DPUBFTB -  Chapitre 153 - Système Vs. Système (3) 

 

Sirène, Serpent noir, enfant de la chance

 

Chi Xiaochi n’avait même pas encore ouvert les yeux qu’un jet d’eau glacée lui tomba dessus à grand renfort de « pchitt, pchitt, pchitt », le prenant complètement au dépourvu.

… Ses épaules tressaillirent, mais il parvint malgré tout à garder sa position sans bouger.

Les yeux mi-clos, il se mit à observer discrètement son environnement.

Dans ce monde, son corps portait une simple tunique intérieure d’un blanc immaculé. Un collier de crocs de serpent enfilés sur un cordon noir ornait son cou. Les mains formant le mudrā du lotus, il était assis en méditation sous une cascade. Sa tunique blanche, trempée par le courant, lui collait à la peau.

Autour de lui, la végétation était encore recouverte de neige et de glace qui n’avaient pas fondu. Les jeunes pousses des saules n’avaient pas encore dépassé le stade d’un jaune pâle tendre.

La cascade venait tout juste de dégeler. De fines plaques de glace subsistaient encore et tombaient sur ses épaules et ses cheveux noirs comme l’ébène.

La première impression que Chi Xiaochi eut de ce nouveau corps fut qu’il avait le crâne dur.

Heureusement, le corps de son hôte était effectivement assez résistant. Sans doute habitué à subir des chocs de cette intensité, il ne ressentait aucune douleur. Au contraire, à mesure qu’il inspirait et expirait en faisant circuler son souffle, son esprit devenait de plus en plus limpide. Il n’éprouvait même aucune difficulté à respirer.

Un cerf blanc vint boire au bord du ruisseau. Il leva les yeux vers lui et l’observa quelques instants, puis bondit avec agilité dans la forêt, disparaissant sans laisser de trace.

Un ensemble de vêtements bleu d’eau aux bordures blanches était posé au bord du petit bassin. La robe ample, la large ceinture et le ruban destiné à attacher les cheveux étaient soigneusement disposés. Un pendentif en jade vert d’une grande valeur, posé tout au-dessus, les maintenait en place.

À la vue de cette scène, Chi Xiaochi commença à comprendre de quoi il retournait. Il se remémora intérieurement les textes classiques en chinois ancien qu’il avait étudiés à l’école primaire et au collège.

Tout en se récitant : « Le défunt empereur Liu n’avait pas encore achevé son œuvre fondatrice lorsque, à mi-chemin, il s’éteignit » (NT : début du « Mémorial sur l’envoi de l’armée », de Zhuge Liang, adressé à l’empereur Liu Shan des Shu), Chi Xiaochi jeta un coup d’œil à l’écran qui se trouvait devant lui.

À première vue, quelque chose lui parut étrange.

À la deuxième, il crut avoir une hallucination.

À la troisième, après en avoir eu la confirmation, il estima que le Dieu principal avait décidé de s’en prendre à lui sans plus aucune retenue : il n’avait même plus pris la peine de lui fournir un visage de base.

La valeur affichée par la barre bleue des remords était, ni plus ni moins, deux cents : elle avait augmenté de cent pour cent, exactement.

Chi Xiaochi déclara : « Professeur Liu, regarde vite ! Ton patron n’a vraiment aucune honte. »

À cause de l’histoire de la bague, 061 et Chi Xiaochi avaient traversé quelques jours de légère guerre froide.

Par « légère guerre froide », il fallait entendre qu’il continuait à lui lire ses livres comme avant, à lui couper ses fruits et à bavarder avec lui, mais qu’il prenait rarement l’initiative de lui adresser la parole.

… On pouvait dire qu’il boudait avec une douceur remarquable.

Il répondit par un « Hum », commença par apaiser Chi Xiaochi, puis consulta l'intrigue du monde. Après en avoir lu quelques passages, il manifesta une certaine surprise.

« Xiaochi, regarde l'intrigue du monde. »

Il n’y avait personne aux alentours : c’était précisément le moment idéal pour consulter l'intrigue du monde. Chi Xiaochi avait beau avoir pris l’avantage avec ses paroles, il ne tarda pas non plus à agir. Il sélectionna l'intrigue du monde et une grande quantité d’informations afflua instantanément dans son esprit.

Dans les temps anciens, des sirènes vivaient dans les ruines de Guixu, en mer de l’Est (NT : gouffre mythique insondable et sans fond). Elles pouvaient pleurer des perles et tisser des étoffes de gaze fine. Leur tempérament était doux et paisible, et elles habitaient dans les profondeurs marines, loin du monde des hommes. Seuls les marins qui traversaient la mer de nuit entendaient parfois une ou deux mélodies éthérées chantées par les sirènes.

L’hôte n’était pas humain : c’était une sirène originaire des ruines de Guixu.

Lorsqu’il était enfant, une bande de créatures démoniaques, avides des précieuses perles produites par les sirènes, découvrit pour une raison inconnue le lieu où vivait son clan. Ses parents périrent sous ses yeux en tentant de le protéger. Conformément aux dernières instructions qu’ils lui avaient laissées, la petite sirène devait se rendre dans une autre demeure de ses parents, située sur une île et destinée à lui servir de refuge temporaire.

Mais, en chemin, il se retrouva pris dans un filet de pêche. Les ardillons acérés qui y étaient fixés s’enfoncèrent profondément dans sa queue et le blessèrent grièvement. Sous l’effet de la douleur et de la terreur, il perdit connaissance.

Lorsqu’il reprit conscience, il se trouvait dans les bras d’un homme.

La petite sirène avait tellement mal qu’il ne parvenait pas à ouvrir les yeux. Il ne pouvait que sentir sur cet homme un léger parfum froid d’aiguilles de pin, mêlé à l’odeur du sang et des médicaments qui imprégnait son propre corps.

Il parvint seulement à déterminer que celui qui le tenait dans ses bras n’appartenait pas au groupe de créatures démoniaques qui l’avait pourchassé pour le tuer. Et cette étreinte était très chaude.

Comme s’il avait remarqué que la petite chose enveloppée dans ses bras s’était réveillée, l’homme baissa la tête. Une voix juvénile, pure et pleine de vivacité, s’éleva alors : « Réveillé ? »

… Même sa voix était agréable à entendre.

« Chut. » Sans attendre que la petite sirène prenne la parole, le jeune homme baissa la voix. « Lorsque nous franchirons la porte de la montagne tout à l’heure, ne bouge surtout pas. Je t’ai récupéré en cachette. Si mon maître l’apprend, je vais recevoir des coups de fouet avec une baguette de bambou. »

La petite sirène ignorait pourquoi il l’avait ramenée. Il crut qu’il comptait lui arracher la peau et dévorer sa chair. Terrifié, il se mit à trembler de tout son corps. Le bout de sa queue frappa faiblement deux fois le bras du jeune homme, mais la douleur lui ôta aussitôt toutes ses forces. Il enfouit son visage contre l’épaule de celui-ci et continua de trembler.

