Au cœur de l’hiver suivant, lorsque l’eau du bassin de nourrissement spirituel serait prise par les glaces et que les pruniers blancs fleuriraient sur tout le versant arrière de la montagne.
Les lois du monde sont ainsi faites : après l’amertume vient la douceur, mais lorsque la prospérité atteint son apogée, le déclin finit par suivre.
(NT : concept de l’impermanence issu de la pensée taoïste, selon laquelle les contraires sont liés et se transforment l’un en l’autre : l’excès d’une chose peut favoriser l’apparition de son contraire.)
Tandis que le mont Songyun et la villa de la famille Shen retrouvaient leur aspect d’autrefois, la résidence principale de la famille Zhang, à Zhangjialong, offrait un tout autre spectacle…
Depuis l’effondrement soudain de la demeure en une seule nuit, Zhangjialong était apparu à maintes reprises dans les actualités locales de Ningzhou. Au début, on avançait que les causes de l’effondrement étaient inconnues, ce qui avait suscité une vague de discussions et de spéculations. Plus tard, l’explication d’une explosion de gaz avait été donnée et l’affaire avait rapidement été submergée par le flot quotidien des informations.
Comme si, du jour au lendemain, tout le monde avait oublié cet événement.
Les gens ne s’en souvenaient vaguement qu’en passant par là. En effet, il manquait désormais une vaste portion de ces demeures traditionnelles chinoises, regroupées de manière irrégulière. La lacune ressemblait à une cicatrice laide et incongrue.
« Sœur Lan, qu’avez-vous l’intention de faire de ces ruines ? » demanda Da Dong.
La personne concernée avait posé les coudes sur le rebord de la fenêtre et faisait jouer ses longs ongles enduits d’un vernis vert foncé. Elle fixait les carreaux du regard, perdue dans ses pensées, sans prononcer un mot.
« Sœur Lan ? » appela de nouveau Da Dong, mais elle ne réagit pas. Il agita la main devant ses yeux. « Sœur Lan ! »
« Hein ?! » Zhang Lan revint brusquement à elle. « Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Je voulais dire… » Da Dong reprit : « Qu’allons-nous faire des ruines d’à côté ? Elles sont là depuis des jours. On ne peut pas les laisser ainsi indéfiniment. Faut-il reconstruire à l’identique ou dégager le terrain pour y aménager autre chose ? »
Zhang Lan leva les yeux.
Ces ruines se trouvaient juste derrière la cour où elle vivait. Depuis cette fenêtre, elle pouvait autrefois apercevoir un jardin de rocaille et son bassin à poissons, une bambouseraie artificielle ainsi qu’un coin de la résidence du chef de famille, dont les avant-toits étaient ornés de clochettes.
Tout cela avait désormais disparu, ne laissant que des murs écroulés et des décombres.
Le lieu était non seulement désert, mais surtout particulièrement disgracieux. Il rappelait à tous ceux qui le voyaient ce qui était arrivé à la famille Zhang.
Même les anciens des autres familles et les membres des branches collatérales de la famille Zhang éprouvaient un certain embarras devant ce spectacle. Que dire de Zhang Lan ?
Cette fenêtre se trouvait dans la pièce où elle vivait. Il lui suffisait de baisser les yeux pour voir les ruines, et même sans les baisser, elles restaient dans son champ de vision.
Da Dong observa discrètement le visage de Zhang Lan et se dit que cette grande dame devait avoir le cœur lourd.
En réalité, toute la famille Zhang traversait une période difficile.
À cause de leur ancêtre, Zhang Dai, l’influence de la famille Zhang avait considérablement diminué, tombant à son niveau le plus bas.
Autrefois, même des gens qui n’avaient aucun lien avec la famille faisaient des détours interminables pour pouvoir déclarer : « Je suis de la famille Zhang. ». À présent, certains jeunes membres de la branche principale eux-mêmes avaient du mal à prononcer ces mots.
À cela s’ajoutait le fait que Zhang Yalin n’avait toujours pas récupéré et que la marionnette qui le suivait autrefois partout n’était plus là. Toute la famille Zhang semblait vouée à dépérir.
La plupart de ceux qui, autrefois, ne cessaient d’appeler Zhang Lan « sœur Lan » s’étaient dispersés.
