TTBE -Chapitre 124 — Le Roi de Yuze

 

Après son retour au palais, An Changqing raconta à Xiao Zhige ce qui s’était passé lors de leur rencontre : « Aujourd’hui, j’ai spécialement emmené Yu Xiao pour le mettre à l’épreuve. À voir sa réaction, il connaît effectivement l’existence du clan des hommes-poissons. »

« Ce n’est pas surprenant. Regarde plutôt ceci. » Xiao Zhige lui tendit un rapport confidentiel. « Les hommes du Bureau secret viennent de me le remettre. »

Après son accession au trône, une partie du réseau de renseignement dont disposait Xiao Zhige avait été rendue publique, mais une autre partie demeurait dissimulée dans l’ombre et était devenue le Bureau secret, encore plus difficile à détecter. Huai Rushan avait manifesté à plusieurs reprises son intérêt pour An Changqing et le clan des hommes-poissons, ce qui rendait la prudence indispensable. Xiao Zhige avait donc mobilisé les hommes du Bureau secret et les faisait surveiller discrètement depuis quelque temps.

« Huai Rushan a secrètement envoyé des hommes enquêter sur moi ? »

« Oui. Il a probablement peur que nous nous en apercevions, alors il ne s’est pas montré trop entreprenant. Il se contente de recueillir et de sonder des informations sur toi de tous côtés. » Même s’il ne s’agissait que de renseignements sans importance, cela suffisait à provoquer chez Xiao Zhige le mécontentement d’un homme dont le territoire avait été violé. Toutefois, compte tenu des relations diplomatiques entre les deux pays, et puisque Huai Rushan n’était pas allé trop loin, il n’avait pas encore laissé éclater sa colère.

« Les négociations concernant la route commerciale n’en sont qu’à la moitié et ne pourront pas être conclues rapidement. Huai Rushan devra certainement encore rester quelque temps à Daye. Mais le voir tourner autour de toi comme une mouche est également agaçant. » Xiao Zhige jouait avec ses doigts, l’air fort mécontent. « Et si nous lui tendions un piège pour qu’il y tombe de lui-même ? Ainsi, nous aurions toutes les raisons de notre côté et pourrions soit le placer temporairement en détention afin de l’interroger, soit le renvoyer de force à Yuze. Dans les deux cas, Yuze ne pourrait rien trouver à redire. »

« On ne peut pas se prémunir pendant mille jours contre un voleur qui n’agit qu’un jour. » An Changqing estimait lui aussi que le raisonnement se tenait. Le problème était de savoir comment lui tendre ce piège. « Huai Rushan agit avec prudence. J’ai peur qu’il ne soit pas si facile de le faire tomber dans le panneau. »

Son pouce frottait machinalement le dos de sa main. Xiao Zhige réfléchit un instant avant de dire : « Ses hommes cherchent depuis longtemps à entrer dans le palais Yan pour y enquêter, mais les défenses sont si strictes qu’ils n’ont jamais trouvé l’occasion. Je demanderai aux gardes de profiter d’une opportunité pour les laisser entrer secrètement. À ce moment-là, nous attraperons la tortue au fond de l’urne (NT : idiome signifiant prendre quelqu’un au piège sans lui laisser aucune possibilité de s’échapper), et nous les prendrons sur le fait avec les preuves en main, de sorte qu’il ne pourra plus nier. Envoyer des hommes enquêter sur le palais Yan avec des intentions suspectes suffira à lui valoir une condamnation et une détention. Ensuite, nous demanderons à Yuze de venir le racheter. »

An Changqing tourna le visage vers lui et sourit d’un air malicieux : « J’ai entendu dire que le Roi de Yuze était toujours très sévère avec ce petit frère. Une fois que le Roi de Yuze l’aura racheté, je doute qu’il passe un très bon moment… Toutefois, il n’est pas non plus impossible que cette affaire ait été ordonnée par le Roi de Yuze lui-même. »

« Peu importe qui se trouve derrière tout cela », dit Xiao Zhige d’une voix plus grave. « Je veux lui faire comprendre que tu es le prince Yan de Daye, placé au même rang que le souverain et au-dessus de tous les autres. Tu n’es pas quelqu’un que le premier venu peut espionner. S’il ose étendre ses griffes vers toi, j’en couperai une pour chaque homme qui osera le faire. »

Quiconque osait étendre ses griffes vers quelqu’un qui lui appartenait avait depuis longtemps allumé un feu de colère dans le cœur de Xiao Zhige. À présent, toute cette colère s’était accumulée, prête à être déversée sur Huai Rushan.