Le jeune homme le remonta un peu dans ses bras et lui caressa les cheveux noirs comme un nuage. « Ne pleure pas, sinon je vais me moquer de toi. »

Le jeune homme s’appelait Yan Jinhua. Il était le deuxième disciple de Chi Yunzi (NT : litt. Sage du Nuage écarlate), du pic Jingxu, une grande école de cultivateurs de l’épée. Parmi les disciples, il était unanimement reconnu comme un garçon enjoué, peu soucieux de cultivation et dépourvu de toute envie de s’y consacrer sérieusement. Il possédait naturellement une racine spirituelle pure de type Eau, raison pour laquelle Chi Yunzi l’avait remarqué et accepté comme disciple. Qui aurait pu prévoir que son développement ultérieur serait pourtant si médiocre, au point qu’il finirait peu à peu par se fondre dans la masse ?

Tout le monde disait que Yan Jinhua était un bon à rien.

Mais la petite sirène ne partageait pas cet avis.

À ses yeux, Yan Jinhua était la personne la plus merveilleuse au monde.

Yan Jinhua installa la petite sirène, qui n’avait plus de foyer, dans son propre lieu de cultivation, derrière la montagne : l’étang Yuguang (NT : litt. lumière résiduelle).

C’était lui qui avait choisi ce nom. L’étang se trouvait au pied d’une cascade alimentée par une source spirituelle et convenait parfaitement à la survie de la petite sirène.

Yan Jinhua s’adressa à la petite sirène, qui refusait de sortir de sa cachette sous les rochers au fond de l’étang. « Hé ! Je vais te donner un nom. »

… La petite sirène ne répondit pas.

« Ou bien tu en as déjà un ? »

La petite sirène fit sortir la tête de sa cachette. Ses deux petites mains enveloppées de bandages s’appuyèrent sur le bord du rocher, tandis qu’il agitait silencieusement la queue.

Yan Jinhua haussa un sourcil, ôta ses vêtements et plongea dans l’eau d’un bond.

Effrayée, la petite sirène piqua aussitôt du nez dans la source et fila se réfugier sous la cascade.

Yan Jinhua essuya les gouttes d’eau sur son visage et éclata de rire.

À l’époque où Yan Jinhua venait tout juste de le ramener, la petite sirène avait souvent l’habitude de se cacher ainsi au fond de l’étang et refusait de se montrer.

Au début, Yan Jinhua venait tous les jours. La petite sirène se cachait à chaque fois, mais il ne voulait pas non plus que Yan Jinhua s’approche trop près de lui. Dès que le jeune homme manifestait la moindre intention de s’avancer, la petite sirène filait à toute vitesse et disparaissait sans laisser de trace.

Sa queue était très gravement blessée.

Le filet de pêche avait été tendu avec une cruauté extraordinaire et comportait de nombreuses pointes dissimulées. Celles-ci avaient presque transpercé la moitié de sa queue. À chaque fois, Yan Jinhua devait le capturer de force et le ramener sur la rive, écarter ses écailles complètement retournées et lui appliquer de la poudre médicinale.

Au bout d’un peu plus d’un mois, alors que ses blessures étaient presque guéries, la petite sirène remarqua soudain que cet homme venait moins souvent. Parfois, il ne se présentait qu’un jour sur deux ; d’autres fois, il attendait quatre ou cinq jours avant de revenir.

La petite sirène commença à rester de longues heures allongée au bord de l’étang, le cou tendu, à attendre la venue de cet homme.

Car il n’avait plus personne d’autre à qui parler.

Ce ne fut que lorsque Yan Jinhua cessa lui aussi de lui prêter attention que la petite sirène, encore jeune, prit peu à peu conscience qu’il n’avait plus ni amis ni famille.

Heureusement, Yan Jinhua ne l’avait pas complètement abandonné. Il continuait à lui apporter de temps à autre de délicieux fruits spirituels.

Mais il ne prenait plus autant plaisir qu’autrefois à le taquiner. On aurait dit qu’il avait perdu tout intérêt pour lui.

Allongée sur un rocher, la petite sirène se demandait avec contrariété : pourquoi ne vient-il plus me capturer ?

Quelques jours plus tard, Yan Jinhua revint. Il tenait dans ses bras un petit chat noir, auquel il témoignait beaucoup d’affection.

La petite sirène nagea lentement en faisant un tour dans l’eau. Il remarqua alors que Yan Jinhua ne lui accordait même pas un regard : il se contentait de caresser et de cajoler le petit chat noir dans ses bras.

Il fit un autre grand tour, puis, délibérément, frappa la surface de l’eau avec sa queue, provoquant des claquements retentissants et des éclaboussures.

Yan Jinhua embrassa le petit chat noir. Celui-ci poussa un miaulement aigu, manifestement mécontent, et tenta de le griffer de la patte.

Yan Jinhua esquiva sans difficulté et ne s’en formalisa pas le moins du monde. Il souleva le petit chat noir bien haut et lui lança d’un air souriant : « Petit idiot, mords-moi donc ! Allez, mords-moi ! »

Le petit chat noir miaula plusieurs fois avec colère, puis, quoi que Yan Jinhua fasse pour le taquiner, refusa de lui accorder la moindre attention.

Yan Jinhua était allé trop loin dans ses jeux. Il s’efforçait maintenant par tous les moyens de faire miauler de nouveau le petit chat noir. La petite sirène rassembla alors tout son courage, nagea jusqu’au bord de la source spirituelle, ouvrit la bouche et émit un tout petit son : « … Miaou. »

Yan Jinhua fut stupéfait lorsqu’il découvrit d’où venait le bruit.

Il demanda : « C’est toi qui viens de miauler ? »

La petite sirène voulait trouver un foyer et gagner l’affection de Yan Jinhua. Il leva donc les yeux vers lui et répéta : « Miaou, miaou, miaou. »

Yan Jinhua posa le petit chat noir sur le côté, s’approcha de la source et se mit à lui pincer les joues. Ses yeux se plissèrent en deux croissants de lune. « Tu sais parler ! Je croyais que tu étais muet. »

Yan Jinhua n’avait pas la main particulièrement légère. Le visage de la petite sirène rougit sous ses pincements, mais il resta docilement immobile. Seules ses oreilles légèrement pointues tressaillaient doucement, comme celles d’un petit animal.