Da Dong, en revanche, n’avait guère changé. À part le fait qu’il se vantait moins souvent, il était resté le même. Avec Haozi, il était devenu l’un des visiteurs les plus assidus de la résidence principale et avait fini par nouer avec Zhang Lan une véritable amitié.
C’était justement parce qu’il la considérait comme une amie qu’il lui conseillait sans cesse de faire nettoyer les ruines, afin qu’elles ne lui pèsent pas autant sur le cœur.
En réalité, reconstruire les lieux à l’identique n’aurait pas été particulièrement difficile pour Zhang Lan. Trois à cinq jours auraient suffi. Pourtant, Da Dong ne le lui proposa pas. Il fit défiler quelques images sur son téléphone et les lui montra.
« Voilà ce que Haozi et moi avons trouvé ces derniers jours. Un grand bassin comme celui-ci serait très bien. On pourrait y élever des nénuphars, des carpes koï et tout le reste. Ce serait imposant et raffiné ! »
En réalité, son objectif principal était de redonner un peu de vie à cet endroit morne et désolé, mais il n’osait pas le dire.
À sa grande surprise, Zhang Lan s’appuya contre le rebord de la fenêtre et contempla longuement les ruines avant de répondre : « Je n’ai pas l’intention d’y toucher. »
Da Dong resta stupéfait. « Hein ? »
Zhang Lan poursuivit : « Laissons les choses ainsi. Gardons cet endroit tel quel. C’est très bien comme ça. »
Da Dong : « ??? »
S’il n’avait pas eu peur de paraître irrespectueux, il aurait presque voulu vérifier si cette grande dame avait de la fièvre. Comment pouvait-elle raconter de telles absurdités en plein jour ?
« À quoi bon conserver ces briques cassées et ces tuiles brisées ? C’est inutile et laid ! »
« Pour que les gens puissent les voir. » répondit Zhang Lan.
« Pour que qui les voie ? »
« Moi. » Zhang Lan retira les mains du rebord de la fenêtre et se redressa, époussetant les traces de poussière, pourtant peu visibles. Ses longs cils épais voilaient ses yeux à demi baissés. « Pour que je puisse les regarder davantage. »
Pour la famille Zhang, tout avait basculé du jour au lendemain.
Pour elle, cela avait été une chute brutale depuis une position élevée, où elle était entourée de tous les regards, jusqu’au fond du gouffre. La chute n’avait, à vrai dire, pas été si terrible, mais elle l’avait tout de même laissée couverte de poussière.
Autrefois, lorsqu’un problème important survenait, Zhang Yalin était toujours à ses côtés. Cette fois, elle se retrouvait seule. Elle était devenue tout naturellement la nouvelle cheffe de famille, devait remettre de l’ordre dans les affaires laissées en ruine et attendre le réveil de Zhang Yalin.
Durant les longues années à venir, elle aurait besoin de voir, par la fenêtre, ces ruines témoignant de l’édification puis de l’effondrement des bâtiments. Jour après jour, elles lui rappelleraient de ne pas s’égarer, lui rappelleraient pourquoi existait le titre de Panguan, les Juges des âmes et pourquoi il avait été transmis jusqu’à aujourd’hui.
Elle se souvenait que, la première fois qu’elle avait invoqué un talisman et que Zhang Yalin avait, pour la première fois, enroulé des fils de marionnette autour de ses doigts, ce n’était pas parce qu’ils appartenaient à telle ou telle famille, mais à cause des récits du livre consacré aux anciens panguan.
Ces récits disaient que tous les êtres souffraient et que ceux qui étaient accablés de trop lourds fardeaux se retrouvaient emprisonnés dans leur propre détresse.
Voilà d’où ils venaient, à l’origine.
« Xiao… » Zhang Lan tourna la tête pour appeler quelqu’un, mais s’interrompit dès qu’elle ouvrit la bouche.
« Xiao qui ? » demanda Da Dong en se retournant à son tour. Il scruta les environs pendant un moment, mais ne vit personne.