*

Xiao Zhige ayant dit qu’il monterait un piège, An Changqing ne lui demanda plus ni quand ni comment il agirait. De toute façon, lorsque Xiao Zhige passait à l’action, il ne manquait jamais son coup. Il pouvait donc rester tranquillement aux côtés de Zhou Helan pour discuter de la réforme du système agraire.

Bien que Zhou Helan ne fût actuellement qu’un fonctionnaire de cinquième rang inférieur au Temple Taifu, personne ne le prenait à la légère. Premièrement, tout le monde savait qu’il était le futur beau-frère du prince Yan. Deuxièmement, tous ceux qui avaient eu affaire à lui savaient que cet homme était loin d’être quelqu’un d’ordinaire. Bien que l’empereur l’eût pour l’instant placé au Temple Taifu afin qu’il y acquière de l’expérience, il ne s’arrêterait certainement pas là. De plus, le ministre du Temple Taifu était lui-même un homme qui savait reconnaître et apprécier les talents, et il formait également Zhou Helan avec beaucoup d’attention.

Peu après la prise de fonctions de Zhou Helan, la réforme du système agraire fut justement mise à l’ordre du jour. An Changqing avait l’intention de s’inspirer de la réforme menée à Yanzhou pour instaurer un nouveau système agraire. Cependant, les situations différaient d’une région à l’autre, et il était encore plus difficile de superviser tout un pays qu’une seule province. Pour parvenir à appliquer complètement cette réforme, il faudrait encore sans cesse la perfectionner et en préciser les modalités. Ces derniers jours, An Changqing en discutait souvent avec le ministre du Temple Taifu. Celui-ci étant très occupé, il gardait souvent Zhou Helan à ses côtés pour lui confier diverses tâches.

L’ancien système agraire de Daye avait été hérité de la dynastie précédente. Celle-ci avait appliqué le système des champs en puits, mais vers la fin de la dynastie, ce système s’était progressivement effondré. Les terres publiques, faute d’être cultivées, avaient peu à peu été abandonnées, tandis que de nombreux habitants s’étaient approprié les terres privées. Après la fondation de Daye, le Taizu avait favorisé la restauration du pays et de la population, aboli le système des champs en puits et instauré à la place une attribution des terres calculée selon le nombre de personnes dans chaque foyer, autorisant l’existence de terres privées ainsi que les transactions foncières.

Durant ses premières années, ce système avait permis à la majorité des habitants de recevoir des terres et de trouver temporairement un peu de répit grâce à leur travail agricole. Mais avec le temps, notamment après le règne de l’empereur An Qing, la corruption de l’administration locale avait conduit les fonctionnaires à s’entendre avec les grands propriétaires et les puissants notables. Les terres des gens ordinaires étaient accaparées de toutes sortes de manières par ces derniers, tandis que leurs propriétaires ne trouvaient aucun endroit où faire entendre leurs plaintes. Privés de leurs terres et incapables de subvenir à leurs besoins, les habitants devenaient des réfugiés errants et ne pouvaient plus que dépendre des grands propriétaires et des puissants notables.

Avant l’accession au trône de Xiao Zhige, dans des régions telles que Qingzhou et Yongzhou, les puissants propriétaires avaient déjà provoqué un profond mécontentement populaire en accaparant massivement les terres et en exploitant et pressurant les fermiers qui les cultivaient. Incapables de supporter davantage leurs souffrances, les habitants avaient pris les armes et provoqué de sérieux troubles.

Bien que Xiao Zhige se fût ensuite rendu sur place pour réprimer ces troubles, qu’il eût fait exécuter un certain nombre de puissants propriétaires et rendu leurs terres aux habitants, cette mesure n’avait fait que traiter le mal sans en supprimer la racine. Pour mettre définitivement fin à ce problème et permettre aux habitants d’avoir des terres à cultiver, il fallait en fin de compte réformer le système agraire. Or, une telle réforme toucherait inévitablement aux registres de population et à l’impôt, et porterait encore davantage atteinte aux intérêts des puissants propriétaires et notables locaux. Sa mise en œuvre devait donc être menée avec la plus grande prudence.

An Changqing en avait déjà discuté à plusieurs reprises avec le ministre du Temple Taifu. Plus tard, Zhou Helan avait assisté à leurs discussions et proposé plusieurs suggestions particulièrement pertinentes. Le ministre du Temple Taifu l’avait donc fait participer à l’élaboration du nouveau système agraire.