La petite sirène, qui n’était donc pas muette, commença dès lors à appeler Yan Jinhua «Yan ge». (NT : grand frère)

Il était naturellement distant et parlait rarement. Toutefois, son sang de sirène rendait sa voix particulièrement mélodieuse. Chaque fois qu’il prononçait « Yan ge », le son était si clair et si pur qu’il semblait toucher directement le cœur de celui qui l’entendait.

Il savait que Yan Jinhua avait ses propres occupations et qu’il aimait parcourir le monde en tous sens. Il attendait donc sagement à l’étang Yuguang, cultivait selon les méthodes du manuel secret que Yan Jinhua lui avait donné et guettait son retour.

Il n’était pas à proprement parler une créature démoniaque. Ses racines spirituelles étaient pures et son talent exceptionnel. À cela s’ajoutait le fait qu’il était quotidiennement baigné par l’énergie spirituelle de l’étang Yuguang. Il grandit donc de jour en jour et s’efforça de développer une paire de jambes humaines.

Il ne voulait pas rester un simple petit animal de compagnie. Il voulait grandir au plus vite, devenir assez fort pour protéger son grand frère Yan.

Rendre les bienfaits reçus et venger les torts subis : telle était la règle ancestrale du clan des sirènes.

Cependant, alors qu’il s’appliquait à cultiver, un visiteur indésirable apparut aux abords de l’étang Yuguang.

C’était un petit serpent noir, à peu près du même âge que lui.

Tout comme la petite sirène, il avait été recueilli par son grand frère Yan alors qu’il était grièvement blessé.

Lorsqu’il le vit pour la première fois, la petite sirène fut quelque peu éblouie par sa beauté.

Il mesurait environ un demi-chi de long (NT : 1 chi fait environ un tiers de mètre). Son corps était fin, recouvert d’écailles noires serrées les unes contre les autres, qui reflétaient au soleil des lueurs irisées aux mille couleurs.

La petite sirène avait déjà vu des serpents de mer, dont la beauté était elle aussi tout à fait remarquable. Pourtant, aucun n’était aussi magnifique que celui-ci.

… Seulement, il était vraiment un peu agaçant.

Depuis qu’il avait découvert l’existence de la petite sirène, le petit serpent noir venait le voir tous les jours pour jouer avec lui.

Le petit serpent noir rampa jusqu’à la rive. « Hé, petit poisson. »

La petite sirène ouvrit les yeux. « Que veux-tu ? »

Yan Jinhua craignait que la petite sirène ne s’ennuie. Il avait donc apporté de nombreux livres pour qu’il puisse les lire. Cela avait fini par lui donner une allure de lettré, froide et distinguée.

En somme, c’était un poisson d’une politesse irréprochable.

Le petit serpent noir déclara : « Sors, viens jouer avec moi. »

La petite sirène répondit : « Désolé, je dois encore cultiver. »

Le petit serpent noir répliqua : « Quelle idée de cultiver ! C’est tellement ennuyeux. Sors, viens avec moi. J’ai volé du vin au vieux maître de la montagne. C’est un excellent cru, réputé pour enivrer même les gens les plus riches. Et j’ai pensé à toi en le prenant. Tu vois comme je suis généreux ? »

La petite sirène ne lui répondit pas. Il ferma les yeux et se concentra sur la récitation de sa formule de cultivation.

Le petit serpent noir poussa un « Hé ! », puis nagea jusqu’à lui et s’enroula souplement autour de son bras. Il appuya doucement son front contre le menton de la petite sirène, l’obligeant à le relever légèrement.

C’était une technique de séduction qu’il avait apprise auprès de ses aînés. Comme il n’avait rien de mieux à faire, il décida de l’utiliser sur la petite sirène.

« Viens avec moi. »

La petite sirène garda les yeux fermés et forma d’une seule main un mudrā de l’épée. Son expression demeura froide et impassible. « Cesse tes enfantillages. »

Le petit serpent noir : « … »

Le petit serpent noir avait la peau dure. Pour sa toute première tentative d’utilisation d’une technique de séduction, il venait de subir un échec cuisant. Pourtant, cela ne fit que le pousser à rendre encore plus souvent visite à la petite sirène.

Une fois qu’il se fut adapté à son environnement, la petite sirène cessa peu à peu de se comporter comme auparavant, lorsqu’il se montrait parfois capricieux. Désormais, il s’imposait constamment les exigences d’un adulte.

À dix-sept ans, il avait déjà appris à dissimuler le souffle des sirènes qui émanait de son corps et était capable de faire apparaître une paire de jambes pour marcher sur la terre ferme.

Grâce à son talent naturel, le petit serpent noir avait lui aussi réussi à prendre forme humaine très tôt, bien qu’il ne fût pas particulièrement assidu ni travailleur.

Le petit serpent noir, qui avait l’apparence d’un adolescent de dix-sept ans, tenait entre ses dents une pipe dont on ne savait où il l’avait dérobée. Il y avait fourré de l’herbe de l’arc-en-ciel, une plante que l’on trouvait partout dans la vallée, puis l’avait allumée avec une flamme Yin. Après avoir aspiré une longue bouffée, il s’adossa nonchalamment à un saule dont les bourgeons venaient tout juste d’apparaître.

« Petit poisson, tu peux maintenant marcher sur la terre ferme. Viens avec moi. »

La petite sirène demanda : « Où veux-tu aller ? »

Le petit serpent noir répondit : « Tu ne trouves pas que rester ici est terriblement ennuyeux ? »

La petite sirène fronça les sourcils. « C’est notre grand frère Yan qui nous a sauvés. Nous devons savoir lui témoigner notre reconnaissance et lui rendre sa bonté. »

Le petit serpent noir laissa échapper un rire. « Quoi ? Parce qu’il t’a sauvé une fois, tu lui appartiens désormais ? »

La petite sirène savait que leurs chemins étaient différents. Il répondit donc avec douceur : « C’est une dette de reconnaissance. Il convient de la rembourser. Quel rapport avec une transaction commerciale ? »

Le petit serpent noir renifla. « Quelle rigidité d’esprit ! »

Il sortit quelque chose de sa poitrine et le lança dans les bras de la petite sirène.

Il s’agissait d’un petit croc de serpent d’un blanc immaculé, suspendu à un cordon noir. L’objet semblait avoir été soigneusement façonné.

« Pour célébrer le fait que tu as enfin appris à marcher après tout ce temps passé hors du ventre de ta mère, je t’ai préparé un cadeau », déclara le petit serpent noir en croisant les bras. « L’arracher m’a fait très mal. Alors prends-en bien soin. »

La petite sirène sourit et lui tendit en échange un bracelet confectionné à partir des écailles de sa queue. « Merci. »

Il avait depuis longtemps compris que le petit serpent noir était indomptable et qu’un jour ou l’autre, ce moment finirait par arriver.

Comme prévu, peu de temps après, le petit serpent noir disparut dans la montagne.

