Weird disciple - Chapitre 90 - Visiteurs étrangers

 

Shi Yue lui adressa un sourire rassurant. « Pourriez-vous nous conduire à notre salle ? »

« O-Oui… », bégaya-t-elle.

Elle s'inclina puis prit les devants avec nervosité.

Le trajet jusqu'à l'étage n'était pas très long, mais suffisamment pour que bon nombre de femmes remarquent les deux hommes. D'ici peu, elles iraient certainement trouver leur patronne afin de demander à être envoyées dans leur salle. Heureusement, malgré son caractère taquin, Madame Bai ne choisissait jamais les femmes au hasard pour accompagner Shi Yue et ses invités.

Il s'agissait toujours de beautés incomparables, mais surtout de femmes capables de garder le silence et de comprendre un refus. C'étaient des artistes raffinées, destinées à accompagner ses rencontres par la danse et la musique.

« Tu viens souvent ici ? » demanda finalement Tiankong, sa première phrase depuis un bon moment.

Shi Yue acquiesça doucement. « Un bon ami à moi apprécie énormément cet endroit. Quand nous nous retrouvons, c'est généralement ici. »

Shi Yue comptait peu de personnes qu'il considérait réellement comme des amis. Zhi Ruo en était une, mais elle était également un peu comme une fille pour lui : il avait été l'ami de sa mère autrefois.

L'homme dont il parlait était le sixième prince du royaume voisin, ainsi qu'un cultivateur du rang de Maître.

Ils se voyaient rarement en raison du statut de celui-ci, mais Shi Yue appréciait toujours ses visites. La dernière remontait à deux ans, et le prince avait déclaré qu'il viendrait bientôt rencontrer ce fameux petit disciple dont Shi Yue parlait tant.

Xie Yi l'apprécierait.

Huo Cheng était un véritable fou de combat.

Tiankong retomba dans le silence, suivant Shi Yue comme un garde du corps discret. Le contraste avec son comportement précédent était frappant, mais Shi Yue supposa simplement que c'était sa véritable nature. Il semblait parler beaucoup moins avec les personnes qu'il connaissait peu.

La salle où on les conduisit était somptueuse.

Des tentures pendaient du plafond, et une grande partie du sol était recouverte de coussins moelleux permettant de s'asseoir n'importe où, voire de s'allonger confortablement.

Pour des raisons évidentes.

Huo Cheng se jetait toujours directement dans l'amas de coussins avant d'appeler joyeusement quelques jeunes femmes, tandis que Shi Yue faisait preuve de bien plus de retenue.

Il s'avéra cependant que Tiankong était encore plus réservé que lui.

L'homme contempla la pièce pendant une bonne minute avant d'imiter Shi Yue en retirant ses chaussures, puis s'assit un peu plus loin.

Habitué aux lieux, Shi Yue s'adossa tranquillement aux coussins. En revanche, Tiankong demeura parfaitement droit lorsque les jeunes femmes entrèrent.

Elles étaient huit.

Deux jeunes filles apportaient les plats et le vin et resteraient sur le côté pour les servir. Deux autres joueraient du qin (NT : cithare chinoise à sept cordes), tandis qu'une cinquième danserait ou jouerait de la flûte.

Les trois dernières s'empressèrent de rejoindre les deux hommes dans des tenues particulièrement légères.

Une seule d'entre elles — une femme que Shi Yue connaissait déjà — vint s'installer près de lui, restant à la limite de ce qu'il pouvait tolérer. Les deux autres allèrent directement vers Tiankong.

Habituées à ce genre de service, elles n'avaient aucune gêne à caresser ses bras, sa poitrine, voire ses jambes.

Gloussant joyeusement, elles se blottirent contre lui.

« Maître, vous êtes vraiment très bien bâti… », murmurèrent-elles d'une voix enjôleuse.

L'une d'elles commença à faire glisser sa main de manière suggestive le long de sa cuisse.

Shi Yue détourna les yeux.

Après tout, c'était ce genre d'endroit. Si Tiankong souhaitait s'amuser avec ces femmes, il n'interviendrait pas. Les grandes salles communiquaient d'ailleurs avec plusieurs petites chambres où les invités pouvaient se retirer discrètement.

La tête de Tiankong bougea légèrement.

Pour le reste, son corps demeura parfaitement immobile.

Comme il ne les repoussait pas, les jeunes femmes se montrèrent plus audacieuses.

« Maître, c'est votre première visite ? Je suis certaine que vous allez beaucoup apprécier. »

« Maître, laissez-moi vous nourrir ! »

La musique s'éleva lentement en arrière-plan, une mélodie envoûtante interprétée ensemble par les trois musiciennes.

La plus grande et la plus mûre des deux jeunes femmes prit un raisin épluché et le porta devant les lèvres de Tiankong. Elle était à moitié assise sur ses genoux.

Pendant ce temps, l'autre caressait affectueusement son bras.

La nuque de Shi Yue se crispa.

Il tourna vivement les yeux vers Tiankong, ayant perçu un changement d'atmosphère presque imperceptible.

Il vit ses lèvres se serrer, puis s'entrouvrir pour laisser échapper un mot si faible qu'il était presque inaudible. « Répugnant. »

Les jeunes femmes étaient de véritables professionnelles.

Elles réagirent instantanément.

Comprenant immédiatement le mécontentement de leur invité, ne serait-ce qu'à travers ce seul mot, elles reculèrent presque d'un bond. Leurs visages conservaient leurs sourires doux et séduisants, mais la distance entre leurs corps était désormais évidente.

