DPUBFTB -  Chapitre 148 - Élever un gros chat dans l'apocalypse (27)

 

Tir par arme à feu, rébellion, destin et loi de causalité.

 

Puisque c’était la demande de Ding Qiuyun, Gu Xinzhi n’avait qu’à s’y conformer.

Bien que Gu Xinzhi était recherché par les Nouveaux Humains, rares étaient ceux qui pouvaient encore rester en vie après avoir reconnu son visage.

De plus, cette équipe de Nouveaux Humains n’appartenait pas au même groupe que celui qui l’avait traqué auparavant. Il n’avait donc pas à craindre que quelqu’un le reconnaisse.

Il avait certes réussi à s’infiltrer sans difficulté, mais la vie ici était loin d’être agréable.

Il n’avait même pas fumé une cigarette entière que les ennuis se présentèrent déjà.

Un paquet de cigarettes fut tendu devant Gu Xinzhi. À la seule odeur du tabac, un vieux fumeur pouvait facilement juger que, même avant la fin du monde, il s’agissait déjà de cigarettes d’une qualité rare.

Il ouvrit la bouche et en saisit une entre ses dents, la laissant pendre à ses lèvres.

Une allumette fut frottée au bon moment, faisant jaillir une flamme qui embrasa le tabac dans un léger crépitement. La fumée s’éleva en volutes de ses lèvres naturellement rouges, sans qu’il eût besoin de les maquiller.

Gu Xinzhi souffla un magnifique anneau de fumée.

La froideur qui se dégageait du jeune homme était véritablement une arme des plus redoutables. Même lorsque ses gestes ne manifestaient ni tendresse ni intention de séduire, ils suffisaient à provoquer chez autrui une chaleur brûlante dans tout le corps.

Le barbu s’assit à côté de lui et le fixa d’un regard ardent. « Tu as travaillé dur. »

Gu Xinzhi répondit avec indifférence : « Hum. »

Le barbu tenta de passer un bras autour de ses épaules. « Regarde-toi. Tu as même l’air un peu plus maigre qu’à ton arrivée. »

Le visage de Gu Xinzhi resta impassible, mais, dans sa bouche, il faillit broyer le filtre de sa cigarette.

Le barbu s’appelait Qiu. Il était actuellement le chef de cette troupe de Nouveaux Humains, laquelle était la plus importante de toutes celles qui convoitaient l’arsenal.

Auparavant, Gu Xinzhi avait observé la situation pendant longtemps, pesé tous les avantages et les inconvénients, puis confirmé que cet endroit était le plus adapté à son infiltration. Ce n’était qu’alors qu’il avait conduit son équipe à se rallier à ce groupe.

Il avait cru avoir tout prévu. Pourtant, lorsqu’il avait envoyé une lettre à Ding Qiuyun pour lui annoncer le camp de Nouveaux Humains qu’il avait choisi, celui-ci ne lui avait répondu que par un seul mot : « Ha. »

Gu Xinzhi : « … Qu’est-ce que cela signifie ? »

Ding Qiuyun lui avait répondu : « Rien de grave. Tu comprendras quand tu y seras. »

Bien que Ding Qiuyun ne se mêle pas de la nouvelle équipe que Gu Xinzhi avait constituée de sa propre initiative, il connaissait très bien les groupes de Nouveaux Humains qui possédaient ne serait-ce qu’un peu d’influence.

… La ville commerciale de Shu Wenqing était désormais un vaste centre de collecte et de circulation de l’information. Quel que fût le renseignement recherché, il suffisait de se renseigner là-bas.

Ding Qiuyun avait vu juste : ce n’était effectivement pas bien grave, et Gu Xinzhi avait bel et bien compris la situation dès son arrivée.

Le chef de cette troupe de Nouveaux Humains, le barbu, appréciait particulièrement les beaux jeunes hommes. L’apparence et le tempérament de Gu Xinzhi correspondaient exactement à ses goûts.

Gu Xinzhi était harcelé au point de ne plus le supporter. Même lorsqu’il se montrait distant et froid envers lui, l’autre continuait inlassablement à venir le solliciter, au grand désespoir de Gu Xinzhi.

Il écrivit à Ding Qiuyun pour lui demander des comptes : « Ding Qiuyun, tu as volontairement omis de me prévenir ? »

Peu de temps après, une lettre arriva de la petite ville.

