« Voilà donc la belle chose que tu as élevée. »
Fais semblant de ne pas avoir entendu.
Zhou Xu resta un moment figé, le téléphone à la main. Son expression devint soudain particulièrement lourde de sous-entendus puis il grommela : « J’ai un peu de mal à comprendre. »
Un instant plus tard, il reprit d’une voix rauque : « Pourquoi ? Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? »
« Tu es une partie de mon essence spirituelle qui s’est séparée de moi. En toute logique, même si un millier d’années environ nous séparent et que nos expériences comme nos tempéraments sont différents, nous devrions malgré tout avoir certains points communs. » Cette fois, Bu Ning avait occupé le corps assez longtemps et il avait aussi plus de choses à dire que d'habitude. « Je pensais pouvoir te comprendre d’un seul regard. Mais après avoir entendu ta conversation avec le chef de la famille Zhang, je n’en suis plus tout à fait certain. »
Lorsqu’il s’adressait aux autres, il se montrait toujours parfaitement courtois et respectueux. Avec Zhou Xu, il se permettait d’être un peu plus détendu et parlait de façon nettement plus directe. Après avoir réfléchi un instant, il finit par demander franchement :
« Tu es réellement stupide, ou tu fais semblant ? »
Il resta planté là un moment, puis redevint Zhou Xu et s’assit lourdement sur la place libre à côté de Xia Qiao. Il releva le menton, croisa les jambes et les agita un moment avant de dire : « Je te préviens, si quelqu’un d’autre me posait cette question, je lui répondrais vertement. Avec toi, je dois encore me retenir, sinon j’aurais l’impression de m’insulter moi-même. Écoute-moi bien : je ne suis pas stupide et je ne fais pas semblant. »
Zhou Xu compta sur ses doigts et dit : « Dans la demeure principale, il y a ma petite tante et mon petit oncle… »
Arrivé à la moitié de sa phrase, il se figea, puis prit un ton professoral : « Ces deux membres de la famille Zhang sont frère et sœur. Si tu appelles l’un des deux “petite tante” (NT : xiǎoyí (petite tante maternelle) ), l’autre devrait être appelé “oncle” (NT : jiùjiu (oncle maternel)). Alors pourquoi est-ce que tu l’appelles “petit oncle” (NT : xiǎoshū (petit oncle paternel) )? Je t’ai entendu te tromper plusieurs fois et je n’ai vraiment pas pu m’empêcher de le signaler. »
Après son explication, il fit claquer la langue et continua à agiter les pieds : « Quand j’étais petit, j’avais du mal à articuler. Je prononçais “petit oncle” comme “petit pied” (NT : 小脚 (xiǎojiǎo)) et mon petit oncle lui-même n’en pouvait plus, alors il m’a demandé de changer. Cela fait plus de dix ans que je les appelle comme ça. Après tout, ce n’est qu’un terme, pourquoi faudrait-il s’en formaliser ? »
« Voilà pourquoi, petit, j’ai passé davantage de temps avec ma petite tante et mon petit oncle qu’avec ma propre mère. Et comme tous les deux étaient tellement impressionnants, je les ai toujours beaucoup admirés. »
Zhou Xu avait un tempérament plus porté vers l’agitation que vers le calme. Sa voix était rauque et, même lorsqu’il parlait sérieusement, il était incapable de se tenir correctement assis. Il n’avait d’ailleurs absolument pas l’air de quelqu’un qui prenait son temps pour se confier à quelqu’un. Mais Bu Ning savait qu’il était parfaitement sérieux cette fois-ci et ne l’interrompit donc plus.
« Quant à savoir s’ils m’aimaient beaucoup… eh bien, pas vraiment. Quand j’étais petit et que je devenais incontrôlable, ma petite tante m’a déjà frappé. Mon petit oncle, lui aussi, était si souvent agacé par moi qu’il devait avoir envie de me ligoter avec ses fils de marionnette. Mais en dehors de ces moments-là, ils étaient vraiment très bons avec moi. Ils m’ont appris tellement de choses, m’ont permis de découvrir beaucoup de choses et m’ont même soutenu en public. Devant toute une bande de vieux ancêtres, cela ne valait peut-être pas grand-chose, mais devant les autres, cela avait quand même sacrément de l’allure. Alors même si nous avons tous les deux des liens aussi profonds, ma petite tante et mon petit oncle restent ma petite tante et mon petit oncle. Je ne peux quand même pas leur tourner soudainement le dos et me mettre à leur nuire, n’est-ce pas ? »
Il resta silencieux un moment puis commenta d’un ton égal : « C’est logique. »
« Mais… » Zhou Xu changea soudain de sujet et reprit : « Je n’aime pas l’ancêtre. »
Bu Ning : « … »
Zhou Xu s’empressa d’ajouter : « Oh, oh, je ne parle pas de toi. »
Bu Ning : « ? »
« Tu as beau avoir plus de mille ans, tu as encore l’air plutôt jeune. Et maintenant, tu es ici avec moi, alors qu’en plus je suis aussi beau… »
Bu Ning fut obligé d’intervenir pour prendre sa place et l’interrompit : « Tu peux simplement aller droit au but. »
Son auto-éloge ainsi interrompu, Zhou Xu poussa un grognement peu enthousiaste avant de poursuivre : « Alors je vais aller droit au but : je n’aime pas l’ancêtre de la demeure principale, celui à qui je viens de parler au téléphone. Je ne veux pas nuire à ma petite tante et à mon petit oncle mais je ne veux pas non plus aller dans le sens de cet ancêtre. Alors, pour les questions qu’il m’a posées, je lui ai dit ce que je voulais bien lui dire et je n’ai pas parlé du reste. Ce qu’il pense ne me concerne pas. De toute façon, je ne lui ai pas menti, mais je ne lui ai pas non plus tout raconté. Et puis, vu ton âge… »
Bu Ning ne put s’empêcher d’ajouter : « Lorsque je me suis scellé moi-même en mettant en place la formation, je n’avais pas encore atteint la trentaine. Je suis né au douzième mois lunaire et, selon le calcul traditionnel de l’âge, on m’en comptait deux de plus; en réalité, j’avais vécu moins de vingt-neuf ans. »
Il avait toujours été doux et réservé. Après être resté assis dans la formation pendant tant d’années, il aurait dû depuis longtemps être devenu imperturbable. Mais peut-être était-ce l’influence de ce jeune corps, ou peut-être le fait que son essence spirituelle se soit quelque peu mêlée à la moitié de celle de Zhou Xu : il se retrouvait étonnamment à argumenter sur ce genre de petit détail, comme s’il était revenu à l’époque où il n’avait qu’une dizaine d’années.
