Panguan - Chapitre 111 - Franchir le portail

 

Arc 7 : Le monde des mortels et ses joies éphémères

 

Cette expression ressemblait trait pour trait à celle qu’il avait autrefois en maintenant le Dapeng aux ailes dorées pour lui arracher des plumes.

 

Comparée à de nombreuses autres villes, Ningzhou n’était pas particulièrement étendue. Dès qu’il s’y passait quelque chose, cela devenait aussitôt un sujet de conversation et la nouvelle se répandait d’un bout à l’autre de la ville.

Les habitants de Ningzhou aimaient également parler du marché immobilier. Ils savaient parfaitement où de nouveaux programmes immobiliers voyaient le jour, où se concentraient les riches, où les prix avaient été poussés à des niveaux exorbitants alors que presque personne n’y habitait, et ainsi de suite.

C’était pourquoi, dans l’esprit des habitants de la vieille génération de Ningzhou, Zhangjialong (NT : litt. Ruelle de la famille Zhang), dans le secteur ouest de la ville, était un endroit tout à fait particulier.

Sa particularité tenait au fait que le nom de « Zhangjialong » existait depuis fort longtemps. D’après les chroniques du district et de la ville conservées au musée, son origine remontait à plus de neuf cents ans.

Il y avait plus de neuf cents ans, une grande famille vivait dans ce secteur. Tous ses membres portaient le nom de Zhang. On ignorait précisément de quelle activité ils tiraient leurs revenus, mais on savait que la famille était nombreuse, que ses règles étaient strictes et qu’elle était très prospère. Il arrivait que ses membres distribuent des dons dans la ville et qu'ils entretenaient également des relations très étroites avec les autorités. C’est ainsi que le nom de « Zhangjialong » était apparu.

En soi, rien de bien étonnant : de nombreux noms de lieux provenaient de noms de famille.

Cependant, plus de neuf cents ans s’étaient écoulés et Ningzhou avait connu des bouleversements considérables. Dans le secteur ouest, les zones urbaines avaient successivement laissé place à des villages, à des terrains sauvages, puis de nouveau à des villages, avant de devenir des zones de développement et des quartiers commerciaux.

Dans des circonstances normales, les habitants de cet endroit auraient dû changer des centaines de fois. Mais la réalité était tout autre…

Vingt ans auparavant, un promoteur immobilier avait acquis le terrain de Zhangjialong pour y construire un ensemble de résidences traditionnelles chinoises. À cause de ses prix exorbitants, le projet avait fait grand bruit sur le marché immobilier de Ningzhou. Tout le monde disait qu’avec un tel emplacement, de telles infrastructures et de tels prix, il faudrait être fou pour acheter là-bas.

Et pourtant, un véritable phénomène surnaturel s’était produit.

Dès que les résidences traditionnelles chinoises avaient été achevées, des gens s’y étaient installés. Plus étrange encore, tous les résidents portaient le nom de Zhang. Selon certaines personnes bien informées, les habitants de Zhangjialong n’avaient en réalité jamais changé : depuis plus de neuf cents ans, c’était toujours la même famille qui vivait là.

Deux rumeurs commencèrent alors à circuler à Ningzhou.

Selon la première, les Zhang n’avaient jamais oublié leurs origines et avaient toujours veillé sur les terres ancestrales de leur famille. C’était pourquoi leur bonne fortune se prolongeait à travers les générations, tandis que leur famille et leurs biens ne cessaient de prospérer.

La seconde était beaucoup plus mystérieuse. On disait que Zhangjialong avait toujours été un endroit étrange, où l’on risquait facilement de se perdre sans raison apparente, d’entendre des bruits inexplicables ou d’apercevoir des scènes insolites.

La rumeur voulait qu’un jour, quelqu’un ait consulté les trigrammes pour déterminer la nature du lieu. Selon les résultats obtenus, Zhangjialong était un endroit extrêmement néfaste, chargé d’influences maléfiques. Il aurait dû s’agir d’un tombeau, encore plus sinistre qu’un charnier et non d’un endroit destiné à être habité. Personne n’aurait dû pouvoir y vivre longtemps.

Cependant, beaucoup d’autres affirmaient que le lieu était « adossé aux montagnes et bordé par les eaux », ce qui constituait une configuration feng-shui particulièrement favorable. Puisque des gens y vivaient depuis des siècles, comment aurait-il été possible qu’ils ne puissent pas y demeurer durablement ?