La réponse de Ding Qiuyun ne comportait que deux mots : « C’est exact. »

Gu Xinzhi serra cette lettre de deux mots entre ses doigts et la contempla longuement dans son sac de couchage. Son cœur était à la fois aigre et tendre. Il mordit le manche de sa lampe de poche et rédigea sa réponse, mot après mot, avec la mine de son crayon.

Il voulait écrire : « Est-ce que cela te permettra de décolérer ? » Il voulait demander : « Dois-je en faire davantage ? » Il effaça, modifia, puis effaça et modifia encore. Au bout du compte, la réponse qu’il envoya ne comportait qu’un seul mot.

Il écrivit : « Bien. »

… Bien. Du moment que tu es heureux, je ferai tout ce que tu voudras.

Gu Xinzhi ne tordit pas immédiatement le cou du barbu. Il lui lança simplement un regard glacial. Celui-ci en fut si bouleversé qu’il n’osa plus faire le moindre geste déplacé. Au contraire, il força d’abord un sourire servile sur ses lèvres raidies. « Xiao Gu… »

Gu Xinzhi se leva et épousseta l’épaule que l’autre venait de toucher. « Merci pour les cigarettes, chef Qiu. »

Si quelqu’un d’autre avait fait ce geste, le barbu serait certainement entré dans une violente colère. Mais lorsque Gu Xinzhi le faisait, il était incapable de s’en irriter.

Même le léger froissement du tissu, produit par les doigts aux extrémités pâles qui effleuraient son épaule, possédaient un charme parfaitement dosé.

Après le départ de Gu Xinzhi, le barbu sentit soudain tout intérêt le quitter. Il s’apprêtait à tirer une cigarette du paquet lorsqu’il tourna les yeux et découvrit que Gu Xinzhi, après s’être éloigné de plusieurs dizaines de pas, s’était discrètement retourné pour le regarder.

Être ainsi observé en secret ne le mit nullement en colère. Au contraire, ce regard lui fit fondre le corps de plaisir, et il lui rendit son sourire d’un air ravi.

Le corps de Gu Xinzhi tressaillit légèrement. Il détourna la tête et s’éloigna d’un pas rapide.

Le barbu éclata de rire.

Il avait beau faire semblant, un gamin d’une vingtaine d’années restait décidément bien inexpérimenté.

Certes, Gu Xinzhi était arrivé avec une équipe d’assez bonne qualité, mais, en matière d’effectifs, il n’avait d’autre choix que de rester docilement sous sa protection. Qu’il le veuille ou non, il devait en passer par là.

Plus Gu Xinzhi se montrerait réticent et résistant, plus le barbu éprouverait de plaisir à l’idée du moment où il parviendrait à ses fins.

Pourtant, dans les yeux de Gu Xinzhi, qui s’éloignait dans la direction opposée, il n’y avait pas la moindre trace de la honte, de la nervosité ou de l’inquiétude que l’autre imaginait.

Son expression ressemblait à celle d’un loup en pleine chasse : rusé, cruel, le regard brillant d’une intelligence calculatrice et sinistre.

Tout en marchant, il essuya ses mains, ses lèvres et tous les endroits que le moindre objet appartenant au barbu avait touchés à l’aide d’un mouchoir de gaze d’un blanc immaculé. Puis, arrivé derrière les tentes, il jeta nonchalamment le mouchoir dans un brasier. Ce ne fut qu’après avoir regardé le tissu blanc se transformer en charbon qu’il reprit sa route.

Accompagné de sa petite équipe, Gu Xinzhi s’était mêlé aux Nouveaux Humains qui projetaient d’encercler et d’anéantir la base de l’arsenal. Personne ne soupçonnait qu’il fût un Ancien Humain, car il donnait l’impression de ne craindre ni le froid ni la mort.

Gu Xinzhi avait vu la mort de nombreuses fois. D’une part, il avait tué des gens ; d’autre part, il avait vu Ding Qiuyun mourir encore et encore devant ses yeux dans ses rêves.

Au fond, il n’avait pas vraiment une perception très vive de la mort. Celle des autres ne constituait pas, à ses yeux, quelque chose qui méritait qu’on s’y attarde.

