeux avant de le remettre. Frissonnant sous le vent, il se tourna vers l’ouest.

La forge de Feng Yan n’était pas très loin. Il savait que celui-ci dormait dans le bâtiment et connaissait le moyen d’y entrer sans réveiller personne d’autre que le vieil homme.

Se faufilant à l’intérieur — seule la réserve contenant les armes spirituelles et les matériaux était solidement protégée —, il se dirigea jusqu’à la chambre de Feng Yan et frappa.

Le silence régna un moment. Puis vinrent un grognement et le froissement de tissus. Le faible bruit d’une bougie qu’on allumait. Des pas.

Puis la porte s’ouvrit.

Feng Yan se frotta le visage avec lassitude, sans sembler surpris de voir Xie Yi sous son apparence adulte. Ce n’était pas la première fois. Il avait déjà eu son moment de stupeur ; désormais, il s’y était habitué.

Il passa un bras autour des épaules du cultivateur et le fit entrer.

« Un de ces jours, quelqu’un va nous voir et croire que j’entretiens un amant secret », marmonna-t-il en conduisant Xie Yi jusqu’au bord du lit pour l’y faire asseoir, avant de se laisser lourdement tomber à côté de lui avec un long soupir.

Xie Yi attendit que Feng Yan retire enfin son visage de sa main.

« Bon, gamin. Parle-moi. »

Un jour, Feng Yan lui avait dit qu’il était son tuteur. Il avait expliqué qu’un enfant était censé s’appuyer sur son tuteur lorsqu’il était perdu ou troublé. C’était précisément le rôle d’un tuteur.

Lorsque Xie Yi avait interrogé Shi Yue à ce sujet, celui-ci avait confirmé : Les enfants étaient censés pouvoir compter sur l’adulte qui s’occupait d’eux.

Il ne comprenait pas totalement cette idée, mais parler avec Feng Yan lui faisait du bien. Pas forcément pour trouver une solution. Simplement pour parler.

Feng Yan était loin de la secte et de tout ce qui s’y rapportait ; parler avec lui revenait à parler à un mur qui savait écouter.

Et surtout, contrairement à Mingtian, Feng Yan était un humain ordinaire ayant grandi parmi des humains ordinaires.

« Je me sens mal à l’aise », avoua simplement Xie Yi.

Les épais sourcils de Feng Yan se froncèrent. Il retira aussitôt le masque démoniaque du visage de Xie Yi et posa son immense main sur son front.

Le visage rigide de Xie Yi tressaillit légèrement au contact.

« Où ça ? »

« Je ne sais pas », répondit honnêtement Xie Yi, grattant nerveusement ses jambes avec ses ongles. « Ma tête. Mon cerveau ? Mon estomac ? »

L’homme s’immobilisa, puis soupira avant de retirer sa main. « Ah… Ce n’est pas physique, n’est-ce pas ? Ne me fais pas une peur pareille. J’ai cru que tu étais malade. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui t’a mis dans cet état ? »

Sa voix s’était faite incroyablement douce, un peu comme celle de Mingtian parfois.

Xie Yi aimait ce ton. Il était apaisant.

Alors Xie Yi parla.

Il voulait gagner de l’argent afin d’être libre de faire ce qu’il désirait, mais il détestait la sensation d’obéir aux ordres d’un inconnu.

Il voulait écouter Shi Yue, être sage et rester dans la secte, mais il y avait des choses qu’il devait faire, même s’il n’en avait aucune envie, et il ne pouvait pas les ignorer.

Il se sentait perdu, parce qu’il y avait trop de choses qu’il ne comprenait pas et qu’il n’avait aucun moyen d’y échapper.

Il devait affronter toutes ces choses, même sans les comprendre.

Profondément malheureux, Xie Yi continua de racler ses ongles contre ses jambes.

Les choses qu’il ne comprenait pas, il les détestait. Les choses qu’il détestait, il voulait les détruire.

Cette envie montait en lui, accompagnée d’une pensée très simple : S’il le voulait vraiment, avec l’aide de Mingtian, il pourrait détruire une grande partie de ces choses qu’il haïssait et n’aurait plus jamais à s’en préoccuper.

Le cristal rangé dans la poche de sa poitrine commença à devenir brûlant.

Le visage de Xie Yi se déforma.

Je suis malheureux ! Non !