Lorsque Yan Jinhua revint, il fouilla tout l’étang Yuguang sans parvenir à retrouver le petit serpent noir. Il demanda à la petite sirène où celui-ci était passé, et ce dernier lui répondit honnêtement qu’il n’en savait rien.

Yan Jinhua poussa un soupir de regret et marmonna : « Ah, quel dommage, quel dommage ! J’ai perdu un petit frère de plus. »

La disparition du petit serpent noir le déprima véritablement pendant un moment. Mais il retrouva rapidement son entrain et se tourna vers la petite sirène pour lui demander : « Hé, voudrais-tu devenir mon petit disciple ? »

La réunion des épées de Jingxu, qui n’avait lieu qu’une fois tous les trente ans, devait se tenir dans trois mois.

Cette réunion était à la fois une cérémonie organisée par la montagne Jingxu pour recruter et sélectionner de nouveaux disciples, et une épreuve destinée à tous les disciples déjà présents sur la montagne.

Le pic Jingxu ne se limitait pas à un seul sommet. Les chaînes de montagnes qui lui appartenaient s’étendaient à perte de vue. Quelque part dans ces montagnes était enfouie une épée ancienne, dépourvue de nom, que l’on appelait l’Épée dans la pierre. Elle avait grandi avec une pierre étrange vieille de mille ans, dont seul le pommeau dépassait.

Selon la légende, il s’agissait de l’épée que le compagnon taoïste du premier maître de la montagne Jingxu portait toujours sur lui. Elle possédait un esprit propre et était protégée par une vaste formation mise en place par ce premier maître.

Les sept couches de la formation qui protégeait la montagne recelaient des mystères infinis, et chacune d’elles était semée de dangers. Plus on s’enfonçait profondément dans la formation, meilleure était l’évaluation obtenue. Celui qui parvenait à atteindre l’Épée dans la pierre était assuré de remporter la victoire. Quant à celui que le destin favorisait au point de parvenir à dégainer l’Épée dans la pierre et à se faire reconnaître comme son maître, il était alors désigné comme le prochain maître de la montagne.

Mais il ne s’agissait là que d’une convention admise par tous.

Après tout, depuis des centaines et des milliers d’années, personne n’avait jamais réussi à véritablement retirer l’Épée dans la pierre. Même Chi Yunzi, le maître actuel de la montagne, n’y était pas parvenu.

Yan Jinhua avait l’intention de profiter de cette réunion des épées de Jingxu pour faire reconnaître officiellement la petite sirène et en faire son disciple.

C’était précisément ce que la petite sirène désirait par-dessus tout. Il souhaitait de tout son cœur pouvoir aider Yan Jinhua. Cette occasion revêtait également une importance capitale à ses yeux.

Le jour de la réunion des épées, Yan Jinhua habilla la petite sirène de manière à le rendre aussi ordinaire que possible, afin qu’il n’attire pas l’attention des autres. Malgré cela, le jeune homme était toujours nerveux. Il leva la main pour saisir la manche de son Yan ge et tremblait si légèrement que cela en était presque imperceptible.

Yan Jinhua se moqua de lui d’un ton désinvolte : « Tu as donc si peur ? Dans ce cas, tu ferais mieux de rester près de moi. Ne va pas te faire enlever par le premier chat de gouttière ou chien errant venu. »

La petite sirène répondit : « … Cela n’arrivera pas. »

En parlant, ses jambes tremblèrent encore un peu.

Sans s’en rendre compte, il leva de nouveau les yeux vers Yan Jinhua, cherchant auprès de son Yan ge le courage et la force dont il avait besoin.

Un disciple cadet remarqua la petite sirène aux côtés de Yan Jinhua et le taquina : « Frère aîné Yan, la réunion des épées n’a même pas encore commencé que vous avez déjà choisi votre disciple ? »

Yan Jinhua sourit. « Et alors ? Je n’en ai pas le droit ? »

Le disciple cadet releva le coin des lèvres et lança d’un ton perfide : « À condition, bien sûr, de ne pas choisir une autre personne qui finira comme Zhong Yong. »

En entendant ces paroles, les doigts de la petite sirène, qui tenaient la manche de Yan Jinhua, se crispèrent légèrement.

Lorsque la réunion des épées commença, la petite sirène, qui s’était discrètement entraînée à l’art de l’épée pendant longtemps, mit immédiatement deux disciples envoyés par des familles de cultivateurs au tapis. Il suscita ainsi l’admiration et les éloges émerveillés de tous les spectateurs.

Mais il n’avait après tout pratiqué que seul, dans la montagne arrière. De plus, son unique compagnon de jeu de longue date, le petit serpent noir, était beaucoup trop paresseux. Il avait donc appris à attaquer, mais pas suffisamment à se défendre. Profitant d’un instant d’inattention, quelqu’un le frappa dans un point vital par-derrière. Il perdit connaissance.

Lorsqu’il se réveilla, il était allongé sur le dos de Yan Jinhua, qui avançait avec lui à travers une brume légère et tourbillonnante.

Dès qu’il reprit conscience, la petite sirène se préoccupa du résultat de l’épreuve. « Yan ge, comment cela s’est-il passé ? »

Avait-il obtenu l’épée ?

Yan Jinhua tourna la moitié de son visage vers lui. Une entaille sanglante, laissée par l’énergie de l’épée, lui barrait le visage. Sur ses traits fins et délicats, d’une blancheur immaculée, cette blessure lui donnait un aspect quelque peu sinistre.

Pourtant, il souriait et leva la main droite.

La petite sirène regarda attentivement. Dans sa paume reposait une épée précieuse dont l’apparence seule suffisait à révéler qu’il s’agissait d’une arme divine.

Son pommeau était fait de jade ancien, mais sa lame semblait tout juste sortie de la forge. Une lumière fluide parcourait toute sa surface, semblable aux ondulations de l’eau sous le soleil.

Quelle autre épée cela pouvait-il être, sinon la légendaire Épée dans la pierre ?

La petite sirène fut transportée de joie. Il était même des milliers de fois plus heureux que s’il avait lui-même obtenu cette épée.

Avec un peu trop d’abandon, il posa son oreille contre le dos de Yan Jinhua et songea : si seulement j’étais un peu plus fort, si seulement je pouvais aider davantage Yan ge… Ce serait merveilleux.

Soudain, il crut percevoir une voix étrangère, à peine audible, comme si elle venait d’une troisième personne.

L’ouïe des sirènes était particulièrement fine. Cette voix lui parut étrange : son intonation était rigide et mécanique. Pourtant, il eut beau regarder autour de lui, il ne parvint pas à découvrir qui parlait.