« Hei », répondit Zhang Lan. « La marionnette de Yalin, celle qui maîtrisait parfaitement l’art de la divination. Mais elle n’est plus là, maintenant. »
Da Dong laissa échapper un « Oh », sans trop savoir quoi ajouter. « … Elle reviendra quand gege Yalin ira mieux. Après tout, les marionnettes suivent leur maître. »
Pendant qu’ils parlaient, Zhang Lan avait déjà sorti quelques pièces de cuivre d’une commode à tiroirs et commençait à les disposer sur la table. « À force de le regarder faire, j’ai envie d’essayer moi aussi. »
« Qu’est-ce que tu veux calculer ? »
« Trouver une date. »
« Pour quoi faire ? » demanda Da Dong, perplexe.
Tout en disposant les pièces de cuivre, Zhang Lan feuilleta un livre de référence. « Pour organiser les funérailles. »
Le jour de Bailu, Zhang Lan fit accrocher des tentures blanches et aménager une salle funéraire dans la demeure familiale. Sur la tablette ancestrale placée au fond de la salle figuraient trois caractères : Zhang Zhengchu.
(NT : Bailu ou « Rosée blanche », est l’un des vingt-quatre termes solaires du calendrier traditionnel chinois. Il marque une étape de la transition entre l’été et l’automne.)
Vêtue d’un habit de deuil en toile de chanvre blanche, Zhang Lan s’agenouilla devant la salle funéraire pour faire ses adieux à celui qu’elle aurait dû appeler grand-père.
Pendant plus de trente ans, elle et Zhang Yalin avaient appelé grand-père un homme qui, en réalité, n’était pas celui qui aurait dû recevoir ce titre. Le véritable grand-père avait été victime d’une usurpation d’identité — tel un coucou qui s’installe dans le nid d’un autre, et n’avait même jamais eu la possibilité de se faire entendre.
Le troisième jour après l’installation de la salle funéraire, les familles Luo de Yunfu, Yang de Weinan, Lin de Changle et Wu de Suzhou arrivèrent les unes après les autres. Des chefs de famille de la génération de Zhang Zhengchu aux jeunes gens qui entretenaient des relations régulières avec les Zhang, tous vinrent brûler de l’encens en son honneur.
Au début, Zhang Lan fut quelque peu surprise. Après tout, la famille Zhang n’était plus ce qu’elle avait été et elle ne s’attendait pas à voir toutes ces familles faire le déplacement.
Mais, par la suite, sa surprise s’atténua. Les personnes qui accomplissaient la même tâche de génération en génération finissaient sans doute par tisser des liens, au-delà des simples relations dictées par les conventions sociales.
Lorsque le vieux maître Luo brûla de l’encens, il contempla la photographie placée dans la salle funéraire, puis dit à Zhang Lan : « Vous avez choisi une photo de lui dans sa jeunesse… Vous y avez vraiment réfléchi. »
Dans sa jeunesse, Zhang Zhengchu avait en réalité de beaux yeux.
« Ton père était son portrait tout craché, surtout au niveau des yeux. » Après ces mots, le vieux maître Luo regarda de nouveau Zhang Lan. « Toi et Yalin ressemblez davantage à votre mère. »
« Autrefois, je plaisantais même avec ton grand-père en lui disant que, avec ces yeux-là, il n’avait vraiment pas l’étoffe d’un chef de famille. Quand il serait vieux, il risquait de manquer d’autorité… »
Il aurait pu devenir un vieil homme bienveillant, incapable de se mettre en colère contre les plus jeunes et leur passant tout. Il aurait réellement pu en prendre un dans son bras gauche, en tenir un autre par la main droite, puis les emmener au marché aux fleurs et au marché aux oiseaux ou pêcher au bord d’un étang. Et, devant ses vieux amis, il aurait affiché un sourire jusqu’aux oreilles en se vantant de ses descendants, tous remarquablement doués.
« Malheureusement, lorsqu’il a vraiment atteint un âge avancé, il a changé d’apparence, et j’ai moi-même fini par oublier ses plaisanteries… ». Le vieux maître Luo secoua la tête et planta son bâton d’encens dans le brûle-parfum.
Zhang Lan s’inclina jusqu’au sol pour se prosterner, puis se redressa. C’est alors qu’elle entendit le vieil homme dire : « A-Lan, si je suis venu aujourd’hui, c’est aussi pour une autre raison… »
*
Ce soir-là, le brouillard d’automne se leva dans les montagnes.
Après son dernier bain médicinal, Wen Shi se rhabilla, avec l’intention de retourner quelque temps à la villa de la famille Shen.