Zhou Helan était l’un des leurs, aussi An Changqing le reçut-il directement dans le palais Qianzheng. Une fois leurs affaires officielles terminées, Zhou Helan le regarda d’un air hésitant.

An Changqing haussa un sourcil. « Helan, y a-t-il encore quelque chose dont tu souhaites parler ? »

Zhou Helan toussota légèrement et, quelque peu embarrassé, répondit : « Il y a une fête des fleurs au sud dans la ville de Ershiyi. L’intendant qui l’organise m’a envoyé dix invitations. Voudriez-vous y aller, prince ? »

« Une fête des fleurs ? » An Changqing allait refuser lorsqu’il comprit soudain que Zhou Helan n’aurait pas hésité de la sorte pour une affaire aussi insignifiante. Il sourit, comprenant : « Quoi ? Tu veux inviter Xianyu à aller avec toi à la fête des fleurs ? »

« Bien que nous soyons fiancés, si nous sortons tous les deux seuls, cela risque de susciter des commérages. »

Il fallait donc faire venir son futur beau-frère pour servir de couverture.

« J’ai compris. Donne-moi les invitations, j’irai en parler à Xianyu. »

Zhou Helan sortit précipitamment les invitations de sa manche et les lui tendit, puis se leva et s’inclina. « Merci, Sprince, de nous avoir donné votre accord. »

Son souhait réalisé, Zhou Helan resta encore quelque temps avant de prendre congé. An Changqing fixa les invitations et eut soudain une idée. Il se leva précipitamment pour aller chercher Xiao Zhige.

Dans l’aile latérale du palais Chongzheng, Xiao Zhige venait tout juste d’achever ses discussions avec les ministres lorsqu’il vit An Changqing arriver à grands pas, une liasse d’invitations à la main et un large sourire sur le visage. Il posa son pinceau et haussa un sourcil. « Qu’est-ce qui te rend si heureux ? »

An Changqing s’arrêta devant la table en bois rouge, se pencha vers lui et demanda : « Tu n’avais pas dit auparavant que tu voulais tendre un piège à Huai Rushan ? Où en est-on ? »

« Tout est déjà en place. Ils ont fait quelques tentatives pour sonder la situation, mais ils se montrent assez prudents et n’ont pas encore mordu à l’hameçon. »

En entendant cela, An Changqing agita fièrement les invitations qu’il tenait à la main et sourit d’un air rusé. « Alors, c’est parfait. Il y a une fête des fleurs au sud dans la ville de Ershiyi. Si nous allons tous à la fête, les gardes du palais devront certainement nous accompagner. Il sera donc parfaitement normal que la sécurité du palais soit plus faible à ce moment-là. S’ils ont réellement l’intention d’entrer pour enquêter, ils ne laisseront absolument pas passer cette occasion. »

Xiao Zhige réfléchit un instant et estima lui aussi que cela pouvait fonctionner. Toutefois, il pensa à quelque chose de plus qu’An Changqing. « Nous pouvons inviter Huai Rushan à venir avec nous. »

Les deux hommes se mirent ainsi d’accord. An Changqing envoya à l’avance un message à Huai Rushan pour l’inviter à participer à la fête des fleurs, tandis que Xiao Zhige régla à l’avance les affaires gouvernementales qui l’attendaient. Le jour de la fête, il n’emmena pas les gardes impériaux du palais, mais fit simplement venir des gardes du palais Yan. Le groupe prit alors la direction du sud de la ville.

La fête des fleurs d’Ershiyi était cette fois-ci particulièrement grandiose et devait durer trois jours consécutifs. Le premier jour, les fleurs exposées étaient toutes des variétés précieuses. De nombreux hauts fonctionnaires et nobles amateurs de fleurs allaient donc venir, et la sécurité du lieu d’exposition était particulièrement stricte : seules les personnes munies d’une invitation pouvaient entrer.

Bien qu’An Changqing eût organisé ce piège pour Huai Rushan, la fête des fleurs était elle-même suffisamment grandiose pour mériter le détour. Il n’invita donc pas seulement Huai Rushan, mais également Xue Wuyi à les accompagner.

Madame Yu, An Xianyu, Zhou Helan, Huai Rushan et Xue Wuyi, auxquels s’ajoutaient An Changqing et Xiao Zhige, ils étaient au total sept à entrer sur le lieu de la fête des fleurs.