Il passa donc le reste du trajet à s’inquiéter pour son Yan ge, craignant qu’une personne ne surgisse brusquement de nulle part pour lui ravir son épée précieuse.

La nouvelle de la victoire de Yan Jinhua et de son acquisition de l’Épée dans la pierre fit sensation dans les quatre mers.

Sa racine spirituelle était depuis longtemps loin d’être exceptionnelle parmi les gens de son âge. De plus, il avait passé tant d’années à vivre dans l’insouciance et la paresse. Comment l’Épée dans la pierre avait-elle donc pu le reconnaître comme maître ?

La raison exacte de cet événement ne pouvait toutefois plus être déterminée. L’intention de l’épée millénaire, dissimulée dans l’Épée dans la pierre, s’était depuis longtemps fondue dans son corps. Sa racine spirituelle avait ainsi retrouvé une vigueur nouvelle, comme un arbre mort qui reverdit au printemps. Il franchit successivement les obstacles de la cultivation et progressa jusqu’au sixième rang du stade de l’Âme naissante. Il dépassa même Chi Yunzi et devint le jeune cultivateur de la génération actuelle de la voie immortelle qui avait les plus grandes chances de parvenir à la Voie, de s’élever et de devenir un immortel.

Tout le monde ne put que conclure qu’il était inutile de convoiter ce qu’il avait obtenu : une telle occasion relevait du destin et n’était pas à la portée de chacun.

Quant aux raisons de sa victoire, Yan Jinhua gardait le silence devant les autres. En revanche, il ne fit pas de mystère devant la petite sirène et sortit une perle précieuse pour la lui montrer.

C’était une magnifique perle de suppression des mers, qui réunissait en elle l’essence spirituelle du Ciel, de la Terre et de la Mer. Il suffisait de la tenir dans la paume pour sentir une énergie spirituelle d’une pureté incomparable se diffuser dans le corps comme une brume d’eau.

Yan Jinhua lui expliqua qu’il avait trouvé cette perle au cours de ses voyages. Elle permettait de se déplacer et de changer de position à volonté. C’était grâce à elle qu’il avait pu franchir directement les sept couches de la grande formation et parvenir jusqu’à proximité de l’Épée dans la pierre.

La première réaction de la petite sirène fut de se dire que cela revenait à tricher.

Mais, très vite, il se sentit beaucoup plus apaisé.

Yan ge aimait parcourir le monde et s’amuser en tous lieux, et pourtant, il avait précisément obtenu cette perle précieuse. Il semblait donc que Yan Jinhua fût destiné à recevoir cette épée. Nul besoin que quiconque vienne encore y trouver à redire.

Après la réunion des épées de Jingxu, Yan Jinhua prit officiellement la petite sirène comme disciple.

Puisqu’il fallait désormais rendre cette relation publique, la petite sirène ne pouvait plus conserver le surnom qu’il avait porté jusque-là. La branche de son clan de sirènes avait pour nom de famille Duan, mais ses parents étaient morts avant d’avoir eu le temps de lui donner un prénom.

Le jour où il le prit comme disciple, Yan Jinhua caressa les cheveux noirs de la petite sirène, attachés par un ruban, et déclara : « Tu n’as ni père ni mère. En tant que ton maître, il m’incombe de te donner un nom. À partir d’aujourd’hui, tu t’appelleras Duan Shujue (NT : litt. savoir exceptionnel). Qu’en dis-tu ? »

… Duan Shujue.

Yan Jinhua prononça ce nom avec une aisance déconcertante, comme s’il l’avait déjà répété des centaines, voire des milliers de fois dans son esprit, comme s’il avait toujours été destiné à appartenir à la petite sirène.

La petite sirène leva la tête et contempla sans ciller son Yan ge.

Yan Jinhua baissa la voix pour lui demander son avis : « J’ai longuement réfléchi à ce nom. Est-ce qu’il te plaît ? »

Duan Shujue, d’ordinaire si froid et réservé, esquissa un léger sourire. Il joignit les mains et s’inclina profondément : « Duan Shujue vous remercie, maître. »

Depuis qu’il était devenu le disciple de Yan Jinhua, Duan Shujue se montra encore plus assidu.

Cependant, il était difficile de savoir si cela tenait aux limites de la constitution des sirènes, mais sa cultivation devenait de plus en plus ardue au fil du temps. Même si Yan Jinhua le nourrissait quotidiennement de trésors naturels et de précieux remèdes, le moindre progrès lui coûtait des efforts considérables. Son évolution était même bien plus lente que celle de Yan Jinhua à l’époque où celui-ci passait ses journées à s’amuser.

Des rumeurs circulaient déjà à l’extérieur : le disciple du futur maître du pic Jingxu risquait fort de n’être qu’un incapable, un bon à rien.

D’autres répliquaient : « Et alors, s’il est incapable ? Yan Jinhua n’était-il pas lui aussi, autrefois, considéré par tout le monde comme un Zhongyong ? (NT : Allusion à Fang Zhongyong, un enfant prodige de la dynastie Song qui, faute d’efforts ou d’éducation, finit par perdre son talent.) Pourtant, il lui a suffi qu’une occasion providentielle lui soit accordée du jour au lendemain pour s’élever d’un seul bond jusqu’aux cieux. »

Certains accueillaient naturellement ces propos avec mépris : « Les occasions providentielles ne sont pas des choux chinois que l’on trouve à tous les coins de rue. Si tout le monde pouvait en obtenir facilement, pourquoi les appellerait-on des occasions providentielles ? »

Duan Shujue entendait toutes ces discussions, et elles s’imprimaient également dans son cœur.

Il ne songeait qu’à faire le bonheur de son maître, de sonYan ge. Si les autres l’insultaient lui, cela lui était peut-être égal ; mais lorsqu’ils s’en prenaient à Yan Jinhua, il ne pouvait le supporter.

C’était comme lorsqu’il voyait son maître agiter son éventail de plumes et bavarder avec les disciples féminines : son cœur semblait alors transpercé d’aiguilles, tant cela lui était pénible.

Duan Shujue avait toujours su prendre sur lui. Même lorsqu’il souffrait, il ne se confiait pas facilement à son maître. Il se contentait d’allonger secrètement la durée et d’accroître l’intensité de ses séances de cultivation. À plusieurs reprises, il alla même jusqu’à perdre connaissance d’épuisement. Chaque fois que Yan Jinhua le découvrait dans cet état, il le portait jusqu’à l’étang spirituel pour qu’il s’y repose et l’aidait à rééquilibrer l’énergie spirituelle qui se déchaînait dans son corps.

Lorsque Duan Shujue reprenait conscience après avoir été complètement épuisé, il trouvait toujours Yan Jinhua assis à ses côtés, les pieds plongés dans l’eau du bassin, en train de feuilleter un roman frivole.