Chen Budao et lui séjournaient sur le mont Songyun depuis plusieurs jours. Après tout, la montagne regorgeait d’herbes médicinales et son énergie spirituelle y était abondante… Oui, beaucoup d’herbes médicinales et d’énergie spirituelle.
D’autres raisons auraient pu lui valoir d’être étranglé sur-le-champ par des fils de marionnette s’il les avait exprimées à voix haute. Mieux valait donc ne pas s’y attarder.
Quoi qu’il en soit, s’ils vivaient récemment dans la montagne, c’était aussi pour le bien de Xia Qiao, de Bu Ning et des autres. Sans cela, leur foyer aurait peut-être compté quelques esprits vengeurs de plus, comme Lao Mao et Da Zhao.
S’ils retournaient chez les Shen, c’était pour une raison précise. Ce jour-là, selon le calendrier lunaire, on était le troisième jour du huitième mois. C’était l’anniversaire de Bu Ning, mais aussi celui de Zhou Xu.
Un anniversaire était naturellement un jour de bon augure, mais il existait à ce sujet certaines croyances que les gens ordinaires ignoraient. En règle générale, la conscience spirituelle d’une personne connaissait des périodes d’instabilité à certains moments : au troisième mois de la grossesse, à la naissance puis à chaque anniversaire. Ces anniversaires suivaient en outre un cycle de douze ans. (NT : cycle du zodiaque chinois de douze animaux. L’année zodiacale de naissance serait marquée par une vulnérabilité accrue à la malchance. Certaines personnes portent alors du rouge pour se protéger. )
Pour la plupart des gens, cela n’avait guère de conséquences. Mais Zhou Xu et Bu Ning étaient différents.
Leur âme spirituelle avait toujours été instable depuis leur naissance. De plus, elle avait été divisée en deux, puis soumise à toutes sortes de pertes et d’épuisements, alors même qu’ils devaient partager un seul corps. C’était un peu comme si, à une maison déjà percée, venait s’ajouter une pluie incessante.
Chen Budao et Wen Shi s’inquiétaient pour eux. Ils avaient donc décidé de retourner chez les Shen pour y rester quelques jours et veiller sur eux.
Juste avant leur départ de la montagne, Xia Qiao leur envoya un message : la famille Zhang avait dressé une salle funéraire pour Zhang Zhengchu, mort injustement et Zhang Biling avait accompagné Zhou Xu pour lui rendre hommage.
Pourtant, Chen Budao envoya nonchalamment un talisman et découvrit que la demeure des Zhang était déserte. Les personnes censées être venues présenter leurs condoléances ne se trouvaient pas dans la salle funéraire, mais sur le mont Baicui, à des milliers de li de là.
« Le mont Baicui ? » Wen Shi fronça les sourcils. « Qu’est-ce qu’ils vont faire là-bas ? »
Il se souvenait très bien de cet endroit. Autrefois, il avait tiré Chen Budao devant une carte pour l’étudier avec lui. Le ravin sans nom où un lac avait été intégré à une formation se trouvait précisément sur le mont Baicui. Ce lieu lui avait laissé un mauvais souvenir. À la seule idée que quelqu’un s’y rende, il se mettait instinctivement sur ses gardes, le visage fermé.
« Ne te précipite pas pour te mettre en colère » dit Chen Budao en effleurant sa joue du bout de ses doigts repliés. Puis il ouvrit un portail de formation. « Allons voir avant de tirer des conclusions. »
Ces derniers temps, les doigts de Chen Budao étaient eux aussi devenus une source d’appréhension pour Wen Shi. Après deux petites caresses, celui-ci rentra silencieusement les poils qu’il avait hérissés et se laissa entraîner dans le portail de formation sans dire un mot.
Ils atterrirent au milieu d’une bambouseraie.
Wen Shi écarta le brouillard chargé de miasmes et aperçut toutes les personnes qui auraient dû se trouver à la cérémonie funéraire des Zhang, rassemblées au bord du lac.
Les fils de marionnette dans ses mains se tendirent instantanément.
Juste avant que ces longs fils, capables de trancher le fer aussi aisément que de la boue, ne jaillissent, il vit les personnes présentes tendre les mains à leur tour. Elles pincèrent le bout de leurs doigts et laissèrent tomber quelques gouttes d’un liquide sur le sol.
