TTBE - Chapitre 115 — La veille du Nouvel An, main dans la main.

 

La patinoire était immense. Plusieurs centaines de soldats d’élite, tout équipés, se tenaient prêts à partir ; il ne manquait plus qu’un signal pour qu’ils s’élancent vers les drapeaux de commandement. Vêtu de noir, Xiao Zhige se tenait au milieu des nombreux soldats. Il avait expressément ordonné qu’un drapeau à fond noir bordé d’or, portant le caractère « 戈 », soit ajouté parmi les drapeaux de commandement. Puis il déclara à voix haute : « Donnez tous le meilleur de vous-mêmes. Si l’un d’entre vous parvient à me vaincre, il recevra une récompense supplémentaire ! »

Ces soldats étaient encore jeunes et n’avaient pas encore pénétré les intrigues mesquines du monde des fonctionnaires. En entendant Xiao Zhige parler ainsi, leur sang se mit aussitôt à bouillir et ils se préparèrent avec enthousiasme à la compétition.

À l’autre extrémité de la patinoire, il suffit d’un signal pour que tous s’élancent soudain tels des flèches décochées de leur arc. Leurs patins glissaient et s’entrecroisaient sur la glace, rapides comme des étoiles filantes.

Les soldats participant à la course étaient initialement animés de grandes ambitions et comptaient bien vaincre Xiao Zhige, mais ils ne s’attendaient pas à ce que ses mouvements soient plus rapides encore qu’ils ne l’avaient imaginé. Dès que le signal retentit, il partit le premier.

Devant plusieurs centaines de soldats, on vit une silhouette noire filer à toute vitesse, tantôt semblable à un aigle, tantôt à un loup solitaire. Le vent glacial faisait claquer les pans de ses vêtements et soulevait les mèches au bout de ses cheveux, comme s’il était véritablement revenu à l’époque de sa jeunesse pleine d’ardeur et d’assurance. S’il n’avait pas connu toutes les épreuves qui avaient jalonné son passé, le jeune Xiao Zhige aurait probablement été exactement ainsi, libre, fougueux et plein d’élan.

An Changqing ouvrit de grands yeux. Il se leva involontairement, agrippa nerveusement la rambarde des deux mains, se pencha en avant et fixa sans ciller cette silhouette noire.

Sur la piste, Xiao Zhige, lui, était encore parfaitement à son aise. Il tourna légèrement le visage vers la tour Lingxiao et aperçut aussitôt la silhouette d’An Changqing. Le coin de ses lèvres se releva. Puis il jeta un regard aux soldats qui, derrière lui, faisaient tous leurs efforts pour le rattraper, notamment Shentu Liang, avant de déclarer à haute voix : « Le prince Yan m’attend. Je ne vais donc pas perdre davantage de temps avec vous. »

Sur ces mots, il accéléra brusquement et fonça vers le drapeau portant le caractère « 戈 », qui flottait au vent, à une vitesse encore supérieure à celle qu’il avait montrée jusque-là.

Derrière lui, Shentu Liang resta bouche bée. Le mouvement de ses jambes lui-même se figea un instant sous l’effet de la stupeur. Lorsqu’il reprit ses esprits, il vit que Xiao Zhige les avait déjà distancés d’une centaine de pas, et que l’écart continuait de s’agrandir.

Le cœur de Shentu Liang se serra. Il se concentra aussitôt et redoubla d’efforts pour le rattraper…

Sans surprise, Xiao Zhige remporta la première place. Il tenait entre ses mains le drapeau noir bordé d’or portant le caractère « 戈 ». Les mains derrière le dos, il regarda les soldats qui arrivaient à leur tour et déclara d’un ton franchement arrogant : « Vous êtes encore très loin de pouvoir m’égaler. Vous devez encore vous entraîner durement. »

Pourtant, tous les soldats présents étaient convaincus par ses performances. À ces mots, leurs visages prirent une expression honteuse, mais leur sang bouillonnait toujours avec ardeur : « Nous sommes prêts à suivre les pas de Votre Majesté ! Nous ne vous décevrons certainement pas ! »

Nombre d’entre eux n’avaient autrefois entendu parler que de la terrible réputation du prince de Guerre du Nord. Mais le voir de leurs propres yeux faire preuve d’une telle bravoure était une première. S’il excellait déjà à ce point dans une simple démonstration de patinage sur glace, ils n’osaient imaginer quelle allure imposante il devait avoir sur un véritable champ de bataille, lorsqu’il faisait trembler le monde entier.

