Panguan - Extra 6 - Songyun

 

Wen Shi dormit jusqu’à ce que le soleil soit déjà haut dans le ciel.

C’était étrange. Au cours de sa longue existence, il n’avait jamais connu, durant les neuf cents premières années, le plaisir de « bien dormir » et encore moins celui de passer une nuit sans rêve jusqu’au lever du jour. Pourtant, ces deux dernières années, il lui arrivait souvent d’ouvrir les yeux alors que la lumière du jour inondait déjà les lieux, comme s’il rattrapait d’un seul coup tout le sommeil dont il avait été privé autrefois.

Autrefois, son sommeil avait toujours été léger. Au moindre bruit, même si le vent ne faisait qu’entrouvrir doucement une fenêtre, il ouvrait brusquement les yeux.

À présent, lorsqu’il se réveillait en découvrant qu’il avait la tête posée sur les jambes de Chen Budao ou qu’il s’était affalé sur la moitié de son épaule, il ne se souvenait même plus comment il avait fini par dormir dans cette position.

Au début, Wen Shi avait encore un peu de mal à garder contenance. Dès qu’il se réveillait, il se redressait, dans l’intention de dissimuler le fait qu’il avait fait la grasse matinée derrière une expression calme et indifférente.

Il avait fallu plus d’un an à Chen Budao pour l’habituer à manifester les premiers signes d’une insouciance presque sans retenue.

Désormais, au moins, il ne se dépêchait plus de se lever dès qu’il ouvrait les yeux. Parfois, lorsqu’il était vraiment accablé de sommeil, il se retournait, se protégeait de la lumière avec son coude et restait encore un moment à somnoler.

Il attendait ainsi jusqu’à ce que Chen Budao vienne effleurer son menton du creux d’un doigt et lui demande : « Est-ce que tu fais des caprices ou est-ce que tu essaies de me jouer un tour ? »

Ce n’était qu’alors qu’il répondait d’un son indistinct avant de se redresser en prenant appui sur ses bras.

Comme à présent.

Wen Shi se contenta de grogner doucement, puis sentit que sa gorge était particulièrement enrouée. Sans un mot, il prit le thé que l’on avait laissé refroidir sur la table et, tout en buvant, baissa les yeux pour s’examiner.

Il n’avait sur lui qu’une robe d’intérieur, qui ne lui appartenait même pas. Elle pendait lâchement sur son corps et s’ouvrait jusqu’à la taille. Autant dire qu’elle ne dissimulait pas grand-chose ; au contraire, elle laissait apparaître de nombreuses… marques.

Il devait probablement y en avoir aussi sur son cou. Or, aujourd’hui, c’était précisément le solstice d’hiver et, selon la tradition, il devait partager un repas avec plusieurs de ses condisciples.

Tout en effleurant le côté de son cou, Wen Shi se mit à remonter mentalement le fil des événements. Au départ, hier soir, il avait pourtant prévu de se battre. Alors, comment se faisait-il qu’il s’était retrouvé sans vêtements ?

Tandis qu’il réfléchissait à la question, Chen Budao tendit la main et récupéra la tasse qu’il venait de vider. Il saisit ensuite la théière pour la remplir de nouveau et répondit avec un sérieux parfaitement feint : « Parce que tu portais du noir hier. C’était trop austère, alors je l’ai enlevé pour que tu sois plus agréable à regarder. »

Wen Shi : « … »

Foutaises.

Il n’y avait que cet homme pour débiter un prétexte aussi absurde sans même ciller.

Tout en buvant sa deuxième tasse pour apaiser sa gorge, il marmonna : « Comme si je me souciais de ton avis. »

Il reçut aussitôt une petite pincée sur la joue.

Wen Shi : « ? »

Après tout, il était tout de même un ancêtre de l’art des marionnettes et sa réputation était redoutable. Dans ce monde, ceux qui osaient lui pincer la joue…

Bon. Celui-là, effectivement, osait.