Les avis avaient beau diverger, toutes ces histoires appartenaient déjà au passé, puisqu’elles remontaient à plus de dix ans. La jeune génération n’en avait pratiquement jamais entendu parler. Ce n’est que ces deux derniers jours que Zhangjialong revint sur toutes les lèvres.

Tout avait commencé deux jours auparavant, lorsqu’un internaute portant le pseudonyme de « Dragon bondissant, tigre rugissant » avait publié un message sur le forum local de Ningzhou consacré aux affaires de la vie quotidienne, intitulé « Bavardages du coin ». Il y racontait qu’il était chauffeur de taxi et qu’il avait fait un rêve des plus étranges…

Il avait rêvé qu’après avoir effectué sa dernière course de la nuit, il rentrait dans le secteur ouest pour rendre son véhicule. Mais alors qu’il approchait de Zhangjialong, sa voiture était tombée en panne. Il était descendu pour vérifier le problème lorsqu’il avait soudain entendu un fracas assourdissant provenant de l’ensemble de résidences traditionnelles chinoises.

On aurait dit que les maisons s’étaient effondrées.

Le bruit l’avait terrifié. Incapable de résister à la curiosité, il avait décidé d’aller voir ce qui s’était passé. Mais, à mesure qu’il avançait, il s’était perdu. Le pire était que son téléphone ne parvenait ni à se connecter à Internet ni à capter le moindre signal. Il ne pouvait même plus utiliser la carte.

Lorsqu’il avait enfin réussi à retrouver une connexion intermittente, il se trouvait déjà dans les bois sauvages situés derrière Zhangjialong.

Ces bois étaient d’une étendue inattendue, au point qu’il avait commencé à soupçonner sa carte téléphonique d’être défectueuse.

Alors qu’il venait d’activer la navigation avec vue réelle pour trouver la sortie, du brouillard se leva soudain dans les bois.

Ce brouillard était lui aussi étrange. On aurait dit que quelque chose s’était brisé et que la brume s’en échappait. Elle dégageait en outre une odeur de rouille et de décrépitude.

Poussé par la curiosité, il ne put s’empêcher de faire quelques pas en direction de l’endroit d’où venait le brouillard. C’est alors qu’il vit une scène qui lui glaça le sang.

Devant lui s’étendait une vaste étendue de terre noircie et calcinée, qui n’aurait jamais dû exister. Au milieu de ce terrain se dressaient des arbres morts aux racines enchevêtrées. Il semblait qu’une personne y fût allongée. Ses cheveux étaient extrêmement longs et ses vêtements d’un rouge éclatant, sa silhouette apparaissait et disparaissait dans l’épais brouillard.

Le chauffeur fut si terrifié qu’il en cessa presque de respirer. Il s’agrippa au tronc d’un arbre avant de glisser le long de celui-ci et de s’effondrer sur le sol.

Puis, dans le brouillard, il aperçut des silhouettes indistinctes : de nombreuses « personnes » étaient apparues de nulle part et couraient toutes vers l’individu vêtu de rouge. Il ignorait si elles couraient vraiment vite ou si le brouillard était simplement trop épais.

À ses yeux, elles semblaient flotter dans les airs et se téléporter jusqu’à lui.

C’est alors qu’il entendit des pleurs.

Ces sanglots étaient rauques et déchirants. Un seul cri suffit à le terrasser : il perdit connaissance sur-le-champ.

Lorsqu’il reprit ses esprits, il s’aperçut qu’il était allongé dans son lit. Le réveil de son téléphone, posé sur la table de chevet, sonnait. Il était sept heures et demie du matin. À côté de lui se trouvait son épouse, qui s’apprêtait à se lever.

Il resta un long moment à regarder son téléphone, complètement déconcerté, avant de demander à sa femme : « Suis-je rentré hier soir ? »

Son épouse le regarda avec une expression qui disait clairement qu’elle n’y comprenait rien.

Il insista alors : « Comment suis-je rentré ? »

Son épouse le regarda pendant un long moment avant de lui demander : « Tu as un problème ou quoi ? »

« Non, mais qui m’a ramené hier soir ? »

« … Tu es rentré tout seul ! »

Il continua à la questionner jusqu’à ce que sa femme perde patience. Il finit alors par confirmer qu’après avoir rendu sa voiture la veille, il était rentré chez lui, avait pris une douche tout à fait normalement, puis s’était endormi jusqu’au matin. Ce qu’il avait vu devait être un cauchemar provoqué par une fatigue excessive.