Quant à la mort de Ding Qiuyun, elle n’était qu’un événement qui se répétait dans ses rêves. Tant qu’il parvenait à tenir jusqu’à ouvrir les yeux, il pouvait se convaincre que cela ne s’était jamais produit. Et même si cela s’était produit, ce n’était plus qu’une chose appartenant au passé. Dès qu’il ouvrait les yeux, il pouvait toujours voir Qiuyun, bien vivant. Cela lui suffisait.

Jusqu’au jour où l’un de ses coéquipiers, alors qu’il tentait de disputer à d’autres Nouveaux Humains postés près de leur camp un élan qui venait d’être abattu, reçut une balle en pleine tête.

Le projectile était d’une puissance colossale. Un seul tir suffit à lui arracher la moitié du crâne.

Puisque les deux camps avaient déjà rompu toute façade de cordialité, les adversaires ne retinrent pas davantage leurs coups. Ils décapitèrent le coéquipier afin de l’empêcher de rentrer blessé pour donner l’alerte et de provoquer ainsi des conséquences désastreuses.

Gu Xinzhi, qui s’était séparé de lui pour chercher du gibier, entendit le coup de feu et se dirigea vers son origine. Il reconnut le mort grâce à sa plaque d’identité.

Il resta assis longtemps à côté du cadavre, contemplant ce corps froid et décapité, tout en fumant un paquet entier de cigarettes.

De son vivant, cet homme détestait par-dessus tout voir Gu Xinzhi fumer. Il lui répétait sans cesse qu’il finirait ainsi par avoir un cancer du poumon, mais ses tentatives n’aboutissaient jamais. Aussi, lorsque les autres membres de l’équipe virent cette scène, ils éprouvèrent à la fois de la tristesse et une sorte d’amertume mêlée d’impuissance.

Une cigarette entre les doigts de la main droite, Gu Xinzhi glissa la main gauche dans la poche du vêtement du défunt.

Il avait installé un petit dispositif d’enregistrement vidéo dans la poche supérieure de chacun des membres de son équipe.

Il avait récupéré ces appareils auprès de Shu Wenqing. Ils leur permettaient d’enregistrer clandestinement des images lorsqu’ils communiquaient avec d’autres Nouveaux Humains, afin de les rapporter et de les analyser par la suite.

Tout en fumant, il brancha le dispositif sur une caméra d’enregistrement qu’il avait préparée à l’avance, puis visionna l’intégralité des événements, depuis leurs prémices jusqu’à leur dénouement.

Lorsqu’il eut terminé, il se leva et déclara : « Je m’absente un moment. »

Ses coéquipiers pensèrent qu’il avait le cœur lourd et qu’il voulait aller fumer une cigarette. Ils lui dirent donc : « Chef Gu, Li… »

Gu Xinzhi ne répondit pas. Une main dans la poche, il s’éloigna lentement d’un pas nonchalant.

Les membres de l’équipe échangèrent des regards. Ils étaient depuis longtemps habitués à la froideur et à l’indifférence de Gu Xinzhi. Ils se préparèrent donc à enterrer leur compagnon.

En choisissant de suivre Gu Xinzhi et de prendre ce risque, ils avaient accepté l’éventualité de se sacrifier. De plus, contrairement aux autres Anciens Humains, ils étaient déjà morts une fois. Leur perception de la mort s’était donc quelque peu émoussée. Même s’ils éprouvaient de la peine, leur douleur n’était pas aussi déchirante.

Cependant, même si leur conception de la mort avait changé à plusieurs reprises, la coutume d’« être enterré pour reposer en paix » demeurait profondément enracinée dans le cœur des êtres humains.

Ils ramenèrent le corps de leur compagnon près de leur camp, empruntèrent des pelles et commencèrent à creuser une fosse.

La terre, durcie par le gel, était difficile à creuser. Heureusement, la force des Nouveaux Humains dépassait de loin celle des gens ordinaires, et ils eurent bientôt terminé de creuser une fosse profonde.

Ils n’avaient pas encore eu le temps d’y déposer le corps, enveloppé dans un sac de couchage, que Gu Xinzhi revint déjà.

De sa main droite, il traînait un élan mort ; de sa main gauche, il tenait une tête humaine. Ses mains étaient couvertes de glace sanguinolente, et une cigarette toute neuve pendait à ses lèvres, d’où s’élevait lentement une fumée au parfum de clou de girofle.

Cette tête était précisément celle du meurtrier qu’il venait de voir sur l’enregistrement vidéo.