Après avoir apporté cette précision, il secoua lui-même la tête avec un petit rire.
Ce fut alors Zhou Xu qui prit la parole et resta un instant abasourdi : « Mon Dieu, tu n’avais même pas vingt-neuf ans ? Je suis vraiment extraordinaire et vraiment à plaindre. »
Bu Ning : « ? »
L’ancêtre fut tellement frappé par l’impudence de l’autre moitié de lui-même qu’il resta sans voix pendant un long moment avant de soupirer : « C'est le karma… Bon, passons. Continue. »
« Oh » répondit Zhou Xu. « Ce que je voulais dire, c’est que vingt-neuf ans, c’est quand même beaucoup plus vieux que moi. Tu as forcément rencontré bien plus de gens que moi. Tu devrais donc être capable de l’entendre dans sa façon de parler : l’ancêtre de la demeure principale ne m’apprécie pas du tout non plus. »
Bu Ning ne sut quoi répondre. Hocher la tête aurait été aussi inapproprié que la secouer, alors il préféra ne rien dire.
Zhou Xu poursuivit donc : « En réalité, quand j’étais petit, j’étais plutôt doué. On disait que, malgré mon jeune âge, mon énergie spirituelle était déjà particulièrement remarquable. »
Bu Ning : « … »
« Bien sûr, maintenant je sais que c’était grâce à toi. Mais qu’est-ce que cela change ? Ce qui est à toi est à moi, après tout. » Il disait cela avec une telle assurance qu’il ne rougissait même pas. « Et puis, quand j’étais petit, j’avais de gros sourcils, de grands yeux et un visage avenant. Parmi les enfants de mon âge, je sortais vraiment du lot. Alors, lorsque je suis parti vivre dans la demeure principale, c’était en réalité cet ancêtre lui-même qui l’avait proposé. Mais dès qu’il m’a vu, il a probablement commencé à ne pas m’aimer. »
« Pourquoi ? »
« Parce que… » Zhou Xu répondit machinalement, avant de comprendre que ce n’était pas Bu Ning qui venait de poser la question, mais Xia Qiao.
« Eh bien, ce n’est pas trop tôt ! Tu es enfin revenu à toi ! » Zhou Xu lui lança un regard et dit : « Regarde un peu ce que tu es devenu. Ce n’est pas comme si ton frère et l’ancêtre fondateur… »
Xia Qiao le pointa du doigt : « N’en parle pas. Je viens à peine de digérer tout ça. »
Après avoir parlé, il se rappela que Bu Ning se trouvait actuellement dans le corps de Zhou Xu et replia silencieusement le doigt qu’il avait tendu. Il poursuivit : « C’est juste que je n’arrive pas à comprendre. Quand mon frère était là, j’étais moi aussi présent. Alors à quel moment… hum… leur relation a-t-elle évolué ? Comment se fait-il que je n’aie rien remarqué ? »
« Tu vois ? Voilà ce qu’on appelle un véritable idiot » remarqua Zhou Xu pour lui-même.
Bu Ning resta silencieux pendant deux secondes, puis, utilisant le corps de Zhou Xu, lui fit tourner la tête.
Zhou Xu vit alors, sur le canapé derrière lui, le véritable idiot numéro deux, Lao Mao, le fixer d’un air lugubre, les yeux chargés d’une froideur glaciale.
Zhou Xu se retourna timidement et décida de poursuivre son histoire : « Voilà comment cela s’est passé. Dans la demeure principale, il y a énormément de règles, transmises de génération en génération. Il y en a notamment une : les enfants comme moi, qui sont doués et possèdent une forte énergie spirituelle, doivent, une fois arrivés dans la demeure principale, aller saluer le chef de famille et s’agenouiller pour se prosterner devant lui. »
Bu Ning ne put une nouvelle fois s’empêcher de froncer légèrement les sourcils et dit d’un ton désapprobateur : « Même lorsque j’ai rendu hommage à mon maître à l’époque, je me suis contenté de joindre les mains devant moi et de m’incliner profondément. »
Bien qu’il appelle Zhuang Ye shixiong, ils avaient en réalité accompli leur cérémonie d’entrée comme disciples la même année.
À cette époque, Zhuang Ye avait un an de plus que lui. Il en savait davantage et connaissait également mieux les règles de bienséance. Lorsqu’ils étaient venus rendre hommage à leur maître, il avait voulu faire une grande prosternation devant Chen Budao. Mais au moment même où ses genoux commençaient à fléchir, Chen Budao avait balayé sa longue manche et le vent de la montagne l’avait soulevé.
« Il n’est nécessaire de s’agenouiller ni devant le Ciel ni devant la Terre. Alors pourquoi t’agenouiller devant moi ? » avait dit Chen Budao à l’époque.
À ce moment-là, Zhuang Ye et lui étaient encore jeunes, naïfs et prudents, pareils à des oiseaux effarouchés, craignant de mal réagir et de mécontenter leur maître. Peut-être l’effroi dans leurs yeux était-il trop manifeste car Chen Budao avait ajouté sur le ton de la plaisanterie : « À moins que vos jambes ne vous fassent défaut et que vous soyez incapables de rester debout. »
Après quoi, il avait déplacé deux coussins de méditation et laissé les deux jeunes disciples, qui avaient à peine touché le sol qu’ils chancelaient déjà, s’y affaler.
À partir de ce jour-là, lorsqu’ils voyaient Chen Budao, ils se contentaient de joindre les mains et de s’incliner profondément.