Il finit par accepter cette explication. Pourtant, lorsqu’il sortit de chez lui au crépuscule pour prendre son service, il remarqua une couche de boue humide sous ses chaussures. Sur son téléphone, la dernière recherche dans l’historique de la carte correspondait à la rue où sa voiture était tombée en panne.

Ce n’était pas tout. Il vit également apparaître une notification d’actualité locale annonçant qu’une des résidences traditionnelles chinoises de Zhangjialong, dans le secteur ouest de Ningzhou, s’était effondrée. Les causes exactes de l’accident restaient inconnues…

Il faillit en perdre connaissance une seconde fois.

La publication de cet internaute, « Dragon bondissant, tigre rugissant », suscita une vague de discussions animées sur le forum « Bavardages du coin ». Mais, comme il n’avait aucune preuve à l’appui de ses dires, les gens commencèrent rapidement à mettre sa parole en doute.

Monsieur Tigre rugissant ne voulait toutefois pas en démordre. Il affirma qu’il n’avait pas été confronté à ce genre de phénomène pour la première fois.

Une autre fois, il avait pris une course près du mont Jiangjun. Ses passagers étaient un vieil homme et un enfant. Trempé de la tête aux pieds, ce dernier ressemblait à un fantôme noyé. Assis sur la banquette arrière, il n’avait pas prononcé un mot. Au moment de descendre, il semblait avoir grandi de plusieurs centimètres.

La publication devint alors un nouveau sujet de conversation. Certains lui conseillèrent d’aller prier dans un temple; d’autres cherchèrent à lui vendre des talismans et des objets censés éloigner les mauvais esprits. Il y eut même quelqu’un qui, par divination à distance, prétendit pouvoir lire son destin et affirma qu’il avait un lien avec les « fantômes » depuis une vie antérieure…

Les discussions se poursuivirent pendant deux jours et demi, puis s’interrompirent brusquement à l’aube du troisième jour.

En réalité, la publication n’avait pas été supprimée. Pourtant, tout le monde sembla l’oublier au même instant.

Elle fut rapidement ensevelie sous les annonces de vente, d’achat et de location de biens immobiliers, jusqu’à sombrer au fin fond des pages du forum. Plus personne ne s’en souvint.

Il était une heure dix du matin, le 23 août, lorsque Chen Budao ouvrit les yeux.

*

En réalité, cet internaute surnommé « Dragon bondissant, tigre rugissant » n’avait pas fait d’erreur. Lorsqu’il s’était frayé un chemin dans les bois en titubant, il était tombé précisément au moment où la cage de Wen Shi s’était dissipée, où la grande formation de scellement avait été levée et où tout ce qui avait été dissimulé pendant mille ans avait refait surface.

L’homme aux longs cheveux vêtu de rouge qu’il avait aperçu était naturellement Chen Budao. Ceux qui avaient ensuite convergé vers lui étaient Bu Ning et les autres, tandis que celui qui pleurait était Xia Qiao.

S’il avait perdu connaissance de terreur, puis avait pu réparer « lui-même » sa voiture en panne et rentrer chez lui, c’était parce que Bu Ning et les autres l’avaient découvert et l’avaient temporairement transformé en marionnette. Ils l’avaient ensuite contrôlé pour le faire rentrer chez lui.

Des témoignages de ce genre s’étaient en réalité produits de temps à autre au cours des siècles. Il y avait toujours quelques « personnes prédestinées » qui surprenaient involontairement des phénomènes étranges.

La plupart du temps, les panguan savaient gérer ces situations convenablement, sans laisser la moindre trace. Lorsque les témoins reprenaient connaissance, ils pensaient simplement avoir fait un rêve particulièrement réaliste.

Les cas comme celui de « Dragon bondissant, tigre rugissant » étaient extrêmement rares.

Ce n’était pas qu’ils avaient été négligents ou imprudents : ils n’avaient tout simplement pas eu le temps de s’en occuper.

À ce moment-là, Bu Ning s’était servi de la formation de la cuvette de la montagne pour prendre sur lui à distance une partie des liens karmiques de Wen Shi. Il était donc affaibli. Quant à Chen Budao, son état dans la formation de scellement était particulièrement effrayant…

En toute logique, une personne emprisonnée pendant plus de mille ans, sans pouvoir atteindre la délivrance, aurait dû avoir une âme spirituelle et un corps physique aussi épuisés qu’un morceau de bois mort, sans la moindre trace de vitalité. Sa résurrection devait s’apparenter à une renaissance par le feu, passant de la mort à la vie. C’était un processus difficile et long et il n’aurait pas été étonnant qu’il nécessite un an, voire plusieurs années.