Sans prêter la moindre attention aux membres de son équipe, qui avaient tous sursauté d’effroi, Gu Xinzhi jeta nonchalamment la tête dans la fosse, comme s’il s’agissait d’un pamplemousse. Elle produisit un bruit sourd en tombant.

Il déclara : « Enterrez-les ensemble. Il faut rendre des comptes. »

Sur ces mots, sans attendre la moindre réaction de ses coéquipiers, il fit demi-tour et retourna sous sa tente.

Le barbu, qui avait assisté à toute la scène, regarda Gu Xinzhi, qui agissait à sa guise, avec une admiration manifeste. Il en avait le cœur et les yeux brûlants d’enthousiasme.

Un membre de l’équipe accourut et lui dit : « Chef, il y a un petit problème. Venez voir. »

Le barbu revint à lui. « Qu’est-ce qui se passe ? »

« C’est le vieux Long. Il est furieux. Il dit que nos hommes sont venus, en plein jour, décapiter quelqu’un près de leur base et qu’il veut que nous lui rendions des comptes. »

« Quels comptes ? » Le barbu haussa les épaules. « Ce sont ses hommes qui ont attaqué les premiers. Il devrait déjà s’estimer heureux que je ne lui cherche pas d’ennuis. Transmets-lui mes paroles exactes : ses hommes sont près de leur base et arrivent quand même à se faire tuer. N’est-ce pas honteux ? »

À ces mots, le membre de l’équipe parut quelque peu embarrassé. « Je dois vraiment lui transmettre vos paroles exactes ? »

« Qui est le chef, toi ou moi ? » Influencé par Gu Xinzhi, le barbu alluma lui aussi une cigarette, puis désigna la tente de Gu Xinzhi. « Cet homme est loyal et juste. Il nous sera utile de le garder. »

Le membre de l’équipe ne put s’empêcher de maugréer intérieurement : Utile, mon œil ! C’est simplement qu’il te plaît. Mais dire cela à voix haute aurait été le meilleur moyen de se faire battre. Il garda donc le silence et partit en courant transmettre le message.

Le barbu contempla la tente avec fascination.

À l’intérieur, Gu Xinzhi frottait ses paumes pour en détacher la glace de sang qui s’y était formée. Il fit bouger ses poignets raides, se glissa dans son sac de couchage et, comme d’habitude, mordit le manche de sa lampe de poche avant de sortir l’étui d’un paquet de cigarettes pour écrire une lettre à Ding Qiuyun.

Cette fois, il écrivit beaucoup. Lui-même trouva qu’il avait peut-être été un peu trop bavard. Après avoir terminé, il envisagea de supprimer quelques passages, mais, après les avoir relus à plusieurs reprises, il se dit que tant de mots n’étaient pas forcément une mauvaise chose. Il replia donc l’étui de cigarettes, désormais rempli d’écriture, pour lui redonner sa forme initiale, le recolla avec de la colle et le remplit une à une de cigarettes qu’il avait mises de côté en secret. Après avoir vérifié que tout était en ordre, il fit venir une coéquipière et lui dit : « Informe la famille de Li Mingyuan qu’il est mort. Nous ne pouvons pas ramener son corps ; nous l’avons enterré sur place. Dis-leur de venir lui rendre visite quand ils en auront le temps. »

Li Mingyuan, celui qui était mort, avait depuis longtemps perdu tout contact avec sa famille. Ces paroles constituaient un signal convenu pour envoyer la coéquipière en ville transmettre la lettre.

Cela dit, il tendit à la jeune femme un paquet de cigarettes pour femmes.

Elle fumait elle aussi. Personne ne se poserait donc de questions : tous penseraient qu’il s’agissait simplement de sa rémunération pour avoir fait cette course.

La coéquipière comprit immédiatement. Elle prit le paquet et s’apprêtait à partir lorsque le barbu lui barra soudain le passage.

Son cœur se mit à battre violemment. Elle crut que leur secret avait été découvert et tourna instinctivement la tête vers Gu Xinzhi.

