DPUBFTB - Chapitre 152 - Système Vs. Système (2) 

 

Dossier, refus, délit d'initié

 

Chi Xiaochi : « … »

Ji Zuoshan attendit longtemps sans obtenir de réponse. « … Monsieur Chi ? »

Chi Xiaochi marqua une pause, puis lui dit avec sincérité : « Xiao Ji, merci. »

Ji Zuoshan fut stupéfait et rougit jusqu’aux oreilles.

Il avait déjà passé un certain temps à exercer les fonctions de dieu de la guerre de l’Empire et reçu d’innombrables distinctions et honneurs. Il s’efforçait également, de manière consciente, de gagner en maturité et en maîtrise de soi. Mais il conservait malgré tout la fougue propre à la jeunesse. Dès que son bienfaiteur lui adressait une parole d’approbation ou un compliment, il en éprouvait une joie sincère, comme lorsqu’un grand frère de la famille le félicitait.

De plus, lorsqu’il comparait son expérience à celle de Tan Hu, la bonté dont Chi Xiaochi avait fait preuve envers lui et toute l’attention qu’il lui avait accordée lui paraissaient d’autant plus précieuses.

En comparaison de tout ce que Chi Xiaochi avait fait pour lui, ce qu’il pouvait lui rendre était vraiment bien peu de chose.

« Non… Inutile de me remercier avec autant de cérémonie. » Les yeux brillants, il demanda : « Comment va le professeur Liu ces derniers temps ? »

« Lui ? » Chi Xiaochi examina la bague qu’il portait à la main. « Il va bien. Il nous reste encore quatre missions, alors… »

Tout en bavardant avec Chi Xiaochi, Ji Zuoshan détourna son attention et se connecta discrètement à un autre canal de communication.

La veille, 061 était retourné dans l’espace du Dieu principal. Or, en tant que système, à moins de chiffrer délibérément ses communications et de dissimuler ses déplacements, il laissait toujours derrière lui quelques traces.

En s’appuyant sur les vestiges des informations laissées par 061, Ji Zuoshan s’introduisit furtivement dans l’espace du Dieu principal.

Cette intrusion mentale à longue distance était éprouvante, même pour lui qui portait un amplificateur de signal. L’utilisation excessive de ses facultés mentales provoquait de violents maux de tête. À présent, ses oreilles bourdonnaient si fort qu’il distinguait à peine les paroles de Chi Xiaochi.

Heureusement, il savait endurer.

Ji Zuoshan devait reconnaître qu’il n’était pas particulièrement intelligent. Il n’était pas capable d’aider Monsieur Chi à analyser les événements ni à en reconstituer les liens de cause à effet. Autant profiter de cette occasion pour lui apporter toute l’aide possible, même si elle ne devait être que modeste.

L’espace du Dieu principal était immense. À l’intérieur, des systèmes vêtus de chemises blanches et de pantalons noirs circulaient en tous sens, tous très occupés. À première vue, l’endroit ressemblait à une entreprise technologique tout à fait ordinaire.

Ji Zuoshan étudia le panneau indicateur en cuivre installé dans le hall. Après avoir confirmé l’emplacement qu’il recherchait, il se hâta de rejoindre les archives.

Monsieur Chi semblait accorder beaucoup d’importance à l’affaire du numéro 127. Mais il n’avait probablement pas l’autorisation d’accéder au système du Dieu principal. Quant à demander au professeur Liu de s’en charger, cela risquait d’attirer l’attention de ce Dieu principal. Et si celui-ci décidait de s’en prendre au professeur Liu, les choses deviendraient problématiques.

Il était désormais un adulte mûr. Il devait apprendre à aider son bienfaiteur à résoudre ses difficultés et à lui épargner des soucis.

Puisqu’il avait réussi à pénétrer dans l’espace du Dieu principal, accéder aux archives ne représentait naturellement aucune difficulté pour Ji Zuoshan. Cependant, les ordinateurs contenant les données électroniques étaient protégés par un chiffrement extrêmement sophistiqué. De plus, chaque extinction de l’appareil entraînait une modification automatique de la séquence du mot de passe. Après plus de deux tentatives infructueuses, l’ordinateur déclenchait automatiquement une alerte.

Ji Zuoshan hésita un instant devant l’ordinateur. Il avait dépensé une quantité considérable d’énergie mentale et craignait de ne plus être capable de mobiliser suffisamment ses facultés pour calculer la séquence du mot de passe.

… Heureusement, afin de pallier toute défaillance informatique, des dossiers papier de sauvegarde étaient également conservés dans les archives.

Ji Zuoshan parcourut les rayonnages les uns après les autres et trouva sans difficulté le dossier du numéro 127.

Il le retira de son emplacement et commença par regarder la photographie. Il en resta aussitôt stupéfait.