Mais, Chen Budao, qui reposait alors au cœur de la formation, était tout autre.

Les perles enroulées autour de son poignet tremblaient sans cesse, tandis que la plume d’oiseau luisait. Le sang qui coulait depuis son corps dans toutes les directions aurait dû sécher depuis longtemps, mais il continuait à jaillir, rougissant ses poignets et le bout de ses doigts.

… On aurait dit qu’il luttait contre une force invisible, dans un bras de fer acharné.

À chaque nouvel affrontement, le sang s’écoulait plus vite et son visage devenait un peu plus pâle.

Personne ne savait ce qui se passait, et personne n’osait intervenir à la légère, de peur d’interrompre un processus essentiel.

Cela dura très longtemps.

Jusqu’au moment où les perles s’entrechoquèrent dans un tintement désordonné. Le sang qui ruisselait s’infiltra lentement dans la terre. La plume émeraude de l’oiseau azuré s’éleva un instant dans le vent, puis retomba contre son poignet.

Après cela, toute la lande retomba dans le silence.

Un long moment s’écoula encore avant que les autres n’osent bouger.

Comme l’âme spirituelle de Bu Ning était instable et qu’il était trop affaibli pour agir, personne ne pouvait ouvrir le domaine du mont Songyun. Chen Budao et lui furent donc tous deux ramenés à la villa de la famille Shen.

Au début, chaque famille voulut laisser quelques personnes sur place pour leur prêter main-forte.

La maison n’avait plus connu une telle animation depuis la mort de Shen Qiao. Elle était presque pleine à craquer.

Mais Xia Qiao n’était pas habitué à cette agitation.

Il ne garda que Zhang Biling, qui était directement liée à Zhou Xu, et remercia poliment les représentants des autres familles avant de les raccompagner. Ensuite, il ne ferma plus l’œil.

C’était la première fois depuis qu’il était devenu « Xia Qiao » qu’il faisait l’expérience d’un avantage des marionnettes : il pouvait veiller sans interruption, sans ressentir ni fatigue ni somnolence, sans dormir ni se reposer.

Sans Zhang Biling pour le surveiller, il aurait même pu se passer de boire et de manger.

Cette situation perdura jusqu’au réveil de Zhou Xu — ou plutôt de Bu Ning —, ce qui changea quelque peu les choses.

Zhou Xu, dont la fièvre venait tout juste de tomber, buvait son médicament tout en observant le visage de Xia Qiao. « Bu Ning m’a dit que, dans l’état où se trouve notre ancêtre fondateur, il lui faudra au moins un an pour se réveiller. Dans le pire des cas, cela pourrait même prendre cinq ou six ans. Et ton ge… »

Il marqua une pause avant d’ajouter : « Tu comptes donc attendre jusqu’à devenir un homme des bois, juste pour leur faire une surprise ? »

« Je suis une marionnette » répondit Xia Qiao en secouant la tête. « Ne pas manger, ne pas boire et ne pas dormir ne me fait pas grand-chose. »

« Une marionnette, toi… » Zhou Xu avait probablement été empêché de parler par l’ancêtre Bu Ning. Après quelques secondes de lutte, il opta pour une formule plus diplomatique : « … mon grand. Tu n’as rien d’une marionnette ! Tu devrais aller te regarder dans un miroir. Avec cette mine pâle, tu pourrais jouer dans un film d’horreur. »

En entendant ces paroles, Xia Qiao se rappela la phrase que Wen Shi lui avait adressée avant d’entrer dans la cage : « Qui te prend pour une marionnette ? »

Il baissa la tête et resta longtemps silencieux.

Lorsqu’il la releva enfin, il prit sans un mot le bol de bouillie que Zhang Biling avait posé à côté de lui et se mit docilement à manger.

*

Ils pensaient devoir attendre un an, voire cinq ou six ans…

Mais ce ne fut pas le cas.

En réalité, ils n’attendirent que douze jours.

La nuit du 23 août ne se distinguait en rien des nuits précédentes.

Dans la cuisine, Zhang Biling réchauffait de la bouillie pour leur remplir l’estomac. Xia Qiao avait été relevé de sa garde et était allé prendre une douche. Zhou Xu était sorti brièvement de sa chambre et, assis à califourchon sur l’accoudoir du canapé du salon, écoutait un message vocal de Zhang Lan.