Celui-ci conserva pourtant une expression parfaitement calme. « Chef Qiu, y a-t-il un problème ? »

Le barbu lui adressa un sourire complaisant. « Où va-t-elle ? Je peux envoyer quelqu’un pour l’accompagner. »

Gu Xinzhi refusa froidement. « Nous avons un véhicule. Il n’est pas nécessaire de te déranger. »

Après avoir essuyé auprès de Gu Xinzhi un nouveau refus poli, mais ferme, le barbu regarda la jeune femme s’éloigner. Elle semblait avoir discrètement poussé un soupir de soulagement. Même lui, qui était pourtant patient, commençait à avoir du mal à se contenir.

Sur le ton de la plaisanterie, il déclara : « Chef Gu, tu es vraiment un homme redoutable. » Il était impossible de le comprendre, impossible de percer ses pensées, et pourtant il dégageait un pouvoir d’attraction subtil, presque imperceptible.

Gu Xinzhi répondit avec le plus grand sérieux : « Je ne suis pas redoutable. »

Le barbu fut amusé par cette attitude si sérieuse, incapable de comprendre une plaisanterie, et eut le sentiment d’avoir mis la main sur un véritable trésor.

Il aurait sincèrement aimé passer encore deux jours ainsi avec Gu Xinzhi, échanger quelques plaisanteries supplémentaires avec lui. Cependant, la situation autour de l’arsenal évoluait plus rapidement qu’ils ne l’avaient imaginé.

L’arsenal était gardé de manière si hermétique qu’aucune faille ne semblait possible. Les Nouveaux Humains avaient déjà essayé de nombreuses méthodes : lancer un assaut frontal, couper les vivres, empoisonner les réserves d’eau, lâcher des chiens malades ou encore contaminer des soldats de l’arsenal qu’ils avaient capturés avant de les renvoyer chez eux.

Pourtant, l’arsenal demeurait imprenable, aussi solide qu’une forteresse inexpugnable. Lors des assauts frontaux, ses défenseurs disposaient d’armes plus abondantes. Lorsqu’on leur coupait les vivres, ils ouvraient un passage à travers les lignes ennemies au prix d’un bain de sang. Lorsqu’on empoisonnait leurs réserves d’eau, ils pouvaient compter sur leur propre réservoir indépendant. Quant aux chiens malades, ils étaient généralement abattus sur-le-champ avant même d’avoir atteint le périmètre extérieur de leur ligne de tir. Enfin, les malades envoyés vers l’arsenal choisissaient directement de se suicider avant même d’y retourner, afin de ne pas entraîner les autres dans leur chute.

Mais à quoi cela servait-il, au juste ?

Le maintien d’une défense sur le long terme restait inévitablement une guerre d’usure.

Si ces Nouveaux Humains n’avaient pas remarqué que leurs ressources ne leur permettaient plus de tenir, ils ne se seraient pas rassemblés d’un commun accord, venus des quatre coins de la région, dans le seul but de prendre leur part du butin.

La guerre généralisée éclata dans la nuit du troisième jour.

« Chef Gu ! » Un membre de l’équipe fit irruption dans la tente de Gu Xinzhi, la voix difficile à contenir tant il était excité. « Ça a commencé ! Au moins trois équipes de Nouveaux Humains sont passées à l’action ! On dirait que ce soir, c’est l’assaut géné… »

Gu Xinzhi se redressa brusquement dans son sac de couchage. Sans la moindre hésitation, il saisit son fusil de précision et son poignard, puis se précipita hors de la tente.

Sous la lumière ardente des flammes, le barbu dirigea nerveusement ses hommes et se prépara à partir.

Gu Xinzhi vint se placer silencieusement à ses côtés.

Lorsque le barbu se retourna et aperçut Gu Xinzhi, son cœur se réchauffa. Il tira de sa ceinture un pistolet qu’il portait toujours sur lui et le lui tendit. « Prends ceci. »

C’était un Browning, petit et élégant, qui ressemblait beaucoup à celui dont Gu Xinzhi se souvenait.

La personne à laquelle il associait cette arme l’avait tenue en main et lui avait donné un ordre : « À portée de tir. »

Il ne put s’empêcher de baisser la tête et de sourire d’un sourire éclatant. « Inutile, j’ai déjà une arme. »

Il tapota ensuite sa propre ceinture. « Et j’ai aussi un poignard. »

Le sourire de Gu Xinzhi était véritablement séduisant. Le barbu en eut presque le souffle coupé. Bien que Gu Xinzhi eût une nouvelle fois décliné son offre, il se sentit tout de même réchauffé de la tête aux pieds et ne put s’empêcher d’ajouter : « Quand les combats commenceront, reste près de moi ! »

Gu Xinzhi vit la confiance absolue dans les yeux de l’homme et trouva cette scène étrangement familière.

