Un rêve illusoire
(NT: litt. un rêve de millet jaune (黄粱一梦, huáng liáng yī mèng). L’ expression vient d’un conte chinois dans lequel un homme s’endort alors que du millet jaune cuit. Durant son sommeil, il rêve d’une vie de gloire et de richesses. Lorsqu’il se réveille, le millet n’est toujours pas cuit. Par extension, symbolise une illusion qui disparaît au réveil et la vanité des ambitions humaines).
Les jours passés sur le mont Songyun étaient merveilleux. Lorsqu’il voulait voir Chen Budao, il lui suffisait de le souhaiter pour toujours pouvoir le retrouver.
Parfois, alors que Wen Shi s’entraînait et qu’il tournait la tête au milieu de sa fatigue, Chen Budao se tenait toujours là, adossé à l’encadrement de la porte, les bras croisés à le regarder. Puis il inclinait légèrement le visage vers l’intérieur de la maison et disait : « Lao Mao a préparé une décoction pour détendre les muscles et les os. Viens t’y tremper et te reposer un moment. »
« Je ne suis pas fatigué. » C’était toujours ce qu’il répondait, mais ses pieds se dirigeaient malgré lui vers la maison.
Lorsqu’il arrivait devant lui, Chen Budao tendait la paume et disait : « Tes mains. Laisse-moi regarder. »
Wen Shi hésitait un instant, puis lui tendait ses mains.
Chen Budao pressait un point d’acupuncture du pouce, et ce n’était qu’alors que la douleur sourde se répandait dans les os de Wen Shi, comme si elle ne se manifestait qu’après coup.
« Tes articulations sont déjà raides mais tu as toujours la langue aussi dure. Même le bec du Dapeng aux ailes dorées ne t’arrive pas à la cheville. » Chen Budao levait les yeux vers lui et lui jetait un regard en biais.
Wen Shi remuait silencieusement les lèvres.
Chen Budao se mettait à rire. « Quelles méchancetés es-tu encore en train de marmonner sur moi ? »
Wen Shi contemplait ce sourire, un instant interdit, puis détournait le regard et répondait : « Je parlais de l’oiseau, pas de toi. »
Le Dapeng aux ailes dorées se mettait alors à battre des ailes et à picorer dans sa direction, vers la porte.
Parfois, la pluie se mettait à tomber dans la montagne sans la moindre raison.
Wen Shi avait une malchance extrême : chaque fois qu’il pleuvait, il se trouvait sur le sentier à mi-hauteur du mont Songyun et toujours dans sa portion la plus longue et la plus déserte, sans même un abri où se réfugier.
Sur le mont Songyun, la pluie crépitait bruyamment. Le bruit couvrait une grande partie de la voix de Chen Budao, dont les paroles lui parvenaient indistinctement.
Wen Shi voyait toujours d’abord le parapluie en papier huilé au-dessus de sa tête puis se retournait pour apercevoir Chen Budao.
« Qui t’a puni pour que tu restes là à jouer les fantômes aquatiques et à effrayer les gens ? » dit Chen Budao.
Il venait tout juste de rentrer à la montagne, mais il n’avait nullement l’air d’avoir été éprouvé par le voyage. Même les manches et l’ourlet de sa robe n’étaient pas humides. En comparaison, Wen Shi était dans un état bien plus lamentable.
Chen Budao lui tendit un linge. Wen Shi le prit, puis le suivit en direction du sommet.
Le sentier était étroit et, puisqu’ils partageaient le même parapluie, leurs épaules et leurs bras se touchaient sans cesse.
Tout en s’essuyant le visage, Wen Shi fit quelques pas et demanda sans même lever la tête : « Tu n’étais pas censé rentrer dans deux jours ? »
Chen Budao haussa les sourcils et lui jeta un regard. « Où as-tu entendu cela ? »
Wen Shi ne répondit pas.
Chen Budao reprit : « C’est encore un de ces devins à moitié compétents qui te l’a calculé et qui est venu te le raconter ? »
Le « devin à moitié compétent » en personne : « … »
« À force de rester avec Bu Ning, tu n’as appris que ce genre de choses, pas vrai ? »
« Non. »
« Vraiment ? Je lui poserai la question tout à l’heure. » Chen Budao ajouta, à moitié sérieux, à moitié plaisantin : « Tu peux encore m’arrêter, si tu t’y prends maintenant. »
Wen Shi était incapable de ravaler sa fierté. D’un ton glacial, il répondit : « Qui voudrait t’arrêter ? »
Longtemps après, il lâcha encore une phrase, d’un ton raide : « Comment t’arrêter ? »
Chen Budao rit pendant un long moment.