Au beau milieu de la conversation, il se figea soudain sans raison apparente, comme si son esprit s’était égaré un instant.

Zhang Lan lui posa deux questions sans obtenir de réponse, puis répéta plusieurs fois : « Allô ? »

À la dernière interpellation, Zhou Xu cligna des yeux et revint à lui. Comme s’il avait perçu quelque chose de manière inexplicable, il tourna instinctivement la tête vers le registre des noms accroché au mur.

Il vit alors un éclat lumineux traverser soudain une partie du registre des noms, semblable au reflet fugace d’un éclairage extérieur que l’on aperçoit en voiture.

Zhou Xu resta bouche bée, plongé dans une confusion mêlée d’incrédulité.

Quelques secondes s’écoulèrent encore avant qu’il ne comprenne enfin que l’éclat provenait du haut du registre des noms. C’était là que commençaient toutes les branches des générations suivantes, là qu’avait pris naissance la lignée des panguan.

Un nom y figurait, marqué en rouge au pinceau vermillon pour signaler le décès. Il était resté plongé dans le silence pendant plus de mille ans. Jusqu’à cet instant, où il venait de s’illuminer véritablement.

C’était… Chen Budao.

« Je… »

Avant même qu’il eût terminé, Zhou Xu s’était déjà précipité hors de la pièce.

Dans sa hâte, il accrocha de la jambe l’accoudoir du canapé, renversa un ornement de bronze posé sur une chaise haute, puis trébucha sur le sol.

En l’espace d’un instant, Bu Ning avait déjà repris le contrôle de son corps.

Il prit appui sur le montant de la porte et retrouva son équilibre au moment de franchir le seuil de la chambre.

… Heureusement qu’il s’était retenu.

Car, lorsqu’il leva les yeux, il vit que Chen Budao s’était déjà réveillé et qu’il était assis au bord du lit.

L’épingle en jade blanc qu’il utilisait autrefois si souvent avait disparu depuis longtemps, sans que l’on sache où elle avait été perdue. Ses longs cheveux retombaient librement, pour la plupart dans son dos, tandis que quelques mèches glissaient sur ses épaules et disparaissaient dans les plis de sa robe.

Le plafonnier de la chambre était éteint, seule la lampe de chevet était allumée.

Sous cette lumière, Chen Budao avait levé la main droite et contemplait les perles et le fil rouge enroulés plusieurs fois autour de son poignet.

Sa peau était si pâle que ses doigts paraissaient encore plus longs qu’autrefois, avec leurs os nettement dessinés. Le contraste rendait le fil rouge noué autour de son poignet particulièrement éclatant, presque agressif pour les yeux.

« Maître… » murmura Bu Ning, comme s’il craignait de troubler un rêve.

À peine eut-il prononcé ces mots qu’il sentit quelqu’un le heurter.

« Que se… » Derrière lui se trouvaient Zhang Biling et Xia Qiao, qui venait d’arriver en toute hâte, les cheveux encore dégoulinants d’eau. Ils avaient voulu demander ce qui se passait, mais leurs phrases s’interrompirent à mi-chemin et ils se turent.

« Ancêtre fondateur ? » appela Xia Qiao, hébété.

Quelques instants plus tard, comme s’il voulait confirmer la nouvelle pour quelqu’un, il répéta : « Ancêtre fondateur ! Ancêtre fondateur… Vous êtes réveillé ? »

Chen Budao tourna la tête vers eux.

La lumière éclairait son profil, mais son regard mit un instant à quitter son poignet. Lorsqu’il se retourna, ses sourcils étaient froncés et ses yeux d’une profondeur insondable.

Bu Ning resta pétrifié.

Dans tous les souvenirs qu’il avait accumulés depuis son enfance, Chen Budao avait toujours été d’un naturel calme et indulgent. Même s’ils le craignaient et le respectaient profondément, même si cette bienveillance s’accompagnait d’une certaine distance, comme s’il ne se souciait guère des affaires du monde ni des détails insignifiants de la vie quotidienne, dans leur esprit… Chen Budao n’avait jamais affiché une telle expression.

Même lorsqu’ils commettaient des sottises et méritaient d’être réprimandés, il se contentait de laisser son sourire s’effacer et de prendre un air plus froid.

Cela suffisait déjà à les terrifier.