Le lieu avait été entièrement vidé de ses visiteurs ordinaires ce jour-là. Il avait été soigneusement nettoyé, et les précieuses variétés de fleurs étaient disposées sur des présentoirs minutieusement aménagés. À côté de chaque pot se tenait son propriétaire, prêt à en présenter les caractéristiques aux nobles venus les admirer.

Le lieu d’exposition était immense, et plus ils avançaient vers l’intérieur, plus les fleurs devenaient rares et précieuses. Les sept personnes avaient chacune leurs propres préférences en matière de fleurs et, peu après leur entrée, se séparèrent en trois groupes. Zhou Helan et An Xianyu formèrent un groupe ; Madame Yu, accompagnée de ses servantes, en forma un autre ; les quatre autres restèrent ensemble.

Les trois autres hommes admiraient les fleurs avec beaucoup d’intérêt. Seul Huai Ruyu fixait d’un air grave la direction dans laquelle Madame Yu était partie, le cœur en proie à un profond bouleversement.

Après avoir marché quelque temps, An Changqing avait constamment gardé un œil sur lui du coin de l’œil. Voyant qu’il semblait toujours avoir l’esprit ailleurs, il l’interpella : « Roi Yu, pourquoi avez-vous donc l’air si préoccupé, même en admirant les fleurs ? »

Huai Ruyu revint difficilement à lui et esquissa un sourire forcé. Le visage de Madame Yu continuait pourtant de hanter son esprit. « Non, c’est simplement que ces fleurs m’ont rappelé une vieille connaissance. »

An Changqing fit « Oh », puis ne posa pas d’autre question. Il lui proposa seulement avec prévenance : « Il y a justement une petite tente de thé là-bas. Voulez-vous aller vous y asseoir un moment ? »

À ce moment-là, Huai Ruyu avait l’esprit en proie à une profonde confusion, ses pensées formant un véritable écheveau inextricable. À ces mots, il hocha distraitement la tête et les suivit jusqu’à la tente de thé.

Xue Wuyi et An Changqing marchaient devant. Après avoir jeté un regard à Huai Ruyu, qui semblait avoir l’esprit ailleurs, puis à An Changqing, dont le visage était illuminé d’un sourire, Xue Wuyi comprit ce qui se passait, mais ne posa aucune question. Il les suivit et s’assit avec eux dans la tente de thé.

Il y avait énormément de monde à la fête des fleurs, et la tente de thé était elle aussi très vaste. Désormais, rares étaient les hauts fonctionnaires et les nobles de Yeijing qui ne connaissaient pas Xiao Zhige et An Changqing. Cependant, voyant qu’ils étaient vêtus simplement et ne souhaitaient manifestement pas révéler leur identité, personne n’osa s’approcher pour les saluer. Lorsqu’ils les croisaient, les gens se contentaient de les saluer de loin. À présent, en voyant les quatre hommes s’installer dans la tente de thé, les autres visiteurs n’osèrent encore moins venir les déranger et évitèrent l’endroit. Ainsi, la vaste tente de thé ne tarda pas à ne plus abriter qu’eux quatre.

Une jolie servante leur apporta du thé fraîchement préparé. An Changqing le dégusta avec intérêt, mais remarqua soudain que Huai Rushan le dévisageait fixement.

Il lui rendit son regard avec perplexité. « Roi Yu, pourquoi me regardez-vous ainsi ? Ai-je quelque chose sur le visage ? »

Huai Ruyu le regarda, la gorge soudain étrangement sèche. Auparavant, il avait seulement remarqué qu’An Changqing ressemblait à l’homme représenté sur le portrait. Mais ce n’est qu’aujourd’hui, après avoir vu Yu Shi, la mère biologique d’An Changqing, qu’il avait soudain compris que, bien que les traits d’An Changqing ressemblent à ceux de l’homme du portrait, son regard et l’aura qu’il laissait involontairement transparaître ressemblaient énormément à ceux de l'Envoyé Sacré disparu.

Il avait vu les manuscrits et les portraits laissés par son grand-père. L'Envoyé Sacré était un homme doux et raffiné, aussi précieux que le jade. À l’époque, son grand-père était tombé amoureux de l'Envoyé Sacré, mais, du fait que l’amour entre hommes ne pouvait être accepté par la société d’alors et qu’il n’osait rendre public, il avait finalement, pour mieux dissimuler leur relation, négocié un mariage à l’insu de l'Envoyé Sacré.

