Le solstice d’hiver était une journée importante pour les habitants du mont Songyun.

Lao Mao s’affairait dans la cuisine depuis avant l’aube et, lorsque Zhou Xu suivit les effluves jusqu’à l’intérieur, cinq sortes de farces différentes étaient déjà disposées sur le plan de travail.

« Waouh, quel festin ! Pourquoi autant de variétés ? » demanda-t-il en soulevant chaque couvercle pour jeter un coup d’œil curieux.

« Il y a beaucoup de monde, et chacun a ses préférences », répondirent Da Zhao et Xiao Zhao en comptant sur leurs doigts.

« Lao Mao mange de tout avec plaisir. »

« Mais Bu Ning et Xia Qiao préfèrent les farces végétariennes aux trois ingrédients frais. »

« Zhong Si et Zhuang Ye ont besoin de viande. »

« Nous deux, nous préférons la viande seule. »

Zhou Xu fut surpris. « De la viande seule ? Ce n’est pas trop lourd sans légumes ? »

Da Zhao et Xiao Zhao répliquèrent : « Tu crois que les tigres trouvent la viande trop lourde à manger ? »

Zhou Xu resta sans voix. Puis il ajouta : « Ah, c’est vrai, pardon. »

« Mais cela ne fait que trois sortes. »

« Et les deux autres ? Tu les as oubliés ? »

Zhou Xu pensa à Wen Shi et à Chen Budao. « Je sais que l’ancêtre Wen Shi aime boire du cola glacé, mais je n’ai jamais remarqué de préférence alimentaire particulière chez lui. Quant à l’ancêtre fondateur, mange-t-il seulement ? »

« Comment pourrait-il ne pas avoir de préférences ? Bien sûr qu’il en a », répondirent Da Zhao et Xiao Zhao. « Wen Shi aime qu’on ajoute des châtaignes d’eau à la farce, pour leur croquant rafraîchissant. Quant au patron… eh bien, le patron… »

Les deux jeunes femmes hésitèrent. Lao Mao, qui pétrissait la pâte, ajouta d’un ton détaché : « Ses goûts ont toujours été assez délicats. Il faut préparer sa farce à part, avec un assaisonnement distinct. »

Zhou Xu fut stupéfait. « Toujours ? Vous savez comment était l’ancêtre fondateur lorsqu’il était enfant ? »

Lao Mao s’interrompit à son tour. « Ai-je dit “toujours” ? »

« Oui, c’est ce que tu as dit. »

« Un lapsus, rien qu’un lapsus », marmonna Lao Mao. « Comment une marionnette comme moi pourrait-elle connaître ce genre de choses ? Quoi qu’il en soit, ses goûts sont délicats. »

La villa de la famille Shen resta en pleine effervescence jusqu’à midi. Bu Ning et les autres arrivèrent alors les uns après les autres et aidèrent à porter les plats jusqu’à la table.

Cependant, seul Wen Shi descendit de la montagne.

Zhong Si jeta un coup d’œil derrière lui. « Où est le maître ? »

Wen Shi tira une chaise et s’assit. « Il n’a pas pu venir. »

« Pourquoi ? »

« Il a triché aux échecs, alors je l’ai ligoté. »

« … »

Lao Mao était justement en train de servir le plat de raviolis à l’assaisonnement léger lorsque sa main trembla, manquant de peu d’en éclabousser le visage de Zhou Xu. « Ligoté… Comment ??? »

Wen Shi leva les yeux vers lui.

Lao Mao changea aussitôt d’expression, posa le plat sur la table et leva le pouce. « Bien joué. »

Mais…

Lao Mao songea en lui-même : En plus de mille ans, tu l’as pris en embuscade un nombre incalculable de fois, mais à chaque fois, c’est toi qui finissais ligoté bien proprement, avec un joli nœud.

Wen Shi savait naturellement ce qu’il pensait. « Je l’ai d’abord assommé avant de le ligoter. »

Da Zhao cligna des yeux et murmura : « Ils ont vraiment une rancune tenace. »

Xiao Zhao ajouta : « Il a dû tricher de manière particulièrement éhontée. »

En effet, les taquineries étaient allées trop loin. Depuis la veille au soir, Chen Budao ne cessait de convaincre Wen Shi de jouer aux échecs avec lui, avec des enjeux à la clé. Wen Shi, qui n’avait jamais été doué aux échecs, s’était laissé entraîner dans douze parties consécutives. Il avait joué sérieusement à chaque fois et avait perdu chacune d’elles.

