Panguan -  Chapitre 117 – Adieu

 

« En réalité, tu as bien fait tes adieux à ceux qui sont partis, au cours d’une longue nuit. »



L’hiver de cette année-là arriva de manière tout à fait soudaine. La température chuta d’un coup, comme si, en une seule nuit, le froid s’était installé partout.

Les rivières et les cours d’eau étaient nombreux dans les environs du district de Changyang. Aux premières heures du matin, lorsque le froid était le plus intense, une couche de glace extrêmement fine se formait à leur surface.

Il y avait peu de passants sur les chemins longeant les rivières. Dès qu’ils ouvraient la bouche, une bouffée de vapeur blanche s’en échappait. Les paniers-vapeur des stands de petit-déjeuner dégageaient d’épais nuages de vapeur, tandis que quelques lumières restaient allumées.

Il était encore très tôt. La ville ne s’était pas réveillée et les quartiers résidentiels étaient très calmes.

De temps à autre, des personnes qui venaient de terminer leur service de nuit garaient leur petit scooter électrique dans un garage, soufflaient sur leurs mains pour les réchauffer et repartaient d’un pas pressé. En passant devant le bâtiment numéro 9, elles tournaient parfois la tête pour jeter un regard.

Devant cet immeuble, on avait installé un abri funéraire. Quelqu’un n’avait pas réussi à survivre à cet hiver froid.

Les personnes âgées étaient nombreuses dans cette résidence. Les jours les plus froids comme les plus chauds, ce genre de chose arrivait souvent. Certaines personnes succombaient à une maladie foudroyante, d’autres mouraient paisiblement de vieillesse.

Quelle que fût la cause du décès, il y avait toujours des gens accablés de chagrin et d’autres qui poussaient des soupirs de regret.

Les personnes qui devaient se trouver sous l’abri n’étaient pas encore arrivées. Les robes de deuil en chanvre blanc et les coiffes blanches, que l’on avait rangées la veille au soir étaient soigneusement protégées dans des sacs noués suspendus contre les parois, chacun portant un nom inscrit à la hâte. Il y avait ceux des membres de la famille, ceux des voisins proches et puis un sac à l’étiquette vierge, comme s’il attendait que quelqu’un vienne y inscrire un nom.

Ces funérailles avaient duré plusieurs jours et s’étaient achevées la nuit précédente.

Les derniers abris funéraires seraient démontés dès aujourd’hui. Ensuite, il n’en resterait plus la moindre trace. Après avoir été encore battue par le vent froid pendant une demi-journée, l’étiquette de papier vierge serait jetée avec les sacs dans le dernier brasier.

Si l’on demandait aux personnes qui connaissaient cette famille qui aurait dû être inscrit sur cette feuille vierge, elles répondraient que celle qui n’avait pas pu assister aux funérailles s’appelait « Lanlan ». C’était la petite-fille que la vieille dame avait élevée de ses propres mains. Si on lui avait donné ce surnom, c’était parce que la fleur préférée de la vieille dame était la fleur étoilée, ou conglan.

(NT : Lan veut dire orchidée. Le conglan (葱兰, litt. Orchidée ciboule), zephyranthes candida, ou lis de pluie blanc, est une plante bulbeuse originaire d’Amérique du Sud, aujourd’hui cultivée en Chine. Elle produit de petites fleurs blanches à six pétales)

Il y en avait une vaste étendue plantée dans le parterre devant le bâtiment numéro 9. Toutes avaient été plantées par la vieille dame de son vivant. Mais la saison de la floraison venait tout juste de passer et il n’y en n’avait plus aucune de fleuries.

Tout comme cette jeune femme appelée Lanlan n’avait pas réussi à arriver à temps…

Ce n’était pas à cause d’un quelconque différend. Le hasard des circonstances avait simplement retardé son retour. Elle avait ainsi manqué l’occasion de voir une dernière fois la vieille dame et n’avait pas pu lui faire ses adieux comme il se devait.

C’était comme tant d’autres choses dans ce monde… Il semblait toujours y avoir de tels regrets.

