Il y avait des choses que la famille Zhu garderait à jamais secrètes, des secrets qu’elle protégerait au péril de sa vie.
Enfant, Yao Ming avait été très attaché à son oncle. Celui-ci était un cultivateur et représentait son idole absolue. Il voulait devenir comme lui en grandissant : puissant et inflexible. On aurait presque pu dire que son oncle tenait davantage lieu de père que son propre père, et que cet attachement était réciproque. Son oncle lui donnait toute l’affection qu’il pouvait désirer, et Yao Ming la lui rendait pleinement.
Lorsque son oncle disparut pendant plusieurs années à la suite d’une opération de soumission d’une bête démoniaque, toute la famille fut dévastée. Même Yao Ming, qui ne pouvait pas faire grand-chose, harcelait sans cesse les serviteurs pour obtenir la moindre nouvelle éventuelle.
Ils ne s’attendaient pas à le voir revenir, mais lorsqu’il reparut, très peu de personnes furent mises au courant.
En tant que neveu préféré de son oncle, Yao Ming fut entraîné dans cette affaire.
Il se souvenait parfaitement du malaise qu’il avait ressenti en découvrant le garçon qui était censé être son cousin. Ce n’était pas à cause de ses yeux d’un rouge étrangement cramoisi, mais de l’aura qu’il dégageait. Le garçon était effrayant et Yao Ming ne l’aimait pas, mais, pour faire plaisir à son oncle, il avait fait de son mieux pour s’entendre avec cet enfant inquiétant et avec cette épouse insaisissable que son oncle avait ramenée à la maison.
Jusqu’à ce jour-là.
Il n’appréciait pas son serviteur, mais celui-ci restait malgré tout à son service. Aussi avait-il demandé à sa famille de l’aider à le rechercher lorsqu’il sembla s’être volatilisé.
Ils le retrouvèrent.
Ils auraient préféré ne jamais le retrouver.
La vision de ce jeune garçon, qui n’avait pas encore atteint la quinzaine, en train de broyer joyeusement entre ses dents déformées le bras du serviteur avait donné la nausée au jeune Yao Ming.
Les yeux vides de l’homme étaient tournés vers la porte, son visage figé dans l’horreur. Sous sa tête, il n’y avait plus rien, jusqu’à ses jambes séparées du corps, qui gisaient un peu plus loin.
L’enfant couvert de sang continua de manger sans prêter la moindre attention aux intrus, tandis que la femme lui caressait la tête.
L’oncle de Yao Ming sortit de côté et leur barra le passage.
« Je suis désolé que vous ayez eu à voir cela », dit-il en riant, comme si ce n’était rien. Il tapota la tête de Yao Ming, poisseuse de sang et imprégnée d’une odeur nauséabonde. Le jeune enfant ne put que lever les yeux vers son oncle, qui souriait d’une manière si étrange, comme si aucun monstre cannibale ne se tenait derrière lui.
Le grand-père de Yao Ming pâlit. « Tu… Tu as épousé une bête démoniaque ! »
Yao Ming ne comprit pleinement la vérité que des années plus tard.
Les êtres humains ne pouvaient pas supporter d’avoir des relations sexuelles avec des bêtes démoniaques humanoïdes en raison de la différence entre leurs énergies, mais les cultivateurs démoniaques en étaient capables. Que son oncle eût emprunté la voie de la cultivation démoniaque pour survivre ne lui semblait pas mauvais en soi. Ce qui avait suivi, en revanche, était une tout autre affaire.
Le rejeton né de leur union était un monstre. Inhumain et violent, il se nourrissait de chair humaine.
Pourtant, ces créatures savaient parfaitement dissimuler leur véritable nature.
Le garçon pleurait à fendre le cœur tandis que sa mère et son père gisaient morts à ses pieds, le Grand Maître de la famille Zhu le tenant par le col. Avec le visage le plus innocent du monde, il supplia et promit de ne plus recommencer, avant de tenter, une seconde plus tard, de mordre la gorge de l’homme.