« Il ne fallait pas s’agenouiller ? » demanda Zhou Xu, perplexe. « Ce n’est pas ce que j’ai lu dans les livres. Il paraît qu’à l’époque, tous les grands disciples devaient s’agenouiller lorsqu’ils rencontraient l’ancêtre fondateur. Ils restaient agenouillés tout le temps et n’avaient même pas le droit de relever la tête. D’une part, c’était parce que la puissance imposante de l’ancêtre fondateur était écrasante, et d’autre part, parce qu’il n’aimait pas…»
Avant qu’il eût terminé, Bu Ning intervint. Il prit un air sévère et s’apprêtait à parler lorsqu’il entendit Lao Mao lâcher : « Foutaises. »
Le ton de la voix de cet oiseau indiquait clairement auprès de qui il avait grandi.
Bu Ning avait quelques difficultés à prononcer lui-même des grossièretés. Après avoir entendu l’injure de Lao Mao, il hocha néanmoins la tête avec satisfaction, puis, son expression s’étant quelque peu détendue, demanda : « Dans quel ouvrage douteux as-tu lu cela ? C’est complètement absurde. »
Avant même que Zhou Xu ne puisse répondre, Lao Mao reprit : « Les livres écrits plus tard racontent tous les choses de cette manière. Je ne sais pas qui a commencé à les inventer.»
« Quoi qu’il en soit, j’ai feuilleté beaucoup de livres dans la demeure principale et j’en ai aussi lu quelques-uns provenant d’autres familles. Lorsqu’ils parlent de ces événements, le contenu est à peu près le même. La version est étonnamment uniforme, on voit bien que cela se transmet depuis un millier d’années, voire davantage » dit Zhou Xu.
Tout en parlant, il songea soudain au fait que ces livres étaient largement diffusés dans le monde actuel et qu’il était très facile, pour qui s’y intéressait, de tomber dessus.
Xie Wen les avait certainement lus lui aussi…
À première vue, ces récits semblaient parfaitement fondés, avec une origine clairement établie, des sources et des preuves à l’appui. Pourtant, ce n’étaient que des mensonges et ils avaient réussi à tromper les générations suivantes, qui les avaient tous pris pour la vérité.
Zhou Xu se demanda ce que Xie Wen avait pu penser en lisant tout cela. Avait-il trouvé la chose absurde et risible ou bien avait-il simplement feuilleté les livres avant de passer à autre chose ?
Zhou Xu fut soudain quelque peu pensif.
Autrefois, il enviait souvent les personnages dont parlaient les livres. Il trouvait que leurs vies étaient faites de bouleversements, jalonnées de hauts et de bas et qu’elles étaient toujours mouvementées et grandioses. Qu’il s’agisse de bonnes ou de mauvaises choses, de personnes bonnes ou mauvaises, au moins, leur existence était palpitante.
À présent qu’il avait réellement rencontré ces personnes, il comprenait que des journées aussi paisibles que l’eau, avec seulement quelques imprévus et quelques heureuses surprises de temps à autre, étaient également, aux yeux de certains, une existence qu’on ne pouvait qu’espérer sans être certain de jamais l’obtenir.
Xia Qiao, qui n’avait compris que des bribes de l’histoire et en était fort contrarié, ne put s’empêcher de poser une nouvelle question. « Donc, après avoir rencontré le chef de votre famille Zhang, il fallait quand même s’agenouiller et se prosterner. Et ensuite ? »
Zhou Xu revint à lui et répondit : « Oh, il ne fallait pas seulement se prosterner. Il fallait aussi lui présenter de l’eau consacrée par un talisman. »
« Lui présenter de l’eau consacrée par un talisman ? » Xia Qiao se dit intérieurement que cela n’avait vraiment aucun sens.
Habituellement, lorsqu’on rendait hommage à un aîné, on lui offrait du thé. Le chef de la famille Zhang avait-il donc des goûts aussi particuliers ?
Zhou Xu lui lança un regard de biais et agita un doigt dans sa direction : « Je savais bien que tu avais mal compris. Cette eau consacrée par un talisman n’était pas destinée à être bue. C’était pour qu’il y trempe quelque chose. »
« Pour quoi faire ? »
Zhou Xu désigna son propre front : « Le chef de famille trempait son doigt dans l’eau consacrée par le talisman, puis touchait deux fois le front du jeune membre de la famille. »
À peine eut-il fini de parler qu’il changea de nouveau d’apparence et prit celle de Bu Ning avant de demander : « Tu es certain qu’il touchait cet endroit ? Et comment exactement le touchait-il ? »
« Comment veux-tu que je le sache ? » Zhou Xu reprit sa place avec mauvaise humeur. «En tout cas, c’était bien le front. À l’époque, ma petite tante et mon petit oncle m’avaient conduit dans la chambre de Grand-père. Premièrement, j’étais têtu et refusais de m’agenouiller : dès qu’on me demandait de le faire, je me dérobais. Deuxièmement, j’étais particulièrement turbulent et j’ai renversé l’eau consacrée par le talisman que A Qi tenait dans ses mains. Le bol s’est même brisé.
« Alors je ne sais pas non plus exactement comment il devait procéder. Toujours est-il qu’ensuite, j’ai entendu dire que ce que j’avais fait était de très mauvais augure et que j’avais enfreint plusieurs interdits. À l’époque, Grand-père s’était montré assez bienveillant. Il m’avait dit que ce n’était pas grave, que les objets brisés apportaient la paix puis il avait demandé à ma petite tante et à mon petit oncle de m’emmener. Après cela, il ne s’est plus vraiment préoccupé de moi. »
(NT : jeu de mots autour de suì suì píng ān (碎碎平安), ou “brisé” (碎碎,suì suì) se prononce comme “paix année après année”(岁岁 , suì suì ))
Xia Qiao, cet imbécile, répondit : « En réalité, cela peut se comprendre. »
Après tout, Zhou Xu n’était pas son arrière-petit-fils direct et, en plus, il était turbulent. Qu’il ne lui porte pas une affection particulière n’avait donc rien d’étonnant.