Ayant remporté la première place, Xiao Zhige était pleinement satisfait. Il leur adressa un léger signe de tête, puis demanda à Han Zhang de proclamer les noms des soldats et de leur remettre leurs distinctions. Lui-même monta à la tour Lingxiao avec le drapeau à la main.

Sur la tour Lingxiao, An Changqing le regardait avec les yeux brillants. Le premier, il joignit les mains en signe de salut et déclara : « Aujourd’hui, j’ai eu l’honneur de contempler l’allure de Votre Majesté. Elle est véritablement impressionnante. »

« Ce ne sont que de modestes tours de passe-passe. »

Devant les ministres, Xiao Zhige se montra modestement courtois. Pourtant, le coin de ses lèvres se releva davantage malgré lui. Ce ne fut qu’une fois arrivé lentement devant An Changqing qu’il se pencha à son oreille et murmura : « Le prince Yan n’a-t-il que ces quelques mots à dire à son sujet ? »

An Changqing pinça les lèvres, légèrement embarrassé. Mais en se rappelant l’allure qu’il venait de montrer, il ne put s’empêcher d’être ému et souhaita également lui faire connaître ses sentiments. Il murmura donc : « Je… t’apprécie énormément, Majesté. »

Xiao Zhige éclata d’un rire sonore, puis s’assit à ses côtés. « Dans ce cas, je vais offrir ce drapeau de commandement au prince Yan. »

Les ministres ignoraient ce qu’ils s’étaient murmuré, mais voyant que Xiao Zhige était de si bonne humeur, ils levèrent eux aussi leurs coupes pour les féliciter. An Changqing accepta le drapeau, les yeux légèrement plissés de plaisir, puis le roula soigneusement et le remit à Wang Yu afin qu’il le conserve.

En voyant cela, Xiao Zhige ne put s’empêcher de laisser son esprit vagabonder. Il se rapprocha et lui rappela : « J’ai remporté ce drapeau pour le prince Yan, mais le prince Yan ne m’a toujours pas donné ma récompense… »

An Changqing sentit son visage s’échauffer et demanda à voix basse : « Quelle récompense veux-tu ? »

Xiao Zhige se contenta de le regarder en souriant. « Je vais d’abord la garder en réserve. Dans quelques jours, je viendrai réclamer mon dû à Nuonuo… »

Cet homme avait un ton ambigu et équivoque ; à l’entendre, il était évident qu’il avait encore quelque idée derrière la tête. Mais puisqu’il avait accepté le pari, An Changqing n’était pas du genre à revenir sur sa parole. Il leva les yeux vers lui, puis répondit à voix basse : « D’accord. »

*

Après les festivités de patinage sur glace, la fin de l’année arriva en un clin d’œil.

Pendant la période des fêtes, tous les fonctionnaires cessaient de se rendre à la cour pour prendre du repos, mais l’empereur, lui, avait encore beaucoup à faire. Un banquet impérial devait être organisé la veille du Nouvel An ; le premier jour de l’année, il fallait accomplir les rites en l’honneur du Ciel, de la Terre et des temples ancestraux, puis recevoir les salutations des fonctionnaires… Toutes ces affaires devaient être préparées à l’avance.

Comme Xiao Zhige n’avait pas de harem, la princesse aînée fut chargée de s’occuper à sa place de l’accueil des épouses des hauts fonctionnaires lors du banquet impérial de la veille du Nouvel An. Quant à An Changqing, il suivit Xiao Zhige du côté réservé aux ministres et partagea le vin avec eux.