La photographie du numéro 127 ne correspondait pas à la description de Tan Hu. L’homme représenté avait l’air méfiant, le teint pâle et les yeux en amande étirés vers les tempes. C’était un homme d’âge mûr.

Tan Hu avait-il donc déliré, en lançant au hasard un numéro sans savoir ce qu’il disait ?

Ou bien le numéro 127 avait-il achevé sa mission et pris une retraite honorable, avant qu’un successeur ne reprenne ce numéro ?

Mais comment prouver laquelle de ces hypothèses était la bonne ?

Ji Zuoshan fronça les sourcils et réfléchit intensément pendant un moment. Soudain, son esprit s’éclaira.

Sa mémoire n’était pas mauvaise.

Lorsque Chi Xiaochi était encore là, il discutait souvent avec 061 et Ji Zuoshan. Au cours de leurs conversations, il avait mentionné que 061 travaillait dans le domaine des systèmes depuis exactement douze ans.

Tan Hu, lui, avait échoué dans le monde de Ji Zuoshan treize ans auparavant.

S’il était aussi perplexe, c’était précisément parce qu’il ne disposait d’aucun repère temporel fiable. À présent, il pouvait consulter le dossier du professeur Liu et comparer leurs dates d’entrée en fonction. Il saurait alors ce qu’il en était réellement.

Le dossier de 061 ne fut pas difficile à trouver. Il se trouvait à moins de deux rayonnages de celui du numéro 127.

Dès qu’il l’ouvrit, Ji Zuoshan fut frappé par le jeune homme sur la photographie. Ce ne fut qu’un instant plus tard qu’il comprit qu’il devait s’agir du cliché pris lorsque 061 avait rejoint le système. Ses yeux étaient légèrement baissés. Bien qu’il fût jeune, sa silhouette présentait déjà des proportions harmonieuses et une allure élancée. Quant à son expression, elle dégageait une douceur qui semblait venir du plus profond de son être.

On retrouvait en lui toutes les caractéristiques du grand frère idéal dont rêvaient les jeunes filles : celui qui habitait à côté, bienveillant et rassurant.

Ji Zuoshan pinça les lèvres et laissa échapper un petit rire.

La sensation était assez amusante. Le grand frère 061, qu’il avait toujours connu mûr, posé et indulgent, avait lui aussi connu une époque où il était aussi jeune et inexpérimenté.

Malgré ces pensées, il compara d’abord les dates d’entrée en fonction.

Comme il s’y attendait, le numéro 127 avait rejoint le système et reçu son numéro exactement trois ans auparavant.

Autrement dit, après le départ de l’ancien numéro 127, quelqu’un d’autre avait pris sa place.

Mais pourquoi attribuer à un nouveau système un numéro qui avait déjà été utilisé ?

Si l’ancien numéro 127 avait conservé des connaissances au sein du système, ne risquait-on pas de confondre les deux ?

Tout en réfléchissant ainsi, Ji Zuoshan remit soigneusement le dossier du numéro 127 à sa place, puis prit celui de 061 pour le ranger à son tour.

Sur le chemin du retour, comme mû par une force inexplicable, il rouvrit le dossier une fois de plus, souhaitant vérifier les dates.

Cette fois, en l’ouvrant, ce fut la rubrique du nom qui attira d’abord son regard.

Nom : Lou Ying.

Ji Zuoshan s’immobilisa.

Lou Ying…

« Lou ? »

S’il se souvenait bien, monsieur Chi lui avait parlé autrefois d’un certain « gege Lou », quelqu’un qui comptait beaucoup pour lui…

Cependant, il n’eut pas le temps d’y réfléchir davantage.

Une douleur à la tête d’une violence inimaginable le frappa soudain. Elle menaça presque de réduire sur-le-champ en morceaux la forme humaine qu’il avait condensée à l’aide de sa force mentale.

Incapable de tenir debout, il tomba à genoux, un seul genou touchant le sol, et enfonça directement un carreau du dallage, qui se descella sous le choc.

L’alarme se mit à retentir dans un hurlement continu. Les quatre murs de la pièce virèrent à un rouge écarlate aveuglant, si vif qu’il en faisait tressaillir les paupières.

… Il avait été découvert !

Ji Zuoshan endura de force le mal de tête et tenta de se relever, mais ses jambes étaient aussi lourdes que si elles portaient mille jun, tandis que sa conscience était sur le point de se dissiper.

Il serra les dents jusqu’à sentir le goût du sang dans sa bouche. Tout son corps tremblait violemment, et le dossier qu’il tenait entre les mains frémissait lui aussi.

Non, il devait absolument remettre le dossier à sa place !