À la fin, le perdant exaspéré bouillonnait de colère et avait fini par recourir à des mesures radicales : il avait scellé Chen Budao au sommet de la montagne avant de descendre prendre son repas.

Personne n’osa demander davantage de détails et tous se concentrèrent discrètement sur leurs raviolis.

Seules Da Zhao et Xiao Zhao, dévorées par la curiosité, chuchotaient pour savoir si leur patron était réellement inconscient ou s’il faisait simplement semblant.

Bien entendu, il faisait seulement semblant.

Chen Budao remua légèrement les doigts. Les fils de marionnette qui l’entravaient se détendirent et retombèrent. Il ouvrit les yeux et découvrit que la pièce s’était transformée en un paysage hivernal, recouvert de glace et de neige.

Il était allongé dans la neige, entouré d’un cercle de bonshommes de neige hauts d’environ une demi-personne, au nombre de sept ou huit. Des pièces d’échecs noires avaient été enfoncées dans leurs visages pour leur servir d’yeux. Elles le fixaient de leur regard sombre et immobile.

On aurait dit une veillée funèbre, d’une étrangeté inquiétante.

Chen Budao laissa échapper un petit rire. « Quelle nouvelle ruse est-ce donc là ? »

Il épousseta la neige qui le recouvrait et, au lieu de dissiper immédiatement cette illusion glaciale, fit quelques pas pieds nus dans la neige jusqu’à trouver un bureau, un porte-pinceaux et une pierre à encre.

Il choisit un pinceau, le trempa dans l’encre, puis retourna auprès des bonshommes de neige qui « veillaient » sur lui. Son regard s’arrêta sur celui qui était le plus étroitement lié à Wen Shi. Il se pencha et écrivit sur sa surface enneigée.

Wen Shi mangeait tranquillement ses raviolis lorsqu’il entendit Zhou Xu, assis à côté de lui, pousser une petite exclamation.

« Ancêtre… », dit Zhou Xu avec hésitation.

Wen Shi leva les yeux, perplexe. « Qu’y a-t-il ? »

« Votre cou… »

À peine Zhou Xu eut-il prononcé ces mots que Wen Shi sentit une légère démangeaison sur son cou, comme si une plume ou quelque chose de semblable effleurait doucement sa peau. Il porta la main à son cou, mais ne trouva rien.

Zhou Xu chercha un miroir du regard, mais n’en trouvant aucun, prit simplement une photo avec son téléphone et la montra à Wen Shi.

Sur l’image, une ligne de petits caractères était apparue sur le cou de Wen Shi : « Ton intelligence n’a pas progressé, mais ton caractère a certainement progressé… en mal. »

L’écriture était d’une élégance singulière et immédiatement reconnaissable.

Qui cela pouvait-il être, sinon Chen Budao !

Et ce n’était pas tout. Zhou Xu s’exclama : « Il y en a encore ! Il continue d’écrire ! »

Au même instant, la sensation d’un pinceau traçant des caractères sur sa peau devint indéniable. L’expression de l’ancêtre Wen Shi changea radicalement.

Zhou Xu poursuivit son commentaire en direct, lisant les nouveaux mots qui venaient de s’ajouter : « Que dirais-tu de ceci ? Si tu te comportes bien, je te laisserai jouer les trois premiers coups la prochaine fois. »

Zhou Xu resta sans voix.

Après avoir lu cette phrase, il décida qu’il valait mieux préserver sa propre sécurité. Il se tut discrètement et baissa la tête pour manger ses raviolis.

*

Lorsque Lao Mao revint avec deux nouveaux plats de raviolis, il remarqua qu’une personne manquait à table.

« Où est passé cet ancêtre ? » demanda-t-il en désignant la place vide de Wen Shi.

Tout le monde toussota légèrement. Xia Qiao répondit : « Il est retourné à la montagne. »

Lao Mao demanda : « Pour quoi faire ? »

« Eh bien… »

Peut-être était-il retourné bien se comporter tout en laissant rayonner son intention meurtrière.

Après tout, il avait emporté avec lui les raviolis spécialement préparés pour Chen Budao, dont l’assaisonnement était particulièrement léger.

Lao Mao claqua la langue. « Il a à peine mangé ses propres raviolis. »

Xia Qiao répondit : « Il les mangera au dîner. »

Lao Mao calcula silencieusement la date, puis marmonna pour lui-même : Aujourd’hui, c’est le solstice d’hiver. Demain commencera le douzième mois lunaire.

Au dîner ? Ce sera plutôt après-demain.

 

Traduction: Darkia1030

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