Il devait néanmoins s'assurer que son petit frère comprendrait ce que signifiait courtiser quelqu'un. Sans quoi, il risquait un jour de devoir sortir Shi Yue d'un château ou d'une grotte. (Et, honnêtement, il n'avait aucune envie d'avoir à secourir Shi Yue de cette manière. Xue Hua, à la rigueur, mais Shi Yue ? Non.)
« MingMing ? » demanda Xie Yi tandis qu'il s'enfouissait dans la longue fourrure rêche. « Est-ce que Xue Hua est comme ton compagnon ? »
« Pas encore », répondit la bête en hurlant doucement, l'amusement perçant dans sa voix. Xue Hua avait une réaction typique des oiseaux : prendre la fuite, et il faudrait encore du temps pour le convaincre d'aller plus loin que se tenir la main. Lui demander de devenir officiellement son compagnon était hors de question : dans sa panique, il risquerait de répondre non.
« Mais à l'avenir ? Est-ce que je devrais aussi le considérer comme mon frère ? » proposa maladroitement Xie Yi. « Si tu… si tu lui fais confiance comme tu l'as dit, alors je peux moi aussi apprendre à lui faire énormément confiance. Petit à petit. »
« Mh. Merci », répondit Mingtian avant de passer sa langue rugueuse sur Xie Yi. « Tu es fatigué par ces derniers jours ? Fais une sieste. »
Xie Yi n'avait pas très bien dormi dehors, dans la forêt, et l'agitation de la ville l'avait encore davantage excité. Une bonne sieste lui ferait du bien avant la longue soirée.
L'humain émit un son approbateur à cette suggestion. « J'ai des choses à faire. Réveille-moi bientôt, d'accord ? »
« Oui, oui. »
La culpabilité rongeait Mingtian.
Xie Yi s'endormit, blotti contre lui, aussi vulnérable que d'habitude.
Parfois, être l'objet d'une confiance absolue était presque un fardeau.
Même si les raisons de Mingtian étaient discutables, Xie Yi était peu susceptible de croire qu'elles puissent lui être préjudiciables.
S'il avait trouvé étrange que Mingtian se hâte de ramener la conversation au fait qu'il devait faire une sieste, il n'en avait rien laissé paraître.
« J'espère que tu me fais réellement confiance », murmura Mingtian d'une voix presque inaudible.
Des lueurs dorées traversèrent ses yeux, tandis que sa fourrure reflétait simultanément les rayons du soleil d'une couleur surnaturelle.
« J'espère que tu me demanderas pourquoi. J'espère que tu comprendras, même si tu es en colère. »
Faire traîner les choses était dangereux.
Il l'avait retrouvé neuf ans auparavant.
Xie Yi était fragile : il finirait forcément par se briser si l'on trouvait ses points faibles. Être rejeté par Shi Yue n'était pas quelque chose que Mingtian pouvait contrôler, mais il ne négligerait pas pour autant le point faible que lui-même représentait.
Xie Yi se réveillait régulièrement durant la nuit. À chaque fois, il devenait un peu plus attaché à lui. Un peu plus câlin.
Le maître de la Secte Démoniaque ne se serait pas blotti contre lui de cette façon. Même le Xie Yi d'il y avait neuf ans ne recherchait pas activement les contacts physiques pour trouver du réconfort plutôt que pour assurer sa sécurité, du moins pas autant que maintenant.
Le refus incessant de Xie Yi de parler davantage de la manière dont la vie de Mingtian avait pris fin l'inquiétait.
Il voulait éviter les situations qui rappelleraient cette scène à son petit frère, mais c'était impossible tant qu'il ne savait pas ce qui s'était passé.
Il avait le droit de savoir.
C'était sa propre vie.
Le simple fait qu'il puisse accéder aux souvenirs de Xie Yi était quelque chose qu'il s'était strictement interdit de faire, sauf en cas d'urgence. C'était une capacité que Nie lui avait enseignée, tout en le mettant sévèrement en garde contre son utilisation, car elle pouvait causer des dommages aussi bien à celui qui l'employait qu'à celui dont les souvenirs étaient sondés.