Mais ce que les gens de l’extérieur ignoraient, c’était que Lanlan était en réalité revenue. Elle était arrivée chez elle au milieu de la nuit. En voyant, à l’entrée, la bande de tissu noir sur laquelle était inscrit le caractère « 奠 » (diàn, litt. Hommage, caractère traditionnellement utilisé pour marquer un lieu de deuil ou rendre hommage à un défunt), elle avait appelé sa grand-mère en pleurant : « Grand-mère, ouvre la porte ! » Puis elle avait franchi le seuil d’un rêve.

Elle était entrée dans une cage.

Impossible de dire si c’était parce qu’elle était déchirée par le chagrin et ne parvenait pas à lâcher prise, ou parce que sa grand-mère l’attendait depuis toujours.

Peut-être les deux.

Après tout, les joies et les peines, les séparations et les retrouvailles sont toujours partagées.

C’était la neuvième cage dans laquelle Wen Shi et les autres étaient entrés ce mois-ci. Elle n’avait rien de particulier et n’était pas complexe. Elle ressemblait à toutes les cages innombrables qu’ils avaient traversées auparavant.

La raison même de sa formation était tout aussi insignifiante. Ceux qui n’en connaissaient pas les circonstances ne comprendraient même pas pourquoi une cage avait pu se former à partir d’une chose pareille. Mais Wen Shi et Chen Budao, eux, le comprenaient.

Car c’était là l’état ordinaire du monde.

Se réjouir pour de petites choses, s’attrister pour de petites choses, ne pas parvenir à renoncer à quelqu’un pour de petites choses, s’attarder avec réticence pour de petites choses.

Ainsi, en cette heure matinale où le jour n’avait pas encore paru, dans cette cage invisible aux yeux des gens ordinaires, Chen Budao laissa retomber ses mains. Wen Shi replia ses fils de marionnette et se tint silencieusement un peu plus loin, attendant que la vieille dame prenne la main de Lanlan et lui fasse ses adieux tout en la caressant doucement.

En voyant les larmes de la jeune femme couler sans discontinuer, la vieille dame voulut sortir de sa poche le mouchoir qu’elle avait toujours sur elle. Mais elle s’aperçut qu’elle avait déjà été changée et qu’elle portait désormais ses vêtements funéraires : ils n’avaient pas de poches et elle n’avait pas de mouchoir.

Elle ne put donc essuyer les larmes de la jeune femme qu’avec ses paumes et le dos de ses mains, tout en essayant de la réconforter : « Allons, ne pleure plus, voyons. Ne pleure pas. Grand-mère t’a attendue tout ce temps. Comment aurais-je pu partir sans t’avoir vue ?

« C’est moi qui t’ai élevée. Je t’ai vue grandir alors que tu étais toute petite, et voilà que, d’un seul coup, tu es devenue une grande jeune femme ! Cette année, il fait si froid. Tu es toute seule, si loin d’ici… Comment Grand-mère pourrait-elle ne pas s’inquiéter pour toi ? »

« C’est moi qui ai demandé à ton père et à ta mère de ne rien te dire. Tu cherchais du travail ces derniers temps, n’est-ce pas ? Tu disais que, dès que tu toucherais ton premier salaire, tu emmènerais Grand-mère manger de bonnes choses. Je me suis dit que si je tenais encore un peu, je retrouverais peut-être assez de forces pour sortir avec toi. »

Le bout du nez de la jeune femme était rouge vif. Elle serrait la main de sa grand-mère contre ses yeux et sanglotait si fort qu’elle ne parvenait plus à prononcer un mot. Finalement, d’une voix entrecoupée de pleurs, elle murmura : « Alors, attends-moi encore un peu. »

« J’ai trouvé du travail. Dans quelques jours, je toucherai mon premier salaire. Pourquoi ne m’as-tu pas attendue un peu plus longtemps ?… »

« Mais je t’attendais, justement. » répondit la vieille dame. « À vrai dire, je n’ai même plus la force de sortir m’amuser. Je voulais simplement te voir encore un peu. Ce soir-là, ils étaient tous réunis dans ma chambre à pleurer. En réalité, je le savais, mais je n’arrivais plus à ouvrir les yeux… »