Wen Shi resta interdit un instant, puis comprit : c’était du sang…
Ils faisaient couler leur sang sur les pierres de formation.
Le sang était le lien le plus profond qui soit. Autrefois, Chen Budao en avait enduit une pierre de formation. Le lien entre lui et cette immense formation était alors devenu indissociable de sa propre vie et de sa mort, faisant de lui le cœur de la formation.
À présent, ces personnes étaient venues en secret déposer leur propre sang ici. C’était comme si elles avaient signé un serment.
À partir de ce jour, les innombrables liens karmiques du monde ne pèseraient plus sur une seule personne. Ils seraient désormais assumés par toutes les générations futures, par chacun des descendants dont les noms figuraient dans les ramifications du registre des noms.
À cet instant, l’immense formation enfouie au fond du lac émit un grondement vibrant au milieu des montagnes et des eaux. Les oiseaux de la montagne, soudain effrayés, s’envolèrent en battant des ailes. Leurs battements traversèrent le vent montagnard qui soufflait sans relâche depuis mille ans.
Le registre des noms que tous connaissaient par cœur s’illumina alors, à un moment que personne ne remarqua. La lumière jaillit de ses extrémités, parcourut chaque nom et chaque ligne, puis remonta jusqu’à sa source.
Comme des milliers de rivières se précipitant vers la mer.
Depuis mille ans, c’était la première fois que les personnes inscrites sur ce registre étaient véritablement reliées les unes aux autres.
Lorsque la lumière traversa les tout premiers noms, le bassin de rajeunissement des esprits du mont Songyun trembla. L’eau heurta doucement les parois de pierre, projetant quelques gouttelettes en l’air, puis retrouva son calme.
Wen Shi leva soudain la main pour toucher sa nuque. Le bout de ses doigts rencontra une surface humide.
Un souffle de vent venait de balayer les lieux, faisant tomber quelques gouttes de rosée des feuilles de bambou. Elles étaient si froides qu’elles lui glacèrent le cœur.
Il leva les yeux vers les hautes feuilles de bambou, puis balaya les environs du regard. Il avait l’impression d’avoir entendu quelque chose, juste à l’instant.
Chen Budao semblait lui aussi avoir perçu quelque chose. Son regard se posa sur les profondeurs lointaines de la bambouseraie.
« Tout à l’heure, tu… » Wen Shi s’apprêtait à lui poser une question lorsqu’un murmure étouffé s’éleva du groupe rassemblé au bord du lac.
Il se retourna vers le bruit et vit Zhou Xu s’effondrer, privé de forces.
Avant même que les autres aient eu le temps de réagir, Chen Budao et lui s’étaient déjà précipités dans le groupe et avaient rattrapé Zhou Xu pour l’empêcher de tomber.
« Xiao Xu ! » s’écria Zhang Biling, affolée, en se précipitant vers lui. Elle voulut lui tapoter le visage pour le réveiller, mais n’osa pas le toucher n’importe comment. « Xiao Xu ?! »
Elle l’appela à plusieurs reprises, mais Zhou Xu ne réagit absolument pas.
Il n’avait pourtant pas l’air de souffrir. On aurait plutôt dit qu’il s’était soudain endormi. Seul son visage, dépourvu de couleur, et son front, brûlant à un degré inquiétant, trahissaient quelque chose d’anormal.
« Que lui arrive-t-il ? » demanda Zhang Biling avec anxiété en se tournant vers Wen Shi et Chen Budao.
Chen Budao effleura le milieu du front de Zhou Xu avec le dos d’un doigt et l’examina un instant avant de répondre : « Ne panique pas. C’est une bonne chose. »
Comme Zhou Xu avait perdu connaissance, Zhang Biling ne voyait absolument pas en quoi la situation pouvait être favorable. Mais puisque Chen Budao l’affirmait, elle se sentit instinctivement rassurée pour moitié.
Ils ne s’attardèrent pas sur place et ne firent pas non plus de détour par la villa de la famille Shen. Ils ramenèrent immédiatement Zhou Xu au mont Songyun.
Sur le chemin du retour, Zhang Biling ne put s’empêcher de poser plusieurs questions. Elle finit par comprendre ce que Chen Budao voulait dire.
