TTBE - Chapitre 117 — Marché conclu

 

Tous trois se rendirent au cabinet d’étude, puis firent sortir les serviteurs présents. Ce ne fut qu’alors que Xue Wuyi poursuivit son récit.

« Je vous en avais déjà parlé à tous les deux : le premier roi de Xiqiang, Xue Chang, avait autrefois laissé derrière lui des peintures et un trésor secret. Il avait également donné des instructions à ses descendants : s’ils venaient à rencontrer la personne représentée sur la peinture, ils devaient la lui remettre. Cependant, après mon retour à Xiqiang, j’ai mené de nombreuses recherches et découvert que la peinture dont je dispose n’en constitue que la moitié. L’ancien roi de Xiqiang avait également confié une clé à la reine mère pour qu’elle la conserve. Et cette clé est très probablement celle qui permet d’ouvrir le trésor secret… »

Le regard de Xiao Zhige s’assombrit légèrement. Les émissaires de Xiqiang venus demander audience à l’empereur An Qing avaient eux aussi mentionné que la reine mère détenait une clé. Sous prétexte que Xue Wuyi possédait le portrait, ils avaient demandé à l’empereur An Qing d’envoyer des troupes pour les aider à tuer Xue Wuyi. Une fois leur objectif atteint, ils auraient récupéré la peinture, retrouvé le trésor secret et promis d’en faire don à Daye. À l’époque, Xiao Zhige n’était pas encore certain que cette histoire de clé fût digne de foi. Mais maintenant que les paroles de Xue Wuyi confirmaient cette version, ce que l’émissaire avait raconté à l’époque était très probablement vrai.

Le premier roi de Xiqiang n’avait donc pas seulement laissé une peinture, mais également une clé permettant d’ouvrir le trésor. Celle-ci avait été transmise de génération en génération au sein de la famille royale. Mais lorsqu’elle était arrivée entre les mains de l’ancien roi de Xiqiang, celui-ci, gravement malade et dont le jeune fils était lui aussi faible et fragile, avait confié la peinture et la clé respectivement à Xue Wuyi et à la reine mère. Peut-être même que l’histoire qu’il leur avait racontée à chacun n’en constituait qu’une moitié.

On savait depuis longtemps que l’ancien roi de Xiqiang accordait une grande confiance à Xue Wuyi. Reconnaissant de cette faveur, Xue Wuyi avait toujours servi Xiqiang avec dévouement. Mais maintenant que la vérité se dévoilait couche après couche, cette prétendue confiance n’apparaissait plus que comme une succession de faux-semblants.

Même Xiao Zhige ne put s’empêcher d’éprouver quelque compassion pour lui.

« La clé est entre les mains de la reine mère. Qu’avez-vous l’intention de faire ? » demanda Xiao Zhige en faisant doucement rouler ses doigts.

Xue Wuyi toussa lourdement à plusieurs reprises. Ce ne fut qu’après avoir repris son souffle qu’il répondit : « Non. Cette clé est désormais également entre mes mains. Je vous révélerai aussi, à Votre Majesté et à Votre Altesse, tout ce que je sais au sujet du trésor secret de Xiqiang. Je n’ai toutefois qu’une seule requête… »

— C’était donc le véritable objectif de sa venue ce jour-là.

« Parlez. »

Une légère rougeur maladive apparut sur le visage de Xue Wuyi. Réprimant de toutes ses forces les démangeaisons qui lui irritaient la gorge, il dit : « Avant que Votre Majesté ne monte sur le trône, j’avais offert deux mines de jade pour demander à Votre Majesté de ne pas envoyer de troupes contre Xiqiang pendant deux ans. Aujourd’hui, ma seule requête demeure la même…

« Au vu des capacités de Votre Majesté, vos ambitions ne se limitent peut-être pas à Daye. La situation à Xiqiang est actuellement chaotique. Tant que je suis encore en vie, les luttes ne sont pas encore apparues au grand jour. Mais dès que je mourrai, Xiqiang sombrera dans le chaos et, pour Daye, ce sera assurément une occasion idéale de profiter de notre faiblesse… »