« À ce moment-là, je me suis demandé ce que j’allais faire. Lanlan n’avait pas encore trouvé sa place dans la vie et je ne savais même pas où mon trésor allait habiter à l’avenir. »

La vieille dame prit le visage de la jeune femme entre ses mains et lui dit : « Je ne connais même pas la maison où tu vivras désormais, ma petite-fille. »

« À Guangyuanli… » En entendant ces mots, la jeune femme fut incapable de retenir ses sanglots. Entre deux hoquets, elle donna son adresse : « Bâtiment 2, unité 3… appartement 504. Je… je viens de le louer. Je ne déménagerai pas. Dans le parterre en bas de l’immeuble, il y a un… un magnolia, comme celui d’ici. Il est immense. »

« Bien. » répondit la vieille dame en hochant la tête.

« J’ai aussi acheté plein de pots de fleurs. Dès que je rentrerai, j’irai acheter des fleurs étoilées. Je les… les alignerai toutes sur le balcon. Tu les reconnaîtras dès que tu les verras. »

« Bien. » La vieille dame sourit. « Les fleurs étoilées, c’est très bien. Mamie s’en souviendra. »

La jeune femme appelée « Lanlan » pleura longtemps, jusqu’à épuisement, au point de chanceler. Quant à la vieille dame, elle continua de lui tenir le visage entre ses mains, de lui réchauffer les mains et de les ramener contre elle, comme tant de personnes âgées aiment le faire pour leurs petits-enfants.

Enfin, tout à la fin, la vieille dame lui caressa la tête et dit lentement : « Grand-mère a réussi à t’attendre. Elle est satisfaite, maintenant. Il est temps de partir… »

Elle leva les yeux vers Wen Shi et Chen Budao, puis inclina la tête avec bienveillance : « Merci. »

Wen Shi lui adressa lui aussi un léger signe de tête, puis tourna le regard vers Xia Qiao, accroupi un peu plus loin. Peut-être se souvenait-il lui aussi d’une certaine personne âgée qu’il avait connue autrefois. Il pleurait depuis on ne savait combien de temps.

Wen Shi resta silencieux un moment, puis lui donna une petite poussée dans le dos, juste assez forte pour l’encourager : « Cette fois, c’est toi qui t’en charges. »

Lorsqu’il se retourna, il croisa le regard doux et chaleureux de Chen Budao.

C’était la première cage que Xia Qiao défaisait de ses propres mains.

Lorsqu’il posa les doigts sur l’épaule de la vieille dame, des volutes de brume noire s’engouffrèrent dans son corps par le bout de ses doigts, comme cela s’était produit tant de fois auparavant pour Wen Shi et Chen Budao.

Beaucoup de ceux qui ne comprenaient pas la nature de cette brume noire, épaisse et complexe, la trouvaient « sale ». Mais, pour les panguan, cette chose portait un nom : les « liens karmiques », les attachements qui unissaient les mortels à ceux qu’ils aimaient.

Il pouvait en goûter toutes les saveurs.

C’était toute la vie d’une personne et, dans le même temps, un instant fugace, celui où la cage se dissipait.

À cet instant, le son indistinct d’un suona retentit d’un endroit inconnu. Sur le registre des noms des panguan, resté inchangé depuis si longtemps, un nouveau nom venait enfin de s’ajouter, juste après celui de Shen Qiao.

Xia Qiao ne remarqua le changement dans le registre des noms que deux jours plus tard.

Ce jour-là, ils avaient fait leurs bagages et se préparaient à quitter Xi’an pour rentrer à Ningzhou. Avant leur départ, Wen Shi l’emmena voir l’endroit où Shen Qiao avait autrefois vécu à Xi’an.

Tout y avait été bouleversé. L’ancien quartier s’était transformé en centre commercial, animé même en plein cœur de l’hiver. Il n’y avait plus la moindre trace du passé.

Pourtant, Xia Qiao s’attarda longtemps sur les lieux.

Si longtemps qu’ils finirent même par croiser quelqu’un.

C’était la jeune femme appelée Lanlan. Elle portait une doudoune blanche, un bonnet rouge en laine et une écharpe assortie qui lui remontait jusqu’au menton. Le bout de son nez était rougi par le vent glacial.