Ni l’un ni l’autre n’étaient des hommes attachés aux formalités, et ils n’avaient de toute façon jamais aimé le faste ni le gaspillage. Le banquet impérial fut donc bien plus simple que les années précédentes. Toutefois, les chants, les danses et la musique instrumentale restaient indispensables. Tout le monde but du vin et regarda les danseuses ; l’atmosphère était somme toute agréable.

An Changqing était assis aux côtés de Xiao Zhige, leurs places alignées côte à côte.

Les ministres avaient désormais, dans une certaine mesure, compris le tempérament de ce nouvel empereur. Ils savaient que, bien qu’il pût parfois avoir mauvais caractère, il n’était en réalité pas le genre de souverain à punir arbitrairement ses ministres. Au contraire, tant que l’on ne commettait pas de faute et que l’on accomplissait correctement ses fonctions, il se montrait plutôt accessible.

Malgré cela, rares étaient ceux qui osaient aller boire directement avec Xiao Zhige. Mais puisque le prince Yan était assis à ses côtés et que l’empereur lui accordait une telle importance, ils se disaient qu’il devait être tout aussi approprié de porter un toast au prince Yan. Ainsi, nombreux furent ceux qui profitèrent des célébrations du Nouvel An pour venir trinquer avec An Changqing.

Au cours du banquet impérial, An Changqing but beaucoup de vin et son visage prit une teinte légèrement rouge. Chaque fois que quelqu’un venait lui porter un toast, il ne faisait pourtant que tremper les lèvres dans sa coupe. Mais il avait une faible tolérance à l’alcool et, après quelques verres, ses yeux étaient déjà embrumés par l’ivresse. Il ne put éviter de tituber que grâce au soutien de Xiao Zhige, qui le maintenait à ses côtés.

Xiao Zhige le regarda, le visage rougi et les yeux troubles d’ivresse. Il le trouva à la fois attendrissant et digne de pitié. Dissimulant le sourire qui lui venait aux lèvres, il ordonna à Han Zhang de remplacer le vin de la cruche par une décoction pour dissiper l’ivresse.

Lorsque d’autres personnes vinrent ensuite lui porter un toast, il ne but plus que cette décoction. C’est ainsi qu’il put tenir jusqu’à la fin du banquet impérial.

Comme il avait avalé quantité de décoction destinée à dissiper l’ivresse, An Changqing avait presque entièrement dessaoulé. Lorsqu’il retourna au palais Ganzheng avec Xiao Zhige, il marmonnait encore, mécontent : « Pourquoi est-ce qu’ils n’ont porté leurs toasts qu’à moi ? »

Xiao Zhige se contenta de rire. « Qui te demande d’être si facile à aborder ? »

« Ce n’est pas parce que tu as un caractère trop mauvais ? » protesta An Changqing. « Ils ont peur de toi, alors naturellement, ils viennent me chercher. »

La poitrine de Xiao Zhige vibra de son rire, qui ne cessait de résonner. « Ils espèrent tous que Nuonuo me soufflera davantage des choses dans l’oreille. »

« Je ne te soufflerai rien. » An Changqing lui jeta un regard en coin, les yeux brillant d’un éclat mouvant.

« Alors je vais le faire moi-même. »

Ils étaient déjà arrivés au palais Qianzheng. Xiao Zhige passa un bras autour de lui et, avec tendresse, effleura son lobe d’oreille avant de murmurer : « Le prince Yan devrait prendre un peu mieux soin de moi… »

Les paroles de Xiao Zhige firent chauffer les oreilles d’An Changqing. Il se dégagea précipitamment de ses bras et ne put s’empêcher de lui lancer encore un regard noir.

« An Heng et An Zhu sont encore là. Tiens-toi correctement, ne va pas leur donner de mauvaises habitudes. »

Sur ces mots, il rejeta ses manches et entra le premier dans la salle intérieure.

Ce soir-là était le réveillon du Nouvel An. Le prince héritier et la princesse Sui Zhu étaient eux aussi apparus au banquet impérial, mais ils étaient encore très jeunes. Après s’être montrés brièvement, leur nourrice les avait ramenés. Lorsque An Changqing et Xiao Zhige revinrent, le frère et la sœur étaient déjà si fatigués que leurs petites têtes dodelinaient, mais ils tenaient encore bon sans dormir.