Chen Budao poussa la porte et sortit. Il appela Lao Mao ainsi que Da Zhao et Xiao Zhao pour leur donner quelques instructions. Sa voix, calme et posée, lui parvenait faiblement de l’extérieur. N’importe qui aurait pu entendre que le grand maître fondateur était de fort bonne humeur aujourd’hui.

Wen Shi se versa une troisième tasse de thé froid et l'avala d’un trait. Ce ne fut qu’après s’être assuré que sa gorge était moins enrouée qu’il se dirigea vers l’autre côté de la pièce et ouvrit la porte de l’armoire.

À l’intérieur, de nombreuses robes étaient soigneusement empilées les unes sur les autres. Il avait déjà tendu la main vers celle qui était bleue et blanche lorsqu’il la retira inexplicablement.

Un bon moment s’écoula. À l’extérieur, Chen Budao avait déjà terminé de donner toutes ses instructions et Da Zhao et Xiao Zhao s’apprêtaient à descendre de la montagne lorsqu’un grincement retentit soudain derrière la porte entrouverte.

Chen Budao, qui s’appuyait contre un arbre, tourna la tête. Il vit alors un certain maître des marionnettes sortir après avoir pris soin de sa mise.

Ses longs cheveux étaient attachés avec une rigueur irréprochable, son col remontait jusqu’à son cou et ses lèvres pincées paraissaient fines et froides sous la lumière du soleil…

En somme, tout chez lui était à peu près comme d’habitude.

À une seule différence près : ses vêtements étaient noirs.

Chen Budao haussa un sourcil.

« Tiens ? Pourquoi s’est-il soudain mis à porter du noir ? » Da Zhao et Xiao Zhao, qui auraient dû être déjà parties, s’arrêtèrent net et tendirent curieusement la tête.

Elles n’avaient pas entendu ce que Chen Budao avait dit dans la chambre. Naturellement, elles ne pouvaient donc pas comprendre ce qui s’était passé.

Cela dit, Chen Budao n’avait de toute façon pas l’intention de les laisser mener leur enquête.

Il se retourna et indiqua du menton le sentier de pierre qui serpentait dans la montagne, avant de leur dire : « Descendez donc. »

Quoi qu’il en soit, lorsque tous les membres de la secte se réunirent enfin véritablement autour de la même table, le crépuscule approchait déjà.

Lao Mao avait préparé un grand ragoût généreusement assaisonné, tandis que Da Zhao et Xiao Zhao avaient également fait cuire des tangyuan, d’un blanc immaculé. (NT : boulettes de riz gluant, traditionnellement consommées lors de certaines fêtes pour symboliser les retrouvailles)

Les livres anciens disaient que le solstice d’hiver était également appelé Lüchang (NT : litt. « marcher vers la croissance », une appellation associée au renouveau et à l’allongement progressif des jours) et qu’il marquait le commencement de toutes choses. Si l’on partageait un repas copieux où chacun était réuni, cela symbolisait une longue vie de bonheur et de retrouvailles familiales.

À vrai dire, c’était la première fois que tous les habitants de la montagne Songyun se retrouvaient véritablement ensemble pour célébrer le solstice d’hiver.

Même autrefois, lorsque Zhuang Ye et les autres n’avaient pas encore atteint leur majorité et n’étaient pas descendus de la montagne, ils n’avaient jamais été réunis aussi complètement qu’aujourd’hui.

À cette époque, Chen Budao ne prenait jamais part à ces rassemblements. Il savait que, tant que leur maître resterait assis à leurs côtés, ses quelques disciples se sentiraient forcément contraints et ne pourraient pas profiter pleinement du moment.

Heureusement, le solstice d’hiver revenait chaque année. Ils avaient manqué d’innombrables occasions par le passé, mais ils avaient tout de même fini par célébrer celle-ci.

On pouvait considérer cela comme une forme de récompense du karma pour les bonnes actions passées.