En voyant Duan Shujue se réveiller, Yan Jinhua lui adressait un grand geste de la main, avec une désinvolture absolue : « Je trempe simplement mes pieds. Fais comme tu veux. »

Duan Shujue s’appuya au bord du bassin et tendit prudemment sa queue pour atteindre la cheville de Yan Jinhua. Il l’enroula discrètement autour d’elle, puis demandait : « Que lisez-vous, maître ? »

Sans changer d’expression, Yan Jinhua tourna la page du livre, sur laquelle étaient dessinés toutes sortes de petits personnages, et mentit avec aplomb : « Une technique d’épée très profonde. Ton niveau actuel ne te permettrait pas encore de la comprendre. Lorsque tu auras progressé, je te transmettrai tout ce que je sais, sans rien te cacher. »

Duan Shujue le crut.

Quatre années s’écoulèrent comme l’eau d’un fleuve. Duan Shujue était devenu un élégant jeune homme, vêtu de bleu et de blanc, portant une épée dans le dos et affichant l’allure distinguée d’un parfait gentilhomme.

Sa maîtrise de l’épée avait atteint un degré de perfection remarquable. Malheureusement, ses réserves d’énergie spirituelle étaient insuffisantes et il ne parvenait toujours pas à déployer toute la puissance de ses techniques. Il n’avait même pas réussi à former son noyau d’or.

À présent, il estimait être devenu une sirène adulte et mûre. Il pouvait enfin aller jeter un coup d’œil à ces « techniques d’épée très profondes ».

Ainsi, lorsque Yan Jinhua revint à l’étang Yuguang, il découvrit Duan Shujue recroquevillé dans l’eau du bassin, en train de réciter en tremblant la formule de purification de l’esprit. Il n’avait même pas eu le temps d’ôter ses vêtements extérieurs.

Les joues de Duan Shujue étaient écarlates et ses yeux brillaient. Il devait serrer les dents pour retenir ses réactions à chaque passage de la formule qu’il récitait. Ses cuisses tremblaient ; tantôt elles se transformaient en queue de poisson, qui se soulevait et s’agitait sans cesse, tantôt elles reprenaient la forme de deux jambes étroitement serrées l’une contre l’autre, qui se frottaient avec une impatience difficile à contenir.

… Tant que les sirènes n’avaient pas encore découvert les choses de l’amour, elles demeuraient froides et détachées, sans la moindre pensée impure.

Mais dès que leur désir était éveillé, c’était comme si le tonnerre céleste déclenchait un incendie terrestre. À intervalles réguliers, elles étaient alors saisies par des accès si violents qu’il leur fallait absolument trouver un moyen de soulager leur désir.

Yan Jinhua fut quelque peu surpris par ce spectacle. Il s’approcha pour mieux voir et comprit ce qui se passait. Son expression changea plusieurs fois. Il sembla d’abord vouloir faire demi-tour et s’en aller, mais, après un instant d’hésitation, non seulement il revint sur ses pas, mais il s’approcha également de Duan Shujue à petites étapes.

Duan Shujue serrait les dents et aspirait l’air froid par petites goulées : « Maître, partez vite… Je… Votre disciple… »

Yan Jinhua, au contraire, dénoua ses vêtements et les laissa dériver au gré du courant. « Si je pars, que vas-tu faire ? »

Yan Jinhua prit Duan Shujue dans ses bras, par-devant. Ses doigts glissèrent le long de sa colonne vertébrale et dessinèrent sur son dos une succession de décharges électriques qui lui hérissèrent le cuir chevelu. Avec un sourire, il lui murmura : « Écoute ton maître… Écarte les écailles à cet endroit. »

C’était également la première fois que Yan Jinhua faisait une chose pareille. Duan Shujue avait si mal qu’il ne cessait de laisser échapper de petits gémissements étouffés, mais il se retenait toujours et ne prononça jamais une seule fois le mot « douleur ».

Son bienfaiteur, son maître, son…

Cette honte et ce plaisir interdits, nés de la transgression des règles morales, étaient sur le point de le rendre fou.

Au paroxysme de son désir, une larme glissa du coin de l’œil de Duan Shujue. Il agrippa la manche de Yan Jinhua et murmura d’une voix basse : « Yan ge… »

La larme toucha l’eau et se transforma aussitôt en une perle de sirène, d’un blanc lumineux et d’une douceur nacrée, qui coula jusqu’au fond de la source.

Des traces de larmes subsistaient encore sur le visage de Duan Shujue. Il éprouvait de la honte à l’idée d’avoir, après avoir lu ce « manuel d’épée », laissé son esprit se remplir de pensées aussi inconvenantes à l’égard de son maître. Et pourtant, que ce fantasme soit devenu réalité lui paraissait également incroyable.

D’une voix rauque, il déclara : « Maître, vous occupez une place dans mon cœur. »

Yan Jinhua prit dans ses bras ses cheveux trempés par l’eau glacée et les démêla soigneusement : « Ton maître t’aime aussi. »

Duan Shujue n’avait jamais osé espérer l’affection de Yan Jinhua.

Mais dès lors qu’il l’avait obtenue, il en voulut davantage.

Les sirènes pouvaient-elles donc, elles aussi, se montrer aussi insatiables ?

Duan Shujue, qui avait toujours été discipliné et maître de lui-même, se laissa aller au désespoir tout en savourant secrètement une douce chaleur au fond de son cœur.

Il découvrit qu’à partir du moment où ils avaient commencé à partager une intimité charnelle, Yan Jinhua venait bien plus souvent à l’étang Yuguang. Certes, la plupart du temps, il l’attirait dans ses bras pour s’adonner avec lui aux plaisirs amoureux, mais il lui arrivait également de s’asseoir pour le regarder s’entraîner à l’épée.

Pour Yan Jinhua, qui ne s’était jamais soucié de ses devoirs, c’était déjà une faveur particulièrement rare.

Duan Shujue était quelqu’un qui attachait de l’importance à l’équité et à la réciprocité. Puisque Yan Jinhua était capable de renoncer à ses distractions pour lui tenir compagnie alors qu’il n’aimait pas les exercices d’épée monotones, lui non plus ne pouvait pas rester éternellement cloîtré ici. Il devait l’accompagner dans ses voyages.

Ainsi, tous deux partirent ensemble explorer la région de Bashu.

Qui aurait pu imaginer qu’une fois arrivés à Bashu, Duan Shujue y retrouverait par hasard une vieille connaissance ?