Il le ferait cette fois-ci, et espérait pouvoir suffisamment maîtriser cette capacité pour n'obtenir que les informations qu'il recherchait, et rien de plus. Juste assez pour déclencher ses propres souvenirs.
Il ne ferait pas de mal à Xie Yi avec cela et, s'il y avait un quelconque contrecoup, il veillerait à l'attirer vers lui-même.
« Je suis désolé », murmura-t-il doucement en fermant les yeux.
Il pria sincèrement pour que Xie Yi comprenne et lui pardonne, tôt ou tard.
C'était comme abandonner son propre corps derrière soi.
Il pouvait ressentir avec une grande netteté l'endroit où Xie Yi s'appuyait contre lui, ainsi que l'aura de son âme.
Sentant l'aspiration qui vidait son esprit de ses pensées, Mingtian posa la tête au sol tout en priant silencieusement pour leur sécurité.
Cela ne servait à rien d'essayer de convaincre Xie Yi… de convaincre le maître de la Secte Démoniaque, Tiankong, que les anciens ne lui voulaient aucun bien.
Mingtian se tenait là où il s'était si souvent tenu auparavant, aux côtés du Grand Maître, la mâchoire crispée et les yeux baissés pour dissimuler les émotions complexes qui tourbillonnaient en lui.
« Ennuyeux », dit Xie Yi d'un ton dépourvu d'émotion.
C'était le mot qui signifiait généralement que des gens étaient sur le point de mourir, ou que leur mort avait été un peu trop sanglante.
Mingtian releva les yeux.
Les yeux de Xie Yi étaient vides malgré l'agacement inscrit sur son visage. Ses lèvres pincées étaient serrées l'une contre l'autre, mais ses yeux demeuraient paisibles.
Ils étaient presque toujours ainsi.
Lents, mornes, sombres.
La petite lueur qui les animait autrefois s'était considérablement atténuée au fil des années.
Ce changement effrayait Mingtian.
Le cultivateur agita sa manche et secoua sa main sur le côté.
Il ignora la mer de sang et de viscères dans laquelle il se tenait, préférant nettoyer ses mains ainsi que l'épée qu'il portait.
« Regarde, j'ai ce dont nous avons besoin. Ça devrait être ça ? Ce n'est pas vraiment très intéressant. Enfin, peu importe », fredonna Xie Yi en soulevant la structure cristallisée qui flottait au centre de l'immense formation.
Même si le sang et les cadavres l'avaient déjà souillée, la formation avait accompli sa tâche.
Xie Yi porta le matériau à hauteur des yeux et l'observa à contre-jour.
Mingtian tressaillit et détourna vivement la tête, serrant les paupières.
Le son ressemblait au hurlement d'un millier d'âmes.
Et c'était peut-être exactement ce qu'il était.
Il n'avait pas besoin de voir son partenaire le manger.
Il n'avait pas besoin de songer au fait que cette chose épouvantable était constituée des noyaux condensés et broyés de plus de deux cents cultivateurs.
« Tu dois vraiment faire ça ? » demanda-t-il entre ses dents serrées, espérant stabiliser sa respiration irrégulière. « Tu n'es pas déjà assez puissant ? »
« Ils ont dit que ce serait bénéfique », répondit Xie Yi en haussant les épaules, avec un sourire à moitié esquissé sur le visage.
Bien sûr.
Parce qu'ils l'avaient dit.
« Peut-être qu'ils se trompent », tenta-t-il encore.
Il essayait toujours.
Cela n'aboutissait jamais.
Son partenaire gloussa et secoua la tête, faisant voler quelques gouttes de sang.
« Ils savent mieux que quiconque. »
Il avait des priorités très strictes.
Dans des circonstances normales, il croyait Mingtian et n'hésitait pas à modifier ses plans pour lui. Mais si les anciens prononçaient le moindre mot, celui-ci passait avant tout le reste.
Mingtian était son confident et sa famille.
Eux étaient ses dieux.
Mingtian tendit la patte vers Xie Yi et lui saisit le bras alors qu'il commençait à marcher, l'arrêtant finalement dans son mouvement.