Depuis qu’ils avaient dépassé leur première année, ils paraissaient de plus en plus différents des enfants ordinaires et faisaient preuve d’une grande précocité. Désormais, ils pouvaient déjà comprendre certaines paroles. Aujourd’hui, leur père leur avait dit qu’il leur donnerait de l’argent du Nouvel An à son retour. Bien qu’ils ne sachent pas ce qu’était cet argent du Nouvel An, les deux enfants s’étaient obstinément refusés à aller dormir avant le retour de leur père.

À peine An Changqing entra-t-il qu’il entendit Xiao Anzhu appeler d’une petite voix enfantine : « Papa. »

Il lui répondit et s’avança pour caresser les joues du frère et de la sœur. « Vous avez sommeil ? »

À côté de lui, Xiao Anheng émit un petit « mmh », ses petits bras ayant déjà enlacé sa main.

Xiao Zhige, qui entra un instant plus tard, s’avança et prit chacun des deux enfants dans un bras. « Si vous avez sommeil, allez dormir. »

Xiao Anzhu refusa et répéta sans arrêt : « L’argent ! L’argent ! »

Elle était incapable de distinguer clairement l’expression « argent du Nouvel An » et ne se souvenait que vaguement qu’il y avait quelque chose de ce genre. Elle attrapa donc les cheveux de Xiao Zhige en s’agitant.

« Tout est déjà préparé pour vous. »

An Changqing ne put s’empêcher de rire et de pleurer à la fois. Il n’aurait jamais imaginé que les deux enfants prendraient au sérieux une simple parole qu’il avait prononcée à la légère. Il demanda donc à Wang Yu d’apporter l’argent du Nouvel An qu’il avait préparé depuis longtemps.

L’argent du Nouvel An était placé dans des enveloppes rouges, sur lesquelles les noms des deux enfants étaient écrits à la poudre d’or. An Changqing en déposa une dans la main de chacun. Cette fois, le frère et la sœur furent satisfaits et se mirent à rire joyeusement en serrant leurs enveloppes rouges.

Xiao Zhige les porta dans la salle latérale et les installa chacun dans son petit lit. Il plaça ensuite les enveloppes rouges sous leurs oreillers, bien en évidence devant eux. Ce ne fut qu’alors qu’il parvint enfin à convaincre les deux enfants somnolents de dormir sagement.

Lorsqu’ils furent profondément endormis, les deux hommes quittèrent silencieusement la salle latérale.

Xiao Zhige lui prit la main et avança lentement à ses côtés, savourant cet instant de tranquillité si rare. « C’est le troisième Nouvel An que nous passons ensemble. »

La quinzième année de l’ère Qingli, ils s’étaient mariés et étaient passés d’étrangers à époux. La seizième année de Qingli, ils s’étaient promis l’un à l’autre et avaient traversé ensemble les épreuves et les tempêtes. La dix-septième année de Qingli, tout était enfin retombé dans la poussière et le calme, et ils se tenaient main dans la main au sommet de la dynastie.

Une fois cette nuit passée, commencerait la première année de l’ère Changshun qui leur appartiendrait.

An Changqing se retourna, les sentiments dans ses yeux profonds et intenses. « Puissions-nous, année après année, toujours traverser ensemble le temps qui nous est accordé. »

Xiao Zhige déposa avec révérence un baiser sur son front. Sa voix était grave et chaleureuse. « Puisse ton souhait se réaliser. »

Dans la salle principale du palais Qianzheng, tous les serviteurs du palais avaient déjà été congédiés. Il ne restait plus qu’An Changqing et Xiao Zhige. Le chauffage souterrain brûlait dans la salle, répandant une douce chaleur. Le parfum de l’encens de bois d’aloès impérial se mêlait à cette chaleur, donnant inexplicablement une impression de chaleur douce et de jade tendre.