L'Envoyé Sacré était venu de la mer. À l’origine, il n’aurait dû rester à Zaiguo qu’un mois avant de retourner en mer. Cependant, après être tombé amoureux de son grand-père, il était resté à Zaiguo plus d’un an et avait résidé tout ce temps dans une villa à l’écart. Ce ne fut que le jour des noces du grand-père de Huai Ruyu, lorsqu’il épousa la reine, qu’il apprit la nouvelle. Après cela, il quitta silencieusement la villa et disparut sans laisser de traces.

D’après ce que racontaient les manuscrits de son grand-père, l'Envoyé Sacré n’était pas retourné en mer après sa disparition. Son grand-père avait envoyé des hommes aux quatre coins de Yuze pour le rechercher, mais sans rien trouver. Une seule fois, quelqu’un avait apparemment aperçu dans un village situé à la frontière entre Yuze et Daye un homme dont l’apparence ressemblait à la sienne. Mais son grand-père était une fois encore rentré bredouille. Depuis ce jour et jusqu’à sa mort provoquée par le poison, il n’avait plus jamais revu l'Envoyé Sacré.

Pourtant, à travers les manuscrits et les portraits qui avaient été conservés, Huai Ruyu pouvait vaguement discerner ses regrets. Il ignorait seulement s’il regrettait d’avoir perdu son amant à cause d’un faux pas, ou s’il regrettait de ne pas avoir trouvé l’antidote, se faisant ainsi du mal à lui-même tout en nuisant à ses descendants.

Son grand-père était mort très tôt, et Huai Ruyu ne l’avait jamais rencontré. Il n’aimait pas non plus reporter sa colère sur les morts et n’éprouvait donc naturellement aucun sentiment particulier à son égard. Toutes ces années, hormis consulter ses manuscrits à la recherche d’indices, il ne s’était guère intéressé aux tourments amoureux qui avaient lié son grand-père à l'Envoyé Sacré.

Mais aujourd’hui, en voyant Yu Shi, une possibilité lui était soudain venue à l’esprit : l'Envoyé Sacré appartenait au clan des hommes-poissons, et d’après les archives, les hommes du clan des hommes-poissons portant des marques rouges étaient eux aussi capables de donner naissance. De plus, sur les portraits conservés de l'Envoyé Sacré, on distinguait justement des marques rouges en forme d’écailles derrière ses oreilles.

L'Envoyé Sacré avait vécu plus d’un an auprès de son grand-père. S’il était tombé enceinte durant cette période, cela n’aurait rien eu d’anormal. Qui plus est, son grand-père avait autrefois fouillé tout Yuze sans parvenir à retrouver l'Envoyé Sacré, alors que, précisément, quelqu’un avait aperçu dans un village à la frontière entre Yuze et Daye un homme lui ressemblant…

À en juger par tous ces éléments, il n’était donc pas impossible que l'Envoyé Sacré se fût réfugié à Daye à l’époque.

En calculant l’âge de Yu Shi, tout correspondait justement.

Si Yu Shi était réellement la fille née de l’union de l'Envoyé Sacré et de son grand-père, alors An Changqing était un descendant de l'Envoyé Sacré. Même s’il était impossible de trouver des indices à partir de l’homme représenté sur le portrait, An Changqing, en tant que descendant de l'Envoyé Sacré, aurait peut-être lui aussi la possibilité d’entrer dans le Tombeau des Hommes-Poissons. L'Envoyé Sacré venait du Tombeau des Hommes-Poissons ; il devait donc certainement s’y trouver un moyen de neutraliser le poison.

Après avoir désespéré pendant si longtemps, voir soudain apparaître devant lui une nouvelle voie de survie avait, de manière totalement inattendue, rendu Huai Ruyu quelque peu craintif. Il avait peur que tout cela ne soit finalement qu’une simple coïncidence.

Il fixa An Changqing longuement. Après avoir péniblement remis un peu d’ordre dans ses pensées embrouillées, il s’apprêtait à parler lorsqu’un homme vêtu comme un garde s’approcha de Xiao Zhige et d’An Changqing et leur murmura quelques mots à l’oreille. Xiao Zhige lui jeta ensuite un regard froid avant de déclarer : « Il s’est produit quelque chose au palais Yan. Le prince Yan et moi devons rentrer pour voir ce qu’il en est. Vous pouvez continuer à admirer les fleurs tous les deux. »

Xue Wuyi détourna son regard. Comprenant immédiatement le sous-entendu, il coopéra : « Justement, je commence à être un peu fatigué. Je vais donc rentrer avec Sa Majesté et le prince et me reposer un peu au palais Yan. »

Puisqu’il disait cela, Huai Ruyu ne pouvait naturellement plus rester seul pour continuer à admirer les fleurs. Il ne put donc que les accompagner jusqu’au palais Yan. Cependant, en repensant au regard que Xiao Zhige lui avait lancé, il fronça les sourcils, tandis qu’un mauvais pressentiment naissait dans son cœur.