Au cours des innombrables répétitions de ses cauchemars, il avait vu maintes fois cette même lumière dans les yeux de Ding Qiuyun : le regard de quelqu’un qui le considérait comme la personne en qui il pouvait avoir le plus confiance.

Lorsqu’il en prit conscience, son expression se tendit légèrement. Mais il retrouva très vite son habituelle froideur. « Hum, je le ferai. »

*

Quant à la personne à laquelle il pensait sans cesse, elle se trouvait dans une petite ville à des milliers de kilomètres de là, en train de jouer à la guerre avec Jing Yiming.

Leurs fusils étaient en bois, finement sculptés par Chi Xiaochi lui-même.

Jing Yiming avait grandi sans encombre jusqu’à atteindre cet âge où les enfants deviennent si turbulents qu’ils finissent par exaspérer même les chiens. Il bondissait partout avec une agilité remarquable. L’enfant maladif qui, autrefois, dans cette station-service, était incapable de quitter la pièce, se tenait maintenant accroupi tout en haut d’une pompe à essence, son fusil en main, et simulait des tirs sur Chi Xiaochi en lançant des « Ratatat ! Ratatat ! » à répétition.

Mo Laoban, qui faisait office d’arbitre, se léchait élégamment les pattes et observait calmement la scène à côté d’eux.

Chi Xiaochi, qui tenait lui aussi un fusil en bois, se cachait derrière un mur et cria : « Tu triches ! Depuis quand existe-t-il des fusils avec des munitions infinies ? »

Jing Yiming gloussa de rire et tira avec son arme comme s’il balayait les environs de tirs de sabre laser.

Jing Zihua, qui avait négligemment relevé ses longs cheveux noirs en un chignon à l’arrière de la tête, sortit de la maison où flottait une délicieuse odeur de repas. « À table ! »

Jing Yiming obéit volontiers à sa mère et bondit de la pompe à essence. « Maman, j’ai abattu mon oncle ! »

Chi Xiaochi passa la tête derrière le mur et se plaignit : « Jing Zihua, il triche ! Je ne lui ai donné qu’un pistolet de calibre 9,2, et il tire comme s’il avait une Gatling. » (NT : mitrailleuse à canons rotatifs)

Jing Zihua baissa les yeux vers Jing Yiming et lui demanda : « Vraiment ? Tu as utilisé une Gatling pour tirer sur ton oncle ? »

Jing Yiming, un peu coupable, se mit à se tordre les doigts.

Jing Zihua lui rappela : « Tu as enfreint les règles. Que dois-tu faire ? »

Jing Yiming trottina jusqu’à Chi Xiaochi et lui dit d’une voix douce : « Mon oncle, j’ai eu tort. À l’avenir, je respecterai les règles du jeu. »

Chi Xiaochi répondit : « C’est bien… »

À peine avait-il terminé sa phrase que Jing Yiming sortit un pistolet en bois dissimulé dans le dos et abattit Chi Xiaochi d’un seul coup.

Chi Xiaochi : « … »

Jing Yiming déclara : « Mon oncle, tu es mort. »

Chi Xiaochi : « … Les enfants aussi ont-ils des stratagèmes aussi élaborés, maintenant ? »

Jing Yiming bondit jusqu’à Jing Zihua et se jeta dans ses bras, tout fier de lui. « Maman, j’ai réussi à te protéger ! »

… Ils jouaient à défendre la station-service. Jing Yiming était dans le camp des défenseurs et Chi Xiaochi dans celui des attaquants.

Le cœur débordant de tendresse, Jing Zihua s’accroupit et embrassa les cheveux de Jing Yiming. Puis il lui poussa doucement le dos pour lui faire signe de rentrer rapidement manger.