Il ne put réprimer quelques faibles quintes de toux avant de poursuivre : « Je demande seulement à Votre Majesté de nous accorder un délai de deux ans. Le peuple de Xiqiang connaît déjà des conditions extrêmement difficiles. Si une nouvelle guerre éclatait, je crains qu’il ne soit plus en mesure de la supporter… »

Ses paroles étaient sincères et, avec son visage marqué par la maladie, il était particulièrement difficile de ne pas être ému. An Changqing, touché par la compassion, dit : « Premier ministre Xue, buvez donc un peu de thé et reprenez votre souffle avant de poursuivre. »

Xue Wuyi secoua cependant la tête et sourit légèrement. « Je vous prie de pardonner mon état. Il s’agit d’une vieille maladie chronique et grave ; je suis ainsi depuis longtemps. »

Sur ces mots, il poursuivit : « Je sais que cette requête peut sembler quelque peu irréaliste à première vue. Mais je vous garantis, Votre Majesté, qu’il ne me faut que deux années. Une fois les troubles internes de Xiqiang apaisés, Votre Majesté n’aura pas besoin de dépenser le moindre soldat : Xiqiang se soumettra de lui-même à Daye. »

Xiao Zhige secoua pourtant la tête, et ses paroles prirent même une certaine dureté : « Personne ne peut prévoir quelle sera la situation au cours des deux prochaines années. Même si je vous donnais mon accord aujourd’hui, comment savoir si d’autres changements ne surviendraient pas par la suite ? De plus, Premier ministre Xue, dans votre état, je crains que vous ne puissiez tenir encore deux ans. Si vous veniez à mourir, même si je ne respectais pas ma promesse, comment pourriez-vous le savoir ? »

Xue Wuyi eut un sourire léger. « Votre Majesté a toujours accordé une grande importance à ses promesses. Aujourd’hui, ce n’est rien de plus qu’un pari désespéré tenté par un homme à l’article de la mort. Toute ma vie, j’ai été entravé de toutes parts et mes grandes ambitions sont restées irréalisées, mais je souhaite malgré tout faire quelque chose pour le peuple de Xiqiang. Si je venais réellement à mourir, comment pourrais-je me soucier du déluge qui suivrait ma mort ? Je cherche simplement à avoir l’esprit tranquille.

« Je comprends également les inquiétudes de Votre Majesté. Vous avez sans doute entendu dire que, dans le royaume de Xiqiang, le peuple xiqiang s’est déjà soulevé et commence à prendre de l’ampleur ? »

Xiao Zhige acquiesça légèrement. « J’ai entendu dire qu’il s’agissait des descendants des anciennes tribus de Xiqiang et qu’ils étaient particulièrement courageux et redoutables. »

Il ne mentionna cependant pas un autre détail : l’émissaire avait affirmé que Xue Wuyi avait délibérément laissé ces membres du peuple xiqiang agir et n’avait pas immédiatement envoyé de troupes pour réprimer leur révolte.

À l’époque, Xue Chang avait fait défection de Daye et s’était allié aux tribus nomades xiqiang de l’ouest de Daye pour fonder ensemble le royaume de Xiqiang. Le chef des Xiqiang avait conduit son peuple à reconnaître Xue Chang comme roi, et Xue Chang, afin de s’attacher les Xiqiang, avait expressément donné au pays le nom de Xiqiang.

Mais après tant d’années, Xue Chang avait depuis longtemps disparu. Les grands aristocrates représentant ses descendants, en raison de leurs différences physiques et ethniques ainsi que des conflits concernant le partage du pouvoir, étaient entrés dans une opposition de plus en plus profonde avec le peuple xiqiang. Désormais, les Xiqiang étaient devenus les parias les plus méprisés du royaume. Ils pouvaient même être vendus et achetés comme du bétail, et les enfants nés d’un mariage entre un roturier et une personne xiqiang étaient eux aussi considérés comme des parias.