Une main s’abattit soudain sur sa tête, le frappant du tranchant. « Tu es un gamin. Comporte-toi comme un gamin. »

« Hein ? » Surpris par ce coup soudain, Xie Yi se frotta la tête et regarda Feng Yan, qui le fixait sévèrement.

« C’est quoi, ça ? Tu es malheureux parce qu’il y a des choses que tu ne comprends pas ? Eh bien, devine quoi : tout le monde est dans ce cas. »

« Tout… le monde… ? »

« Tu crois que nous sommes différents ? Tu as raison, tu as grandi longtemps sans parents, alors il y a énormément de choses qu’on ne t’a jamais apprises. Mais tu n’es pas le seul. Moi, je ne comprends rien aux cultivateurs. Je ne sais pas comment ils vivent. Je ne connais rien aux divinités. Je ne comprends pas les lois de ce monde. Bon sang, je ne connais même pas une chose aussi insignifiante que la recette du pain de la boulangerie d’en face ! »

Il renifla avec dédain en secouant la tête. « Est-ce que je devrais devenir fou pour autant ? Si je veux savoir quelque chose, alors j’essaie de l’apprendre. Peut-être que je n’y arriverai pas pour une raison ou une autre, mais tant pis. Il est impossible de tout connaître et de tout comprendre dans ce monde. Ne laisse pas ça te pousser dans une impasse. »

« C’est ridicule », gronda Xie Yi avec colère.

Il se leva d’un bond et fixa Feng Yan, les poings serrés. « Alors qu’est-ce qui m’empêchera de faire des erreurs ? Qu’est-ce qui m’empêchera de tout gâcher ? »

Feng Yan se leva lui aussi. Bien que Xie Yi fût sous son apparence adulte, il demeurait plus petit que lui.

En articulant lentement chaque syllabe, il répondit : « Rien. »

Après un bref silence qui laissa Xie Yi complètement désemparé, il poursuivit : « Absolument rien. Il n’existe aucun être humain qui ne fasse jamais d’erreurs. Tu devras apprendre à vivre avec ça, et c’est un processus lent qui ne se termine jamais. Tout ce que tu peux faire, c’est essayer que tes erreurs soient aussi petites que possible… et les réparer lorsque tu le peux. »

Il traversa la pièce jusqu’à une armoire et l’ouvrit. À l’intérieur se trouvaient des bonbons — Feng Yan avait, contre toute attente, un faible pour les sucreries et en gardait toujours quelques-uns.

Il en prit un et le déposa dans la main de Xie Yi.

Le cultivateur resta silencieux, les yeux fixés dessus.

« N’essaie pas d’apprendre tout en une seule journée. Tiens, faisons comme ça : ton maître t’a demandé de te reposer pendant un mois, pas vrai ? Alors contente-toi de faire ça. Je comprends que tu n’abandonneras pas ce travail, et ça me va — parce que c’est ton choix — mais, à part ça… accorde-toi un peu de répit de temps en temps, d’accord ? »

Xie Yi déballa le bonbon et le mit dans sa bouche.

Sucré.

Il acquiesça et retourna près du lit pour récupérer son masque. « D’accord. Merci. »

Feng Yan agita la main avec désinvolture. « Peu importe. Rentre, gamin. Cet endroit est chez toi, mais la secte aussi. Passe une bonne nuit. Tu as l’air épuisé. »

« Mh. Désolé de t’avoir dérangé », murmura Xie Yi avant de s’incliner.

Il resta ainsi un instant, puis se redressa et quitta lentement la pièce.

Feng Yan le suivit du regard, éteignit la lumière et retourna se coucher. Les yeux fermés, il poussa un nouveau soupir.

Puis ses sourcils se froncèrent brusquement. Il rouvrit les yeux et fixa l’obscurité d’un air perplexe. « Attends… mais qu’est-ce que je raconte à un enfant, au juste ? J’aurais dû lui dire d’arrêter ce boulot idiot et dangereux ! La secte ne l’autorise même pas ! Bon sang ! »

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Note de l’auteur :

C’est un fait : à force que Xie Yi continue à faire les choses les plus absurdes, les gens finissent par s’y habituer.

Une grande partie de cette histoire consiste à voir Xie Yi recevoir les conseils de personnes différentes, et j’ai le sentiment que c’est exactement cela, grandir : apprendre et demander de l’aide aux autres.




 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

 

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