Zhou Xu leva fortement les yeux au ciel et dit : « Je le sais. Je n’ai pas encore terminé. Plus tard, ma mère a dit à ma petite tante que mon essence spirituelle n’était pas très stable. Apprendre certaines choses pour renforcer mon corps spirituel était une bonne chose, mais je n’étais pas fait pour entrer dans une cage ni pour devenir un panguan. Cette histoire a probablement fini par parvenir aux oreilles de Grand-père, car moins de deux ans plus tard, on m’a demandé de rentrer vivre chez moi. »
« Hum. »
En résumé, ils avaient estimé que le jeune membre de la famille était particulièrement doué et avaient voulu le ramener à la demeure principale pour lui offrir une formation plus poussée. Mais après avoir découvert qu’il présentait une autre faiblesse et qu’il n’était pas non plus un enfant particulièrement sage, ils l’avaient simplement renvoyé chez lui.
S’il fallait parler de faute, il n’y avait apparemment rien de vraiment répréhensible. C’était simplement une attitude trop expéditive sur le plan affectif, qui avait quelque peu blessé.
« Si cela n’avait concerné que moi, ce ne serait pas bien grave. Après tout, j’étais turbulent, alors qu’il ne m’apprécie pas est assez normal » poursuivit Zhou Xu. « Mais Grand-père a en réalité agi de la même manière avec ma petite tante et mon petit oncle. Eux-mêmes ne me l’ont jamais raconté, je l’ai appris par d’autres sources. Lorsque leur père était encore en vie, Grand-père était très proche d’eux deux et les appelait souvent dans l’arrière-cour pour jouer. Puis cet homme est mort, n’est-ce pas ? Cette année-là, Grand-père s’est rapproché de Zhang Wan. Plus tard, lorsque Zhang Wan est partie à son tour, Grand-père s’est enfin souvenu qu’il avait encore deux adorables petits-enfants. »
En parlant, il ne put s’empêcher de laisser transparaître ses émotions : « Quoi qu’il en soit, je trouve ce vieil homme assez dépourvu d’intérêt. Certes, en tant que chef de famille, il doit prendre en considération les aptitudes de ses descendants et réfléchir à qui serait le plus apte à lui succéder. Beaucoup de gens disent également qu’il agit ainsi pour le bien de toute la famille Zhang. Mais je ne l’aime pas. Et puis… »
« Et puis quoi ? »
« Et puis, quand j’étais petit et que je vivais dans la demeure principale, je faisais souvent des cauchemars, je dormais mal et il m’arrivait même de somnambuler. Le lit était dur comme tout et il y avait énormément de seuils dans la maison. Pendant les deux années où j’ai perdu mes dents de lait, ce n’est pas en les mordant que je les ai perdues : je les ai fait tomber en faisant du somnambulisme. » Zhou Xu poursuivit : « Mais je suis plutôt reconnaissant de m’être réveillé en tombant, parce que ces rêves étaient vraiment terrifiants. »
Xia Qiao était à la fois effrayé et curieux. Il voulait poser une question, mais n’osait pas. Sa bouche s’ouvrit et se referma plusieurs fois, comme celle d’un poisson.
Ce fut finalement Zhou Xu lui-même qui reprit : « Cela fait de nombreuses années, alors j’ai un peu de mal à m’en souvenir. Si tu me demandes d’y repenser, quelques images peuvent surgir dans mon esprit, mais si tu me demandes de les décrire, je n’arrive pas à mettre des mots dessus. »
« Tiens » dit-il, frappé soudain par une idée. « Hé, toi, puisque tu es dans mon corps, au fond, on peut considérer que nous ne formons qu’une seule personne, n’est-ce pas ? Tu peux voir ce dont je rêve ? »
L’autre resta silencieux un moment avant de prendre la place principale : « Ce qui n’est pas convenable ne doit pas être… »
« Puisque je t’autorise à regarder, pourquoi faudrait-il encore parler de ce qui n’est pas convenable ? » répondit Zhou Xu.
« Pourquoi veux-tu que je regarde ? » demanda Bu Ning.
Zhou Xu, qui n'avait cessé de bavarder pendant un long moment, mais, pour la première fois, se tut. Il ne répondit pas immédiatement. Après une longue pause — assez longue pour que Bu Ning le taquine de quelques coups supplémentaires, il finit par parler : « Oh… c’est comme ça. »
Il se lécha les lèvres et hasarda : « En réalité, quand j’étais petit, je pensais que ce n’était pas un rêve, que j’avais réellement vu ces choses. Mais je n’ai aucun moyen de le prouver et je suis incapable de l’expliquer clairement. »
Il n’en avait jamais parlé à personne et, en disant cela, il se gratta les cheveux avec une certaine impatience.
Après un moment, il poursuivit : « Surtout parce qu’il n’y avait personne à qui en parler. »
À l’époque, c’étaient Zhang Lan et Zhang Yalin qui s’occupaient de lui. Quelle que soit l’attitude distante et peu chaleureuse de Zhang Zhengchu lui-même, Zhang Lan et Zhang Yalin éprouvaient toujours beaucoup de respect pour leur grand-père.
Zhou Xu était simplement quelqu’un de très direct dans sa manière de parler, donnant souvent l’impression de parler sans réfléchir. On ne pouvait certainement pas le qualifier d’astucieux, mais il n’était pas réellement stupide non plus.
À tout le moins, il savait, même s’il était très proche de Zhang Lan et de Zhang Yalin, il valait mieux ne pas dire certaines choses.
La seule personne à qui il pouvait vraiment en parler était probablement sa mère, Zhang Biling.
Mais il avait des yeux et voyait bien que Zhang Biling ne voulait absolument pas se mêler des affaires de la demeure principale, ni avoir trop de liens avec celle-ci. Elle s’efforçait constamment de se tenir à l'écart.
Zhou Xu s’était même demandé un temps : et si sa mère avait eu un caractère un peu plus franc et plus affirmé, ne se serait-elle pas, comme Zhang Wan, brouillée avec la demeure principale et éloignée au loin ?