An Changqing retira sa coiffe et ôta ses lourds vêtements de cérémonie, ne gardant qu’une tenue légère. Xiao Zhige prit un peigne pour remettre soigneusement ses cheveux défaits en ordre, puis les attacha. Il se pencha ensuite et posa la tête contre le creux de son épaule avant de murmurer : « Nuonuo, te souviens-tu que tu me dois encore une récompense ? »

« Hm ? »

An Changqing releva légèrement les sourcils et les yeux pour le regarder.

Xiao Zhige sourit et déposa un léger baiser sur sa joue. « Maintenant, je viens réclamer ma récompense… »

An Changqing ignorait encore quelle nouvelle idée il avait derrière la tête, mais il savait bien qu’il ne pouvait certainement pas s’agir d’une affaire sérieuse puisqu’il en parlait à ce moment-là. Il resta donc silencieux.

Comme prévu, Xiao Zhige poursuivit : « Il y a une source chaude dans le pavillon arrière. On y fait chauffer de l’eau de source provenant de la montagne… Ce soir, avec cette belle nuit et ce beau paysage, ce serait justement l’occasion d’essayer ensemble cette source chaude… »

An Changqing lui lança encore un regard en coin. Il ne comprenait vraiment pas d’où cet homme tirait toutes ses idées. Mais puisque c’était le réveillon du Nouvel An, il n’avait pas vraiment envie de refuser sa demande. Il répondit donc à voix basse, se leva et se dirigea le premier vers la source chaude du pavillon arrière.

Le pavillon arrière avait été aménagé en salle de bains. Le chauffage souterrain y brûlait avec vigueur et la source chaude était enveloppée de vapeur. De toute évidence, les serviteurs du palais avaient reçu les instructions à l’avance et avaient tout préparé.

La vapeur emplissait le bassin. An Changqing s’approcha et plongea un pied dans l’eau pour en tester la température. Ce ne fut qu’alors qu’il ôta ses vêtements et descendit lentement les marches.

L’eau chaude lui monta jusqu’à la poitrine. Il poussa un soupir de bien-être, puis entendit derrière lui un bruissement. Ses joues se mirent légèrement à chauffer, mais il ne put s’empêcher de se retourner pour regarder.

Xiao Zhige, qui avait pris un peu de retard sur lui, était déjà entré.

Lorsque Xiao Zhige croisa son regard, les coins de ses lèvres se relevèrent légèrement. Puis il entreprit de dénouer sa ceinture…

*

Le lendemain, lorsque Han Zhang vint les appeler pour se lever, Xiao Zhige eut profondément le sentiment que les anciens n’avaient pas parlé sans raison lorsqu’ils disaient : « Les nuits de printemps sont trop courtes pour se lever avant que le soleil ne soit haut ; dès lors, l’empereur ne se lève plus pour assister à la cour matinale » (NT : vers célèbre de Bai Juyi décrivant un souverain tellement absorbé par les plaisirs amoureux qu’il néglige les affaires de l’État).

En regardant l’homme à ses côtés, encore ensommeillé, il songea plutôt qu’il n’avait vraiment aucune envie d’aller accomplir cette cérémonie du sacrifice au Ciel.

Malheureusement, il n’était décidément pas fait pour être un empereur débauché et négligent. Il dut donc se résoudre à réveiller An Changqing. Tous deux s’habillèrent et firent leur toilette ensemble, revêtirent leurs lourds vêtements cérémoniels, puis se rendirent présider les différentes étapes du sacrifice.

Le premier jour de l’année, l’empereur rendait hommage au Ciel et à la Terre et accomplissait les rites sacrificiels devant les temples ancestraux. Du début à la fin, le prince Yan se tint à ses côtés, exactement sur le même rang que lui, et même leurs gestes rituels furent identiques.

En voyant cela, les fonctionnaires venus rendre hommage eurent le sentiment que tout cela était finalement parfaitement prévisible, ce qui les soulagea quelque peu. Au début, certains auraient peut-être encore exprimé en privé quelques objections, mais après avoir été progressivement influencés par les événements de cette période, nombre d’entre eux avaient été témoins des talents du prince Yan et avaient même bénéficié de ses faveurs. Face à cette scène, aucun ne s’avança pour dire que cela était contraire aux convenances. Tout au plus certains soupirèrent-ils en disant que Sa Majesté avait effectivement tout préparé depuis longtemps.