Au milieu de son rire, Wen Shi jeta un coup d’œil vers le sommet du mont Songyun et aperçut le croissant de lune qui se fondait dans la pluie, suspendu à l’extrémité du ciel, si lointain qu’il ne pouvait en mesurer la distance.
Même lorsque le froid était à son comble sur le mont Songyun, les pièces du sommet comme celles à mi-pente restaient agréablement chaudes.
Da Zhao et Xiao Zhao allumaient souvent des braseros dans les maisons. Elles aimaient tout particulièrement aller chaparder des fruits et de la résine de pin dans la chambre de Chen Budao pour les jeter ensemble dans le brasero. La combustion dégageait alors un parfum forestier tout à fait particulier.
Lorsqu’elles n’avaient pas à s’entraîner ni à entrer dans une cage, elles aimaient aussi entraîner Wen Shi dans cette chambre.
Presque tout ce que Wen Shi savait faire, il l’avait appris auprès de Chen Budao : l’écriture, la peinture et même le jeu de go.
Il avait très bien appris les deux premières disciplines, au point de pouvoir sans peine tromper les gens lorsqu’il descendait de la montagne. Mais pour la dernière, quoi qu’il fasse, il restait un piètre joueur de go.
En comparaison, Bu Ning, Zhong Si et Zhuang Ye étaient tous bien plus doués. Bu Ning et Zhong Si, en particulier, non seulement jouaient plutôt bien, mais aimaient aussi beaucoup ce jeu. Pourtant, lorsque Chen Budao avait du temps libre et cherchait quelqu’un avec qui jouer, il ne choisissait jamais ceux qui savaient jouer, mais préférait toujours ce piètre joueur qu’était Wen Shi.
Wen Shi en était à la fois heureux et contrarié, car dès qu’il jouait au go, il avait facilement tendance à s’assoupir.
Ce jour-là, il jouait de nouveau au go chez Chen Budao.
Dehors, une neige abondante tombait, recouvrant tout d’un manteau blanc. À l’intérieur, une fumée légère, imprégnée d’un parfum de pin, s’élevait en volutes. Wen Shi tenait une petite poignée de pierres de go dans la main. En attendant le coup suivant, il laissait ses paupières s’abaisser à demi et regardait les doigts de Chen Budao saisir une pierre. Soudain, son esprit s’égara un instant.
Au milieu de cette somnolence diffuse, il entendit quelqu’un l’appeler d’un ton qu’il n’avait encore jamais entendu : « Wen Shi. »
Et il lui suffit d’entendre cette voix pour éprouver une tristesse telle qu’il avait l’impression qu’on lui avait arraché sa nature spirituelle, ne laissant de lui qu’une enveloppe solitaire.
Le cœur de Wen Shi fit un bond. Il ouvrit brusquement les yeux.
Cette tristesse tarda à s’apaiser. Il lui fallut longtemps avant de reprendre soudainement ses esprits et d’entendre Chen Budao lui demander : « Qu’est-ce qui ne va pas ? »
Wen Shi secoua légèrement la tête.
« Quand je ne suis pas sur le mont Songyun, combien de nuits passes-tu encore à veiller ? Tu es tellement fatigué que tu en as les larmes aux yeux. » Chen Budao désigna la couche. « Va t’allonger un moment. »
« Je n’ai pas sommeil » répondit Wen Shi.
Il fixa Chen Budao pendant un long moment avant de répéter à voix basse : « Je ne veux pas dormir. »
‘Je ne veux pas fermer les yeux pour dormir.’
*
Cet état persista longtemps chez Wen Shi. Or, les jours passés sur le mont Songyun s’écoulaient à toute vitesse. Parfois, il semblait qu’il suffisait de se retourner un instant pour que les saisons changent sans qu’on s’en rende compte.
Jusqu’au jour où Zhong Si, qui se montrait rarement sérieux, lui posa cette question : « Hé, petit shidi, qu’est-ce qui t’arrive ? »
En réalité, il ne devait pas être beaucoup plus âgé que Wen Shi, peut-être même de quelques mois à peine. Mais il aimait l’appeler ainsi. Il faisait de même avec Bu Ning, qu’il désignait tour à tour comme « grand shixiong », « grand shixiong rat de bibliothèque » ou « grand devin ». Même lorsqu’il taquinait Zhuang Ye, il l’appelait par un surnom moqueur : « grand shixiong le bienveillant ».