Pourtant, chaque année, au Nouvel An, elle envoyait quelques présents à la demeure principale. Elle n’y allait pas elle-même : soit elle les confiait à un jeune membre de la famille Zhang qui était de garde ce jour-là, soit elle demandait à Zhou Xu de les apporter. C’était toujours une boîte à provisions en bois sculpté, à plusieurs étages, soigneusement remplie des pâtisseries qu’elle avait préparées elle-même.
C’était très contradictoire.
Zhou Xu trouvait lui-même cela très paradoxal et lui en avait déjà parlé. Elle lui avait répondu que, pour le reste, elle pouvait laisser les choses de côté, mais qu’il fallait tout de même respecter les convenances et que le Nouvel An était une grande fête.
Alors Zhou Xu avait hésité plusieurs fois sans jamais parvenir à en parler à Zhang Biling. L’adolescence n’arrangeait rien : lui et Zhang Biling n’étaient de toute façon pas assez proches pour se confier l’un à l’autre et il ne voulait pas que sa mère se sente encore plus tiraillée.
Il avait gardé cela en lui pendant des années, souhaitant trouver quelqu’un de sa propre famille avec qui en parler, mais il avait découvert qu’il n’avait personne.
Il employait souvent un ton exagéré, presque vantard, pour désigner chacun des membres de la famille Zhang en disant : « C’est quelqu’un de ma famille. » Mais en réalité, personne ne le considérait vraiment comme l’un des leurs.
Il n’était pas stupide. Il le voyait parfaitement.
Alors, peu à peu, il avait fini par oublier tous ces rêves qu’il avait autrefois considérés comme une réalité.
Jusqu’à ce jour...
À présent, les choses étaient différentes. Soudain, tout un groupe de personnes aux origines extraordinaires l’entourait et chacune d’elles avait un certain lien avec lui. Parmi elles, la plus particulière était Bu Ning.
Il avait soudain l’impression d’avoir enfin trouvé des « gens de son propre camp », avec qui il pouvait parler de ces rêves.
Bu Ning n’eut pas besoin de l’entendre pour percevoir ses émotions. Il laissa donc de côté toute politesse ou brusquerie et se contenta de dire à voix basse : « Ferme les yeux, calme ton esprit et essaie de te rappeler ce rêve. »
Zhou Xu sentit quelque chose pénétrer dans son esprit.
C’était une sensation extrêmement étrange, comme si quelqu’un y versait une eau à la fois fraîche et tiède ou comme si quelqu’un lui massait et pressait les tempes, l’aidant à se détendre.
C’était la fusion momentanée des deux moitiés de l’essence spirituelle. Avant qu’elles ne commencent à se repousser, elles ne formaient qu’une seule personne.
Ce à quoi pensait Zhou Xu, Bu Ning y pensait également.
Ainsi, profitant de cet instant, Bu Ning vit le rêve de Zhou Xu.
Cela se passait dans la demeure principale de la famille Zhang. C’était une vieille résidence aux poutres extrêmement hautes et au cœur de la nuit, elle était d’un silence particulièrement profond. Pour Zhou Xu, qui n’était alors qu’un enfant, elle était immense au point d’en être terrifiante.
Il ne savait pas pourquoi il avait traversé la cour où s’entassaient rochers et pierres.
Autrefois, quelle que fût l’heure, il y avait toujours quelqu’un de garde dans la cour. S’il le voyait déambuler en rêve, le visage levé vers le ciel, il le raccompagnait forcément dans sa chambre.
Mais cette fois-là, il n’y avait absolument personne dans toute la cour.
Il entra donc sans rencontrer le moindre obstacle dans la pièce du fond où se trouvait le vieil ancêtre et alla jusqu’à la porte de sa chambre.
À peine s’en approcha-t-il qu’une forte odeur de bois de santal lui monta au nez.
Dans la demeure principale de la famille Zhang, on brûlait souvent de l’encens. Par exemple, Zhang Yalin en brûlait lorsqu’il faisait des offrandes à sa petite boîte. Il y avait aussi cette pièce où étaient conservés le registre généalogique et les tablettes commémoratives des anciens chefs de famille : l’encens y brûlait sans interruption, jour après jour.
Cette pièce se trouvait juste à côté de la chambre de Zhang Zhengchu, il était donc normal qu’une telle odeur y parvînt.
Mais ce jour-là, l’odeur était beaucoup trop forte, au point de donner l’impression que plus d’une dizaine de brûle-parfums avaient été allumés, emplissant toute la pièce de fumée et de volutes d’encens. Et cette odeur avait quelque chose d’étrange : elle laissait vaguement percevoir une senteur de chair.
Depuis son enfance, Zhou Xu était difficile avec la nourriture. Il ne mangeait ni abats ni sang de poulet, de canard ou de porc et l’endroit qu’il détestait le plus était la partie du marché où l’on découpait la viande fraîche.
Il était donc particulièrement sensible à certaines odeurs. Celle-ci lui fit immédiatement parcourir un frisson.
Il resta stupidement planté devant la porte de la chambre pendant un moment, puis se pinça le nez et se prépara à repartir.
Mais au moment où il allait se retourner, il sentit la porte en bois sculpté de la chambre bouger très légèrement, comme si un courant d’air avait traversé la pièce et fait osciller doucement le battant.
Enfant, Zhou Xu était véritablement turbulent et ne respectait guère les règles. Voyant qu’il y avait une fente dans la porte et profitant de sa petite taille, il s’allongea simplement à plat ventre et regarda discrètement à travers l’ouverture.
Puis il vit une scène extrêmement étrange.
De l’autre côté de la porte, il y avait également une paire d’yeux, collée à la même fente que lui, qui le fixait sans ciller.
Zhou Xu fut tellement terrifié qu’il en resta pétrifié sur place, sans oser bouger le moindre doigt.
Après un long moment, les yeux derrière la porte s’éloignèrent enfin.
Lorsqu’ils furent suffisamment loin, Zhou Xu put finalement voir clairement qu’il s’agissait en réalité d’une personne, une personne qui rampait sur le sol. Elle portait une veste en soie noire, qui faisait paraître d’un blanc livide toute la peau découverte.