Le peuple xiqiang subissait une oppression considérable à Xiqiang. À présent, profitant des luttes de pouvoir qui déchiraient la cour royale, ces Xiqiang, opprimés depuis de longues années, s’étaient soulevés et le mouvement avait rapidement pris de l’ampleur. Ils étaient déjà devenus, au sein du royaume de Xiqiang, une force qu’il était impossible de sous-estimer.

« Le peuple xiqiang a toujours vécu à cheval. Même après toutes ces années, sa férocité et sa bravoure n’ont pas diminué. Quant aux années d’oppression qu’il a subies, elles n’ont fait que le rendre plus farouche encore. »

Dans les paroles de Xue Wuyi, on ne trouvait effectivement aucune colère ; elles semblaient même empreintes d’une certaine admiration.

« J’avais autrefois envisagé de mettre en œuvre de nouvelles réformes : faire passer les Xiqiang du statut de parias à celui de sujets libres, interdire la vente et l’achat de personnes, permettre aux Xiqiang de s’enrôler dans l’armée et d’entrer dans l’administration… Si j’avais réussi, Xiqiang aurait peut-être disposé d’une armée aussi courageuse qu’il n’en serait pas arrivé à la situation actuelle.

« Cependant, la reine mère et le roi, alliés à plusieurs autres ministres de la cour, se sont fermement opposés à cette proposition… »

Lorsque Xue Wuyi évoqua ces réformes qui n’avaient finalement abouti à rien, son expression se troubla enfin légèrement.

« J’ai autrefois voulu redresser la situation alors qu’elle était déjà au bord de l’effondrement, mais, en fin de compte, je n’étais qu’une mante religieuse qui s’opposait à un char. À présent, la reine mère sait déjà que je souffre d’une maladie grave et qu’il ne me reste plus beaucoup d’années à vivre, mais eux-mêmes ne peuvent même plus attendre ma mort… »

En venant cette fois à Daye, il avait offert au roi qu’il avait vu grandir depuis son enfance une dernière chance. Cependant, celui-ci avait suivi les plans de sa propre mère et l’avait envoyé sans la moindre hésitation comme émissaire à Daye, tout en s’alliant aux deux autres émissaires afin qu’il meure en terre étrangère.

Lorsqu’il avait appris la nouvelle, Xue Wuyi n’avait pourtant ressenti ni le froid glacial de la trahison ni une véritable colère. Ce qu’il avait surtout éprouvé, c’était un profond soulagement.

C’était peut-être aussi bien ainsi. La dette de gratitude qu’il avait envers l’ancien roi était désormais acquittée. À présent, il pouvait agir selon son propre cœur.

« Si je vous dis tout cela, Votre Majesté, ce n’est pas pour me plaindre. Je veux simplement vous dire que la famille royale de Xiqiang est corrompue et décadente, et que son déclin est déjà manifeste. Elle ne pourra pas empêcher le peuple xiqiang de se retourner contre elle. Ce trône changera tôt ou tard de mains. Vous avez d’ailleurs tous les deux rencontré le nouveau chef du peuple xiqiang : il s’agit de Shang Que, qui était autrefois le commandant de la Garde du Nord sous mes ordres. »

Son regard jusque-là errant se concentra de nouveau et s’éclaircit. « Shang Que ne veut pas que le peuple xiqiang continue à subir humiliations et persécutions, mais il ne souhaite pas non plus provoquer une guerre pour assouvir d’anciennes rancunes. C’est un chef clément. Il ne s’opposera pas à Daye pour satisfaire ses intérêts personnels. Une fois qu’il aura réorganisé Xiqiang, il se soumettra certainement de lui-même à Daye. »

— Voilà sur quoi reposait véritablement sa confiance pour mener les négociations ce jour-là.

Il suffisait d’attendre deux ans : Daye pourrait soumettre Xiqiang sans dépenser le moindre soldat. Quelles qu’aient été les intentions de Xiao Zhige au départ, il serait forcément tenté par une telle proposition.