S’il se faisait prendre en tant qu’intrus avec le dossier de 061 entre les mains, il pourrait peut-être encore trouver un moyen de s’échapper. Mais qu’adviendrait-il du professeur Liu ?

Debout, vite…

— Pourtant, son corps refusait de lui obéir.

Sa tête était sur le point d’éclater, son cerveau semblait bouillir. De toute évidence, un système de défense émettait des ultrasons ciblés contre lui.

Il ne pouvait absolument pas se permettre de perdre davantage de temps !

Les yeux de Ji Zuoshan se teintèrent peu à peu de rouge. Il posa une main sur l’étagère d’archives la plus proche et y laissa une empreinte de paume impressionnante sur le métal. Puis, en poussant un grognement étouffé, il renversa l’étagère d’un seul coup.

Les rayonnages s’écroulèrent les uns après les autres, comme des dominos, et les dossiers glissèrent en masse sur le sol. Ji Zuoshan lança le dossier de 061 d’un geste de la main en direction de l’étagère où il se trouvait auparavant, puis sa silhouette disparut aussitôt.

Presque à l’instant même où il s’évanouit dans l’air, un œil à la pupille violette s’ouvrit brusquement dans le mur !

Cet œil unique promena un regard glacial sur la salle des archives, désormais plongée dans le chaos.

Le sol était jonché de documents, tout était sens dessus dessous, mais l’individu responsable de ce désordre avait disparu sans laisser de trace.

*

Pour Chi Xiaochi, Ji Zuoshan s'était brusquement déconnecté en silence.

Jusque-là, il l’avait écouté docilement pendant qu’il parlait. Aussi, lorsque Chi Xiaochi constata qu’il n’obtenait plus aucune réponse, il ne s’en étonna pas particulièrement.

Après tout, il s’agissait d’un appel téléphonique interdimensionnel sur une très longue distance. Il était tout à fait normal que le signal soit mauvais.

Peu après qu’il eut raccroché, la voix de 061 résonna de nouveau dans son esprit : « Je t’ai fait attendre. »

Chi Xiaochi tourna la tête et vit qu’une assiette généreusement garnie de quartiers d’orange fraîchement coupés avait déjà été déposée sur la table de chevet.

061 avait même sculpté deux petites grenouilles dans les écorces d’orange restantes. Elles étaient accroupies au bord de l’assiette, avec un air si naïf qu’elles en devenaient attendrissantes.

La chair des oranges était éclatante, les écorces finement travaillées ; l’ensemble était particulièrement agréable à regarder.

Chi Xiaochi ne parla pas à 061 de sa conversation avec Ji Zuoshan.

Il savait que ce Dieu principal disposait d’yeux et d’oreilles partout, et que rien ne lui échappait. La dernière fois, lorsqu’il l’avait délibérément menacé dans cet espace, c’était aussi pour le mettre à l’épreuve : il voulait lui faire comprendre qu’il détenait des preuves compromettantes et qu’il pouvait à tout moment le dénoncer auprès de l’organisme de surveillance du système du Dieu principal.

En retour, le Dieu principal lui avait aussitôt attribué un monde post-apocalyptique. On pouvait dire qu’il lui avait rendu la pareille avec une parfaite courtoisie.

Cela avait également envoyé à Chi Xiaochi un signal particulièrement révélateur : le Dieu principal ne semblait pas craindre outre mesure l’organisme de surveillance.

Il se disait qu’il devait y avoir, derrière tout cela, des tractations extrêmement troubles.

Toutefois, il n’allait certainement pas remettre cette affaire sur le tapis et l’exposer ouvertement une nouvelle fois, au risque d’éveiller la méfiance du Dieu principal.

Chi Xiaochi avait toujours su comment détourner une conversation. Il excellait tout particulièrement dans l’art de bavarder à tort et à travers. Il prit donc un air plein de reproches et déclara : « Eunuque Liu, tu m’as fait attendre bien longtemps. »

061 : « … »

Était-ce donc un rôle d’eunuque qu’on lui avait attribué aujourd’hui ?

Il soupira et entra dans le jeu : « Oui, Votre Majesté, j’ai eu tort. »

Chi Xiaochi, dans le rôle d’un souverain tyrannique et incapable, répliqua : « Insolent ! Tu oses me parler de manière informelle ? Gardes ! Emmenez-le et faites-le castrer une nouvelle fois ! »

061 : « … »

Il ressentit soudain l’envie de mener les autres eunuques à la rébellion, de ligoter ce jeune empereur incompétent et débauché, puis de le malmener chaque jour jusqu’à le faire pleurer.

Une fois qu’il eut fini de s’amuser, Chi Xiaochi prit docilement l’assiette dans ses bras, saisit de la main gauche une petite fourchette et piqua un morceau de chair d’orange pour le manger.