La peau de ses poignets et de ses chevilles était flasque, ses tendons saillaient comme des ravins et des collines, tandis que des taches clairsemées parsemaient sa peau blafarde. Impossible de dire s’il s’agissait de taches de vieillesse ou d’autre chose.
On aurait dit une gigantesque araignée. Ses articulations formaient d’étranges angles droits et prenaient appui sur le sol. Son cou, démesurément allongé, se tordait et se contractait selon un rythme étrange, accompagné de faibles gémissements, semblables aux plaintes douloureuses d’un vieillard qui soupire.
Une rangée de brûle-parfums entourait le sol de la chambre. Trois bâtonnets d’encens brûlaient dans chacun d’eux, avec un talisman en papier jaune percé sur les bâtonnets. La pièce était effectivement noyée de fumée, au point d’en faire piquer les yeux.
Et cet étrange individu vêtu d’une veste de soie noire rampait à l’intérieur de ce cercle de brûle-parfums. Chaque fois qu’il s’approchait de l’un d’eux, il inspirait brusquement une grande bouffée avant de se recroqueviller précipitamment en arrière.
On aurait dit à la fois qu’il était élevé comme un animal et qu’il était retenu prisonnier.
Plus loin, sur un paravent, étaient encore collés les caractères « bonheur » et « longévité » pour le Nouvel An. Leur rouge vif était presque aveuglant, comme s’ils dégoulinaient de sang. Le contraste avec la chose qui rampait sur le sol était saisissant.
Lorsqu’elle s’éloigna en rampant, la senteur de chair s’atténua considérablement.
Puis, sans que l’on sache d’où, un chien aboya. Zhou Xu sursauta et s’enfuit précipitamment. En traversant la cour pour regagner la partie avant de la maison, il trébucha violemment sur le seuil et finit par éclater en sanglots.
Dès qu’il se mit à pleurer, ce fut comme si un sceau avait été levé.
La vieille demeure familiale, jusque-là plongée dans un silence de mort, se remplit soudain de voix. Il sembla que Xiao Hei fut le premier à sortir de la chambre de Zhang Yalin. Il releva Zhou Xu par le col, près du seuil, puis dit aux personnes présentes dans la pièce :
« Il a encore fait du somnambulisme. »
Il tira légèrement sur le bas du pantalon de Zhou Xu avant d’ajouter : « Il a probablement fait un cauchemar. Son pantalon est un peu humide. »
Ce fut Zhou Xu qui chassa Bu Ning de son esprit. « Je t’ai laissé regarder mon rêve, et toi, tu as regardé absolument tout ! »
Zhou Xu poussa un cri si perçant, tel un chien de chasse, qu’il fit sursauter Xia Qiao et Lao Mao.
Ils n’avaient pas vu le rêve et ignoraient ce qui s’était passé. Ils virent seulement ‘la jeune demoiselle’ Zhou, le visage et le cou rouges, avec l’air de quelqu’un qui pouvait mordre à tout instant.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Xia Qiao, complètement déconcerté.
Le visage de ‘la jeune demoiselle’ était encore rouge vif, mais Xia Qiao prit aussitôt une expression désolée, joignit les mains et s’inclina légèrement en disant : « Je vous prie de m’excuser, je n’avais pas imaginé que la suite serait à ce point… »
« Redis seulement cela » l’interrompit immédiatement Zhou Xu, prenant aussitôt l’initiative et réussissant ainsi à faire taire Bu Ning.
Bien qu’il sût que Bu Ning ne révélerait certainement pas qu’il s’était fait dessus de peur lorsqu’il était enfant, Zhou Xu eut tout de même un réflexe de défense.
Mais il se consola rapidement en se disant : qui, enfant, ne s’était pas fait pipi dessus au moins une ou deux fois ?
Et puis, dans une scène pareille, même Xia Qiao, ce grand peureux, se serait fait dessus à quinze ans, sans parler de cinq.
À cette pensée, sa jambe croisée se remit à trembler, dissimulant ainsi son malaise.
Mais il n’avait pas encore remué deux fois la jambe que Bu Ning reprit la parole.
Il adopta une posture plus sérieuse et dit d’une voix grave : « Pour le reste, peu importe. Ce que tu as vu n’était probablement pas un rêve. Tu l’as bel et bien vu de tes propres yeux. »
« Vraiment ? » Zhou Xu releva brièvement la tête, la voix légèrement aiguë. « Tu en es certain ? Comment le sais-tu ? »
Ce n’était pas qu’il soit heureux. Mais après avoir gardé ses suppositions en lui pendant tant d’années et les voir enfin confirmées, il était inévitable qu’il soit quelque peu excité.
« Une telle apparence est, neuf fois sur dix, liée à certaines techniques occultes » expliqua Bu Ning. « Si, à cinq ans, tu as déjà vu des choses que l’on ne rencontre normalement jamais et que tu as pu les conserver ainsi dans tes rêves, alors considère que je n’ai rien dit. »
« Des techniques occultes ? » intervint Lao Mao à côté d’eux. Il n’avait pas vu le rêve de Zhou Xu, mais ce genre de terme éveillait particulièrement sa méfiance. « Quelles techniques occultes ? »
Bu Ning, plus rigoureux, réfléchit un instant avant de répondre : « Difficile à dire. À ma connaissance, il existe deux ou trois méthodes qui, lorsqu’elles sont mal maîtrisées, peuvent produire ce genre d’état. Mon maître en connaît certainement davantage. Il vaudrait mieux lui demander. Puisque des membres de la famille Zhang vont venir, autant lui en parler également. »
Il avait toujours été d’un naturel détaché et les personnes comme les événements qu’il avait rencontrés au cours de sa vie étaient d’une diversité innombrable. À l’époque où il avait reçu l’enseignement de son maître sur la montagne Songyun, celui-ci aimait considérer les choses en fonction des faits et s’arrêtait rarement à une préférence ou une aversion marquée envers un groupe de personnes.
Ainsi, même si la famille Zhang avait préparé au téléphone son arrivée pour venir le « récupérer », il ne s’en était pas particulièrement préoccupé.