C’était probablement une nuit alors que la fin de l’année approchait. Da Zhao et Xiao Zhao avaient appris une méthode de cuisine auprès des habitants du pied du mont Songyun. Elles avaient fait mijoter un bouillon bien épais, dans lequel elles avaient fait cuire toutes sortes de produits de la montagne, puis l’avaient servi dans une marmite de cuivre.
Les disciples étaient assis en cercle, mangeant tout en bavardant librement, sans sujet précis.
Ils allaient et venaient souvent dans le monde des hommes et avaient été témoins de toutes sortes de choses. Aussi, lorsqu’ils bavardaient, un sujet revenait presque inévitablement : la vie et la mort. Parfois, ils en parlaient sérieusement; d’autres fois, ils se contentaient d’échanger des anecdotes liées à ce thème.
Ce jour-là, on ne savait trop comment, la conversation en vint à porter sur le cycle des réincarnations. L’aîné des disciples, Zhuang Ye, se mit alors à raconter ce qu’il avait rencontré dans une région du Sud-Ouest.
Il expliqua qu’il y avait là-bas un village dont les habitants croyaient à une tradition transmise par la rumeur. Lorsqu’une personne était sur le point de mourir et qu’elle ne pouvait se résoudre à se séparer de quelqu’un, elle devait conserver un objet ou un vêtement que cette personne portait sur elle, l’envelopper soigneusement dans du fil de coton ou de lin, puis l’enterrer à trois zhang de la tombe. Ainsi, lorsque les deux personnes renaîtraient dans le cycle des réincarnations, elles pourraient se retrouver très tôt.
Les époux et les proches parents avaient souvent recours à cette pratique.
« À m’entendre, cela ressemble plutôt à une croyance déformée par l’influence de l’art des marionnettes » remarqua Zhuang Ye. « À force d’être transmise, l’histoire a fini par être déformée. »
Bu Ning répondit pourtant : « Ce n’est pas tout à fait cela non plus. »
« Shidi, tu sais quelque chose ? » Zhuang Ye était toujours sérieux et, même lorsqu’il bavardait, il prenait souvent un air de quelqu’un qui était tout ouïe.
« J’ai trouvé quelque chose à ce sujet dans un livre. » Bu Ning, qui respectait le principe selon lequel il ne fallait ni parler en mangeant ni parler au lit, avait déjà posé ses baguettes. Il se réchauffa lentement les mains devant le brasero. « Ce que j’ai lu diffère un peu de ce que tu as entendu. Hum… »
Il réfléchit un moment avant de préciser : « C’est plus cruel. Il ne s’agit pas de prendre un objet porté sur soi, mais de prélever de la chair et du sang. »
« De la chair et du sang ? » Zhuang Ye resta interdit. « Les prélever sur une personne vivante ? »
Bu Ning acquiesça. « Sur une personne vivante. »
Zhuang Ye fronça les sourcils. « Alors, peu de gens ordinaires pourraient supporter une telle chose. »
« Naturellement. Si l’on n’allait pas jusque-là, comment pourrait-on encore garder un tel attachement après être passé par le cycle des réincarnations ? » répondit Bu Ning. «Mais, mieux vaut se contenter d’étudier ce genre de technique lourde uniquement dans les livres. Peu de gens y ont recours. »
« Laisse tomber. On ne sait même pas si c’est vrai et il faudrait, en plus, endurer d’atroces souffrances. Le cycle des réincarnations, la vie suivante… Ce ne sont que des mots creux. » Zhong Si appuya un bras sur sa jambe repliée et s’adossa nonchalamment pour faciliter sa digestion. « Qui risquerait tant de souffrances pour quelque chose d’aussi insaisissable ? »
« Les gens au pied du mont Songyun ne voient pas les questions liées au cycle des réincarnations comme nous » souligna Zhuang Ye en secouant la tête, avec une pointe d’impuissance. « Je les ai entendus se disputer : dès qu’ils sont en colère, ils disent que l’autre ne pourra jamais renaître. Et dès que leurs sentiments deviennent profonds, ils ne cessent de parler de la vie suivante. »
« C’est vrai. »
Le brasero était toujours installé sous la marmite de cuivre. Le feu n’était pas fort, juste assez pour maintenir le bouillon frais dans un léger frémissement continu. C’était pourtant une nuit de plein hiver agréable et paisible, mais Wen Shi se sentait très mal.
C’était comme s’il était malade, atteint d’un mal chronique dont il ne parvenait pas à guérir. Son corps lui semblait vide et il avait l’impression d’avoir du coton dans les oreilles. Même les bavardages de ses frères d’armes lui parvenaient de façon indistincte. Seuls quelques mots, hérissés d’innombrables petites pointes, revenaient sans cesse lui lacérer le cœur de part en part.