Il mangeait avec une certaine élégance : il mâchait la bouche fermée, tandis que ses joues rebondies bougeaient doucement. 061 ne disait rien et le regardait simplement en silence, le cœur débordant de tendresse.

Après avoir mangé deux morceaux, Chi Xiaochi posa sa fourchette et demanda d’un ton désinvolte : « Au fait, une fois ma mission terminée, combien de missions te restera-t-il ? »

061 aurait bien voulu révéler à Chi Xiaochi l’intégralité de leur accord, mais cette question touchait au cœur même des clauses de confidentialité. Même s’il avait souhaité lui répondre en toute franchise, il n’en aurait pas été capable.

Il se contenta de sourire. « Tu as oublié ? »

« Je n’ai pas oublié. Je pose simplement la question. »

061 répondit : « Tu es mon onzième hôte. Une fois ta mission terminée, il m’en restera encore quatre-vingt-dix. … Mange encore un peu. Les oranges ne seront plus aussi bonnes une fois qu’elles auront commencé à s’oxyder. »

Chi Xiaochi ne posa pas d’autres questions. Il mangea encore quelques morceaux, puis, sentant la somnolence revenir, se glissa de nouveau sous la couverture.

061 s’apprêtait à l’aider à la remonter lorsqu’il vit Chi Xiaochi prendre lui-même l’initiative de la border soigneusement, en repliant méticuleusement les bords.

L’expression de 061 changea légèrement.

… La bague que Chi Xiaochi portait à l’annulaire droit avait été déplacée sur son auriculaire.

Il baissa la tête, réprimant de force les émotions tumultueuses qui montaient en lui. Il éteignit la lumière, lui souhaita doucement « bonne nuit », puis ne prononça plus un mot.

Chi Xiaochi savait lui aussi que 061 l’avait remarqué.

… Mais qu’y pouvait-il ?

Il ne pouvait pas répondre aux sentiments de 061. Pourtant, parfois, lui aussi espérait qu’un miracle se produise. Par exemple, que la personne que le professeur Liu attendait soit lui-même… ou quelque chose de ce genre.

Mais sa chance en amour avait pris fin lorsqu’il avait quatorze ans.

Il ne devait pas se permettre d’espérer un miracle.

Quant à la bague, autant continuer à la porter. Peut-être qu’un jour, Xiao Ji ferait une nouvelle découverte et parviendrait de nouveau à entrer en contact avec lui.

À cet instant précis, l’écran de données de l’espace « fugace » afficha les informations concernant Chi Xiaochi.

Code de l’hôte : numéro 1198

Nom de l’hôte : Chi Xiaochi

Évaluation du niveau de difficulté du monde : niveau S

Taux d’achèvement du monde : 100

Évaluation de l’état de l’hôte : toutes les fonctions de l’organisme sont bonnes et stables ; l’hôte peut être transféré à tout moment.

Total des points d’entropie obtenus : 1 599 (moyenne des points d’entropie : 5 230)

Au départ, le Dieu principal avait été très satisfait de ce résultat, largement supérieur à ceux des missions précédentes. Cependant, lorsqu’il remarqua la moyenne, son cœur se refroidit quelque peu.

Il se ressaisit néanmoins rapidement et demanda à son IA personnelle : « La faille a-t-elle été corrigée ? »

L’IA répondit : « Oui, elle a été corrigée. »

« Que s’est-il passé ? »

« Pour le moment, nous savons seulement qu’il s’agissait d’une intrusion forcée. Le but reste inconnu. »

« Et les déplacements de 061 ? »

« Il ne devrait pas être impliqué. Au moment des faits, il se trouvait dans l’espace d’échange, en train d’éplucher des oranges pour l’hôte numéro 1198. »

Le Dieu principal : « … »

Il n’avait vraiment pas besoin d’entendre autant de détails. Merci bien.

La dernière fois, le Dieu principal avait été trop occupé par son travail pour suivre de près la progression de Chi Xiaochi dans sa mission. Mais, à ses yeux, sa stratégie avait porté ses fruits.

Une fois 061 entravé, Chi Xiaochi se retrouvait privé d’une partie de son soutien. À en juger par la situation, il allait donc payer très cher sa dépendance envers le système.

Pour le monde suivant, il lui suffirait de reproduire la même méthode.

À cette pensée, le Dieu principal laissa échapper un ricanement silencieux, puis demanda de nouveau à l’IA : « L’organisme de surveillance ne va pas tarder à venir effectuer une inspection. Où en sont les préparatifs ? »

L’IA répondit : « Tout est prêt. »

« Cette fois encore, est-ce R99 qui vient ? »

« Cela ne fait guère de doute. C’est toujours elle qui est chargée de votre système. »

Le Seigneur Dieu eut un petit rire. « Bien. C’est parfait. »

 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

 

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