Peut-être était-ce la chaleur du bouillon qui leur réchauffait la gorge, ou peut-être le thé et le vin qu’ils avaient déjà bus à trois reprises…

Zhong Si fut le premier à pencher de travers. D’une main, il prit appui sur le sol, tandis que de l’autre, il tenait une coupe en porcelaine céladon. Il resta un moment perdu dans ses pensées au milieu des volutes de vapeur blanche, puis déclara soudain : « Maître, je me souviens de l’époque où je venais tout juste d’arriver sur la montagne. Le grand incendie du mont Taiyin… »

Chen Budao lui répondit : « Il a brûlé pendant treize jours. »

Cette année-là, un incendie de forêt s’était soudainement déclaré dans la région du mont Taiyin et avait fait rage pendant treize jours entiers. La plupart des habitants au pied de la montagne avaient péri dans la mer de flammes ; les survivants étaient devenus des réfugiés. Zhong Si était le plus jeune d’entre eux : il n’avait même pas quatre ans.

À vrai dire, il ne se souvenait plus de ce qui s’était passé avant ou après. Il se rappelait seulement que quelqu’un l’avait conduit au pied d’une autre montagne et lui avait dit : « Suis les marches de pierre jusqu’en haut. Tu pourras ainsi rester en vie. »

« Maître, vous vous en souvenez vraiment ? » demanda Zhong Si, quelque peu surpris.

« Maintenant que tu en parles, cela me revient » répondit Chen Budao.

Il disait toujours cela, mais Wen Shi savait qu’il s’en souvenait bel et bien.

Chen Budao n’aimait pas retenir les choses en mémoire. Pourtant, dès qu’on évoquait des événements remontant à un passé lointain, il trouvait toujours quelque chose à ajouter. On aurait dit qu’il lui suffisait d’y jeter un bref coup d’œil pour que tout s’imprime dans son esprit.

Zhuang Ye était né à Qiantang. À l’âge de trois ans, comme sa grave maladie ne guérissait pas, on l’avait abandonné près du pont Guantang. Lorsqu’il était arrivé sur la montagne, il était si maigre et décharné qu’il ressemblait à un petit singe. Il avait beau manger, il ne prenait pas de poids. Il avait fallu deux années entières pour qu’il commence à ressembler à un enfant de son âge.

Bu Ning était originaire de Qingzhou. Il n’était pas issu d’un milieu particulièrement défavorisé, mais il avait été accablé par le don spirituel dont il était naturellement pourvu. Certains affirmaient qu’il était atteint d’une folie héritée du ventre de sa mère ; d’autres prétendaient qu’en grandissant, il était voué à sombrer dans la démence. Il était arrivé sur la montagne à la fin du printemps. Lorsqu’il avait aperçu les oiseaux s’élevant en plein ciel au-dessus des montagnes, une lueur s’était allumée dans ses yeux.

Zhong Si avait été amené par des réfugiés. À cette époque, Chen Budao se trouvait sur le mont Taiyin, où il s’occupait des esprits des défunts de toute la montagne. Par un malheureux hasard, ils s’étaient manqués. Sans un bûcheron qui venait régulièrement dans les montagnes et avait pris soin de l’enfant pendant deux jours, ce disciple n’aurait peut-être jamais existé.

Quant à Wen Shi, il était le plus jeune. Chen Budao l’avait ramené d’un champ de cadavres et de sang, puis l’avait élevé au pied de la montagne pendant un an.

Le jour où Wen Shi était monté sur la montagne était le seizième jour du onzième mois lunaire. Chen Budao faisait chauffer du vin sur un brasero dont les flammes rougeoyaient, tandis qu’à l’extérieur, le givre et la neige enveloppaient les pins de la montagne.

*

En réalité, Chen Budao se souvenait de tout.

Simplement, à l’époque, il avait accompli chacune de ces choses au gré des circonstances et du destin, sans jamais imaginer que ses quelques disciples l’accompagneraient si longtemps sur cette longue route.

Lorsque Lao Mao éteignit le feu du brasero, la neige, qui était tombée un moment, venait tout juste de cesser. La lune se dessinait à peine dans le ciel, diffusant une lueur voilée semblable à de la brume.

Les maîtres et disciples qui s’étaient réunis autour de la table se levèrent, rajustèrent leurs robes et sortirent les uns après les autres.

