La jeune fille laissait pendre ses petits pieds blancs dans l’étang, observant les carpes koï qui nageaient autour d’elle. Sur l’herbe luxuriante, d’un vert éclatant, reposait une petite assiette de pâtisseries, tandis que ses mains tenaient une délicate tasse remplie de thé.
Ses cheveux brun-roux ondulaient doucement sous la brise. Une mélodie s’échappait de ses lèvres, qu’elle fredonnait à voix basse.
« Tu es de bonne humeur ? » demanda une autre voix avec douceur.
Shi Yue s’approcha par le côté, s’arrêtant près d’elle. Les mains croisées derrière le dos, il contempla lui aussi la surface de l’eau.
Ying Hua leva les yeux vers lui.
Shi Yue était un homme profondément bon. La vie ne l’avait pas épargné, et le changement de la couleur de ses cheveux et de ses yeux lors de sa percée au rang de Grand Maître n’avait rien arrangé. Pendant un temps, les gens l’avaient regardé avec étrangeté, mais il avait continué d’avancer.
En tant qu’épée, elle lui était presque inutile. Elle n’était pas une mauvaise arme, certes, mais comparée aux autres, dont les esprits d’épée assistaient leurs maîtres au combat, elle ne pouvait rien faire. Pourtant, il ne l’avait jamais méprisée pour cela ; il l’avait toujours traitée avec une infinie douceur.
Jamais elle ne lui avouerait combien de temps elle avait passé à prier les dieux. À les supplier de lui accorder un moyen de l’aider autrement que par ces rares visions de l’avenir. Qu’elle puisse faire quelque chose pour cet homme qui donnait tant aux autres. Trop fragile pour combattre à ses côtés, elle n’avait jamais pu le soutenir.
Puis cet enfant, Xie Yi, était apparu.
« Je suppose… » Elle ferma les yeux, laissant ses pensées dériver.
Cette sensation persistante que quelque chose allait de travers, qui l’accompagnait depuis des années, avait disparu à l’instant même où Shi Yue avait ramené cet enfant avec lui. Une impression que les choses avaient enfin retrouvé leur juste place.
Et désormais, elle comprenait.
Deux côtés étaient nécessaires, et chacun avait besoin d’être soutenu. Cet enfant avait quelqu’un à ses côtés pour le pousser en avant, loin des ténèbres dont il s’était extrait. Quant à Shi Yue…
Shi Yue n’avait besoin que de temps. Elle devait simplement veiller à ce qu’il ne renonce pas et qu’il demeure patient jusqu’à ce que cet enfant grandisse. C’était le plus beau cadeau qu’elle puisse lui offrir.
« As-tu eu d’autres prophéties récemment ? » demanda-t-il avec précaution, sans parvenir à cacher la curiosité dans sa voix.
La dernière fois, elle lui avait annoncé que Xie Yi ne lui mentirait jamais. Une prophétie aussi intrigante qu’inattendue. Il n’était donc guère surprenant qu’il espérât en entendre davantage.
« Non », répondit-elle calmement.
Ying Hua porta une gorgée de thé à ses lèvres et détourna le regard.
Elle possédait pourtant d’autres images de l’avenir. Elle ne les racontait simplement jamais à Shi Yue.
Pourquoi le ferait-elle ?
Elle voyait un jeune homme d’une beauté saisissante, aux longs cheveux noirs, courir vers un immortel vêtu d’une robe pourpre. Il appelait son nom avec une joie débordante, puis sautait dans ses bras en enfouissant son visage contre son cou.
L’autre homme le réprimandait doucement : « Ah Yi ! »
Avant de lui rendre malgré tout son étreinte avec tendresse.
Le jeune homme relevait ensuite la tête et pressait hardiment ses lèvres contre celles de l’homme en pourpre. Il se reculait aussitôt, le visage écarlate, en riant avec douceur. L’autre poussait un soupir résigné, puis souriait tendrement avant de glisser une main dans le dos du jeune homme aux cheveux noirs, l’attirant un peu plus près pour lui rendre son baiser.
Une scène pareille…
Il était hors de question qu’elle la lui raconte.
Elle n’allait tout de même pas gâcher l’avenir. Ce serait bien plus amusant qu’il le découvre par lui-même.
« Je vois… » murmura Shi Yue, sans poser davantage de questions.
Il continua simplement à contempler l’eau en mouvement devant lui.
Ying Hua ignorait l’histoire qui liait Xie Yi à Mingtian. Elle savait que Mingtian n’était pas une bête spirituelle ordinaire. Elle savait aussi que tous deux étaient infiniment plus proches que de simples connaissances de fraîche date. Elle savait enfin que Xie Yi cachait énormément de choses.
Mais rien de plus.
En revanche, elle savait qu’il était fidèle à son cœur et pur d’une manière extraordinaire. À présent, ses ailes ressemblaient à des ailes récemment guéries : comme si elles avaient été déchirées trop longtemps et qu’il avait oublié comment voler.
Il réapprenait.
Et c’était précisément ce qu’elle aimait tant chez lui.
En cela, il ressemblait à Shi Yue.
Grâce à son don, elle entretenait un lien infime avec le courant invisible qui s’écoulait autour d’eux. Parfois, lorsqu’elle tendait la main, elle parvenait à saisir l’un de ses fils ; le plus souvent, non. Cela dépassait ses capacités, voire son existence même.
Pourtant, elle le sentait.
Le courant s’écoulait librement et harmonieusement, puis un jour il avait ondulé. Depuis cette seule ondulation, elle ne s’était jamais sentie véritablement en paix. Elle était presque imperceptible, mais elle n’avait laissé derrière elle qu’un profond malaise.
Puis quelqu’un avait saisi ce courant trouble, l’avait soulevé, fait tournoyer et noué sur lui-même. Le flot éternel ne s’était même pas interrompu : il avait simplement décrit une boucle avant de poursuivre sa route.
Puis cette boucle s’était détachée.
Une seconde couche, laissant son empreinte dans le courant sans plus en faire partie.
C’était comme respirer de nouveau.
Un souffle presque imperceptible s’échappa de ses lèvres tandis que le courant retrouvait son chemin, effleurant ses oreilles d’un léger chatouillement.
Cette nuit-là, elle adressa une prière supplémentaire aux dieux.
Sans même y penser, Ying Hua tendit la main et plongea un doigt dans l’eau, près de sa jambe. Elle traça doucement une boucle à la surface, puis prolongea le trait un peu plus loin.
« J’ai hâte de voir l’avenir », fredonna-t-elle.
Le plus discret des sourires effleura ses lèvres avant de disparaître, tandis qu’elle reprenait son chant. Une simple mélodie entendue autrefois dans les rues.
« Tu sais vraiment quelque chose, n’est-ce pas ? » demanda Shi Yue avec surprise.
Il la regarda. Si elle gardait le silence, c’était forcément pour une bonne raison, mais il était étonné de découvrir qu’elle lui cachait quelque chose.
Ses yeux brun noisette, limpides comme l’eau, rencontrèrent les siens un bref instant. Puis un sourire fugitif illumina son visage avant de s’évanouir. Elle ouvrit la bouche pour chanter tout en agitant les pieds, faisant clapoter l’eau.
« Grandis, grandis, petite fleur de prunier. Grandis à travers le froid et la neige. Petite branche, ne ploie pas ; petite fleur, ne te brise pas. Accueillons ensemble le soleil du printemps. »
Traduction: Darkia1030
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