La situation avait quelque chose d’à la fois touchant et déroutant. Dans la cage, Lanlan avait sangloté sans pouvoir s’arrêter et gardé presque constamment la tête baissée. Ils n’avaient donc pas vraiment retenu les traits de son visage. Ce ne fut qu’en la voyant baisser les yeux qu’ils remarquèrent à quel point elle leur semblait familière.

Ses yeux étaient encore légèrement gonflés. Nul ne savait combien de fois elle avait pleuré au cours de ces trois derniers jours. Elle avait l’air distraite et épuisée.

Ce ne fut qu’en croisant Wen Shi qu’elle sembla soudain sortir de ses pensées. Elle le fixa, ainsi que ses compagnons, pendant un long moment, manquant de peu de heurter les passants qui arrivaient en sens inverse.

Comme beaucoup de personnes qui étaient entrées dans une cage par le passé, elle ne se souvenait pas vraiment de ce qui s’y était passé. Il ne lui en restait que quelques impressions vagues.

Dans ses souvenirs, elle avait fait un rêve. Elle y avait retrouvé sa grand-mère et il lui semblait que quelques personnes l’avaient accompagnée pour lui faire ses adieux.

Mais elle ne se rappelait plus à quoi ressemblaient les personnes qui l’avaient accompagnée dans ce rêve. Parfois, dans la rue, lorsqu’elle apercevait un passant, elle trouvait simplement son visage familier, comme si elle l’avait déjà rencontré quelque part.

Lanlan finit par ne retenir personne.

Elle resta seulement immobile un moment, avec une vague perplexité qu’elle ne parvenait pas à saisir, puis secoua la tête et se retourna pour se fondre dans la foule.

Pour elle, cet instant n’était qu’une rencontre fortuite. Pour Wen Shi et Chen Budao, en revanche, c’était quelque chose d’habituel. Ils avaient accompagné tant de personnes lors de leur dernier chemin qu’ils n’en étaient plus étonnés.

Ce n’était qu’un jour ordinaire dans une vie paisible. Rien d’extraordinaire ne s’était produit.

On ne savait quelles étaient les intentions de Chen Budao, mais il choisit, près du centre commercial, une pâtisserie devant laquelle la file d’attente semblait devoir durer jusqu’à la fin des temps. Il prit Wen Shi par la main et l’emmena acheter quelques pâtisseries. Tout en souriant, il se délectait de l’expression du grand ancêtre de l’art des marionnettes « Seuls les imbéciles font la queue aussi longtemps pour acheter ça, mais quelqu’un en a envie et je ne peux pas me rebeller. »

Cependant, la vengeance ne tarda pas à arriver.

Le grand ancêtre de l’art des marionnettes sortit alors ses talents de trompeur, qui n’avaient rien d’exceptionnels. Il se servit d’un récit aussi invraisemblable que : « À Xi’an, il y a un restaurant centenaire où j’allais souvent autrefois. Les plats y sont délicieux et leur goût me manque beaucoup. » À l’entendre, on aurait dit qu’il ne pouvait pas être l’auteur de telles paroles. Pourtant, il réussit à convaincre Chen Budao d’accepter.

Puis, en s’appuyant sur ses souvenirs vieux de plus de vingt ans, il retrouva ce prétendu restaurant centenaire, célèbre pour ses plats délicieusement épicés. Il obligea ainsi le patriarche, qui ne touchait jamais à la moindre nourriture pimentée, à partager avec lui un véritable festin.

Pour décrire la table, trois mots suffisaient : un « fleuve entièrement rouge » (NT : Man Jiang Hong, expression évoquant ici une profusion de rouge, en référence à la quantité de piment).

Quant à Chen Budao, il ne formula qu’un seul commentaire sur ce repas : « Infliger mille pertes à l’ennemi tout en en subissant huit cents soi-même » (NT : idiome signifiant que l’on fait payer un prix élevé à l’adversaire, mais que l’on en souffre également).

Car, en réalité, l’autre non plus ne supportait pas le piment.