« Il semblerait que Maître ne soit pas d'humeur », soupira tristement l'une d'elles avant de mettre le raisin dans sa propre bouche.

« Quel dommage », renchérit l'autre avec un soupir tout aussi mélancolique.

Puis elles éclatèrent de rire, se relevèrent et rejoignirent les trois musiciennes. « Mes sœurs, laissez-nous vous accompagner. »

Elles disparurent un instant derrière un paravent avant de revenir avec d'autres instruments de musique.

La transition fut si naturelle qu'elle n'en devint pas le moins du monde embarrassante. Elles avaient l'habitude des clients difficiles.

En revanche, le cœur de Shi Yue se serra.

Le visage de Tiankong était redevenu parfaitement impassible, sa posture n'avait pas changé d'un pouce…

Mais sa main gauche s'était crispée sur son bras droit dénudé, y traçant lentement des sillons sanglants avec ses ongles.

Shi Yue fronça les sourcils et se tourna vers la jeune femme restée près de lui. « Pourriez-vous nous apporter une serviette propre ainsi que de l'alcool pour désinfecter ? »

« Bien sûr. » Elle se leva aussitôt.

Shi Yue se rapprocha légèrement de Tiankong et parla à voix basse. « Je suis désolé. Est-ce que tu n'aimes pas cet endroit ? Tu ne t'y étais pourtant pas opposé lorsque je l'ai proposé. Je pensais que tu t'y sentirais à l'aise. »

Tiankong tourna la tête vers lui. Ses traits s'adoucirent, laissant apparaître une expression moins froide. « J'aime la musique. »

« Mais tu n'aimes pas qu'on te touche », répondit franchement Shi Yue. « Pourquoi ne leur as-tu rien dit immédiatement ? Il n'y a aucune raison de les laisser t'approcher si cela te fait réagir ainsi. »

L'homme ne répondit pas.

La jeune femme revint rapidement, remit la serviette et l'alcool à Shi Yue, puis resta prudemment à distance de Tiankong.

Un cultivateur était normalement capable de soigner une blessure aussi superficielle lui-même, soit grâce aux pilules qu'ils portaient presque tous sur eux, soit en utilisant son énergie spirituelle s'il possédait des connaissances médicales.

Mais ce n'était pas la véritable question.

Shi Yue avait simplement demandé des objets ordinaires.

Il voulait surtout donner l'apparence de nettoyer la blessure.

Tiankong sembla visiblement aller mieux une fois que Shi Yue eut passé le linge imbibé d'alcool sur son bras. Malgré tout, il jeta un regard plein de déplaisir à ses vêtements.

D'une manière ou d'une autre, Shi Yue savait qu'ils finiraient brûlés dès que Tiankong aurait une autre tenue sous la main.

« Est-ce que tu n'aimes pas que les gens te touchent ? » demanda Shi Yue afin de s'en assurer.

Tiankong n'avait pas semblé mal à l'aise lorsqu'ils avaient traversé la foule, mais il valait mieux comprendre précisément où se situait le problème afin de l'éviter.

« Non, cela ne me dérange pas », répondit-il en secouant la tête.

Comme pour le prouver, il tendit directement le linge à la jeune femme qui attendait derrière lui.

Elle demeura un instant stupéfaite avant de sourire et de le reprendre.

« C'est simplement… ce regard que je n'aime pas. »

Shi Yue laissa échapper un léger son de compréhension.

Les jeunes femmes de cet établissement n'approchaient pas les clients uniquement parce que c'était leur travail, mais elles ne le faisaient pas davantage par véritable intérêt.

C'était un échange profitable aux deux parties : les hommes venaient chercher un moment de plaisir, et les femmes également. Pour elles, c'était simplement une agréable occasion de passer du temps avec quelqu'un de beau correspondant à leurs goûts.

Pour le dire élégamment, il n'y avait pas vraiment de sentiments.

Pour le dire plus crûment, elles traitaient les invités avec lesquels elles souhaitaient coucher comme de jolies poupées bien pratiques, tout comme la plupart des hommes traitaient souvent les femmes.

Il existait une différence très nette entre le regard de quelqu'un mû par le désir né d'un sentiment amoureux, celui né d'une simple attirance physique…

Et le regard de quelqu'un qui convoitait votre corps comme celui d'une belle poupée.

Shi Yue n'aimait pas beaucoup ce genre de regard non plus, mais Tiankong venait clairement de lui faire comprendre qu'il ne le supportait absolument pas.

Voilà pourquoi il n'avait pas repoussé la jeune femme derrière lui, qui ne nourrissait aucun intérêt particulier à son égard, alors qu'il avait rejeté avec tant de froideur les deux autres. Peut-être faisait-il partie de ces personnes loyales qui refusaient tout contact physique dépourvu de lien affectif.

« Je comprends. Dans ce cas, il n'est pas nécessaire que vous vous approchiez davantage. Nous sommes ici pour apprécier les arts », déclara Shi Yue en se tournant vers la jeune femme derrière lui.

Elle s'inclina discrètement.

Après cela, l'atmosphère aurait pu devenir bien plus détendue…

Si seulement…

« Shi Yue ! »

… quelqu'un…

« Toi… »

… n'était pas entré en trombe…

« … tu oses… »

… pour tout gâcher.

« … venir t'amuser ici sans moi ! » déclara une voix théâtrale en ouvrant la porte d'un grand fracas.

Tiankong sursauta, stupéfait, et fixa l'homme qui venait de faire une entrée aussi spectaculaire.

 

Traduction: Darkia1030