On racontait qu’un démon serpent noir semait le chaos dans la région de Bashu. Il se livrait à toutes sortes de méfaits et se nommait Ye Jiming. Les écoles de cultivation des environs ne savaient plus comment le maîtriser. Il s’était emparé d’un sommet parmi les plus beaux de la région et descendait régulièrement de la montagne pour enlever des gens. Pourtant, il ne les capturait même pas pour s’en nourrir : après les avoir taquinés un moment, il les renvoyait généralement sains et saufs au pied de la montagne, alors qu’ils étaient livides de terreur et que leur âme avait presque quitté leur corps. Son comportement était véritablement odieux.

À l’écoute de cette description, Duan Shujue eut vaguement l’impression de connaître cette créature démoniaque.

Il gravit la montagne en compagnie de Yan Jinhua et frappa à la porte de la demeure.

Et qui donc était installé sur le trône, avachi dans une posture aussi inconvenante qu’à son habitude, sinon le petit serpent noir ?

Il était depuis longtemps devenu un jeune homme d’une beauté saisissante et d’une allure maléfique. Une somptueuse robe noire, ornée de motifs de serpents d’un or sombre dissimulés dans le tissu, soulignait sa silhouette élancée. Il tenait toujours sa pipe entre les doigts. Sous son œil gauche s’étendait un motif d’écailles de serpent noires en forme de svastika (NT : symbole en ‘croix’ bouddhique et hindoue, signifiant « bonne fortune » en sanskrit), qui s’accordait fort bien avec ses iris d’un or pâle.

Tous deux se reconnurent au premier regard.

Le petit serpent noir n’accorda même pas un regard à Yan Jinhua. Appuyant son menton sur une main, il examina Duan Shujue : « Petit poisson, tu as perdu en puissance. »

« … Duan Shujue. » Duan Shujue lui donna son nom actuel avec douceur et politesse, puis désigna son œil gauche. « Tu n’as pas perdu tes écailles ? »

« C’est toi qui n’as pas perdu tes écailles ! » Ye Jiming, le petit serpent noir, lui cracha presque dessus avant de tapoter deux fois le motif écailleux. « C’est beau ! Tu ne sais donc pas apprécier les belles choses ? »

Duan Shujue sourit : « En effet, c’est fort agréable à regarder. »

Ye Jiming le fixa. Il observait le léger mouvement de ses oreilles lorsqu’il parlait, ainsi que le coin de ses lèvres qui se relevait à peine. Il en demeura presque fasciné.

Yan Jinhua vit les deux hommes échanger des propos avec une telle chaleur et une telle familiarité qu’il finit par prendre lui-même l’initiative de s’immiscer dans leur conversation : « Petit serpent noir, tu te souviens de moi ? »

Ye Jiming était en pleine conversation joyeuse avec petit poisson. Interrompu à l’improviste, il lança un regard glacial à l’intrus du coin de l’œil : « Et toi, qui es tu, au juste ? »

Yan Jinhua : « … »

Lorsque Yan Jinhua redescendit de la montagne, son expression était loin d’être agréable.

Duan Shujue prit un moment pour défendre Ye Jiming, puis Yan Jinhua finit par déclarer, furieux : « Les serpents sont vraiment des créatures qu’on ne parvient jamais à apprivoiser ! »

Duan Shujue ne savait s’il devait rire ou pleurer.

Yan Jinhua était ainsi fait : son humeur changeait constamment. Parfois, il se montrait doux et attentionné envers les autres ; à d’autres moments, il redevenait terriblement enfantin. Lorsqu’ils partageaient leurs ébats amoureux, il lui jouait souvent des tours : il lui tirait les cheveux, l’obligeait à répéter son nom encore et encore et exigeait qu’il prononce la phrase entière : « Je suis Duan Shujue, j’aime Yan Jinhua. »

Duan Shujue était de nature conservatrice et ne parvenait pas à prononcer le mot « aimer ». Mais, puisque Yan Jinhua tenait aussi bien son corps que son cœur entre ses mains, il ne pouvait que céder. Les joues rouges, il répétait après lui qu’il l’aimait, qu’il éprouvait de l’affection pour lui.

Bien que Yan Jinhua fût son grand frère et son maître, une fois adulte, c’était plutôt Duan Shujue qui prenait soin de lui et satisfaisait certaines de ses idées étranges et fantaisistes.

Duan Shujue ne demandait plus grand-chose. Il espérait seulement que tout continuerait comme avant.

Cependant, les choses ne se déroulent pas toujours comme le cœur le souhaite.

L’énergie spirituelle de Yan Jinhua dépassait de loin celle de Duan Shujue. Grâce à leur cultivation en couple, l’énergie spirituelle de ce dernier augmenta également, suivant le mouvement de l’eau qui monte avec le bateau. En moins de deux ans, il franchit le stade du noyau d’or.

Mais quelqu’un alla rapporter à Chi Yunzi que, lorsque Duan Shujue avait achevé la formation de son noyau d’or, aucun nuage rougeoyant ne s’était rassemblé dans le ciel ; au contraire, le ciel s’était couvert de nuages noirs. On commença donc à soupçonner que Duan Shujue n’appartenait pas à la voie orthodoxe.

Ainsi, la rumeur selon laquelle Duan Shujue était une « créature démoniaque » se répandit de plus en plus. Peu à peu, tous les habitants de la montagne en vinrent à colporter ces bruits, qui finirent par parvenir aux oreilles de Chi Yunzi, le maître actuel de la montagne.

Il fallait savoir que Yan Jinhua était destiné à hériter du pic Jingxu. Comment son premier disciple aurait-il pu être une créature démoniaque ?

Les disciples, qui ignoraient que Duan Shujue avait grandi depuis son plus jeune âge sur une montagne immortelle, au bord d’une source spirituelle, et que son corps ne dégageait pas la moindre trace d’énergie maléfique, se rassemblèrent autour de l’étang Yuguang et en bloquèrent les accès. Ils exigèrent que Yan Jinhua leur livre la créature démoniaque et leur fournisse des explications.

Yan Jinhua conduisit Duan Shujue dans le pavillon d’alchimie et lui ordonna de ne surtout pas en sortir à la légère.

Duan Shujue, lui, demeura calme : « Maître, tout va bien. Ma conscience est tranquille. Je suis prêt à répondre aux questions de mon grand maître. »

Yan Jinhua répondit : « Ils sont en pleine colère. Comment pourraient-ils te laisser te défendre ? Ne bouge pas inconsidérément. Reste bien assis et veille à ce que cette fournée de pilules soit correctement cuite. Rassure-toi, je te donnerai une explication. »

Sur ces mots, Yan Jinhua sortit du pavillon d’alchimie et y ajouta d’un geste désinvolte une couche de sceau protecteur.

Duan Shujue se tourna vers le fourneau d’alchimie et attisa le feu, mais il tendit soigneusement l’oreille pour écouter ce qui se passait à l’extérieur.