Ce jour-là, ils avaient prévu de rentrer directement au mont Songyun. Les fleurs de prunier blanches n’allaient pas tarder à éclore et ils devaient veiller sur la formation de rajeunissement de l’énergie spirituelle. Pourtant, le portail de formation s’ouvrit finalement dans le salon de la villa de la famille Shen, juste en face du réfrigérateur.

Au moment d’arriver, Xia Qiao resta complètement abasourdi.

Il se retrouva face à face avec un réfrigérateur aussi haut qu’un homme, puis se tourna vers Wen Shi et lui demanda avec le plus grand sérieux : « Ge, tu as trop chaud ou tu as faim ? »

Avant même que son ge ait pu répondre, le patriarche intervint : « Il a trop mangé de piment et il veut te voler une boisson. »

Wen Shi : « … »

Voler quoi ? C’était chez lui. Comment cela aurait-il pu être du vol ?

Wen Shi se retourna et lança un regard noir à Chen Budao.

Il était furieux. Aucun des deux ne supportait le piment. Logiquement, Chen Budao, qui ne mangeait presque jamais rien d’épicé, aurait dû réagir encore plus fortement que lui. Alors pourquoi était-il le seul à avoir les lèvres rouges ?

Ce regard ne dura que quelques secondes.

Mais, lorsque Wen Shi se retourna et ouvrit la porte du réfrigérateur, il découvrit que le compartiment réfrigéré était entièrement vide. Il n’y restait pas une seule canette de boisson.

Nul ne savait où elles avaient bien pu passer. Même les fantômes l’ignoraient.

L’ancêtre, refusant de croire à ce qu’il voyait, fronça les sourcils et ouvrit à son tour le compartiment congélateur. Il constata que les bâtonnets glacés et les glaces avaient eux aussi disparu, comme s’ils s’étaient évaporés de ce monde.

L’ancêtre : « … »

« Bon sang ! Où sont passées mes boissons et mes snacks ?! » Xia Qiao écarquilla les yeux, incapable de comprendre ce qu’il venait de se produire.

Wen Shi était le seul à avoir compris. Après toutes les farces qu’on lui avait faites depuis son enfance, qui d’autre que Chen Budao aurait pu se livrer à une telle plaisanterie ?

Il passa la langue sur la commissure de ses lèvres, encore brûlante, puis resta un moment immobile, le visage impassible, une main agrippée à la porte du réfrigérateur. Il avait l’impression que cette vie n’était plus supportable.

Il lança donc simplement à Xia Qiao : « On s’en va » puis tourna les talons et disparut.

Lorsque Chen Budao ouvrit un portail de formation pour retourner au mont Songyun, Lao Mao, Da Zhao et Xiao Zhao montaient la garde sur le sentier de la montagne. En voyant le maître des marionnettes arriver, elles ne le saluèrent même pas. Elles restèrent parfaitement immobiles, le visage tendu, pareilles à trois pins d’accueil.

« Il est là ? Il est rentré ? » demanda Chen Budao.

Le coin des lèvres de Da Zhao tressaillit, comme si elle voulait lui fournir une explication, mais elle se retint. « Euh… non, il n’est pas rentré. »

Xiao Zhao renchérit : « C’est vrai… il n’est pas rentré. »

Lao Mao leva discrètement les yeux au ciel, exaspéré par ces deux jeunes femmes. Il se demandait bien de qui elles pouvaient tenir leur incapacité à mentir.

Chen Budao jeta un regard vers la porte fermée, un peu plus loin, et demanda en retenant un sourire : « Est-il très en colère ? Il est dans ma chambre ou dans la sienne ? »

Le coin des lèvres de Da Zhao tressaillit de nouveau. « Euh… dans sa propre chambre. »

Xiao Zhao se donna silencieusement une petite tape sur la bouche.

Lao Mao renonça à lutter et, tout en réprimant un deuxième roulement des yeux, répondit : « Dans votre chambre. »

Avec les capacités de ce maître et de son disciple, ils auraient dû savoir jusqu’où se cachait le moindre oiseau dans la montagne. Pourtant, l’un interdisait qu’on parle et l’autre continuait à poser des questions.

Ils faisaient comme si tout cela était vrai. Quelle nouvelle façon de s’amuser était-ce donc là ?

« Ah. » Chen Budao hocha la tête d’un air grave, puis se dirigea vers sa chambre.