Yao Ming fut enfermé pendant une semaine afin de s’assurer qu’il comprenait bien qu’il ne devait jamais révéler quoi que ce soit de cette affaire.
Les rejetons démoniaques constituaient un secret honteux, soigneusement dissimulé. Il n’était même pas censé savoir qu’ils existaient.
Si la vérité venait à être révélée, toute sa famille serait exterminée par mesure de précaution.
Yao Ming garda le silence.
Depuis la disparition de son oncle lors de cette opération de soumission, des années auparavant, il ne l’avait plus jamais revu…
Il ne savait rien de ce qui était arrivé à son oncle, qui avait vécu seul toute sa vie…
Il ne se souvenait tout simplement plus de tout cela. Son oncle était mort, son oncle bien-aimé, cet homme extraordinaire qui faisait la fierté de leur famille et qui était son idole.
Puis, au sein de la secte, cet enfant apparut.
Vivant, avec un noyau fissuré, ce qui aurait dû être impossible. Innocent et singulier, avec ses yeux rouges.
Cela pouvait être une coïncidence, se répétait-il. Les rejetons démoniaques étaient rares. Il détestait ce garçon parce qu’il était le disciple de Shi Yue, mais il pouvait facilement lui apprendre à rester à sa place. Ils étaient condisciples. Tout allait bien. Ce n’était rien de plus qu’un garçon insolent, un peu trop arrogant compte tenu de son statut. Rien de grave.
Mais alors, il le vit se battre.
Il était impossible qu’un vaurien des rues se batte de cette manière, et les soupçons l’assaillirent de nouveau.
Ces regards que le garçon lui lançait lorsque Shi Yue n’était pas là… Ce n’étaient pas ceux d’un enfant. Ni ceux d’un être humain. Il ne manifestait pas la moindre émotion face à la bête morte qui se trouvait devant lui.
C’était trop anormal.
Yao Ming ne savait pas si c’était la peur qui l’envahissait ou la haine. Des créatures de ce genre avaient tué son père. Des créatures de ce genre avaient détruit la paix de sa famille. De plus, même si cette chose se montrait docile pour le moment, qu’en serait-il plus tard ? Et si elle grandissait ? Et si elle se mettait à attaquer la secte de l’intérieur ?
Ah. En réalité, ne pouvait-il pas se débarrasser de cette chose dès maintenant, alors qu’elle était encore jeune ? Il deviendrait un héros. Jusqu’ici, elle était parvenue à se contrôler, il avait donc encore le temps…
Une fois qu’elle serait morte, il pourrait dire à la secte qu’elle l’avait menacé depuis le début et qu’il n’avait fait que riposter. Il avait « imprudemment » cru pouvoir s’en occuper lui-même. Hélas, il présenterait ses excuses pour ne pas avoir signalé l’affaire à la secte, mais le plus important ne serait-il pas que cette chose soit morte ?
Cette pensée s’enracina dans son esprit.
Il pourrait devenir un héros. Il pourrait débarrasser Shi Yue de ce fléau. Il pourrait tuer l’une de ces créatures qui avaient provoqué la mort de son oncle…
Si ces créatures n’avaient pas existé, son oncle serait encore en vie.
Elles n’auraient jamais dû exister.
Xie Yi… mourrait pour cela.
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Note de l’auteur
Prenez un instant pour réfléchir à quel point Xie Yi paraît incroyablement suspect à n’importe qui dans cet univers, et plus encore à un jeune homme traumatisé. Bien sûr, Yao Ming n’a pas réagi de la bonne manière, mais cela ne signifie pas qu’il soit mauvais. Yao Ming n’est pas le grand méchant de cette histoire ; je n’ai donc vu aucune raison de ne pas lui donner des motifs expliquant son comportement. Il est convaincu qu’il peut régler cette affaire lui-même, sans compromettre sa famille en révélant qu’il connaît l’existence d’un être dont il n’est même pas censé savoir qu’il existe.
Traduction: Darkia1030
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