Zhong Si l’appela plusieurs fois puis le poussa de la main. Ce n’est qu’alors que Wen Shi revint brusquement à lui et leva les yeux vers lui.
« Depuis quelques jours, je te trouve morose et distrait. Tu as des soucis ? » demanda Zhong Si.
Wen Shi les regarda fixement, mais soudain, il eut du mal à les distinguer clairement.
Longtemps après, il fronça légèrement les sourcils et répondit d’un ton vague : « Ce n’est rien. »
Zhong Si lui donna de nouveau un coup d’épaule. « Ne répète pas toujours que ce n’est rien. À force, on finira par te trouver un sobriquet. »
Zhuang Ye, surnommé « le grand frère bienveillant », secoua la tête avec impuissance.
Zhong Si éclata de rire et leva le pouce en direction de Wen Shi. « Hé, je sais bien que tu es comme ça. Mais si tu as des ennuis, ne garde pas toujours tout pour toi. Parles-en, et ton shixiong te donnera des conseils. »
En entendant cela, Bu Ning prit un air qui semblait dire : « Tu ferais mieux de t’abstenir » puis déclara d’un ton las : « Ce serait déjà bien si tu ne créais pas de problèmes, ce serait une bénédiction. Pense à ta cicatrice. »
« La dernière fois, c’était un accident. » Zhong Si se frotta le cou d’un geste désinvolte, sans y attacher d’importance. « Cela arrive à tout le monde de commettre une erreur de temps en temps. On ne peut pas toujours avoir la même malchance. »
À la lueur du feu posé sur la table, Wen Shi regarda le cou de Zhong Si. Il y avait effectivement une longue cicatrice, dont la croûte venait de tomber. À première vue, elle était toute récente.
Pourtant, il était incapable de se rappeler comment elle était apparue.
Bu Ning et Zhuang Ye semblaient tous deux parfaitement au courant. Lui seul ne parvenait pas à se souvenir si Zhong Si avait déjà cette cicatrice la veille. Plus encore… il ne se rappelait même pas à quoi ressemblait la journée précédente.
Il ne se rappelait pas non plus pourquoi Da Zhao et Xiao Zhao avaient préparé une marmite aussi généreuse de plats chauds, ni pourquoi elles et Chen Budao étaient introuvables.
C’était comme si… tout le décor avait été disposé à l’avance, sans cause ni conséquence, et que tout allait de soi. Quant à lui, il traversait des fragments disjoints de réalité, laissant les jours s’écouler dans un état de confusion.
Clang !
Un bol fut heurté et tomba au sol. Le bouillon brûlant se répandit sur toute sa main.
Wen Shi fixa longuement ses doigts, toujours aussi pâles. Avant que Bu Ning et les autres aient eu le temps de réagir, il se leva brusquement, lâcha un « Je retourne d’abord dans ma chambre » et sortit précipitamment.
Le sentier de montagne était long. Il le remonta presque en volant.
Une lumière brillait dans la chambre de Chen Budao. La lueur jaune tamisée projetait l’ombre de l’homme sur la fenêtre.
Il est là.
Wen Shi se le répéta intérieurement.
Il était assis dans la pièce, comme tous les soirs. Il lui suffisait de vouloir le voir et de pousser la porte pour le retrouver. Il le verrait adossé à sa couche, en train de feuilleter un livre ou appuyé sur une main devant un plateau de go.
Il resterait toujours ici, sain et sauf, sans qu’un seul cheveu ni un seul poil de sa barbe ne lui manque.
Le temps s’écoulait longuement dans la montagne. Ils avaient encore devant eux d’innombrables automnes, hivers, printemps et étés qui se succéderaient.
Ils avaient encore tant d’années à vivre ensemble.
Wen Shi leva la main, voulant pousser la porte pour jeter un coup d’œil à l’homme à l’intérieur…
Mais il s’arrêta finalement à mi-chemin.
Pour aller du milieu de la montagne jusqu’au sommet, il ne lui fallait normalement que le temps d’un battement de cils. Pourtant, à cet instant, il se sentit vidé de la dernière parcelle de son énergie, comme s’il avait parcouru une route interminable, pendant un temps infini, dépensant les forces accumulées au fil dont on ne savait depuis combien de vies, avant de parvenir enfin à se tenir devant cette porte.
Il laissa retomber la main, baissa la tête et pinça les lèvres avant d’inspirer profondément. Mais, au moment où il ferma les yeux, il entendit son cœur battre violemment une fois, et une douleur soudaine lui déchira les entrailles.