Lorsqu’il était revenu dans la montagne, il avait encore l’apparence moderne et élégante qu’il arborait habituellement : les cheveux courts et une chemise. Mais, tandis qu’il avançait vers la porte, ses cheveux s’allongèrent progressivement. Sa robe extérieure rouge sombre et sa tunique intérieure d’un blanc immaculé effleurèrent les rochers et les herbes rampantes. C’était comme si, sous la lumière lunaire qui semblait peu à peu se répandre, l’illusion qui dissimulait son apparence s’était dissipée.

Il s’appuya contre le montant de la porte et frappa plusieurs fois, toc, toc, toc.

À ce moment-là, Wen Shi était assis devant son bureau. Le visage fermé, il prit une tasse dans un plateau de bambou et la posa devant lui sans brutalité ni délicatesse particulière. Les larges manches blanches de sa robe s’amoncelaient sur le plateau de la table, avant de retomber rapidement.

À côté de sa main se trouvait un petit brasero. L’eau frémissait dans la bouilloire, et un léger parfum de thé se répandait avec la vapeur.

Lorsque les coups retentirent à la porte, il répondit intérieurement : ‘Je suis sourd, je n’entends rien.’

Pourtant, quelques instants plus tard, il finit par relever la tête.

Comme si la personne à l’extérieur avait senti son mouvement, la porte s’ouvrit dans un grincement au moment précis où il levait les yeux. Mais celui qui entra n’était pas Chen Budao : c’était toute une rangée de petits êtres.

« … »

Qu’est-ce que c’était que ça ?

À la lumière de la lune qui pénétrait depuis l’extérieur, Wen Shi put enfin distinguer ses « visiteurs ».

Il s’agissait de sept ou huit lapins façonnés par l’art des marionnettes, ronds et dodus comme un tas de petites boules de neige. Dans une posture qu’aucun véritable lapin n’aurait pu adopter, ils levaient tous leurs deux pattes au-dessus de leur tête, une canette de cola glacé posée sur chacune. Alignés avec une discipline impeccable et un air belliqueux, ils roulaient vers Wen Shi… non, ils marchaient vers lui.

Celui qui menait le groupe se distinguait légèrement des autres. Sur la canette qu’il brandissait au-dessus de sa tête était collée une petite feuille portant une phrase écrite d’une main particulièrement élégante : « Je viens présenter mes excuses. Souris un peu. »

Wen Shi : « ………………………… »

Voilà le genre de chose que le grand ancêtre des panguan était capable de faire.

Wen Shi resta assis, impassible, pendant un moment. Puis les petites boules de neige se mirent à tirer sur sa robe pour grimper sur lui.

Quelques secondes plus tard, il dut saisir ses revers pour empêcher les lapins de le faire tomber. Il attrapa ensuite une canette de cola glacé, en arracha la languette d’un claquement sec et en but une gorgée. Ce n’est qu’alors qu’il leva les yeux.

Chen Budao s’adossa au montant de la porte, la lumière lunaire dans son dos. Son regard parcourut le bureau et les flammes rougeoyantes du brasero avant qu’il ne dise à Wen Shi : « Je suis venu réclamer du thé. »

À cet instant, Xia Qiao se tenait contre le mur du salon de la villa de la famille Shen. Il venait de retirer sa main de l’extrémité du registre des noms. Il passa le doigt sur son propre nom, mais le bout de son doigt n’y laissa plus aucune trace d’encre.

Car, cette fois, ce n’était pas lui qui avaient ajouté les deux caractères « Xia Qiao » de force.

Il les contempla longuement, puis retourna dans sa chambre.

Il s’assit devant le bureau placé près de la fenêtre, sortit un carnet du tiroir, l’ouvrit à une page vierge et se mit à écrire.