Mais Bu Ning n’avait véritablement jamais vu Chen Budao, tel qu’il se présentait à cet instant.

Instinctivement, il se mit à le craindre. Pourtant, sa peine était encore plus grande que sa peur.

« Où est Wen Shi ? » demanda Chen Budao en les regardant.

Son ton n’était pas sévère. Cependant, après que son corps véritable eut dormi pendant mille ans sans prononcer un mot, sa voix était devenue grave et rauque.

Tous se figèrent.

Un silence étrange se répandit dans la chambre, si oppressant qu’il semblait impossible de respirer.

Depuis leur enfance, Bu Ning et les autres avaient rarement osé regarder Chen Budao droit dans les yeux. Les choses s’étaient un peu améliorées en grandissant. Mais, en cet instant, le sentiment d’insécurité et d’appréhension qu’ils éprouvaient souvent dans leur enfance les submergea de nouveau.

Il détourna le regard, incapable d’affronter celui de Chen Budao.

« Mon shidi… » commença Bu Ning, mais sa voix s’étrangla après quelques mots. Il ne savait pas comment poursuivre.

Un silence encore plus long retomba alors sur eux.

Bu Ning ne leva pas la tête. Il fixait seulement l’ombre de Chen Budao sur le sol. Même sans le regarder, il sentait que son maître était en colère.

C’était une colère mêlée d’une peine et d’une douleur si profondes, si accablantes, qu’elles menaçaient d’éclater, sans qu’il n’y eût personne sur qui les déchaîner.

Peut-être incapable de supporter davantage cette atmosphère étouffante, Xia Qiao prit soudain la parole, sans transition : « Il s’en sortira. »

Après un bref silence, il répéta avec gravité : « Mon ge s’en sortira. Grand-père l’a dit : la porte de l’Oubli est un cycle de réincarnation qui n’appartient qu’à mon ge. Il finira par en sortir. »

Il avait déjà traversé tant de cycles. Comment aurait-il pu manquer à sa promesse cette fois-ci ?

Il fallait simplement attendre.

Zhang Biling demanda doucement : « Lui… l’ancêtre Wen Shi, combien de temps cela lui a-t-il pris la dernière fois ? »

Xia Qiao garda le silence un instant avant de répondre : « Vingt-cinq ans. »

Au moment où ces mots furent prononcés, Chen Budao tendait déjà la main vers Bu Ning, paume ouverte. « As-tu apporté tes accessoires pour les tirages divinatoires ? »

Bu Ning fut pris de court. Tout le monde savait que l’ancêtre fondateur Chen Budao excellait en toute chose, à l’exception de la divination, domaine dans lequel il lui manquait un peu de cette aptitude spirituelle innée. Ses quelques disciples directs savaient donc qu’il ne pratiquait jamais lui-même les tirages divinatoires.

« Je… » Durant cette période, c’était surtout Zhou Xu qui prenait les décisions et ils étaient presque toujours restés à la maison. Bu Ning n’avait rien sur lui, n’ayant absolument rien emporté.

En revanche, Xia Qiao fila dans le salon et se mit à fouiller partout dans un vacarme de tiroirs et d’objets entrechoqués. Quelques instants plus tard, il revint avec plusieurs pièces de monnaie en cuivre. « Est-ce que celles-ci conviennent ? »

Chen Budao ramassa les pièces d’un geste et les recueillit dans sa paume.

Il ne suivit aucune méthode habituelle pour disposer les pièces ou effectuer ses calculs. Il se contenta de faire glisser successivement son pouce sur les motifs gravés à leur surface.

Avant même que Xia Qiao et Zhang Biling n’aient pu réagir, un bruit métallique retentit : « Cling ! » Les pièces étaient déjà revenues dans la main de Xia Qiao.

Chen Budao se leva et ouvrit sur place un portail de formation.

Une ouverture noire comme l’encre apparut dans la chambre, comme si elle avait surgi de nulle part. Un vent humide et glacial s’en échappa en mugissant.

Ils ne virent même pas Chen Budao utiliser de pierre de formation. Ils l’entendirent seulement détourner la tête et tousser sourdement à plusieurs reprises.

Ces quelques toux étouffées suffirent à Xia Qiao pour retrouver une sensation familière.

Il demanda à voix basse : « Que calculait l’ancêtre fondateur, à l’instant ? »

« Probablement l’endroit où apparaîtra la porte de l’Oubli » répondit Bu Ning.