Xiao Zhige déclara : « Je peux accepter de ne pas envoyer de troupes, dans la mesure du possible, tant que la situation n’est pas encore clairement établie. Mais si Shang Que ne parvient pas à s’emparer du trône, ou s’il refuse de se soumettre à Daye, j’enverrai malgré tout mes troupes et soumettrai moi-même Xiqiang. »

Xiqiang et Yuze étaient à l’origine de petits royaumes qui s’étaient séparés de Daye. Dans sa jeunesse, Xiao Zhige avait chassé les Beidi, et maintenant qu’il était monté sur le trône dans la force de l’âge, il chercherait nécessairement une occasion de soumettre Xiqiang et Yuze. Depuis l’Antiquité, aucun empereur n’avait accepté de laisser dormir tranquillement un ennemi à côté de son propre lit.

« Cela me convient. »

Xue Wuyi inclina la tête, puis sortit de sa manche une vieille clé de bronze. « Voici la clé. »

Bien que Xue Wuyi fût plein de ruses lorsqu’il affrontait ses ennemis, envers ses partenaires, il se montrait suffisamment sincère. Il remit la clé à An Changqing et poursuivit : « J’ai étudié cette peinture à maintes reprises. J’ai même essayé de l’arroser d’eau, de la chauffer au feu et d’autres méthodes similaires, mais cela n’a donné aucun résultat notable. En revanche, en consultant d’anciens écrits, j’ai découvert que le premier roi de Xiqiang avait autrefois envoyé une caravane en mer sous prétexte de rechercher des immortels et des remèdes. Cette caravane était partie de Zaiguo, avait traversé le territoire de Yuze et atteint la mer du Sud. Au départ, elle avait emporté quantité de marchandises. Mais par la suite, aucun document ne faisait état de son retour.

« J’en ai donc déduit que cette peinture ne cachait probablement aucun secret particulier. La clé, en revanche, est véritablement l’élément essentiel. Et il est fort possible que le trésor secret de Xiqiang ne se trouve pas à Xiqiang, mais qu’il ait été transporté jusqu’à la mer du Sud. »

« Voilà tout ce que j’ai pu découvrir », conclut Xue Wuyi.

Lorsque An Changqing entendit mentionner la mer du Sud, ses sourcils tressaillirent légèrement. Il se souvint soudain de ce que rapportaient les ouvrages anciens : au-delà de la mer du Sud vivait le peuple des hommes-poissons, qui habitait près de l’eau. Ils ne faisaient pas de distinction entre hommes et femmes et tous possédaient une beauté exceptionnelle. Ceux qui portaient des motifs rouges étaient capables d’enfanter. Ils excellaient dans le tissage de la soie des hommes-poissons, une étoffe que ni les lames ni les armes ne pouvaient transpercer et dont chaque pied se vendait mille pièces d’or.

Xue Chang avait envoyé une caravane vers la mer du Sud, tandis que les récits concernant le peuple des hommes- poissons étaient eux aussi liés à cette même mer. Y avait-il un lien entre les deux ?

An Changqing échangea un regard avec Xiao Zhige avant de dire : « Merci. Ces informations nous sont déjà extrêmement utiles. »

« Dans ce cas, je ne vais pas vous importuner davantage. Je vais prendre congé. »

Xue Wuyi se leva et s’inclina avant de prendre congé.

An Changqing éprouvait pour lui à la fois de l’admiration et une certaine compassion. Cependant, il se disait qu’un homme tel que Xue Wuyi ne devait probablement pas avoir besoin de la pitié d’autrui. Il ne laissa donc rien paraître et se contenta de dire avec courtoisie : « Je vais vous raccompagner, Monsieur Xue. »

Il avait cessé de l’appeler « Premier ministre Xue » pour l’appeler « Monsieur Xue », ce qui rendait son attitude moins distante et moins marquée par l’opposition.

Xue Wuyi ne refusa pas et sortit avec eux, accompagné de sa servante.