Lorsqu’il était encore tout petit, il voyait souvent Shen Qiao penché sur son bureau, en train d’écrire son journal. Il ne pouvait alors s’empêcher de lui demander : « Grand-père, pourquoi écris-tu tout ça ? »

Shen Qiao lui répondait : « Pour me souvenir de certaines choses. »

« Mais pourquoi ne pas simplement les garder en mémoire ? »

« Il y en a trop. On finit toujours par en oublier certaines. »

« Est-ce si grave d’oublier ? »

« Ce n’est pas grave » disait Shen Qiao. « Mais c’est regrettable. »

« Pourquoi ? »

Shen Qiao réfléchissait un instant avant de répondre : « Parce que certaines histoires sont en réalité très importantes, mais que les personnes qui y figurent risquent de les oublier en se réveillant. Si quelqu’un peut se souvenir de certaines choses à leur place, ce n’est pas une mauvaise chose, n’est-ce pas ? »

À l’époque, Xia Qiao était trop jeune pour comprendre. Après la mort de Shen Qiao, les journaux cessèrent donc d’être écrits.

Heureusement, à présent, il avait compris. Il pouvait reprendre le fil de ces histoires.

Il écrivit longtemps. Il consigna les personnes qu’il avait rencontrées pendant ces quelques jours à Xi’an, les cages qu’il avait défaites, la jeune femme appelée Lanlan et sa grand-mère, qui était désormais partie.

Il continua jusqu’à ce que la pleine lune, lentement, quitte un coin de la fenêtre pour gagner le centre du cadre. Sa lumière argentée recouvrit toute la table. C’est alors qu’il perçut, à travers l’entrebâillement de la fenêtre, un parfum léger et délicat.

Il resta longtemps interdit, puis leva la tête. Dans la cour arrière, le prunier blanc se dressait paisiblement dans la nuit. À l’extrémité de l’une de ses longues branches noueuses, une fleur venait de s’épanouir en silence, on ne savait depuis combien de temps.

‘… Grand-père ?’

Ses doigts tremblèrent légèrement. Il posa sa plume et se précipita dehors.

La plume roula sur le bureau, et une goutte d’encre s’étala sur la page.

Au-dessus de cette tache se trouvaient les dernières lignes qu’il venait d’écrire.

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Dans les livres que j’ai lus autrefois, il est dit que tous les phénomènes sont impermanents, que toutes les afflictions sont souffrance et que tous les êtres vivants sont dans un état d’agitation et accablement. Il y a si peu de personnes lucides dans ce monde. Si les panguan existent, c’est précisément pour aider les gens à dissiper leurs entraves et à apaiser leurs tourments.

À cette époque, je n’étais jamais entré dans une cage et je n’en avais jamais défait. J’avais rencontré très peu de gens et j’ai mal compris le sens de ces paroles. Je pensais qu’elles invitaient les êtres humains à se libérer de tout attachement.

Ce n’est que plus tard que j’ai compris mon erreur.

Les panguan ne sont pas là pour supprimer les attachements, mais pour offrir un endroit où les déposer.

Grand-père disait que c’était un long chemin dont on ne voyait pas la fin. Certains le parcouraient depuis plus de mille ans. Je ne sais pas combien de temps je devrai, moi aussi, le suivre.

Quelle que soit sa durée, je continuerai à consigner les histoires, comme grand-père. Ce seront les preuves que ces histoires ont bien eu lieu.

Avant-hier, c’était le Petit Froid (NT: Xiaohan, (小寒) un des vingt-quatre termes solaires du calendrier traditionnel chinois. Il tombe généralement autour du 5 ou du 6 janvier et marque une période où le froid hivernal s’intensifie, peu avant le Grand Froid (Dahan)). Une jeune femme appelée Lanlan a pu voir sa grand-mère une dernière fois. Même si elle a déjà oublié ce qui s’est passé dans la cage, sa grand-mère a appris où elle habitait. Elle est partie sans garder de regret, le sourire aux lèvres.

C’est là le sens de notre existence, celle de notre lignée.

Le 7 janvier 2021, le prunier blanc a fleuri.

Xia Qiao, à Ningzhou.

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Peut-être ne t’en souviens-tu déjà plus…

En réalité, tu as bien fait tes adieux à tous ceux qui sont partis, au cours d’une certaine longue nuit.



Fin de l’histoire principale

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Note de l’auteur :

Autrefois, j’avais toujours peur d’écrire des préfaces, des postfaces et ce genre de choses. Mais cette histoire a connu quelques péripéties, et j’estime devoir une explication à toutes les personnes qui m’ont accompagnée jusqu’à la fin.