Malheureusement, à cause du sceau, il lui était difficile de distinguer clairement les événements qui se déroulaient hors du pavillon. Seule la voix furieuse de Chi Yunzi lui parvenait par bribes. « Savais-tu qu’il dissimulait sa véritable identité ? »

Duan Shujue ne savait pas ce que Yan Jinhua répondit, mais Chi Yunzi s’emporta : « Il a dissimulé son identité pendant toutes ces années sans jamais se manifester ! Et s’il s’agissait d’un adepte de la voie démoniaque qui s’était délibérément infiltré parmi nous ? Comment aurait-il fallu réagir ? Quel genre de maître es-tu donc ? »

Yan Jinhua murmura encore quelques mots, et la colère de Chi Yunzi finit par s’apaiser. « Puisque tu tiens tant à le dire, j’attendrai donc de voir quelle explication tu vas me fournir ! »

Peu après, la grande porte s’ouvrit de nouveau. Yan Jinhua entra à grands pas, puis la porte du pavillon se referma lourdement derrière lui.

Duan Shujue se leva et demanda : « Maître, qu’en est-il ? »

Il craignait réellement d’avoir entraîné Yan Jinhua dans sa chute. Son maître avait pourtant un avenir radieux devant lui. Il était destiné à devenir le maître du pic Jingxu, il était…

Avant même qu’il ait pu achever sa pensée, Yan Jinhua s’avança rapidement vers lui, le prit brusquement dans ses bras et déposa un baiser sur le bout de son oreille.

Les joues de Duan Shujue s’empourprèrent.

C’est précisément à cause de ce baiser léger, semblable au frôlement d’une libellule à la surface de l’eau, qu’il ne remarqua pas immédiatement la vague de chaleur anormale qui surgissait derrière lui.

Le fourneau octogonal d’alchimie, dont les flammes brûlaient furieusement, venait silencieusement d’ouvrir sa porte.

Une porte de mort.

Au moment même où Duan Shujue fut poussé à l’intérieur du fourneau, la porte de mort se referma. Il se retrouva entièrement enfermé au milieu des langues de feu qui l’encerclaient.

… Quelques instants plus tôt, il avait encore ajouté plusieurs bûches de bois spirituel dans le fourneau.

Tout s’était produit si soudainement que Duan Shujue resta longtemps les yeux écarquillés, incapable de comprendre. Ce ne fut qu’ensuite qu’il sentit les flammes le dévorer et qu’une douleur atroce l’envahit. Pourtant, aucun cri ne parvint à franchir ses lèvres.

Car il venait d’entendre Yan Jinhua lancer d’une voix forte, en levant le bras :

« Disciples, j’ignorais que mon disciple indigne, Duan Shujue, était un démon-loup ! Cette créature m’a délibérément dissimulé sa véritable identité et s’est infiltrée dans notre montagne avec des intentions malveillantes. Son cœur est aussi perfide que celui d’un loup, et ses crimes sont impardonnables ! Je suis coupable d’avoir manqué de vigilance. J’ai déjà exécuté de mes propres mains ce disciple indigne. Je vous prie, maître, de me punir afin que cet acte serve d’avertissement et que tous les disciples prennent mon exemple, pour ne plus jamais accorder trop facilement leur confiance à autrui ! »

Un démon-loup ? Quel démon-loup ?

… Pourquoi ?

Pourquoi donc ?

Grand frère Yan, maître, c’est toi qui m’as conduit dans cette montagne. C’est toi qui m’as élevé à l’étang Yuguang. Tu savais parfaitement que j’étais…

Une multitude de questions jaillirent soudain dans l’esprit de Duan Shujue.

En un instant, il prit conscience de nombreux détails suspects auxquels il n’avait jamais prêté attention auparavant.

Le lieu où il vivait avec ses parents avait toujours été tenu secret. Comment avait-il donc pu être découvert ?

Pourquoi s’était-il retrouvé pris dans un filet de pêche hérissé de pointes ? Certes, il avait paniqué, mais il avait tout de même conservé un minimum de prudence. À l’époque, il avait pourtant pris grand soin d’observer les environs…

Pourquoi Yan Jinhua était-il apparu précisément à cet endroit ?

Pourquoi Yan Jinhua avait-il recueilli un blessé aussi grave que lui, l’avait-il ramené à la montagne sans manifester la moindre réticence et l’avait-il élevé pendant tant d’années, tout en veillant à ce que personne ne sache qu’il existait ?

Était-ce parce qu’il craignait que son identité ne soit révélée et qu’il ne devienne la cible de critiques ?

Dans ce cas, pourquoi, une fois qu’il eut atteint l’âge adulte, lui avait-il proposé de participer à la réunion des épées de Jingxu ?

Pourquoi Yan Jinhua, qui avait toujours négligé ses devoirs, avait-il remporté la première place de cette réunion des épées ?

Pourquoi, une fois adulte, la progression en cultivation de Duan Shujue avait-elle considérablement ralenti, au point de faire presque de lui un incapable ?

Pourquoi Yan Jinhua pouvait-il coucher avec lui sans le moindre scrupule, puis le tuer sans éprouver le moindre remords ?

Toutes ces questions furent interrompues par un son étrange, surgi à l’improviste.

Les oreilles d’une sirène parvenue à maturité étaient déjà d’une sensibilité exceptionnelle. À l’approche de la mort, cette sensibilité devenait encore plus aiguë.

Il entendit une voix monotone, rigide et mécanique.

… Il avait déjà entendu cette voix.

C’était juste après que Yan Jinhua avait retiré l’Épée dans la pierre. Il l’avait alors perçue dans la brume légère.

Mais jamais elle ne lui avait paru aussi claire que cette fois-ci.

« Bip ! Félicitations à l’hôte Yan Jinhua ! La progression de la mission principale a atteint 100 %. Succès débloqués : “Prédateur de la chance” et “Collectionneur frénétique”. Inventaire des objets obtenus : l’Épée dans la pierre x1, appartenant à Duan Shujue, “enfant de la chance” du roman original Le Seigneur immortel des sirènes ; la perle de suppression des mers x1 ; des larmes de sirène x10 ; le Manuel de l’épée de Junshan x1 ; du bois divin de Xiangshui x1 ; ainsi qu’une pilule de longévité de sirène x1, raffinée à partir du corps de Duan Shujue. … Veuillez indiquer si vous acceptez la téléportation. »

Ce fut également le dernier son que Duan Shujue entendit.

Sa silhouette vacilla, puis disparut au milieu des flammes, sans laisser la moindre trace.

Les vêtements blancs furent consumés, et son cœur de pilule détruit.

Une larme glissa du coin de son œil et se perdit dans ses cheveux noirs. Au milieu des flammes déchaînées, une perle de sirène, dont la moitié avait été carbonisée, roula au sol.

 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

 

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