La distance entre le cabinet d’étude et la porte principale de la résidence princière n’était ni longue ni courte. Tous deux avancèrent lentement sous les galeries. Xue Wuyi eut enfin le loisir d’observer le paysage alentour et s’exclama avec admiration :

« Tout le monde dit que Sa Majesté chérit profondément Son Altesse le prince. À voir cette résidence princière, on peut en effet s’en rendre compte. J’ai entendu dire que lorsque Sa Majesté y vivait autrefois, elle ne prêtait jamais attention à ces choses matérielles. »

An Changqing pinça légèrement les lèvres avec un sourire, puis demanda : « Monsieur Xue, avez-vous déjà fait examiner votre maladie par un médecin ? Votre Majesté compte dans son entourage un médecin Hu qui excelle dans le diagnostic et le traitement des maladies difficiles et complexes. Si vous le souhaitez, je peux lui demander de vous examiner. Peut-être trouvera-t-il même un moyen de vous guérir. »

Xue Wuyi se retourna et lui sourit. « Votre Altesse avez un cœur pur et bienveillant. Il vous a suffi d’entendre mon récit une seule fois pour vouloir chercher pour moi un médecin et des remèdes. »

An Changqing se sentit quelque peu embarrassé et, craignant d’être trop brusque, déclara : « Je pense simplement qu’il devrait y avoir davantage de personnes comme vous, Monsieur, qui se soucient du peuple. »

« Je comprends », répondit doucement Xue Wuyi. « Seulement, dans mon cas, ce n’est en réalité pas une maladie, mais un poison. J’ai été empoisonné à l’âge de seize ans, lorsque j’ai été nommé Premier ministre. J’aurais dû mourir depuis longtemps, mais j’ai eu suffisamment de chance pour survivre tant bien que mal. Toutes ces années, je n’ai pu rester en vie que grâce à Ji Xue, qui a fait tout son possible pour prolonger mes jours. »

An Changqing se retourna avec étonnement et jeta un regard à Ji Xue. Celle-ci avait toujours suivi Xue Wuyi en silence. Elle était fort belle, mais son expression était extrêmement froide. Il l’avait prise pour une servante personnelle ou une concubine, sans imaginer un seul instant qu’elle fût en réalité médecin.

Xue Wuyi sourit et dit : « Les ancêtres de Ji Xue appartenaient à une illustre famille de médecins. Elle a hérité de tout leur savoir médical, et son art est si remarquable qu’il semble presque surnaturel. Même elle ne peut venir à bout de ce poison ; chercher un autre médecin serait probablement inutile. Je ne peux donc que remercier Votre Altesse le prince pour votre bonté. »

Voyant qu’il ne le souhaitait pas, An Changqing cessa de le pousser davantage. Il se contenta de l’accompagner jusqu’à la porte avant d’ajouter : « Monsieur Xue, vous n’êtes pas obligé de vous hâter de retourner à Xiqiang. Si vous n’avez rien à faire à l’auberge des envoyés, vous pouvez venir à tout moment au palais princier. Cela me permettra également de vous témoigner l’hospitalité due à mon hôte. »

Xue Wuyi accepta, puis s’éloigna lentement avec Ji Xue.

An Changqing les observa par-derrière et se rendit alors compte à quel point Xue Wuyi était effroyablement maigre. Il portait pourtant une épaisse cape, mais semblait malgré tout plus frêle encore que Ji Xue qui marchait derrière lui. Il ressemblait à une tige de bambou vert chétive, dont la seule particularité était de demeurer droite et inflexible.

An Changqing poussa doucement un soupir avant de se retourner pour rentrer.

Xue Wuyi monta dans la voiture et se mit alors à tousser violemment. Le mouchoir qu’il tenait à la main se teinta de sang. Ji Xue lui en donna un propre, puis fourra le brasero portatif dans ses bras avant de dire d’une voix un peu froide : « Aussi remarquable que soit mon art médical, il y aura toujours des choses que je ne maîtrise pas. Pourquoi avez-vous refusé que le prince Yan fasse venir un médecin pour vous examiner ? »

Après avoir soigneusement essuyé le sang au coin de ses lèvres, Xue Wuyi but une tasse de thé chaud pour apaiser sa gorge, puis répondit : « Je n’ai confiance qu’en tes talents médicaux. »