Cette année n’a pas été facile pour moi. Depuis le début de l’année, l’un de mes proches âgés est décédé et deux autres sont tombés gravement malades. Tous ont été hospitalisés dans le même hôpital, dans le même bâtiment. Pendant une longue période cette année, j’ai fait des allers-retours entre différents étages de ce bâtiment, au point d’en garder une sorte de traumatisme.

Ces événements ont également profondément modifié le ton de ce roman, qui diffère beaucoup de ce que j’avais imaginé au départ. Il est vrai qu’on ne peut pas vraiment le qualifier de petite romance douce et légère. Je tiens donc à vous présenter mes excuses.

À la fin du mois de septembre, j’ai pris pour la première fois un long congé parce que ma grand-mère avait vomi une grande quantité de sang. Après avoir reçu l’appel, je suis rentrée en urgence dans ma ville natale. Ce soir-là, j’ai reçu plusieurs avis médicaux indiquant que son pronostic vital était engagé. Les médecins m’ont expliqué que ma grand-mère était très âgée, que la tumeur s’était propagée des ganglions lymphatiques jusqu’à la cavité abdominale et que ses poumons comme son abdomen étaient dans un état catastrophique. La tumeur comprimait divers organes. Selon eux, les traitements n’avaient plus de véritable intérêt et il fallait commencer au plus tôt à préparer les dispositions nécessaires pour la suite.

Les membres âgés de ma famille sont généralement assez conservateurs sur ce genre de questions, mais je ne pouvais pas me résigner. Des désaccords sont donc apparus, et j’ai consacré à cette affaire beaucoup plus de temps et d’énergie que je ne l’avais prévu. Pendant un moment, je ne savais même plus comment expliquer les raisons de mes congés ni combien de temps je devais demander. J’étais dans un état émotionnel très difficile et je n’avais aucune envie d’aller sur Internet.

Je suis sincèrement désolée d’avoir causé tant de contrariétés et de difficultés à tout le monde par mon comportement égoïste et ma tendance à fuir les choses pendant un temps.

Mais je tiens vraiment à vous remercier pour votre patience et votre compréhension. Grâce à vous, j’ai pu passer près de deux mois à me déplacer entre différentes villes, à chercher un hôpital mieux adapté et des spécialistes plus compétents dans le domaine concerné.

Au départ, je n’espérais pas grand-chose. Je pensais simplement qu’il fallait tout tenter, sans quoi les regrets seraient trop nombreux.

Contre toute attente, la chance m’a finalement souri et j’ai rencontré un médecin qui convenait à la situation. À présent, ma grand-mère a dépassé la moitié de son deuxième cycle de traitement. Son état est bien meilleur que je ne l’aurais imaginé, et la tumeur a également diminué. C’est la nouvelle qui m’a apporté le plus de joie cette année.

Dans quelques jours, 2020 sera terminée, et ce roman arrive lui aussi à la mention « Fin du récit principal ». Merci de m’avoir accompagnée pendant ces huit mois.

Il y aura encore des chapitres supplémentaires, mais il faudra peut-être patienter un peu. Les lits d’hôpital étant rares, je dois continuer à accompagner ma grand-mère pour ses déplacements et ses soins. Une fois cette période chargée terminée, j’écrirai les chapitres bonus.

Mon prochain roman sera un gudai (NT : roman danmei se déroulant dans la Chine ancienne. Il s’agit de Unseen immortal of three hundred years). L’intrigue générale et les personnages sont à peu près définis, mais je n’ai toujours pas trouvé de titre qui me convienne. Le lancement devrait donc être assez tardif. J’attendrai d’avoir réglé mes affaires dans la vie réelle et préparé suffisamment de chapitres d’avance avant de revenir.

J’ai toujours pensé que les meilleurs vœux que l’on puisse adresser à quelqu’un étaient : « Paix et joie ». Aujourd’hui, j’en suis encore plus convaincue.

Alors que la nouvelle année approche, je vous souhaite, pour les longues années à venir, une bonne santé, la paix et la joie.

Bonne nuit ~

 

Traduction: Darkia1030

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