Ils étaient venus tranquillement, mais repartirent précipitamment. Les quatre hommes regagnèrent rapidement le palais Yan. Dans la cour, un homme vêtu comme un domestique était maintenu à genoux par deux gardes. À côté d’eux se tenait également un fonctionnaire du Temple des Affaires étrangères.

À leur retour, le commandant des gardes leur fit son rapport : « Cet homme s’est déguisé en domestique pour se mêler aux gens du palais et avait l’intention de se rendre dans le bureau du prince afin d’y commettre un vol. Après l’avoir fouillé et interrogé, nous avons découvert qu’il n’avait pas l’accent de Daye et qu’il ne portait sur lui qu’une plaque d’identification dont les motifs ressemblent à ceux couramment utilisés à Yuze. Comme Sa Majesté et le prince n’étaient pas au palais, votre subordonné a pris la liberté de se rendre au Temple des Affaires étrangères pour demander à l’un des fonctionnaires chargés d’accueillir la délégation de Yuze de venir l’identifier. Nous avons découvert que cet homme était l’un des gardes du prince Yu… »

Après avoir terminé son rapport, le commandant des gardes présenta à deux mains la plaque d’identification.

Lorsque Huai Ruyu entendit mentionner Yuze, sa paupière tressaillit. Puis, lorsqu’il entendit que lui-même était impliqué, sa paupière se remit à tressaillir. Sans même avoir besoin de regarder le visage de l’homme agenouillé au sol, il savait déjà qu’il s’agissait forcément de l’un de ses subordonnés qu’il avait envoyés auparavant.

Comment pouvait-il y avoir une coïncidence pareille ?

Il poussa un soupir intérieur. Lorsqu’il regarda de nouveau Xiao Zhige et An Changqing, il constata que leurs expressions ne semblaient nullement surprises. Une idée lui traversa l’esprit, et il comprit aussitôt : ils avaient probablement déjà découvert ses intentions cachées et avaient délibérément tendu un piège aujourd’hui, attendant simplement que ses hommes viennent y tomber.

Il avait encore plus envie de soupirer. Il s’avança et joignit les mains devant lui en signe de salut. « Sa Majesté, prince, je peux m’expliquer. »

Xiao Zhige n’avait cependant aucune patience à perdre en vaines paroles avec lui. Il répondit froidement : « Le prince Yu est un hôte de marque, il n’est pas nécessaire qu’il se justifie devant moi. Lorsque le Roi de Yuze aura dépêché un émissaire, vous pourrez retourner à Zaiguo et vous expliquer auprès du Roi de Yuze. Pour l’instant, je crains que le prince Yu ne doive se rendre quelque temps dans les geôles du Tribunal judiciaire suprême. Rassurez-vous, prince Yu. Même si les prisons sont quelque peu rudimentaires, nous ne vous ferons certainement pas souffrir. Une fois que nous aurons vérifié les preuves et trouvé un accord avec le Roi de Yuze, nous vous laisserons partir. »

Il avait déjà tout prévu quant à la manière de le traiter, preuve évidente qu’il était préparé depuis longtemps. Dès qu’il avait parlé des geôles du Tribunal judiciaire suprême, il avait clairement montré qu’il ne craignait pas de détériorer les relations avec Yuze à cause de cette affaire. Ou peut-être était-il certain que le Roi de Yuze ne se brouillerait pas avec Daye pour un prince qui avait tenté d’espionner les informations d’un autre pays.

Huai Ruyu eut un sourire amer. Malheureusement, il n’était pas Huai Rushan. Il arrêta son serviteur qui s’apprêtait à tirer son sabre pour le protéger et déclara d’une voix grave : « Je suis moi-même le Roi de Yuze, Huai Ruyu. Il y a beaucoup de malentendus dans cette affaire. Je vous prie, Sa Majesté et prince, de bien vouloir écouter mes explications. »

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Note de l’auteur :

Le froussard : « Il ose s’intéresser à ma femme ? Je vais lui faire passer l’envie de recommencer. :) »

Traducteur: Darkia1030

 

 

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