Ji Xue ne crut absolument pas à ses sornettes. Lorsque cet homme mentait véritablement, personne ne pouvait s’en apercevoir. Elle demanda soudain : « Vous ne voulez plus vivre, n’est-ce pas ? »

Xue Wuyi resta silencieux un instant avant de répondre : « Après toutes ces années de labeur, il est temps pour moi de me reposer. »

« Tout ce que vous avez fait, c’était en réalité pour ouvrir la voie à Shang Que, n’est-ce pas ? Une fois que vous serez mort, la cour royale finira tôt ou tard par se désagréger. Ainsi, Shang Que pourra certainement l’emporter. » Ji Xue l’interrogea d’un ton accusateur : « Pour lui, vous êtes même prêt à sacrifier votre propre vie ? »

« Et comment sais-tu que ce n’est pas moi qui suis en train de le manipuler ? » Xue Wuyi se massa les sourcils et soupira. « Tu le sais, il n’a jamais voulu se mêler des luttes de la cour. C’est moi qui l’ai forcé à risquer sa vie pour moi. À présent, c’est encore moi qui le manœuvre pour qu’il devienne roi. Il est un descendant de l’ancien chef de Xiqiang et l’homme qui convient le mieux à cette fonction. Il fera un très bon roi. Ce que je n’ai pas réussi à accomplir, il devrait pouvoir le faire. À l’avenir, le peuple de Xiqiang n’aura plus à subir humiliations et oppression, et toi, tu pourras également reprendre ton véritable nom et faire rayonner l’art médical de la famille Song… »

Ji Xue fronça les sourcils en le regardant : « Je ne peux pas rivaliser avec vous lorsqu’il s’agit de grands principes. Mais si vous mourez, rien ne garantit que Shang Que acceptera docilement de devenir roi. »

Xue Wuyi sourit pourtant : « C’est pourquoi tu dois m’aider. Ne le laisse pas savoir. »

La voiture avançait lentement. Les roues écrasaient les branches mortes au sol, produisant un grincement régulier. À l’intérieur, Ji Xue resta silencieuse. Aucun des deux ne prononça plus un mot ; on n’entendait que le faible bruit de la toux.

*

Lorsqu’An Changqing retourna dans la cour principale, il vit Xiao Zhige penché sur une carte géographique, les sourcils froncés dans une profonde réflexion.

« Pourquoi as-tu ressorti cela tout à coup ? »

La carte que regardait Xiao Zhige avait été établie sous la dynastie précédente. À cette époque, Xiqiang et Yuze ne s’étaient pas encore séparés de Daye.

Xiao Zhige désigna l’emplacement de la Mer du Sud et dit : « Je me demandais pourquoi, à l’époque, Xue Chang et Huai Shu’an avaient fait défection ensemble de Daye. Et pourquoi le Taizu n’avait-il pas envoyé de nouveau des troupes pour réprimer leur rébellion ? » Il poursuivit : « La Mer du Sud mentionnée dans les ouvrages anciens est-elle également le même endroit que celle vers laquelle Xue Chang avait envoyé ses hommes ? Pourquoi Xue Chang avait-il précisément choisi d’envoyer le trésor secret jusqu’à la Mer du Sud ? Et qu’étaient réellement ces trésors secrets ?

« Plus important encore, qui était donc au juste l’homme représenté sur le tableau ? Xue Chang devait avoir une cinquantaine d’années lorsqu’il est mort, mais à en juger par les dernières volontés et les peintures qu’il a laissées, on ne peut s’empêcher de penser que cet homme apparaîtrait de nouveau… »

Les paroles de Xue Wuyi, loin de résoudre l’énigme, avaient au contraire fait surgir encore davantage de mystères, tels des boules de neige qui grossissent en roulant. Il était fort possible que l’homme représenté sur le tableau appartînt à la même race qu’An Changqing. Cependant, d’après ce qu’ils avaient pu constater jusqu’à présent, à l’exception du fait que les hommes du peuple des hommes-poissons pouvaient enfanter, rien ne permettait de distinguer leur nature de celle des humains ordinaires. Alors que s’était-il donc passé autrefois pour que le peuple des hommes- poissons disparaisse sans laisser de traces ? Au point qu’il ne subsistât désormais que quelques mentions éparses dans les archives.