Mais à ce moment-là, il était déjà trop tard pour dire quoi que ce soit.

L’empereur et le prince Yan conduisirent les cent fonctionnaires dans l’accomplissement de tous les rites, puis reçurent leur hommage dans la salle Chongzheng. À partir de ce jour, les annales officielles adoptèrent officiellement l’ère Changshun, et An Changqing, en tant que prince partageant le pouvoir impérial, prit place au même rang que l’empereur.

Tous deux furent pratiquement occupés toute la journée. Ce ne fut qu’à la tombée du soir qu’ils purent enfin se reposer. Une fois les cérémonies terminées, les cent fonctionnaires bénéficièrent de leur congé, et eux aussi purent profiter de quelques jours de repos.

An Changqing était allongé contre la couche et demanda à Xiao Zhige de lui masser la taille. Pauvre prince Yan, qui travaillait jour et nuit : malgré son jeune âge, sa taille fine était presque incapable de supporter davantage ces efforts.

Xiao Zhige, se sentant coupable, se montra d’autant plus doux et prudent dans ses gestes.

Et les moments heureux s’écoulèrent ainsi, entre ces instants de tendresse. Lorsqu’ils reprirent leurs esprits, la nouvelle année était déjà passée.

Les administrations qui avaient fermé leurs bureaux et leurs sceaux pour les fêtes reprirent leur activité, et les mémoires officielles commencèrent de nouveau à être présentées à l’empereur.

La première affaire importante de ce début d’année vint du ministre des Rites de l’accueil, le Grand Ministre des Affaires étrangères, qui, d’ordinaire, n’avait presque jamais rien à faire. Il remit deux lettres officielles de deux États étrangers : l’une provenait du Xiqiang, l’autre de Yuze.

Durant les trois règnes qui avaient précédé celui de l’empereur An Qing, Daye avait toujours pratiqué une politique de fermeture du pays et n’entretenait presque aucune relation avec les autres États. Le Temple Dali des Affaires étrangères était donc devenu, de ce fait, une administration fort tranquille. Pourtant, à peine l’année commencée, Xiqiang et Yuze envoyèrent successivement des lettres officielles.

Les autres l’ignoraient, mais Xiao Zhige, lui, n’était pas surpris. Après s’être entraidé à plusieurs reprises avec Xue Wuyi, il avait noué avec lui une relation favorable. Avant la nouvelle année, il avait appris que des troubles internes avaient éclaté dans le palais royal de Xiqiang. Et voilà qu’après le Nouvel An, Xiqiang envoyait une lettre officielle : il était donc fort probable que Xue Wuyi eût quelque chose à lui demander.

En revanche, que Yuze ait soudainement envoyé une lettre officielle était réellement quelque peu déroutant. Au cours de toutes ces années, le seul véritable contact officiel qu’ils avaient eu avec Yuze remontait probablement à la fête hivernale de l’année précédente, lorsque les fonctionnaires du Sud avaient acheté à Yuze une cargaison de patates douces.

Si le roi de Yuze était venu pour cette raison, leur réaction n’en était pas moins étonnamment rapide.

À la cour, les discussions allèrent donc bon train. Tous se montrèrent méfiants quant aux intentions de ces deux pays et estimaient qu’ils ne leur voulaient rien de bon : après tant d’années sans aucun contact, ils envoyaient soudain une lettre officielle afin de dépêcher des émissaires auprès de l’empereur de Daye ; il était évident qu’ils convoitaient quelque chose.

An Changqing partageait exactement le même avis. Il se souvenait encore que, dans sa vie précédente, c’était précisément le roi de Yuze qui, à la fin, avait attaqué Daye et occupé Yejing. Quant à Xiqiang, comme les échanges avec ce pays étaient véritablement trop rares, il ne se souvenait que d’avoir entendu quelques fois que les luttes internes y étaient extrêmement graves et que le royaume était déjà plongé dans un grand chaos. Il ne connaissait pas les détails, mais Xiqiang n’avait effectivement jamais constitué une menace pour Daye.