« Wen Shi… » Il entendit de nouveau quelqu’un l’appeler.
C’était la voix de Chen Budao.
Mais c’était étrange. Chen Budao était pourtant assis dans la pièce, juste de l’autre côté de la porte. Pourquoi sa voix lui semblait-elle si lointaine ? Et pourquoi, lorsqu’il entendait ce « Wen Shi », la douleur devenait-elle si insupportable qu’il ne pouvait plus tenir debout et se pliait en deux ?
« Wen Shi… »
‘Oui.’
« Wen Shi, ne te retourne pas. »
‘Je ne me retourne pas.’
« Ne pleure pas. »
‘Je ne pleure pas.’
‘Je ne pleure pas…’
‘Pourquoi pleurerais-je ?’
Il serra les poings, les dents fermement serrées, la bouche pleine d’un goût de sang. Le simple fait de se redresser lui semblait exiger toutes ses forces. Sa vision se brouillait et les battements de son cœur devenaient de plus en plus lourds.
À la fin, il lui sembla que le mont Songyun tout entier tremblait avec lui.
Mais Wen Shi ne le sentait pas.
Il était comme un mourant dont l’anesthésie se dissipait : toutes ses douleurs s’éveillaient et revenaient à la vie, dévorant peu à peu ses os et sa chair, jusqu’à l’engloutir tout entier.
Il ne percevait presque plus rien. Il ne pouvait qu’entendre cet homme l’appeler encore et encore de sa voix grave et chaleureuse : « Wen Shi. »
‘Wen Shi…’
‘Wen Shi.’
Il tourna la tête et, à travers sa vision brouillée, regarda au-delà de la montagne.
Un peu plus tôt, alors qu’ils se trouvaient à mi-pente, Bu Ning avait dit que l’on était déjà le seizième jour du douzième mois lunaire et que, quelques jours plus tard, viendrait le Petit Nouvel An (NT : fête traditionnelle célébrée quelques jours avant le Nouvel An lunaire, marquant le début des préparatifs et des rites destinés à accueillir la nouvelle année). Les habitants du pied de la montagne allaient alors lâcher des lanternes pour rendre hommage aux immortels.
Pourtant, ce croissant de lune, semblable à un crochet d’argent, restait suspendu à l’horizon.
Wen Shi contempla la lune sans ciller, immobile dans sa solitude.
Jusqu’à ce que la porte de la pièce voisine s’ouvre dans un grincement et que des pas feutrés viennent s’arrêter à côté de lui.
À cet instant, le silence était absolu. Même le vent s’était arrêté. C’était comme tant de ces longues nuits sur le mont Songyun, lorsque tous les bruits du monde se taisaient.
Puis Wen Shi ferma les yeux, ravala le goût de sang qui lui emplissait la bouche et murmura d’une voix rauque : « Chen Budao… Pourquoi la lune d’ici n’est-elle jamais ronde ? »
Pourquoi était-il si inconscient du passage du temps, du changement des saisons?
Pourquoi se retrouvait-il souvent au sommet de la montagne à un instant, puis au pied de celle-ci l’instant suivant ?
Pourquoi ne se souvenait-il jamais de ce qui s’était passé la veille et ignorait-il ce qu’il allait faire le lendemain ?
Pourquoi n’osait-il pas fermer les yeux et restait-il assis, nuit après nuit, au sommet d’un arbre…
Et pourquoi, malgré tout le temps qu’il avait passé à la contempler, cette lune n’avait-elle jamais été pleine ?
Tout cela…
N’était-ce qu'une illusion ?
Et au moment précis où cette pensée finit par émerger…
Dans la cage, les fleuves et les rivières s’effondrèrent, les montagnes et les rochers s’écroulèrent et le Ciel comme la Terre pleurèrent ensemble sur ce monde décrépit.
Quelqu’un lui avait autrefois dit que l’instant où le maître d’une cage parvenait soudain à l’éveil était probablement le moment le plus douloureux et le plus tragique qui soit au monde.
Il comprenait ces paroles, mais n’en avait jamais véritablement saisi toute la portée. Ce ne fut qu’à présent qu’il en comprit enfin le sens.
Le passé qu’il avait vécu sur le mont Songyun était un livre peu épais, à peine une centaine de pages. Il l’avait feuilleté d’innombrables fois, encore et encore, pour assembler ce rêve illusoire.
Et, en fin de compte, il lui faudrait réduire lui-même tout cela en morceaux, de ses propres mains.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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