L’homme représenté sur le tableau avait une allure exceptionnelle et connaissait Xue Chang. À l’époque de Xue Chang, les héros se levaient de toutes parts et le monde était plongé dans une période de bouleversements tumultueux. Un personnage aussi remarquable ne pouvait absolument pas n’avoir laissé aucune trace. Pourtant, hormis un tableau transmis de génération en génération au sein de la famille royale de Xiqiang, il n’existait étonnamment plus aucun document mentionnant cet homme.

An Changqing réfléchit : « J’ai cependant pensé à une autre question. Xiqiang n’a pas accès à la mer. La caravane envoyée par Xue Chang devait traverser le territoire de Yuze avant de pouvoir atteindre la Mer du Sud. Si la caravane transportait alors un trésor et traversait ainsi Yuze pour se rendre à la Mer du Sud, ne risquait-elle pas d’être interceptée par Yuze ? À moins que Xue Chang et Huai Shu’an ne soient restés en contact et que Huai Shu’an ait également été au courant du voyage vers la Mer du Sud. Mais dans ce cas, cela ne signifierait-il pas que Huai Shu’an avait lui aussi un lien avec l’homme du tableau ? »

Xiao Zhige réfléchit un moment avant d’approuver : « Ce n’est pas impossible. Si nous poussons encore davantage cette hypothèse, leur défection de Daye pourrait autrefois avoir été liée au peuple des hommes-poissons, ou plutôt à l’homme représenté sur le tableau. Après tout, les dernières paroles de Xue Chang furent : “La dette de Xue Chang est remboursée.” Il est évident qu’il avait une dette envers l’homme du tableau.

« Seulement, nous ignorons encore quels conflits se sont réellement déroulés entre eux. Il nous manque trop d’indices pour parvenir à une conclusion. »

An Changqing se découragea : « Ces événements remontent à trop longtemps. S’il est véritablement impossible d’en découvrir la vérité, autant laisser tomber. De toute façon, nous ne savons même pas ce que contenait ce trésor secret. Il est possible qu’il n’y ait même jamais eu de trésor. »

Xiao Zhige lui caressa le sommet de la tête et répondit d’une voix grave : « Le trésor secret n’a pas d’importance. Ce qui m’intéresse, c’est le peuple des hommes-poissons . Tant que cette affaire ne sera pas éclaircie, je ne pourrai pas avoir l’esprit tranquille. Et puis, il ne s’agit pas seulement de toi, mais aussi d’AnHeng et d’AnZhu. »

À leur naissance, Xiao AnHeng et Xiao AnZhu ne portaient aucune marque rouge du peuple des hommes-poissons. Si l’on se fiait aux informations qu’ils avaient recueillies, cela signifiait qu’ils ne possédaient pas la capacité, propre aux hommes de ce peuple, d’enfanter et qu’ils ne différaient donc pas des humains ordinaires. Mais si aucun problème ne s’était manifesté jusqu’à présent, rien ne garantissait qu’il n’en apparaîtrait pas à l’avenir. Xiao Zhige n’était pas homme à aimer esquiver les problèmes. Maintenant qu’ils disposaient de pistes, il voulait poursuivre leurs recherches, que ce fût pour An Changqing, pour leurs deux enfants ou pour les descendants de ceux-ci. Il devait découvrir la vérité.

An Changqing réfléchit et trouva lui aussi son raisonnement sensé. Cette affaire constituait en fin de compte un risque latent tant qu’elle ne serait pas éclaircie. Il déclara donc : « Dans ce cas, cherchons une occasion d’envoyer des hommes explorer la Mer du Sud. »

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Note de l’auteur :

Songsong : « Le travail m’épuise trop. Il est temps de sortir voyager. »

 

 

Traducteur: Darkia1030