L’alerte étant levée, Jing Yiming retrouva également toute son affection pour Chi Xiaochi. Il lui fit signe de la main. « Mon oncle, viens manger ! »

Chi Xiaochi s’appuya contre le mur en feignant d’être à bout de forces, si accablé qu’il semblait incapable de respirer. « Tu as tué ton oncle. »

Jing Yiming et Jing Zihua : « … »

Chi Xiaochi poursuivit : « Ne t’inquiète pas. Ton oncle ne t’en voudra pas. Son esprit, depuis le Ciel, veillera sur toi et te bénira en t’accordant des conditions climatiques favorables et des récoltes abondantes. »

Jing Yiming et Jing Zihua : « … »

Chi Xiaochi se mit à siffler. Au milieu de sa version complètement désaccordée de « Dix-huit virages sur la route de montagne », seul 061 fut capable de reconnaître ce qu’il sifflait : le générique de l’émission Prévisions météorologiques de CCXV.

Naturellement, ni Jing Zihua ni Jing Yiming ne comprirent cette référence.

Jing Yiming s’éclipsa en se retournant à plusieurs reprises pour regarder derrière lui. Jing Zihua, quant à elle, s’approcha de Chi Xiaochi, qui venait de s’inventer de son propre chef une scène supplémentaire. Elle attendit de s’assurer que Jing Yiming ne pouvait plus entendre leur conversation, puis déclara en souriant : « À vrai dire, tu n’as pas besoin de lui céder autant. »

Chi Xiaochi sortit la main qu’il gardait derrière son dos.

Il tenait ostensiblement un pistolet.

Depuis le début, il se méfiait de Jing Yiming, qui pouvait s’approcher de lui à l’improviste. Pourtant, alors même qu’il avait pris l’initiative et disposait de l’avantage de la surprise, il n’avait pas tiré le premier.

Chi Xiaochi agita la main avec désinvolture. « Ce n’est rien. Je gagnerai la prochaine fois. »

Jing Zihua l’invita : « Tu veux rester manger avec nous ? »

« D’accord. »

Lorsque Chi Xiaochi entra dans la petite salle à manger de la mère et de son fils, il prit soin de jeter un coup d’œil au mur.

Une arbalète mécanique y était accrochée.

C’était un objet qu’il avait aperçu quelques mois auparavant, lors de son passage dans la ville de Shu Wenqing. Son modèle et sa conception étaient exactement identiques à ceux de l’arbalète dont le « vieux Jing » avait autrefois fait usage, d’après les souvenirs de Ding Qiuyun.

Chi Xiaochi l’avait achetée et offerte à Jing Zihua, en prétendant qu’elle servirait à « protéger la maison et à en préserver la tranquillité ».

C’était une question de rituel symbolique. Chi Xiaochi estimait que cet objet devait lui appartenir.

Mais, dans le même temps, il espérait qu’elle n’aurait jamais à s’en servir de toute sa vie.

Après le repas, la coéquipière que Gu Xinzhi avait envoyée entra dans la ville et retrouva Chi Xiaochi. Elle lui remit la boîte de cigarettes.

Lorsqu’il ouvrit l’étui et découvrit cette écriture serrée, dont la quantité dépassait de loin la moyenne, il resta un instant stupéfait.

Mais, après avoir lu le contenu du début à la fin, Chi Xiaochi et 061 laissèrent échapper ensemble un léger rire.

Chi Xiaochi demanda : « Professeur Liu, pourquoi ris-tu ? »

061 lui retourna la question : « Et toi, pourquoi ris-tu ? »

Chi Xiaochi répondit : « On dirait que la mission est sur le point de s’achever. »

061 le corrigea : « Notre mission est sur le point de s’achever. »

Chi Xiaochi laissa discrètement échapper un soupir de soulagement.

Les données ne mentaient pas : le taux de regrets de Gu Xinzhi augmentait régulièrement. Il atteignait désormais 87 points.

Il ne leur en manquait plus que 13 pour pouvoir partir.

Chi Xiaochi se dit que, si ce que Gu Xinzhi avait écrit dans sa lettre était vrai, il n’aurait probablement pas besoin d’utiliser la carte noire qu’il avait placée à l’avance.

Mais à peine une demi-minute plus tard, le visage de Chi Xiaochi changea brusquement d’expression.

*

Les affrontements se poursuivirent sans interruption depuis la veille au soir jusqu’au lendemain midi.

Les combats faisaient rage. Au début, les Anciens Humains et les Nouveaux Humains s’affrontèrent ; ensuite, les Nouveaux Humains se retournèrent les uns contre les autres. Les troupes de réserve montaient au front vague après vague. Il n’y avait ni calculs ni stratagèmes, seulement des fusils contre des fusils, des lames contre des lames. Aucun artifice : tout reposait sur la technique et la détermination à tuer.