Zhou Xu et Bu Ning ne possédaient chacun qu’une moitié d’âme spirituelle et cohabitaient dans un seul corps. Bien qu’ils s’entendissent harmonieusement et que le rejet entre eux ne fût pas particulièrement violent, au point qu’aucun ne risquait d’engloutir l’autre, cette coexistence entraînait malgré tout une perte d’énergie.
Plus ils cohabitaient longtemps, plus cette perte devenait importante.
Dans des circonstances ordinaires, il n’existait qu’une seule manière de résoudre le problème : extraire l’âme spirituelle qui s’était introduite dans le corps.
Mais Zhou Xu et Bu Ning étaient un cas particulier. Ils partageaient la même origine et provenaient, à l’origine, d’une seule et même âme spirituelle.
Si l’on extrayait Bu Ning alors que tout allait bien, ce serait comme arracher la moitié de l’âme spirituelle d’un être vivant. Zhou Xu, compte tenu de sa constitution, ne pourrait pas supporter une telle opération.
Il fallait donc attendre… attendre que leurs âmes spirituelles deviennent toutes deux instables.
Comme c’était le cas à présent.
Il ne s’agissait donc pas d’un incident imprévu. Le moment était simplement venu.
Wen Shi ferma les yeux et concentra son esprit. Il distingua deux silhouettes à l’intérieur de Zhou Xu. Les contours de Zhou Xu étaient relativement nets, tandis que ceux de Bu Ning étaient si pâles qu’ils en devenaient presque invisibles.
D’autres auraient peut-être eu du mal à comprendre, mais Wen Shi en saisit immédiatement la raison.
Lorsque deux natures spirituelles coexistaient, les pertes auraient dû être réciproques. Cependant, Bu Ning avait toujours été doux et respectueux des convenances. Il n’aurait jamais pu s’approprier la place d’un autre comme un coucou s’emparant du nid d’autrui, et il n’aurait pas davantage accepté de faire supporter à Zhou Xu la moitié des pertes.
Il avait concentré toutes ces pertes sur sa propre moitié de nature spirituelle, sans causer le moindre dommage à celui qui possédait le corps à l’origine.
« Alors… qu’adviendra-t-il de l’ancêtre Bu Ning après qu’il aura quitté le corps de Xiao Xu ? » demanda Zhang Biling.
« Nous lui fabriquerons un corps » répondit Wen Shi.
Zhang Biling resta un instant interdite, puis baissa instinctivement les yeux vers les doigts de Wen Shi, autour desquels s’enroulaient des fils de marionnette. « Vous voulez dire… une marionnette ? »
« Mais… une marionnette ne sera jamais un être vivant véritablement indépendant. Elle restera soumise au contrôle de son maître. » Zhang Biling avait du mal à croire que les deux hommes devant elle puissent fabriquer un corps destiné à être contrôlé par eux pour le mettre à la disposition de quelqu’un d’autre. Ils n’étaient pas capables d’agir ainsi.
« Vous ne cessez pourtant pas de l’appeler “ancêtre”, n’est-ce pas ? » dit Chen Budao en posant un bras sur les épaules de Wen Shi. « Vous sous-estimez un peu les capacités de cet ancêtre. Même moi, il m’impressionne quelque peu. »
Du coin de l’œil, Wen Shi tourna le visage vers lui et le fixa avec une expression qui semblait dire : « Qu’est-ce que tu racontes comme absurdités ? »
Chen Budao fit semblant de ne rien voir et se contenta de plisser légèrement les yeux en souriant. Puis il expliqua à Zhang Biling : « Il est capable de créer des marionnettes véritablement indépendantes, semblables à des êtres vivants. Regardez Xia Qiao. »
L’homme qu’il tenait par les épaules possédait désormais une âme spirituelle complète et se trouvait au sommet de ses capacités. Il méritait pleinement le titre de grand maître de l’art des marionnettes.
À l’évocation de Xia Qiao, Zhang Biling se sentit enfin réellement soulagée.
Après tout, même en envisageant le pire, ces ancêtres maîtrisaient des techniques des centaines de fois supérieures aux siennes. Ils finiraient forcément par trouver une solution.
« Dans ce cas, je ne vais pas vous retarder davantage. » Zhang Biling s’écarta prudemment, de peur de les gêner. « L’ancêtre doit donc commencer par façonner un corps, n’est-ce pas ? »
À sa surprise, Wen Shi secoua la tête.