L'homme cligna des yeux et se tourna vers la bête, une expression interrogative sur le visage.
La respiration de Mingtian se bloqua.
Non.
Assez.
C'était suffisant !
Ils étaient en train de le détruire, de l'intérieur comme de l'extérieur !
Il aurait voulu les mettre en pièces et savait que c'était impossible tant que Xie Yi les protégeait.
Avec tout cela, ils avaient atteint leur objectif.
Leur chien de garde parfait.
Leur serviteur fidèle, esclave de leurs volontés.
Leur marionnette.
Il ne regarderait pas cela plus longtemps.
Pas maintenant qu'il avait peut-être trouvé une issue.
À cet instant, il décida de saisir le fil d'araignée qui pourrait les aider à sortir de cet enfer.
« Je vais nettoyer ici », dit-il d'une voix étonnamment calme. « Je reviendrai dans un moment. Attends-moi dans ta chambre. »
« D'accord. Vas-y », répondit Xie Yi sans la moindre inquiétude.
Mingtian était fort.
Il n'y avait aucune raison de s'inquiéter.
Il toussa et eut un haut-le-cœur dès qu'il eut terminé sa réponse, une sorte de résidu couleur sang s'échappant du coin de sa bouche.
Il fronça les sourcils et se frappa doucement la poitrine.
Une nouvelle quinte de toux expulsa la substance qui lui avait donné la nausée.
Avec nonchalance, il s'essuya les lèvres. « À plus tard. »
La scène était devenue si courante que Mingtian était trop engourdi pour réagir.
Il regarda Xie Yi s'éloigner, hébété, debout dans cette mer rouge et enveloppé par une odeur âcre de rouille.
Il l'avait vu.
Son aile était déchirée et il était incapable de se battre, mais Mingtian avait aperçu un très vieil ami aux côtés de ce Shi Yue, l'espace d'un instant.
Ils ne l'avaient pas remarqué.
Mais lui les avait vus.
Il pouvait parler à Xiao Jie et tout lui expliquer.
Xiao Jie était le compagnon animal de Shi Yue. S'il lui parlait, Shi Yue l'écouterait.
Et Shi Yue était la seule personne capable d'éloigner Xie Yi des anciens.
Si cet homme attirait Xie Yi dans un piège, cela ne devrait pas être trop difficile de le maintenir éloigné des anciens. Ils pourraient inventer quelques mensonges, garder Xie Yi suffisamment longtemps pour qu'il réalise quelle vie épouvantable il menait.
Pour qu'il comprenne quel genre de personnes étaient les anciens.
S'ils travaillaient ensemble, ils pourraient libérer Xie Yi, et tout cultivateur vertueux aurait intérêt à l'avoir de leur côté.
Mingtian paierait n'importe quel prix qu'ils exigeraient en échange.
Il était impossible pour Mingtian d'approcher Shi Yue personnellement.
L'homme était un saint, mais il n'accepterait jamais de s'asseoir pour discuter amicalement avec la bête qui les avait attaqués par surprise lors de leur première rencontre.
Il avait gâché cette unique occasion.
Il n'y avait donc pas d'autre manière de commencer que d'approcher la bête-oiseau.
Xiao Jie vivait au cœur même de la Secte Vertueuse.
C'était dangereux, mais pas impossible. Mingtian avait le sentiment que l'oiseau l'écouterait malgré les circonstances.
Et, bon sang, s'il était honnête, il lui avait terriblement manqué.
Ce petit oiseau adorable…
Quand s'étaient-ils vus pour la dernière fois ? Cela remontait certainement à plusieurs centaines d'années.
Tant de temps s'était écoulé.
« Je suis devenu le démon que tu craignais que je sois », réalisa soudain la bête, la voix se brisant au milieu de sa phrase.
À un moment donné, il avait essayé de fuir le sang de bête démoniaque qui coulait dans ses veines. À présent, il était presque en train de l'embrasser.
Il n'y avait plus aucun moyen de réparer cela.
Jamais.
Traduction: Darkia1030
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