Cela, ils pouvaient le comprendre.

Mais…

« Alors, pourquoi ouvrir un portail de formation ? » marmonna Xia Qiao.

Au moment où il posa la question, Chen Budao avait déjà fait un pas vers le portail.

Sa robe extérieure rouge et sa tunique intérieure blanche se soulevèrent sous les rafales avant de retomber. En un clin d’œil, il disparut dans les ténèbres, ne laissant derrière lui qu’une brève réponse : « Pour aller chercher quelqu’un. »

« … »

Xia Qiao fut abasourdi.

Il resta quelques secondes interdit, puis se tourna vers Bu Ning et demanda : « Non, mais mon ge met au moins dix ou vingt ans à ressortir de la porte de l’Oubli à chaque fois qu’il y entre. Si l’ancêtre fondateur s’y rend maintenant, est-ce qu’il compte s’y installer pour de bon ??? »

Bu Ning était encore plus déconcerté. ‘Comment le saurais-je ? Je n’ai jamais franchi la porte de l’Oubli et je n’ai jamais vu personne le faire. Si tu me poses la question, à qui veux-tu que je la pose ?’

Pourtant, à cet instant, il éprouva soudain une certaine joie, sans pouvoir en expliquer la raison. C’était comme une intuition obscure.

Au fond de lui, il sentait que Wen Shi allait bientôt revenir. Au fond de lui, il avait l’impression que tout finirait par s’arranger.

Il ne lui restait qu’une seule inquiétude…

Son maître semblait furieux. Son shidi risquait de passer un très mauvais moment dès qu’il aurait franchi la porte.

*

Wen Shi marchait depuis un certain temps dans cette obscurité.

Ici, il n’y avait ni lever ni coucher du soleil, ni alternance des saisons. L’obscurité était partout identique et rien ne pouvait lui indiquer le passage du temps.

Dans un tel environnement, il était facile de se laisser gagner par la paresse.

Les fois précédentes où il était venu ici, il était toujours entré dans une longue période de sommeil. Il perdait alors toute notion du monde des mortels et des années qui s’écoulaient. C’était comme s’il rattrapait plusieurs dizaines d’années de sommeil; lorsqu’il se sentait moins épuisé, il se relevait et repartait.

Mais cette fois, les choses étaient différentes.

Il avait flotté et sombré pendant un long moment dans cette obscurité familière, sans parvenir à s’endormir paisiblement, quoi qu’il fasse.

Durant une très longue période, il fut en proie à une agitation confuse et persistante.

Il avait constamment l’impression d’avoir oublié quelque chose d’important, mais il était incapable de se rappeler de quoi il s’agissait.

Jusqu’à ce qu’à un instant donné, il entende vaguement quelqu’un l’appeler. « Wen Shi. »

La voix était lointaine et indistincte, semblable à ce regard qui, autrefois, était resté si longtemps posé sur son dos.

Seulement, ce regard, il n’arrivait jamais à le retrouver. Chaque fois qu’il se retournait, il ne voyait qu’une obscurité encore plus profonde. Mais cette voix, elle, était différente…

Elle ne semblait pas venir de derrière lui, mais de devant.

Quelqu’un lui parlait depuis un point situé très loin devant lui, à une distance impossible à mesurer.

Il écoutait attentivement pendant un moment, puis avançait sur une longue distance en suivant la voix. Il s’arrêtait pour écouter encore, puis reprenait sa marche.

Cette personne disait beaucoup de choses, mais il ne parvenait pas à les distinguer. Seul son propre nom lui parvenait.

« Wen Shi. »

« Wen Shi ? »

« Wen Shi… »

« Je t’ai entendu. » répondit-il d’un ton légèrement contrarié.

Malheureusement, à peine prononcés, ses mots se dispersèrent dans l’obscurité.

Il resta alors immobile un moment, avant de reprendre sa marche vers la voix, à contrecœur mais incapable d’y renoncer.

Cette obscurité était trop solitaire. La seule chose qui lui tenait compagnie était cette voix.

Il avançait, s’arrêtait, puis repartait, sans jamais se fatiguer.

Plus le chemin qu’il parcourait s’allongeait, plus sa conscience devenait claire. On aurait dit un voyageur qui s’éveillait lentement après un long sommeil.

Il ralentit peu à peu, puis s’arrêta brusquement à un moment donné. Alors, il entendit de nouveau cette voix.