Il regardait Zhou Xu et, chaque fois qu’il clignait des yeux, il parvenait à distinguer les deux silhouettes. Son regard fixé sur celle qui était devenue presque imperceptible, il répondit d’une voix grave à Zhang Biling : « Il doit d’abord entrer dans le bassin de nourrissement spirituel. »
Ayant supporté à lui seul les pertes des deux côtés, Bu Ning avait subi des dommages trop importants. Son âme spirituelle était désormais trop faible; dans son état actuel, elle ne pouvait absolument pas soutenir un corps. Il ne lui restait qu’à entrer dans le bassin de nourrissement spirituel et à y séjourner jusqu’à ce que son âme spirituelle soit suffisamment stable. Ce n’est qu’alors qu’il pourrait véritablement revoir la lumière du jour.
Pourtant, la silhouette pâle ne semblait nullement découragée.
Elle sourit simplement à Wen Shi et joignit les mains devant lui pour présenter ses excuses, comme un adolescent qui aurait contrarié quelqu’un et chercherait à se faire pardonner.
Puis elle se tourna vers celui qui se tenait à ses côtés.
Dans cette immensité d’un blanc pur, aussi vaste que la brume des montagnes, Bu Ning et Zhou Xu se tenaient face à face, tels deux reflets d’une même personne. La seule différence était que l’un avait les cheveux courts et l’autre les cheveux longs. D’un côté, le soleil illuminait le ciel de sa chaleur ; de l’autre, la lune brillait au-dessus de montagnes plongées dans l’ombre.
Zhou Xu se gratta la tête et demanda : « Tu vas vraiment partir ? »
Bu Ning acquiesça.
« À vrai dire, je me suis habitué à partager cet espace avec toi. Ce ne serait pas si mal de continuer ainsi. De temps en temps, je pourrais même t’exhiber pour me vanter : “Regardez, c’est l’ancêtre Bu Ning !” Quelle fierté ! »
Bu Ning sourit. « En effet, une telle expérience doit être unique au monde : rencontrer une autre version de soi-même après la réincarnation. »
« Exactement ! Il n’y en aura pas de deuxième comme nous. Alors, pourquoi ne pas rester ? Nous pourrions partager notre temps à parts égales et discuter un peu quand nous nous reposerions. Ce serait parfait. »
Bu Ning répondit avec douceur : « Tu n’as qu’une dizaine d’années. Toute ta vie est encore devant toi. Comment pourrais-tu continuer à partager ton corps avec quelqu’un d’autre indéfiniment ? »
Zhou Xu pinça les lèvres. Puis, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose, il demanda : « Tu avais déjà prévu de partir hier, n’est-ce pas ? Pendant mon sommeil, j’ai senti que quelque chose n’allait pas. »
Bu Ning acquiesça. « Quand les rêves deviennent nombreux, l’âme spirituelle perd sa stabilité. C’est un moment propice pour partir. »
« Alors, pourquoi as-tu quand même attendu aujourd’hui ? »
« Après y avoir longuement réfléchi, j’ai estimé qu’il valait mieux partir pendant que tu étais éveillé. Je te dois des remerciements et, je dois aussi te faire mes adieux. »
En souriant, il contempla cette autre version de lui-même, née dans les générations futures. Il avait l’impression de regarder tantôt un frère jumeau, tantôt un shidi avec lequel il aurait noué une amitié malgré la différence d’âge.
Longtemps après, ses larges manches flottant dans le vent, il se pencha profondément en avant pour lui adresser un salut solennel, puis dit d’une voix douce : « Je t’ai importuné pendant tout ce temps. Je te remercie. »
« Alors, quand reviendras-tu ? » demanda Zhou Xu.
Bu Ning tourna la tête et contempla l’immensité blanche qui s’étendait derrière lui, semblable à une plaine enneigée.
Il avait vaguement entendu les paroles échangées entre son jeune shidi, le Bonhomme de neige et leur maître. Il se tourna donc de nouveau vers Zhou Xu et répondit : « L’hiver prochain. »
Il reviendrait en compagnie de ses frères d’armes, qu’il n’avait pas revus depuis mille ans.
Au cœur de l’hiver de l’année suivante, lorsque l’eau du bassin de nourrissement spirituel serait prise par les glaces et que les pruniers blancs fleuriraient sur tout le versant arrière de la montagne.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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