Il se méfiait profondément des intentions de Yuze et ne put s’empêcher de raconter à Xiao Zhige que, dans sa vie précédente, Yuze avait envahi Yejing. Cette fois, cependant, il ne prétexta pas un rêve. Il avait décidé que si Xiao Zhige lui demandait comment il le savait, qu’il le croie ou non, il lui révélerait honnêtement la vérité sur sa renaissance.

Après trois années passées côte à côte, jour et nuit, ils avaient désormais suffisamment confiance l’un en l’autre.

Cependant, après l’avoir écouté, Xiao Zhige resta silencieux un moment, mais ne lui demanda pas comment il pouvait le savoir. Il se contenta de caresser ses doigts d’un air pensif, le regard profond, avant de dire : « Nuonuo cache décidément des secrets que j’ignore. »

An Changqing rattrapa sa main et la serra dans la sienne, le regard franc. « Il n’y en a qu’un. Veux-tu l’entendre ? »

À sa grande surprise, Xiao Zhige secoua la tête. « J’ai le sentiment que ce secret ne sera pas très agréable. Nuonuo souhaite-t-il vraiment me le raconter ? »

An Changqing ne s’était pas attendu à ce qu’il soit aussi perspicace. Il tourna la tête et réfléchit sérieusement un moment. Dans sa vie précédente, ils avaient connu bien trop de regrets ; en parler ne ferait qu’ajouter des soucis à leur existence actuelle. Il secoua donc la tête. « En effet, ce n’est pas un secret très heureux. Je ne veux pas en parler. »

Xiao Zhige lui frotta doucement le sommet du crâne et dit d’une voix douce : « Alors n’en parlons pas. »

An Changqing plissa les yeux avec un sourire, puis posa de nouveau sur la table la lettre officielle envoyée par Yuze. « Parlons plutôt de Yuze. Pourquoi penses-tu que Yuze ait soudainement envoyé cette lettre officielle ? »

« Bien que la puissance nationale de Daye soit aujourd’hui quelque peu affaiblie, nous n’en sommes pas encore au point de nous retrouver divisés en quatre. »

Xiao Zhige tapota la lettre du doigt. « J’ai entendu dire que l’actuel roi de Yuze était un homme intelligent. Il ne devrait donc pas, comme tu viens de le dire, se lancer à la légère dans une nouvelle guerre contre Daye. »

S’ils ne convoitaient pas les territoires de Daye, il ne restait alors que deux possibilités.

La première était qu’ils souhaitent réellement établir des relations diplomatiques avec Daye et développer les échanges commerciaux. Cependant, bien que le territoire de Yuze fût petit, ses terres et son climat étaient fertiles et ses ressources abondantes, ce qui en faisait un royaume extrêmement prospère. Après être resté si longtemps sans proposer d’échanges commerciaux, le fait qu’il souhaite soudainement établir des relations diplomatiques méritait donc réflexion.

L’autre possibilité était que Yuze, tout comme Xiqiang, ait quelque chose à leur demander. Mais ce qu’ils désiraient exactement, ils ne pourraient le savoir qu’une fois les émissaires arrivés à la capitale.

Après en avoir discuté un moment, Xiao Zhige et An Changqing estimèrent que, plutôt que de spéculer secrètement sur les intentions de l’autre partie, mieux valait attendre que ses émissaires viennent à la capitale et mettre les choses au grand jour pour en discuter. Quand bien même les négociations échoueraient, ils n’avaient de toute façon aucune raison de craindre le petit royaume de Yuze.

Lors de l’audience du lendemain, Xiao Zhige prit donc publiquement la décision et ordonna au Temple Dali de rédiger des lettres officielles à destination de Xiqiang et de Yuze, afin d’accueillir leurs émissaires à Daye et de permettre aux deux parties d’échanger mutuellement leurs ressources et leurs besoins.

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Note de l’auteur :

Songsong : Cette nouvelle année, j’ai été très heureux, et j’espère que tu l’as été aussi.

 

Traducteur: Darkia1030