Mais à présent, les choses étaient différentes. Si cela avait un rapport avec des techniques occultes, il ne s’agissait plus d’une simple question d’affinité ou d’antipathie personnelle.
Il était certain qu’il en allait de même pour son maître et pour Wen Shi.
« Alors, voici la question » intervint Zhou Xu, qui profita du moment où Bu Ning réfléchissait pour sortir la tête et poser la question essentielle.
Il désigna la pièce voisine et demanda : « Qui va frapper à la porte ? »
Bu Ning devint immédiatement sourd.
Xia Qiao se mit lui aussi à compter sur ses doigts, comme si la peau située au bord de ses ongles était soudain devenue extrêmement intéressante.
Zhou Xu n’eut d’autre choix que de se tourner vers Lao Mao. « Puisque tu es le Dapeng aux ailes dorées de l’ancêtre fondateur, tu dois bien avoir quelque chose d’exceptionnel. De nous tous, c’est toi qui as le rang le plus élevé. Tu ne vas certainement pas chercher querelle à des gens plus jeunes, alors… »
Lao Mao n’aurait jamais imaginé qu’une marionnette puisse lui aussi être classée selon les générations et le rang familial.
Il eut immédiatement envie de lever une aile pour gifler ce petit vaurien, mais finit tout de même par se redresser en silence. Il désigna la moitié desséchée de son corps et injuria Zhou Xu : « Tu n’as donc aucune humanité ! »
Sur ces mots, il se retourna.
Zhou Xu et Xia Qiao le regardèrent avec espoir, pensant qu’il allait ouvrir la porte. Mais Lao Mao fit simplement pivoter la pointe de son pied et se dirigea vers le balcon.
Les époux Lu Xiao vivaient depuis des années au rez-de-chaussée. Les quatre pièces du premier étage étaient inutilisées et il aurait été dommage de les laisser ainsi. Ils avaient donc fait venir des maçons et des couvreurs du village pour les réaménager en chambres d’hôtes. Chaque chambre disposait d’un petit espace sanitaire et d’un balcon. Des équipes de travaux venaient souvent dans les environs pour effectuer des relevés ou des travaux de construction et il leur arrivait de louer certaines de ces chambres chez eux.
Lao Mao se pencha sur le balcon et jeta un coup d’œil vers la chambre voisine. Puis, prenant à moitié sa forme véritable, il lança furieusement deux plumes d’oiseau vers la pièce d’à côté.
En réalité, il n’avait absolument rien vu, car les portes et fenêtres de la chambre voisine étaient fermées et l’angle depuis lequel il se tenait n’était pas le bon. Les deux plumes vinrent simplement faire « toc » contre la fenêtre avant de rester collées à la vitre, telles deux inscriptions lumineuses ruisselant d’une lueur dorée.
À cet instant, Wen Shi était adossé au mur, assis contre la tête du lit.
Le rêve qu’il refusait même d’évoquer venait précisément de prendre forme dans la réalité, et, dans son état de confusion et d’égarement, il ne comprenait même pas comment les choses en étaient arrivées là.
Le bas de son tee-shirt blanc était retenu entre ses dents.
Il baissa les yeux à demi et aperçut la main de Xie Wen, celle qui autrefois lui avait tenu la main, lui avait tapoté l’arrière de la tête et avait rassemblé ses fils de marionnette, qui s’était glissée sous le tissu.
Wen Shi ferma les yeux. Il serrait les dents si fort que la ligne de sa mâchoire en était tendue.
Son souffle s’accéléra à plusieurs reprises. Ses cils humides tremblaient, tandis que son regard, dispersé, ne parvenait plus à trouver de point où se fixer.
À un moment, ses longues jambes se replièrent brusquement et la main qui prenait appui sur le bord du lit saisit d’un coup le poignet de Xie Wen.
Il fronça légèrement les sourcils et son regard balaya confusément le visage de Xie Wen. Puis sa main se desserra, attrapa l’épaule de celui-ci et, avant de laisser échapper le moindre son, il se pencha pour déposer un baiser sur son menton et au coin de ses lèvres.
Ce fut à cet instant que les deux plumes vinrent se coller à la vitre dans un « paf » sec et sonore.
Wen Shi releva les yeux depuis le cou de Xie Wen. La brume qui voilait encore son regard ne s’était pas complètement dissipée et les coins de ses yeux portaient encore les traces résiduelles du désir.
Les yeux à demi clos, il lui fallut un long moment avant de retrouver un regard net.
Puis il vit la lumière dorée qui parcourait les plumes, vacillant comme deux yeux.
Wen Shi : "..."
Il était difficile de décrire l’émotion qui le traversa à cet instant. S’il fallait absolument lui donner un nom, c’était probablement encore de l’irritation.
« Ton Dapeng aux ailes dorées ? » Il n’avait pourtant pas parlé à l’instant, mais sa voix était maintenant rauque, teintée d’une ambiguïté impossible à définir.
Xie Wen répondit d’un « Hmm », puis, les yeux à demi clos, regarda lui aussi vers la fenêtre. Après un moment, il dit : « Voilà donc la belle chose que tu as élevée. »
Sa voix était également un peu rauque. Son intonation demeurait identique à celle de l’ordinaire, mais son timbre s’était assombri.
Cependant, lorsqu’il retourna le visage vers Wen Shi et vit l’expression bien trop évidente sur celui-ci, il ne put s’empêcher de rire. Puis il continua à rire à voix basse pendant un long moment.
Wen Shi changea d’expression avec une rapidité déconcertante. Un instant auparavant, ses yeux étaient encore plissés, son regard chargé de désir accroché aux lèvres de Xie Wen. À présent, son visage s’était de nouveau figé dans une froideur impassible. Il détourna les yeux de la fenêtre et regarda Xie Wen rire sans la moindre expression.
Seules les rougeurs persistantes au coin de ses yeux donnaient à son air renfrogné une autre signification.
« Va te laver » dit Xie Wen en lui donnant une petite tape et en désignant du menton le petit espace sanitaire.
« Et toi ? » demanda Wen Shi en fronçant les sourcils.