La personne lui dit : « Bonhomme de neige, je suis venu te ramener à la maison. »

À cet instant, tout ce qu’il avait oublié dans cette confusion se précipita vers lui, déferlant de toutes parts et couvrant tout sur son passage.

Il se souvint enfin de la chose la plus importante.

Il avait fait tout son possible pour retenir une personne. Il voulait rentrer chez lui avec elle.

Chen Budao…

Wen Shi entrouvrit les lèvres, mais sa voix fut, une fois encore, engloutie par l’obscurité.

Ce n’était pas grave. Il l’avait entendu.

Wen Shi se mit à marcher à grands pas en direction de la voix. À la fin, il se mit presque à courir, comme autrefois lorsqu’il avait bondi du pied de la montagne jusqu’à son sommet…

Tout cela ne prit qu’un instant.

Il parcourut, en un court moment, la fin de ce chemin qui lui avait autrefois paru interminable.

À son extrémité, il aperçut la lumière du jour. Elle ressemblait aux rayons du soleil qui traversaient le feuillage des arbres dans la montagne, formant des taches lumineuses éblouissantes. Il leva la main pour protéger ses yeux, mais sentit alors une main s’enfoncer dans l’obscurité et le saisir.

*

Bu Ning, Xia Qiao et Zhang Biling franchirent à leur tour le portail de formation et avancèrent à tâtons le long d’un passage.

Lorsqu’ils ressortirent de l’autre côté, Chen Budao avait déjà ouvert une brèche dans le vide.

Inutile de réfléchir longtemps : ils savaient tous que ce devait être la sortie de la porte de l’Oubli.

C’était la première fois qu’ils voyaient la porte de l’Oubli de leurs propres yeux. Tous trois restèrent stupéfaits.

Zhang Biling était sidérée de découvrir qu’il existait réellement, dans ce monde, un passage indépendant du cycle des réincarnations, qui traversait la frontière entre la vie et la mort.

Xia Qiao était stupéfait de voir que le gouffre de vingt-cinq ans avait disparu devant l’ancêtre fondateur : d’un simple coup de main, celui-ci l’avait réduit à néant, comme des cendres emportées par le vent.

Quant à Bu Ning, c’était le comportement de Chen Budao qui le stupéfiait…

Alors même qu’il venait d’ouvrir de force la sortie de la porte de l’Oubli, Chen Budao y plongea la main. Ses sourcils demeuraient légèrement froncés et son expression ne s’était guère adoucie. Il semblait vouloir saisir la personne qui se trouvait à l’intérieur et la tirer dehors.

Dans ses mouvements, les larges manches de sa robe furent balayées par le vent de la montagne et frôlèrent les rochers ainsi que les branches des arbres.

Bu Ning n’avait jamais vu son maître dans un tel état. ‘C’est mauvais. Une tempête se prépare vraiment.’

Il n’avait pas encore eu le temps d’achever cette pensée que Chen Budao avait déjà tiré quelqu’un hors de la brèche.

Instinctivement, Bu Ning détourna la tête, pour éviter d’être entraîné dans la tourmente.

Mais après avoir regardé ailleurs pendant deux secondes, il comprit soudain que quelque chose n’allait pas !

La silhouette était beaucoup trop petite…

Mi-incrédule, mi-hésitant, il se retourna et aperçut un petit garçon qui n’atteignait même pas la hauteur de la cuisse de Chen Budao.

L’enfant avait les cheveux d’un noir profond, la peau extrêmement pâle et des yeux de chat. Il aurait dû avoir l’air docile et facile à taquiner. Pourtant, comme il avait toujours tendance à pincer les lèvres, il affichait une obstination qui lui était propre.

S’il resta là sans faire le moindre bruit, il ne se distinguait en rien d’un bonhomme de neige façonné dans la montagne.

Bu Ning demeura stupéfait pendant plusieurs secondes. ‘Mais… c’est Wen Shi, quand il était petit, non ? Il ne doit pas avoir plus de cinq ans.’

Son shidi, ce petit glaçon de moins de cinq ans, avait probablement senti la tempête qui se préparait. À peine sorti de la porte, il leva le visage et fit face à celui qui l’avait tiré dehors, avec une expression impassible et pourtant parfaitement innocente.

Cette expression ressemblait trait pour trait à celle qu’il arborait autrefois lorsqu’il avait immobilisé le Dapeng aux ailes dorées pour lui arracher des plumes.

Chen Budao : « … »

 

Traduction: Darkia1030

Check: Hent-du

 

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