Le contrôle de la base changea de mains à plusieurs reprises. Tous avaient les yeux injectés de sang et l’esprit égaré ; ils tuaient quiconque se présentait devant eux. Plusieurs hommes tombèrent même sous les coups de leurs propres compagnons d’armes, emportés par une frénésie meurtrière.

Finalement, la balance de la victoire pencha en faveur du barbu.

Dès que la situation se stabilisa, celui-ci fut transporté de joie. Il ordonna aux quelques dizaines d’hommes encore en vie dans son équipe de nettoyer rapidement le champ de bataille. Il envoya également plusieurs hommes à la rencontre des renforts, leur demandant de venir au plus vite afin de prendre l’arsenal grâce à leur supériorité numérique.

Comme dans les autres équipes, les troupes de réserve initialement prévues pour prendre le contrôle de l’arsenal avaient toutes été épuisées au cours de ces affrontements successifs. Du sang et des membres arrachés jonchaient les environs. Cette vue procurait au barbu à la fois une satisfaction féroce et un profond sentiment de désolation.

Il parcourut encore et encore cette montagne de cadavres et cette mer de sang. Il avait à la fois envie de pousser un rugissement de triomphe et de tout détruire devant lui dans un accès de désespoir.

Heureusement, lorsqu’il tourna la tête, il découvrit que Gu Xinzhi était toujours à ses côtés.

Ils étaient les deux seuls êtres encore vivants parmi tous les corps.

Le visage de Gu Xinzhi était éclaboussé de sang, et ses vêtements en étaient également entièrement couverts. Il releva sa manche et essuya délicatement la lame de son poignard, faisant réapparaître son éclat.

Le barbu éclata de rire, ouvrit grand les bras et attira brutalement Gu Xinzhi contre lui.

Il était grand et robuste. Lorsqu’il serra dans ses bras Gu Xinzhi, si frêle en comparaison, comme un ours enlacant un homme délicat, il se sentit empli d’un sentiment de sécurité et de chaleur.

De chaleur ?

Attendez. La température corporelle d’un Nouveau Humain ne devrait pas être ainsi !

Au moment même où un sentiment d’effroi traversa son esprit comme un éclair, il voulut repousser Gu Xinzhi. Mais les doigts de fer de celui-ci se refermèrent sur sa nuque, le maintenant fermement et ne lui laissant aucune échappatoire.

Une voix qu’il aimait à la folie, une voix qui le rendait fou de désir, glissa contre son oreille, froide et limpide, d’une douceur mélodieuse. « Merci de m’avoir guidé. Je ne veux pas te prendre la vie. Je veux seulement que ton équipe m’ouvre la voie. »

« Bien. Maintenant… »

Le tranchant qu’on venait à peine d’essuyer se couvrit de nouveau d’un sang épais et sombre. Le sang jaillit de la gorge du barbu comme d’une source en éruption. Sa barbe fut maculée de sang jusque dans ses interstices, et des gouttes s’écoulèrent une à une le long des fins filaments de ses poils.

Un bruit étouffé, semblable à un gargouillement, s’éleva de la gorge du barbu. Ses yeux étaient remplis d’une lueur d’incrédulité.

Peu à peu, cette lueur s’atténua, puis changea. Elle se transforma en un feu sombre, toujours ardent.

Gu Xinzhi lui tapota la nuque. Sentant sa respiration s’affaiblir progressivement et le bruit de son sang s’écouler avec une intensité croissante, il le réconforta doucement : « Voilà, voilà. »

Mais à cet instant, un objet froid et dur vint se plaquer contre le corps de Gu Xinzhi.

— Boum.

Un coup de feu sourd éclata entre eux deux.

Dans la main du barbu se trouvait le petit Browning qu’il avait initialement prévu d’offrir à Gu Xinzhi. Il le serrait fermement.

Une fine fumée s’échappait du canon.

Un trou sanglant s’était ouvert dans le poumon de Gu Xinzhi. Une légère fumée de poudre s’élevait de la blessure, et l’odeur âcre de la poudre et du sang était tout aussi suffocante.

L’esprit de Gu Xinzhi s’interrompit un instant.

Il se demanda : qu’est-ce qui vient de se passer ?

 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

 

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