Le Bonhomme de neige avait bien l’intention de rendre la pareille, mais avant qu’il ait pu mettre cette intention à exécution, les deux plumes d’oiseau avaient interrompu le moment. L’atmosphère s’était dissipée en grande partie, vouloir la raviver aurait paru quelque peu forcé.
« Ne t’occupe pas de moi. »
Xie Wen le repoussa encore une fois avant d’ajouter : « Vas-y. »
Wen Shi le fixa à demi clos pendant un moment, puis se leva avec une certaine irritation.
Le large tee-shirt retomba et dissimula tout. À première vue, son jean moulait encore ses longues jambes droites ; ce ne fut qu’au moment où il se pencha pour prendre des vêtements de rechange que quelques plis relâchés apparurent au niveau de sa taille.
Les époux Lu Xiao aimaient maintenir leur maison en ordre. Bien que le petit espace sanitaire fût rudimentaire, il était propre et bien entretenu. Wen Shi attrapa le col de son tee-shirt et le retira, mais son attention restait encore dans la chambre.
Pendant un long moment, il n’entendit aucun bruit de la part de Xie Wen.
Ce ne fut que lorsqu’il ouvrit l’eau, qui passa lentement du froid au chaud avant de couler depuis le sommet de sa tête, qu’il entendit vaguement les pas de Xie Wen.
Lorsqu’il eut terminé de se laver, il sortit du petit espace sanitaire en s’essuyant les cheveux. Les traces d’une intimité inhabituelle et désordonnée qui marquaient le corps de Xie Wen avaient déjà disparu et il avait retrouvé son apparence habituelle.
La fenêtre de la chambre était grande ouverte. Le vent nocturne traversait la pièce, dissipant les dernières traces de chaleur.
Xie Wen tenait entre ses doigts les plumes du Dapeng aux ailes dorées, où circulait une lueur dorée et s’apprêtait à tourner la poignée de la porte.
Wen Shi posa sa serviette sur le dossier d’une chaise et demanda : « Que signifient ces deux plumes ? C’est Lao Mao qui nous cherche ? »
« Hmm. » acquiesça Xie Wen. « Je vais voir à côté. »
« J’y vais aussi. »
Xie Wen réfléchit un instant avant de demander : « Tu es sûr ? »
Wen Shi, perplexe, répondit : « Pourquoi est-ce que je ne le serais pas ? »
Ce ne fut qu’après avoir franchi la porte de la pièce voisine qu’il comprit pourquoi Xie Wen lui avait posé cette question.
Car à peine eut-il fait un pas à l’intérieur que Zhou Xu, le plus jeune de tous, mais aussi un véritable imbécile qui comprenait toutes sortes de choses, fixa ses cheveux encore humides sans même cligner des yeux.
Heureusement, cet imbécile avait davantage de retenue que Xia Qiao, cet idiot fini. Il ne posa aucune question déplacée et ne lança aucune remarque inconsidérée. Au contraire, il alla droit au but : « C’est Bu Ning qui voulait vous parler. »
Bu Ning : « … »
Lao Mao, soulagé, replia une patte et retourna s’asseoir sur le canapé.
Xie Wen s’assit à côté de Lao Mao, puis fit signe à Wen Shi, lui indiquant qu’il restait une place libre à côté de lui. Il se tourna alors vers Zhou Xu et demanda d’un ton bienveillant : « Vous avez tous les trois encore beaucoup d’énergie, puisque vous discutez jusqu’à cette heure. Que s’est-il passé ? Racontez-moi. »
Bu Ning prit précipitamment possession du corps de Zhou Xu et raconta l’appel téléphonique de Zhang Zhengchu, chef de la famille Zhang, ainsi que la scène que Zhou Xu avait autrefois vue.
Pendant qu’il parlait, Xie Wen écoutait les yeux baissés, caressant sans cesse de sa main intacte son poignet desséché. Impossible de deviner ce qui lui traversait l’esprit.
Wen Shi ne put s’empêcher de regarder plusieurs fois ce poignet.
« Est-ce que cela te fait mal ? » demanda-t-il d’une voix grave.
« Hmm ? » Xie Wen leva les yeux vers lui, ne comprenant pas immédiatement.
Wen Shi désigna le poignet desséché.
Xie Wen cessa alors de le caresser et répondit : « Non. Ce degré de dessèchement ne suffit pas encore à provoquer de la douleur. »
À son expression, il ne semblait effectivement pas chercher simplement à le rassurer. Après cela, il ne se remit pas à tripoter son poignet.
Tout en écoutant Bu Ning parler, Wen Shi ne put s’empêcher d’y réfléchir. Il se souvint soudain d’avoir vu maintes fois l’essence spirituelle de Xie Wen. Dans son souvenir, ce poignet était entouré d’un chapelet de perles, auquel pendait également une plume d’oiseau d’un vert émeraude.
Le geste que Xie Wen venait d’avoir en le caressant ressemblait à celui de quelqu’un qui fait machinalement tourner les perles d’un chapelet entre ses doigts.
La première fois qu’il avait vu l’essence spirituelle de Xie Wen, Wen Shi s’était posé de nombreuses questions. Par exemple, que signifiaient les caractères sanskrits qui se prolongeaient de son profil jusqu’à sa poitrine ? Et que signifiaient le chapelet de perles, la plume d’oiseau et le fil rouge qui s’enroulaient autour de sa main ?
Mais pour diverses raisons, il n’avait jamais eu l’occasion de poser ces questions.
Plus tard, Xie Wen lui avait expliqué que cette enveloppe charnelle était en réalité une marionnette qu’il avait libérée. Wen Shi avait alors naturellement pensé que les caractères sanskrits ainsi que le chapelet de perles et la plume d’oiseau étaient là pour permettre à cette enveloppe de subsister plus aisément dans le monde des mortels.
Il n’avait donc toujours pas posé la question.
Mais à présent, il trouvait cela étrange.
Depuis quand l’art de manier les marionnettes avait-il un rapport avec des chapelets de perles, des plumes d’oiseau et des fils rouges ? Mais si cela n’avait rien à voir avec les marionnettes, alors à quoi cela pouvait-il bien être lié ?
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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