Le solstice d’hiver était une période de grand froid, mais aussi une fête importante consacrée aux rites sacrificiels. Cette nuit-là, aucun d’entre eux n’aurait de temps à perdre.

Wen Shi suivit Chen Budao et franchit le seuil. Il leva les yeux et promena son regard sur toute la montagne Songyun. Tout était paisible et silencieux, mais il lui sembla qu’il manquait quelque chose.

Il resta interdit un instant, puis se souvint soudain.

Autrefois, les nuits du solstice d’hiver n’étaient pas aussi paisibles. Les villes et les villages au pied de la montagne Songyun faisaient s’élever des centaines de lanternes célestes. Les volutes d’encens des cérémonies funéraires montaient longuement dans le ciel et ne se transformaient en brume qu’en atteignant le milieu de la montagne. Ainsi, toute la montagne était imprégnée de l’animation chaleureuse du monde des hommes.

À présent, ces villages avaient depuis longtemps disparu sans laisser de traces, et plus personne ne lançait de lanternes célestes au pied de la montagne.

Wen Shi demeura songeur quelques instants, puis remua soudain les doigts.

De fins fils de marionnette se déployèrent silencieusement dans la nuit. L’instant suivant, des flammes illusoires d’un jaune éclatant apparurent de part et d’autre du sentier de montagne. Elles s’allumèrent depuis le pied de la montagne jusqu’à son sommet. Au premier regard, on aurait dit les lanternes qui illuminaient jadis toute la montagne, mille ans auparavant.

Chen Budao se retourna vers lui et lui adressa un sourire.

Puis le groupe s’engagea sur le sentier de pierre, guidé par les lumières.

Comme ils l’avaient fait chaque jour par le passé, ils traversèrent les sentiers sous le souffle des pins, descendirent la montagne, puis partirent chacun de leur côté. Ils se fondirent dans la foule pour retourner à leurs occupations habituelles, celles auxquelles ils se consacraient depuis si longtemps.

Le Daeng aux ailes dorées poussa un cri clair et pénétrant, puis disparut derrière les nuages.

Da Zhao et Xiao Zhao se changèrent en deux silhouettes blanches et s’élancèrent dans le tumulte de la forêt.

Seules les flammes, semblables à des lanternes célestes, demeurèrent paisiblement suspendues au-dessus de toute la montagne, éclairant le chemin du retour.

De nos jours, rares étaient ceux qui le savaient encore…

À l’origine, les villes et les villages situés au pied de la montagne Songyun ne lançaient pas de lanternes à l’occasion du solstice d’hiver. Cette coutume n’avait existé que pendant un peu plus d’un siècle.

Si quelqu’un parvenait à retrouver les plus anciennes chroniques villageoises, il pourrait peut-être encore y découvrir quelques traces de cette histoire. On y racontait que ces lanternes célestes étaient en réalité destinées aux habitants de la montagne, en mémoire d’un événement survenu plus d’un siècle auparavant : l’arrivée d’un immortel sur cette montagne sans nom.

Il avait fait ériger une stèle au pied de la montagne et établi sa demeure au sommet.

À partir de ce jour-là, la montagne sans nom avait reçu un nom.

Une telle montagne existait bel et bien dans ce monde.

Le vent et la neige soufflaient souvent à son sommet; dans un creux de ses flancs se trouvait une source spirituelle. Les vents puissants traversaient les forêts, dont le bruissement résonnait à cent li à la ronde.

Un immortel de passage lui avait donné un nom : Songyun. (NT : Nuage de pins)

Le pin représentait l’âme de la montagne ; il accueillait la chaleur et repoussait le froid.

Les nuages représentaient la multitude ; les êtres vivants étaient aussi innombrables que les flots d’une mer.



( Fin de la version en ligne du roman)

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Note de l’auteur :

Cette histoire s’arrête ici. Tout ce que je voulais dire est dans ce roman. J’espère que certaines personnes y trouveront du réconfort et que d’autres l’apprécieront.

À la prochaine, je vous aime tous~

 

Traduction: Darkia1030

Check: Hent-du

 

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